Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 23 septembre 2016. Saint-Saëns,Chopin, Mel Bonis,Cheminade Debussy,Liszt. Philippe Bianconi, piano.

bianconi-piano-582-philippe-bianconi-le-piano-romantique-ticketac-27648-712Compte rendu, concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 23 septembre 2016 ; Camille Saint-Saëns ; Fréderic Chopin ; Mel Bonis; Cécile Cheminade ; Claude Debussy ; Frantz Liszt ; Philippe Bianconi, piano. Entre palme de l’originalité et celle de la poésie, la Muse ne saura laquelle préférer pour Philippe Bianconi. Le récital qu’il a présenté est particulièrement abouti et d’une belle originalité. Le parti pris de ne jouer que des danses aurait pu lasser sous des doigts moins expressifs. Mais Philippe Bianconi est à la fois un poète et un grand virtuose. La musique pour piano de Saint-Saëns est exigeante et pas toujours facile d’accès. Philippe Bianconi a su ne rien laisser de coté, ni une virtuosité parfois exacerbée pour elle-même, ni une complexité harmonique et rythmique déconcertante, ni surtout un style très particulier qui doit donner l’impression de la facilité et de l’élégance à tout prix. Les Mazurkas et la valse de Chopin ont été magiques. La délicatesse des Mazurka sous des doigts de velours, a libéré une ensorcelante mélancolie. Ce Chopin est pure poésie,  il passe comme un rêve. Tout est libre en apparence sous des doigts si habiles à faire oublier que le piano est un instrument de percussion. Tout n’est que ligne, nuances extatiques, couleurs mouvantes.

Danses avec un poète du piano

Deux femmes ont été distinguées par notre poète du piano, exactes contemporaines de Saint-Saëns et Debussy. La Barcarolle de Mel Bonis est ample dans l’usage fait du piano qui sonne large et virtuose tout en étant très expressif. La Mazurk’ suédoise de Cécile Cheminade est contrastée et d’un caractère passionné. Ces deux trop courtes pièces nous ont permis de distinguer combien il est injuste de sous estimer ces compositrices nées dans l’ombre masculine, mais ayant trouvé un style d’expression personnel et qui mérite notre attention. La mazurka choisie de Debussy sonne un peu sage et presque raisonnable à coté des deux dames…

Pour finir sur une apothéose et d’une puissance rare, Philippe Bianconi aborde deux étonnantes pages de Liszt. La valse-impromptu démarre avec un sens de l’humour malicieux puis développe sous des doigts funambulesques, un rythme de plus en plus entrainant puis des hésitations pleines de séduction relancent le thème. Philippe Bianconi dispose d’une virtuosité aristocratique ne semblant que facilité.

Dans la Méphisto-valse 1, il se transforme en diable grand seigneur à l’inquiétante séduction tout à fait charismatique, non dénuée d’humour noir. Son articulation d’une précision d’horloger suisse, ses nuances très creusée et des couleurs d’arc en ciel font de cette pièce souvent uniquement virtuose sous des doigts moins experts, un petit théâtre de l’horreur infernale. Il n’est pas fréquent d’entendre ainsi cette pièce éblouissante sans rien perdre d’une lisibilité de chaque instant avec un caractère si trempé. Ce diable nous ferait le suivre ou il voudra…

C’est la variété de jeu de Philippe Bianconi qui a permis de déguster sans relâchement une suite originale de danses pianistiques. Le public a été charmé et a obtenu deux bis faisant une ovation à un véritable poète du piano.

Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 23 septembre 2016 ; Camille Saint-Saëns (1875-1921) : Suite en Fa majeur, op.90 ; Valse canariote op.88 ; Valse langoureuse en mi majeur,op.120 ; Etude ne forme de valse, op.52 n°6 ; Fréderic Chopin (1810-1849) : Trois mazurkas op.59 ; Valse en la bémol, op.42 ; Mel Bonis (1858-1937) : Barcarolle ; Cecile Chaminade (1857-1944) : Mazuk’ suédoise ; Claude Debussy (1862-1918) : Mazurka ; Frantz Liszt (1811-1886) : Valse-impromptu ; Méphisto-valse 1 ; Philippe Bianconi, piano.

Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 20 septembre 2016. Récital de Jeremy Denk, piano

Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 20 septembre 2016. Voyage dans la musique entre 1300 et l’an 2000. Jeremy Denk, piano. J’ai lu (dans le New York Times) que ce pianiste mérite d’être écouté quelque soit le programme proposé. Tout a fait dubitatif mais intrigué je dois  avouer que je ne vois pas quoi dire d’autre après cet admirable concert promenade proposé par le pianiste américain Jeremy Denk.

Imaginez un voyage musical qui permet de comprendre la construction et l’évolution de la musique occidentale entre 1300 et les années 2000. Cette proposition très iconoclaste l’autorise à jouer sur un clavier tempéré des œuvres vocales écrites en modes. Les compostions de Machaut, Binchois et Ockeghem sont sous les doigts si sensibles de Jeremy Denk… hors du temps et nous « parlent » à travers les âges avec une émotion très particulière. La délicate et fragile mélodie de Binchois terminera le concert comme elle l’a commencé en une boucle qui achève de nous faire perdre les repères temporels.

