Compte rendu critique, opéra. Budapest, MUPA, le 6 mars 2016. Mondonville : Isbé, 1742. Recréation (version de concert). Katherine Watson, Thomas Dolié… György Vashegyi, direction.

koncert-20150115-13633-vashegyi-gyorgy-es-az-orfeo-zenekar-btf-original-61372Depuis presque 30 ans déjà, le chef hongrois György Vashegyi défend l’interprétation baroque historiquement informée depuis Budapest ; une activité méconnue ici en France et pourtant d’une acuité féconde qui compte déjà de nombreuses réalisations plutôt convaincantes. L’an dernier pour les célébrations Rameau, si le chef et ses troupes ne sont pas venus jusqu’à Versailles, ils ont cependant ressuscité la pastorale héroïque, Les Fêtes de Polymnie du Dijonais, grâce à un disque désormais capitale, couronné par le CLIC de CLASSIQUENEWS (parution de février 2015). On y soulignait ce sens de la clarté et de l’éloquence articulée, un bel équilibre général (chœur, orchestre et solistes) ; l’efficacité d’une direction soucieuse d’unité comme de cohérence. S’y déploie le fonctionnement d’une “machine” collective, bien rodée désormais : orchestre sur instruments d’époque (Orfeo Zenekar) et choeur formé à l’articulation baroque (Purcell Korus), deux effectifs complémentaires créés par le chef dès ses premiers pas au concert au début des années 1990.

L’ex assistant de Gardiner, – celui qui fut confirmé dans sa passion de Jean-Sébastien Bach (il en connaît chaque cantate) grâce à l’illustre Helmut Rilling (son autre mentor), présente au MUPA, vaste concert hall de la capitale hongroise, une série de concerts, dans le cadre d’un festival de musique ancienne et baroque, dont mars 2016 marque la 2è édition.
La France est à l’honneur cette année au MUPA (le nom du site culturel dont la gestion relève de l’Etat hongrois, et qui compte en plus des cycles de musique ancienne et baroque, un musée d’art contemporain, et le lieu de résidence du Ballet national et du Philharmonique hongrois) ; car après l’étonnante résurrection lyrique à laquelle nous venons d’assister, se tiendra en septembre 2016, un nouveau festival dédié cette fois plus généreusement à la France.

 

Jean-Joseph_Cassanéa_de_Mondonville_(original_replica)_by_Maurice_Quentin_de_La_TourISBE DE MONDONVILLE, PASSIONNANTE REDECOUVERTE. Pour l’heure en cette soirée du 6 mars dernier, c’est un chef d’oeuvre oublié du languedocien Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772 : soit presque l’exact contemporain du napolitain Jommelli) qui s’offre à l’écoute, première mondiale ou plus justement recréation sur instruments d’époque. Violoniste virtuose, auteur adulé pour ses Grands Motets (qui ont fait la fortune du Concert Spirituel, et aussi e sujet d’une précédente résurrection orchestrée par William Christie), Mondonville affirme un superbe tempérament dramatique, d’une indiscutable originalité, alliant puissance théâtrale, vitalité rythmique, grande séduction mélodique; surtout vision architecturale que son contemporain, incontournable rival, Rameau, ne possède pas avec autant de maîtrise (on imagine déjà la résistance outrée des puristes ramistes confrontée à ce nouveau jugement). De fait, le concert de Budapest confirme ce que les opéras déjà connus du compositeur (Titon et l’aurore de 1753, ou Les Fêtes de Paphos de 1758…) ont indiqué à leur époque : Mondonville est un génie du drame lyrique dont on apprécie ainsi de mesurer à sa juste valeur la cohérence et l’indiscutable originalité de l’écriture.

A Budapest, le chef hongrois György Vashegyi ressuscite avec cohérence

Mondonville, génie lyrique enfin révélé

 