Quelle intelligence !

denk jeremy-denk-lg-730x315Les artistes qui savent rendre le public plus intelligent au sortir d’un concert sont des artistes précieux et je crois que le public de Piano Jacobins en a été conscient ce soir : il a même semblé particulièrement ravi. Cet enchainement de pièces improbables au clavier tempéré, la première surprise passée, se révèlent des plus aptes à nous émouvoir par leur étrangeté. Ainsi la musique occidentale savante en deux heures peut se comprendre comme une mise en place de l’harmonie, de la mélodie puis du rythme. Le Zeffiro torna de Monteverdi est au piano aussi improbable …  qu’irrésistiblement séduisant.

La fin de la première partie permet d’ arriver à un premier sommet avec Johann Sebastian Bach.

Jeremy Denk est un extraordinaire interprète de Bach, ses variations Goldberg sont acclamées au concert et son CD est admirable de beauté fluide. Son interprétation de la fantaisie chromatique et fugue en ré mineur, BWV 903 est époustouflante de vie et de précision rythmique. La richesse de cette partition en belles mélodies et architecture complexe montre le degré de perfection atteint par la musique savante et pourquoi Bach est un demi dieu.

denk jeremy-denkAprès l’entracte c’est le divin Mozart avec l’andante de la Sonate en sol majeur K. 283. Le charme, l’élégance, la ligne de chant infinie, les nuances subtiles et les couleurs douces : tout est enchantement. Beethoven suit tout naturellement avec une énergie rythmique qui bouscule le cadre. Schumann apporte une complexité harmonique et une densité de toucher qui préparent Wagner. Chopin apporte la virtuosité sensible du piano, le legato qui va jusqu’au belcanto. L’interprétation de l’adaptation par Liszt de la Mort d’ Isolde de Wagner est un bouleversant moment de piano roi, à la virtuosité faite musique. Jeremy Denk est un virtuose accompli qui rend lisible tous les plans et sait doser les nuances jusqu’à un fortissimo quasi orchestral.

Brahms ensuite aborde la déconstruction sur le plan harmonique ; il bouscule les rythmes avec un Intermezzo. Schoenberg va toujours plus loin dans cette liberté prise. Debussy apporte de nouvelles couleurs et propose un tout « autre piano ». Poulenc déconstruit complètement le rythme. Stockhausen fait perdre tout repères tonal, Glass abolit la pesanteur, et Ligeti ne permet aucun repère, mis à part la perte des repères connus…

Et Binchois revient, tout simple et comme perdu parmi nous, tout ébaubis.

Nous avons fait un Grand Voyage avec un guide fulgurant. Un pianiste de haut rang, un musicien délicat, un pédagogue plein d’humour. Oui, Jeremy Denk est un Grand Artiste à réécouter dès que possible.

Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 20 septembre 2016. Œuvres de : Machaut ; Binchois ; Ockeghem ; Dufay ; Deprez ; Janequin ; Byrd ; Gesualdo ; Monteverdi ; Purcell ;  Scarlatti ; Bach ; Mozart ; Beethoven ; Schumann ; Chopin ; Wagner/Liszt ; Brahms ; Schoenberg ; Debussy ; Poulenc ; Stockhausen ; Glass ; Ligeti ; Jeremy Denk, piano.

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Compte rendu, concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse, le 21 septembre 2016. Beethoven, Bartók, Liszt, Scarlatti… Boris Berezovsky, piano

Compte rendu concerts. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 21 septembre 2016. Ludwig Van Beethoven ; Béla Bartók ; Frantz Liszt ; Domenico Scarlatti; Igor Stravinski ; Boris Berezovsky, piano. Des grands pianistes il y en a, mais un géant comme Berezovsky je n’en connais d’autre, de cette force vive, avec ce calme. Son Beethoven est fin, délicatement phrasé, nuancé avec art. Le rythme est bondissant, ferme et stable. L’héritage mozartien est assumé comme l’élargissement du cadre de la sonate. Un grand moment de piano, pondéré, loin des excès que certains y mettent (Nelson Goerner, ici même… il y a peu). Ce sont les pièces de Bartók qui montrent les extraordinaires capacités physiques du pianiste. De l’exigeante Sonate, il ne fait qu’une bouchée, assumant crânement ses moments de violence. Les trois Etudes ont été enchaînées selon sa demande, dans un français exquis, avec trois études de Liszt. La fraternité de transcendance entre les deux compositeurs est saisissante. On comprend mieux la rareté de ces études de Bartók, tant la puissance et la virtuosité exigées sont immenses. Berezovsky domine toute partition. L’aisance souveraine en une simplicité de jeu dans une probité rarissime est un alliage des plus précieux. Quand je pense à certains qui histrionisent leur jeu, le calme olympien de Berezovsky est un baume. Son Liszt est de la même eau. Toute la construction des divers plans est organisée, sans chercher à appuyer la basse ou le chant. Ce Liszt est certain de la capacité du public à chercher dans ces notes si nombreuses, qui la mélodie, qui les arpèges, qui la basse, qui ….  Ce petit effort dans l’écoute pour le spectateur est récompensé par une sorte de plénitude. Tout est là, rien ne manque et la musique règne souveraine de beauté.

 

 

 

Le pianiste russe nous a offert un programme copieux, rare, passionnant

Boris Berezovsky ou le piano monde

Photo C (c) David Crookes, Warner ClassicsEn deuxième partie, sacrifiant à une sorte de mode cette année, il aborde à sa manière fluide et délicate trois petites Sonates de Scarlatti. Moment de pure grâce récréative. Car les deux œuvres suivantes sont colossales. La Sonate de Stravinski semble rendre hommage à l’âge classique mais est en fait d’une grande difficulté. Cette apparente simplicité d’écoute et l’absence de démonstrativité sont probablement les raisons de cette rareté dans les programmes des concerts. Berezovsky est impérial de hauteur technique et de don à son public. Sans la moindre fatigue apparente après ce vaste programme, Boris Berezovsky fait de la suite de Petrouchka une fête de la musique. Un piano sans limites qui peut aussi bien faire pleurer par sa délicatesse qu’impressionner par sa puissance orchestrale. Oui, Boris Berezovsky est le plus immense pianiste, capable de tout jouer et qui donne à son public généreusement la beauté dans la modestie accomplie, celle de moyens personnels incroyables et de travail qu’on sait colossal. Boris Berezovsky dans ce concert, a fait le don total d’un artiste accompli. Cet immense artiste a encore offert deux bis flamboyants à son public conquis et exigeant.

Compte rendu concerts. 37 ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins ; Le 21 septembre 2016. Ludwig Van Beethoven (1770- 1827) : Sonate pour piano en mi bémol majeur « Quasi una fantasia » Op. 27 n°1 ; Béla Bartók (1881-1945) : Sonate pour piano ; Trois études op 18 SZ 72 ; Frantz Liszt (1811-1886) : Trois études ; Domenico Scarlatti (1685-1757) : Trois sonates ; Igor Stravinski (1940-1971) : Sonate pour piano ; Petrouchka, suite ; Boris Berezovsky, piano.
Illustration : David Crooks

Compte rendu concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Le 13 septembre 2016. Mozart, Ravel, Chopin, Liszt. Lucas Debargue, piano.

DEBARGUE-_-Lucas_Debargue-582-594Compte rendu concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Le 13 septembre 2016. Mozart, Ravel, Chopin, Liszt. Lucas Debargue, piano. Ce jeune pianiste dénote une personnalité affirmée et une belle originalité. Le programme admirablement construit lui a permis de développer une science du piano qui termine son récital crescendo, s’achevant en apothéose. D’abord un Scarlatti lumineux, admirablement articulé et très plaisant pour nous mettre l’oreille en éveil. Puis la Sonate de Mozart K.310, déjà entendue sous les (lourds) doigts de Richard Goode mardi dernier, a été abordée avec beaucoup de nuances et un touché bondissant. L’équilibre entre Sturm und Drang et élégance a été parfait. Un peu plus de legato et de chant dans le deuxième mouvement auraient d’avantage comblé.

LUCAS D. : un sensationnel virtuose à suivre

La Ballade de Chopin a été virtuose, active, vivifiante. Point de mélancolie dans cette pièce et une joie d’un piano triomphant. Le Chopin de Lucas Debargue cherche un peu à rivaliser avec Liszt.
Après l’entracte, le triptyque de Gaspard de la nuit de Ravel a monté d’un cran la virtuosité transcendante. Ondine a été d’une eau claire avec des doigts d’une précision et d’une délicatesse extrême. L’importance des nuances fait passer d’une eau pure à un tsunami final.
Le Gibet impressionne mais ne glace pas. La mise en valeur des différents plans est très réussie avec un glas que rien ne fait diminuer. Les effets pianistiques sont ahurissants de précision. Mais un peu plus d’imagination est nécessaire pour évoquer le romantisme de cette abominable scène de gibet.
Scarbo est la pièce la plus réussie entre la virtuosité triomphante et  l’évocation du personnage cherchant à danser et à s’alléger de sa condition. Le toucher de Lucas Debargue est d’une précision admirable et rien de vient troubler le geste pianistique grandiose. Le final est proprement halluciné, hallucinant.
Pour terminer le programme la première Méphisto-valse achève de nous convaincre que nous tenons là, un virtuose à la manière d’un Evgeny  Kissin. Les doigts volent sur le clavier, les notes fusent de tous cotés et la danse infernale subjugue, mais toujours dans la clarté de l’articulation. Un très grand moment de piano nous a été offert par ce jeune prodige. Avec la maturité, il saura sortir d’une sorte de complétude à s’écouter jouer, gagnera en expression et en legato. Mais déjà les moyens considérables du pianiste méritent toute l’admiration et l’attention du public. Trois bis ont été généreusement offerts (Scarlatti et Chopin) par un artiste en nage mais heureux. Pianiste plein de promesses, désormais à suivre.

Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonate n° 432 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour piano en la mineur K.310 ; Fréderic Chopin (1810-1849) : Ballade n°4 en fa mineur, op.52 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Gaspard de La nuit ; Frantz Liszt (1811-1886) : Méphisto-Valse n°1 ; Lucas Debargue, piano.

Illustration : © Evgeny Eutukhov

Compte rendu concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins. Toulouse , Cloître des Jacobins, le 14 septembre 2016 ; Johann Sebastian Bach; Johannes Brahms ; Robert Schumann ; David Fray, piano.  