RSBA-ThomasDolie5(C)AlixLaveau_displayADAMAS, VRAI PROTAGONISTE DE LA PARTITION DE 1742. Pépite surgissant d’un plateau aux profils convenus, c’est à dire vrai personnage ayant de l’épaisseur psychologique, le traitement d’Adamas (baryton) annonce tous les politiques porteurs de clémence et de pardon fraternel, tels que l’opéra de la fin du XVIIIè saura bientôt les imposer à la scène, selon l’idéal des Lumières. Bien qu’il aime Isbé, le grand prêtre sait maîtriser ses passions et point culminant de la partition, accepte de laisser la belle dans les bras d’un autre (Coridon : articulé mais un peu lisse Reinoud von Mechelen : on aurait mieux suivi ici le chant plus engagé d’un Mathias Vidal, autrement plus nerveux et mordant, en particulier dans la scène du sacrifice où les deux jeunes âmes révélées à l’amour s’offrent à la mort pour épargner l’autre). Si tous les personnages restent dans le même registre expressif, Adamas se montre à différents angles, d’une force et d’une intensité rare, aux récitatifs en majorités accompagnés d’une exceptionnelle beauté ; c’est de toute évidence lui dont l’opéra aurait du porter le nom. La tempête aux cordes, d’une inspiration et d’une fougue toute vivaldienne, s’identifie alors aux tourments intérieurs de l’amoureux impuissant : on a rarement vécu une telle assimilation d’un personnage aux forces vives de l’orchestre. Certes les plus pinailleurs regretteront une orchestration infiniment moins raffinée que Rameau (quoique), mais le souffle de l’architecture, les choix poétiques privilégiant nettement le chant de l’orchestre et ses aptitudes atmosphériques affirment le saisissant génie d’un Mondonville, d’une vraie carrure dramaturgique, génial dans sa caractérisation psychologique, à redécouvrir d’urgence; la couleur mâle, l’intériorité subtile avec lesquelles le baryton Thomas Dolié (photo ci dessus) saisit son personnage, demeurent époustouflantes : un chant semé de naturel et d’impact émotionnel qui savent révéler et déployer la profondeur comme la finesse du rôle. Mais, déjà dans Les Fêtes de Polymnie (Séleucus), nous avions relevé la finesse de son approche, alliant à la différence de ses partenaires, intelligibilité, relief linguistique, exceptionnelle implication dramatique, le tout, – profil du personnage oblige-, avec une noblesse de style et une intensité qui se sont révélées captivantes. Le protagoniste de cette résurrection admirable, c’est lui.

A ses côtés, dolente, languissante, possédée par un désir qui lui fait peur, l’Isbé de Katherine Watson (presque tous ses airs ouvrent chacun des actes) a l’élégance d’une féminité angélique, plus lumineuse qu’ardente, dont la douceur – tragique et intense du timbre s’impose naturellement. A contrario, en coquette délurée / déjantée, la soprano Chantal Santon se distingue tout autant en une incarnation de l’amour plus désinvolte et insouciante. Mais on avoue être plus émus voire troublés par l’excellente diction de l’écossaise Rachel Redmond qui dans cette aréopage de cœurs éprouvés solitaires, sait enfin exprimer l’éclat rayonnant d’un amour partagé qui ne se cache pas : comme Thomas Dolié, Rachel Redmond touche sans limite par son exquise tendresse articulée, un timbre qui sait trouver d’ineffable rondeur dans les aigus les plus perchés. De même la mezzo Blandine Folio-Peres, engagée percutante, fait une sorcière magicienne (Céphise) qui impose piquant et personnalité. Impliquée par l’enjeu dramatique de chaque situation, l’excellent Alain Buet confirme toujours ses affinités avec le théâtre baroque français : il est en Iphis un caractère toujours naturellement expressif, et bonus délectable, intelligible.

Le formidable choeur Purcell (Purcell Kórus) traduit la passion de son chef fondateur pour l’articulation d’un français fin, racé, d’une ambition intelligible, souvent très juste.

L’orchestre de son côté (Orfeo Zenekar) en particulier les violons très exposés (Mondonville n’est pas violoniste surdoué pour rien) affirme un tempérament taillé pour le théâtre : pas d’altos mais un chœur renforcé de cordes aiguës dont l’unisson et la motricité font mouche dans toutes les vagues impétueuses d’une partition des plus vertigineuses. La tenue des bois et des vents (flûtes omniprésentes) en revanche laisse clairement à désirer; la conception du drame lyrique, l’enchaînement des séquences, l’agencement des scènes chorales, des intermèdes orchestraux, l’intelligence d’une écriture flamboyante mais pas creuse emporte les 3 derniers actes. Jusqu’au final amoureux, duo des deux amants enfin confessés (Coridon / Isbé) qui mêlés au choeur et à tout l’orchestre, rejoint la fièvre incandescente des Grands Motets. On peut certes regretter une direction parfois trop lisse et sage, mais le souci de l’éloquence demeure l’argument le plus convaincant de cette recréation.