Compte rendu concert. 37ème édition de Piano aux Jacobins. Toulouse , Cloître des Jacobins, le 14 septembre 2016 ; Johann Sebastian Bach; Johannes Brahms ; Robert Schumann ; David Fray, piano. David Fray est enfant du pays toulousain puisqu’il est originaire de Tarbes. Il est chez lui au Festival des Jacobins car dès ses premiers concerts il a été invité par la clairvoyante Catherine d’Argoubet. Il revient régulièrement à Toulouse tout auréolé de ses succès internationaux et de l’excellent accueil fait à ses enregistrements, tous plébiscités par public et critique. Ce musicien est certes doué, mais surtout il a une personnalité attachante et une véritable originalité d’artiste dans un paysage musical mondial parfois trop policé.

Promesses tenues !

fray-david-femme-piano-review-compte-rendu-classiquenews-582Pour son récital à Toulouse, il a joué de très larges extraits du Livre 1 du Clavier bien tempéré de JS Bach. Dans une position parfois très en arrière et en apparence détendue, voir relâchée, il a joué son Bach. En effet, sa manière est unique. D’abord un toucher d’une extraordinaire beauté, ferme mais souple. Beaucoup de nuances dans les reprises, un phrasé extraordinairement conduit jusqu’au fond des mélodies. Un détail de chaque note prise dans une coulée de beauté. Un attachement à une précision de chaque voix, une mise en valeur des harmonies subtiles le tout avec un naturel et un chic rares. Une sorte de piano olympien, dégagé des humains soucis. Tout du long de la promenade proposée, nous sommes dans les cieux et non sur terre. Marche dans les nuages, vol au-dessus des paysages montagneux, nuit étoilée ou soleil dans tout le nycthémère, et voyage dans les étoiles aussi. Une vraie et originale manière de rendre hommage au père Bach tout en s’appropriant la variété de ses partitions. Et n’oublions pas de signaler la belle énergie et même la  joie dans les moments de superpositions de plusieurs voix en canon ou fugues.
Après ce voyage apaisant et vivifiant David Fray a osé nous proposer un dialogue de grande qualité entre Schumann et Brahms. Des œuvres assez rares et très belles ont ainsi pu se répondre. Le Schumann passionné et engagé de la Novelette n°8 est allé jusqu’à la colère. Le Brahms des variations sur un thème de Schumann a été kaléidoscopique. Variété de couleurs et de nuances poussées jusqu’au plus loin. Puis dans la Fantaisie op.116, une audace de sentiments exposés jusqu’au bord de la fusion entre le pianiste et son instrument. David Fray a une belle personnalité musicale depuis ses premiers concerts mais l’évolution qui est la sienne le conduit à oser une charge émotionnelle puissamment partagée. « L’émotion particulière » qu’il vit dans cette salle capitulaire, ainsi qu’il l’a dit avant ses bis, a bien gagné son jeu. Ce soir tout particulièrement, David Fray a été flamboyant. Le romantisme assumé, la puissance maitrisée, et la perfection pianistique ont enchanté le public. Quatre bis ont été offerts entre plusieurs Chopin, le Bach (dédié à Catherine d’Argoubet),  a été le moment le plus magique. Un grand artiste qui tient admirablement les promesses de ses premières années.

Compte rendu, concert. 37 iéme édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Le 14 septembre 2016 ; Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Le clavier bien tempéré livre 1, extraits ; Johannes Brahms (1833-1897) : Variations en fa dièse mineur, sur un thème de Schumann, op.9 ; Fantaisies, op.116 ; Robert Schumann (1810-1856) : Novelette n° 8 en fa dièse mineur, op.21 ; David Fray, piano. — Photo : Sergey Grachev

Compte rendu, concerts. 37 ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Les 6 et 7 septembre 2016. R. Goode, C.Zacharias.

Compte rendu, concerts. 37 ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Les 6 et 7 septembre 2016. R. Goode, C.Zacharias. La fin des vacances et la rentrée des petits et grands ne représente pas le meilleur moment de l’année. Pourtant à Toulouse la rentrée est source de joie par le début du Festival Piano aux Jacobins. Le cadre du Cloître des Jacobins, la météo clémente, créent depuis 37 années le développement de soirées musicales d’exception.  Ensuite un tuilage avec la saison symphonique de la Halle-aux-Grains dans un concert commun lance la riche saison musicale toulousaine et tout s’enchaîne. Cette première semaine nous a permis d’assister aux deux premiers concerts placés sous une météo des plus estivales.

Richard Goode 2 c Steve RiskindLe 6 septembre 2016 ; Richard Goode, piano. Richard Goode a une nouvelle fois ouvert le festival. Cet invité régulier du festival représente le fleuron de l’école américaine de piano. Sa présence en Europe est bien trop rare car ses activités dans le nouveau monde sont multiples, entre autre il est le co-fondateur du prestigieux festival de Marlboro. En 2011, nous avions été subjugués par la musicalité de cet immense artiste. Ce soir n’a pas été placé sous le signe de cette musicalité d’altitude. Si les moyens du pianiste sont toujours aussi fascinants, une ligne de force constante et une certaine dureté ont dominé ses choix interprétatifs. Dans la sonate de Mozart, la frappe ferme et une sorte de raideur ont certes mis en lumière la noirceur contenue dans l’oeuvre mais ont empêché de déguster le charme et l’élégance que la Sonate contient. Les pièces extraites du Sentier herbeux de Janacek ont été toutes comme lissées sur un même moule, dans une même lumière et une unique couleur un peu vague. Cela a créé une belle respiration dans le programme.

Ensuite la violence de son Brahms a surpris par le manque de sentiment. Un Brahms noir et puissant sans concession. La richesse harmonique, la complexe charpente des pièces a été dessiné avec art, mais sans la moindre souplesse et tout romantisme a été absent.
Les extraits du Livre II des Préludes de Debussy ont été abordés avec une sonorité pleine, beaucoup de pédale, une franchise de ton qui a évité la subtilité de couleurs attendue. L’effet est étrange car c’est comme si une sorte de saturation, de lumière constamment solaire empêchait cet esprit français si sensible dans les compositions de Claude de France, de se révéler.
En fin de programme, dans le grande Sonate n°31 de Beethoven, Goode a été royal et triomphant soulevant l’enthousiasme du public. Ce grand spécialiste de Beethoven, qui a gravé sonates et concertos dans des versions acclamées, a dominé avec puissance la belle partition.
Son Beethoven est charpenté et incisif, parfois un peu massif mais toujours irrésistible. La structure comme dégagée au scalpel, avec des graves très sonores permet une interprétation majeure. La grandeur  beethovénienne a été ainsi portée au firmament par un pianiste aux moyens vertigineux dans une cataracte sonore très impressionnante.

Zacharias-Christian_c_Nicole_ChuardLe 7 septembre 2016 ; Christian Zacharias, piano. Le lendemain le concert de Christian Zacharias a été tout autre. D’aucun ont été amené à penser que le piano avait dû être changé… C’est cela la richesse de ce festival : proposer de soirs en soirs des visions si différentes de la musique sur un seul et même piano. Christian Zacharias et un musicien complet, soliste, chambriste, chef d’orchestre et compositeur. Dans sa présence au piano et dans ses interprétations cette complémentarité musicale est présente. Il a fait le choix d’un programme surprenant abordant deux compositeurs plutôt réservés aux clavecinistes. Son bouquet de Sonates de Scarlatti a permis un développement de subtilités de couleurs, des tempi nuancés, tout à fait inhabituels. La fantaisie a été le maître mot de cette interprétation si personnelle qui jamais n’a manqué d’élégance et a su doser une certaine pointe d’humour. Le changement de couleurs, de toucher et l’aération dont son jeu a été porteur, ont construit une interprétation lumineuse et délicate de la Sonatine de Ravel. Christian Zacharias rend clairement à la fois l’hommage aux anciens contenus dans la pièce de Ravel, et toute la modernité du propos. Un grand art de musicien. En effet rendre limpide le texte et le sous-texte musical avec cette simplicité est admirable et rare.
Les Sonates de Padre Soler ont également été pleines d’esprit et de malice. La main droite d’une présence incroyable a signé l’atmosphère hispanique des sonates. Cette mise en lumière de l’architecture avec cette jubilation a créé un moment aussi léger que spirituel plein de bonheur.
Avec la dernière partie consacrée à Chopin, le génial interprète a comme ouvert une dimension supplémentaire en terme de puissance émotionnelle et d’immenses moyens pianistiques assumés. Les Mazurkas sont des partitions difficiles en ce qui concerne le sentiment et l’interprétation dans une mélancolie luttant contre le plaisir du souvenir passé. Plus que les Polonaises, elles chantent l’attachement de Chopin à son passé polonais.
L’esprit et la délicatesse des phrasés, la beauté des couleurs, le rubato élégant, tout un monde de poésie est né sous les doigts magiques de Christain Zacharias. Et que dire de la virtuosité fulgurante, et la puissance orchestrale dont il est capable !
Un musicien d’exception a enchanté le piano, comme le cloître pour la plus grande joie du public (concert complet  ayant refusé du public). Il est certain que le concert de Christian Zacharias avec Tugan Sokhiev et l’Orchestre du Capitole le 17 septembre prochain à la Halle-aux-Grains atteindra des sommets de musicalité avec le si extraordinaire 5ème Concerto de Beethoven !
Merci à Catherine d’Argoubet qui sait programmer des artistes si beaux et si divers avec cette constance dans la stimulation de l’écoute.

Compte rendu concerts. 37 ème édition de Piano aux Jacobins ; Toulouse ; Cloître des Jacobins. Richard Goode et Christian Zacharias.

Le 6 septembre 2016 ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate pour piano en la mineur K.310 ; Leos Janacek (1854-1928) : Sur un sentier herbeux, extraits ; Johannes Brahms (1833-1897) : 6 pièces Op.118 ; Claude Debussy (1862-1918) : Extraits du livre II  des préludes ; Ludwig Van Beethoven (1770- 1827) : Sonate pour piano n°31 en la bémol majeur, Op.110 ; Richard Goode, piano.

Le 7 septembre 2016 ; Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonates en mi majeur K.162, en do mineur K.226, en mi bémol majeur K183, en fa mineur K. 183, en fa mineur K.386 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Sonatine ; Padre Antonio Soler (1729-1783) : Sonates en sol mineur N°87,en ré mineur N°24, en ré majeur N°84, en ré bémol majeur N°88 ; Fréderic Chopin ( 1810-1849) : Scherzo N°1 en si mineur, Op.20 ; Mazurkas N°1 en ut dièse mineur,Op41, en la mineur, Op. Posthume (KK2B n°4), en la mineur Op.17 n°4 ; en ut dièse mineur Op.30 n°4 ; Scherzo en si bémol mineur, Op.31 n°2 ; Christian Zacharias, piano.

Compte rendu, récitals de piano. Toulouse. Piano aux Jacobins 36 ème édition. Cloître des Jacobins, les 8, 9, 11 septembre 2015. Nicholas Angelich, Menahem Pressler et Anastasya Terenkova, piano.

angelich nicholasangelichc2a9sonjawernerNicholas Angelich pianiste d‘origine américaine, a été un élève très apprécié du grand Aldo Ciccolini, disparu cette année et que les toulousains avait entendus à la Halle au grains en 2014. Le programme de Nicolas Angelich honore deux immenses pianistes et compositeurs. Beethoven d‘abord avec deux sonates. La Sonate n° 5 puis la Sonate Waldstein. Angelich en saisit toute la force et sait mettre ses moyens impressionnants au service de sa musicalité. Il se dégage de son interprétation une force sans violence, ni passion tapageuse. La maitrise des tempi et des nuances et un choix de couleurs franches mettent en valeur la structure des œuvres et la beauté de leur construction. Sans céder à la facilité des orages romantiques ou d‘une musique à  programme dans les deux Sonates, c‘est la musique pure qui s‘épanouit. Il en sera de même dans la Sonate de Liszt donnée en deuxième partie de concert. C’est la rigueur de la construction qui prend le pas sur les réminiscences d‘opéra Italien ou les fulgurances pianistiques. La virtuosité est seconde, la musique toujours Reine. Plus que de puissance, c’est une idée de force maitrisée qui s‘impose. En pleine possession de ses moyens, Nicholas Angelich est un fin musicien qui met au service des génies qu’il sert, ses moyens de pianiste virtuose et sa musicalité rare. Cette 36 ème édition de Piano aux Jacobins a donc débuté sous des auspices musicaux radieux dans une sorte de plénitude sereine.

Toulouse. Piano aux Jacobins 36 ème édition. Cloître des Jacobins, le 8 septembre 2015. Ludwig Van Beethoven  (1770-1827) : Sonate n° 5 en ut mineur op.10 n°1 ; Sonate n°21 en ut majeur ,Waldstein, op.53 ; Frantz Liszt, Sonate en si mineur ; Nicholas Angelich, piano.  

pressler menahem piano recitalNul ne savait si le doyen des pianistes en activité du haut de ses 90 ans allait se remettre de sa chute qui lui laisse une colonne vertébrale très endolorie. Menahem Pressler dit que la musique est sa raison de vivre et sa force. Il est donc venu, précautionneux et soutenu fermement, fragile silhouette s’avançant vers le piano une canne à la main. Ce que cet admirable musicien nous a offert ce soir dépasse tout ce qui peut s‘imaginer. La musique a irradié dans une délicatesse de songe. C’est dans une étoffe d‘ailes de papillon que cet Elfe du piano a déployé un vol qui jamais n‘a touché terre. Tout d’élévation et de lumière crépusculaire, l’art du pianiste forme des perles nacrées, des gouttes d‘eau mordorées, des bulles de champagne, qui toujours rebondissent et jamais ne tombent au sol. Les ans n’ont pas de prise sur cet être éternellement jeune au sourire franc, ses doigts ne sont qu‘élévation ; ils ne forcent jamais le piano. Les nuances sont précises et subtilement dosées avec des pianissimi de rêve. Les couleurs sont celles d’une mélancolie heureuse toujours lumineuses jusque dans les ténèbres. Son programme d’oeuvres rares et exigeantes donne,  sinon une image de la quintessence de la musique, du moins une association riche de symboles. Tant le Rondo de Mozart que la Fantaisie de Schubert sont de forme libre comme une suite de variations que le génie des compositeurs secondé par un interprète particulièrement inspiré font tendre vers une musique qui pourrait être celle de l’infini.  Autre figure de l‘abolition de la pesanteur : la danse. Celle des Mazurkas de Chopin est délicate à rendre et peu de pianistes le peuvent comme Menahem Pressler. Un rubato subtil, une légèreté de toucher, des couleurs diaphanes parlent à l‘âme qui peut croire en un ailleurs paradisiaque ou ni poids, ni charges n’existent ou tout est légèreté, beauté, poésie. Après un tel moment de partage, sorte de testament joyeux, nous savons que ce message si beau va nous aider quoi qu’il arrive. Merci à vous Menahem Pressler, musicien si complet et poète immortel pour être venu encore une fois dans ce beau cloître des Jacobins. L’ovation du public debout a montré combien votre exemple d’humanité a été compris.

Cloitre des Jacobins, le 9 Septembre 2015. Wolfgang Amadeus Mozart ; Rondo en la mineur, K.511  ; Frantz Schubert(1797-1828) : Sonate n°18 en sol majeur D.894, fantaisie  ; Fréderic Chopin 3 Mazurkas op.7 n°1 et 3 ;op.17 n°4 Ballade n°3 en la bémol majeur, op.47. Menahem Pressler, piano.

terenkova anastasyaFrêle silhouette, Anastasya Terenkova, a débuté son récital consacré à Bach, arrangé et arrangeur, d’une manière fort singulière. Des doigts timides, des sonorités droites et une nuance piano constante avec une mise en lumière de la ligne de chant principale sont un parti pris inhabituel. Ce n‘est pas là le Bach des riches contrastes, des rythmes pleins de vie, des harmonies complexes. La transcription du Prélude en si mineur de  Siloti ou celle de  Kempf  « Je t’appelle, Seigneur Jésus-Christ » passent sans que vraiment l‘émotion ne pointe. Plus intéressante semble la transcription par Bach lui même d’un concerto pour hautbois de son contemporain Marcello. Dans l’Adagio, la mise en lumière du chant du hautbois est une belle réussite d’Anastasya Terenkova. La troisième Suite Anglaise de Bach, dans cette proposition interprétative, gagne en fluidité et en clarté mais perd en relief. La danse ne s‘invite jamais et cette musique devenue désincarnée perd en nerf, en corps, en vitalité.  C’est dans la troisième partie du concert, dans l’adaptation par Rachmaninov de pièces de la troisième Sonate pour violon seul et ses variations sur un thème de Corelli que le piano d’Anastasya Terenkova s’anime un peu mais sans la virtuosité extravertie du Russe aux grandes mains.

Etrange choix interprétatif ce soir d’une musique désincarnée comme jouée du bout des doigts. Le charme évanescent de ce concert n’a pas convaincu tout le public. Mais il y a tant de possibles avec la musique de Bach au clavier, que l‘originalité de la démarche d’Anastasya Terenkova  mérite tout notre respect à défaut de la partager.

Trois concert différents et complémentaires, trois âges de la vie de Musicien, la pleine maturité, la sagesse hors d‘âge et l’expérimentation de la jeunesse. Le Festival Piano aux Jacobins tient dès son ouverture ses promesses et le public nombreux est comblé.

Toulouse. Saint Pierre des Cuisines, le 11 septembre 2015 ; Johann Sebastian Bach ( 1685-1750) : Bach/Siloti : Prélude en Si Mineur, BWV 855a ; Marcello/Bach : Concerto pour hautbois en ré mineur, BWV 974 ; Bach/Kempf : « Je t’appelle, Seigneur Jésus-Christ » BWV 639 ; Bach : Suite Anglaise n°3, en sol mineur, BWV 808 ; Vivaldi/Bach ( arr A.Tharaud) : Sicilienne BWV 596 ; Bach/Rachmaninoff: Prélude, Gavotte et Gigue (Sonate pour violon en mi majeur, BWV 1006) ; Rachmaninoff, Variations sur un thème de Corelli op.42 ; Anastasya Terenkova, piano.

Compte rendu, récital de piano. Toulouse. Cloître des Jacobins, le 24 septembre 2014. Ludwig Van Bethoven (1770-1827): Sonate N° 12 en la bémol majeur « Marche Funèbre »,op.26; Frederic Chopin (1810-1849): Fantaisie en fa mineur,op.49 ; Ballade n°4 en fa mineur ; Frantz Schubert (1797-1828): Impromptus op.90 n° 3 et 2 ; Maurice Ravel (1875-1937): Gaspard de la Nuit ; Behzod Abduraimov, piano.

Behzod Abduraimov piano concertPiano aux Jacobins, c’est un grand moment de piano en cette belle fin d’été permettant au public de choisir des soirées historiques avec des artistes à la gloire établie et cette année nous avons été gâtés avec deux des plus anciens artistes du piano en activité, Pressler et Ciccolini. Mais c’est également le pari fait sur l’avenir de jeunes prodiges parmi lesquels certains deviendront les musiciens accomplis dignes de leurs ainés. Behzod Abduraimov est de ceux là. Prodige mais surtout musicien fascinant. Déjà son interprétation du premier concerto de piano de Tchaikovski nous avait subjuguée. Ce récital solo a confirmé l’exceptionnelle puissance émotionnelle de son jeux. La technique est parfaite, et bien souvent aurait suffit à crier au génie mais cet artiste hors normes va beaucoup plus loin. Jouant par coeur, comme habité par le génie, il s’engage dans la Sonate Pathétique de Beethoven avec tout son corps. Impossible de résister à l‘énergie jubilatoire qu’il met dans cette partition. Même le pathétique est enthousiasmant. La finesse de la construction de chaque morceau s’intercalant entre les autres dans une construction complète d’une parfaite lisibilité.

Les nuances de son Chopin sont admirables et la souplesse du jeux est celle d’un poète, certes la virtuosité est confondante mais c’est une musicalité très personnelle qui rend son interprétation inoubliable.

Les impromptus de Schubert surtout le Troisième, -Andante-, est un moment de grâce qui sous des doigts aussi inspirés, dans un tempo plutôt rapide permet de croire en l’évaporation de la beauté tant la légèreté de la main droite est libre et la pondération de la main gauche maintient au sol le vol délicat des notes si tendres de Schubert. Le deuxième, Allegro, court comme une eau libre jusqu’à la mer pour fêter quelque naïade gracieuse. Un pur moment de jubilation poétique dégagé de toute dureté semblant comme en apesanteur.

Mais c’est dans Ravel que l’art le plus personnel de Behzod Abduraimov  a certainement pu se révéler le mieux. La théâtralité de son interprétation, la variété des couleurs, le rubato et la rigueur de la construction sont inhabituelles. Ondine est libre comme l’eau où elle habite. le gibet est sinistre et fascinant à la fois et Scarbo plein de séductions insolites. La richesse de l’ harmonie est magnifiée et la puissance d’évocation est terriblement efficace. Une question: comment un tempérament si entier, si musical et si généreux saura évoluer dans le temps sans s’épuiser ? Car l’engagement de tout le corps du pianiste est très inhabituel. Cette fougue de la jeunesse associée à une telle maturité d’interprète est un mélange surprenant. Un artiste à suivre, un nom à retenir absolument.

Compte rendu, récital de piano.Toulouse. Cloître des Jacobins, le 24 septembre 2014. Ludwig Van Bethoven (1770-1827): Sonate N° 12 en la bémol majeur «  Marche Funèbre »,op.26; Frederic Chopin (1810-1849): Fantaisie en fa mineur,op.49 ; Ballade n°4 en fa mineur ; Frantz Schubert (1797-1828): Impromptus op.90 n° 3 et 2 ; Maurice Ravel (1875-1937): Gaspard de la Nuit ; Behzod Abduraimov, piano.

Compte rendu, récital de piano. Toulouse. Cloître des Jacobins, le 9 septembre 2014. Frédéric Chopin (1810-1849): Quatre ballades ; Bruno Montovani (né en 1974) : Papillons, création mondiale ; Maurice Ravel (1875-1937) : Le tombeau de Couperin . Philippe Bianconi, piano.

philippe-bianconi piano toulouse jacobins festival de pianoPhilippe Bianconi très concentré et détendu a pris le temps de laisser le public se calmer et faire un profond silence avant de se lancer dans son interprétation de la première Ballade de Chopin. Dès les premiers accords, un son plein, rond, puissant et enveloppant a saisi par sa force de persuasion. Puis dans une gradation de nuances infimes, le son pianissimo a semblé se suspendre sous la voûte. Si les qualités de musicalité fine de Philippe Bianconi sont connues depuis toujours, ce poète du piano a gagné en sa maturité une puissance et une force qui lui permettent d’ égaler les plus grands. L‘autorité naturelle, les moyens pianistiques phénoménaux se mettent au service d‘une vision personnelle des œuvres. Jouer les Quatre Ballades de Chopin à la suite, pages si différentes et pourtant chacune si profondément emblématique de son auteur, est une gageure tenue haut les mains par le pianiste français. Un rubato audacieux, des nuances très accentuées, une force digitale mise au service de l‘harmonie avec un admirable équilibre des deux mains, rendent Chopin très moderne tout en restant un modèle de romantisme en raison d’une émotion toujours au bord des notes. Jouant par cœur ces pièces complexes, leur style très différent a été délicatement respecté par un interprète ayant réfléchi à chaque note et semblant toutefois presque libre jusque dans ses emportements. Cette vision très construite et qui semble par moment comme improvisée tient du magicien. La première et la quatrième ont pour nous été les plus éblouissantes et les plus émouvantes. Ce qui nous aura le plus marqué est peut-être cette impression d’un piano symphonique à la richesse insoupçonnée.

Philippe Bianconi embrase le Cloître des Jacobins

Partition à l’œil, Philippe Bianconi a, en deuxième partie de concert, crée Papillons de Bruno Montovani. Le compositeur, très en verve, a longuement présenté sa pièce, très pensée, hommage ambivalent à Schumann. La pièce virtuose, en triple et quadruple croches a été parfaitement maîtrisée par Philippe Bianconi, qui a su en faire sortir toutes les couleurs et les effets sonores sur tout l‘ambitus du clavier. Pièce plus spectaculaire et impressionnante que sensible et émouvante, mais toujours très habile.

La fin du concert a permis de se régaler du piano de Ravel que Bianconi joue de manière idiomatique. Un Ravel audacieux, et brillant, plein de second degré, mais surtout, ce qui est bien plus rare même chez les plus grands interprètes, très émouvant. Les pièces de danse d’un XVIIIème siècle idéalisé que Ravel joue  à moderniser sont également un hommage aux compagnons morts à la guerre. La douleur sourde contenue dans les pièces sous le brillant pianistique, n’est pas ici camouflée. A nouveau nous bénéficions  de cette puissance mise au service de l’harmonie avec toutes sortes de couleurs et de sons magnifiques. Des nuances subtiles et des doigts qui font oublier toute notion de travail tant ils semblent libres.

En Bis, deux pièces de Chopin, valse et prélude, redisent les deux points d’écart entre passion et murmure, si représentatives de l‘art de Chopin.  L’ Ile Joyeuse de Debussy a pris des allures de poème symphonique à la pulsion de vie irrésistible. Le public a fait une belle ovation au musicien radieux.

Toulouse. Cloître des Jacobins, le 9 septembre 2014. Frédéric Chopin (1810-1849): Quatre ballades ; Bruno Montovani (né en 1974) : Papillons, création mondiale ; Maurice Ravel (1875-1937) : Le tombeau de Couperin. Philippe Bianconi, piano.