 

 

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Même en version de concert (mais au juste, qu’aurait apporté de plus – à part la restitution visuelle des ballets et des divertissements, une production scénique?), l’ouvrage de Mondonville captive de bout en bout. Isbé créé en 1742 est contemporaine de la reprise d’Hippolyte et Aricie de Rameau (créé en 1733), avec la restitution du fameux Trio des Parques aux impossibles vertiges harmoniques. Mondonville curieux et scrupuleux de ce que faisaient ses contemporains, met en scène lui aussi un trio de voix masculines. Inévitablement comparé à Rameau, Mondonville se distingue pourtant sans difficultés : son écriture apporte un autre type d’éclat, un autre point d’accomplissement d’une exceptionnelle cohérence. C’est cette unité de la vision globale qui fusionne mieux qu’ailleurs (Ballets, divertissements, intermèdes…) la continuité du drame, qui surprend et convainc totalement. En cela, Mondonville annonce Gluck, par son souci du drame, avant l’essor des tableaux pris séparément.
Artistiquement cette recréation fait mouche et montre encore l’ampleur des redécouvertes possibles s’agissant du XVIIIè Français. C’est évidemment un événement baroque dans l’agenda 2016 et l’on attend avec impatience le disque qui prolongera cette formidable redécouverte.

 

 

Recréation d’Isbé de Mondonville (1742) au MUPA, Palais des Arts de Budapest, le 6 mars 2016.

Katherine Watson : Isbé
Reinoud Van Mechelen : Coridon
Thomas Dolié : Adamas
Chantal Santon-Jeffery : Charite
Alain Buet : Iphis, hamadryade 3
Blandine Folio-Peres : Céphise
Rachel Redmond : Amour, Egy, Clymène
Artavazd Sargsyan : Tircis, Hamadryade 1
Komáromi Márton : Hamadryade 2

Orfeo Zenekar
Purcell Kórus
Vashegyi György, direction

Compte rendu, opéra. Budapest, MUPA, le 6 mars 2016. Mondonville : Isbé. György Vashegy, direction. Coproduction Orfeo, CMBV.

VISITER le site du MUPA Budapest, Palais des Arts de Budapest

VIDEO : voir notre reportage exclusif Les Fêtes de Polymnie de Rameau, extraits musicaux de la production dirigée en Hongrie par György Vashegyi

Isbé de Mondonville ressuscite à Budapest

Jean-Joseph_Cassanéa_de_Mondonville_(original_replica)_by_Maurice_Quentin_de_La_TourBUDAPEST, 6 mars 2016. Isbé de Mondonville (1742, recréation). Nouveau volet majeur des recréations baroque françaises sous la direction du chef hongrois, György Vashegyi à Budapest. Initiateur de la redécouverte de Rameau à Budapest, le chef Vashegyi, ex assistant de John Eliot Gardiner, ressuscite le 6 mars prochain l’opéra oublié du grand rival de Rameau sous le règne de Louis XV, Isbé du provençal Joseph Casséna de Mondonville, né languedocien (1711-1772) dont le caractère flamboyant et raffiné illustre aussi l’âge d’or de la musique française des Lumières.  En témoigne son opéra Isbé, jouée en version de concert, et chanté à Budapest par un plateau de chanteurs français dont les deux voix à suivre particulièrement, celles de la soprano britannique Katherine Watson (Isbé) et l’excellent baryton Thomas Dolié (Adamas). Créé en 1742, Isbé est le premier ouvrage lyrique d’un Mondonville trentenaire, dramatiquement éloquent et instrumentalement généreux dont le génie de la caractérisation, la grande séduction orchestrale comme le sens des mélodies vocales devraient convaincre à Budapest. LIRE notre présentation complète d’Isbé de Mondonville

 

 

vashegyi Gyorgy VashegyiEVASION. Un week end à Budapest avec Isbé de Mondonville. Mondonville, Isbé à Budapest, recréation (version de concert)
Budapest, Palais des Arts / Palace of Arts
Béla Bartok National Concert Hall
Dimanche 6 mars 2016, 18h-22h

La recréation d’Isbé de Mondonville profite de quelques chanteurs vraiment convaincants dont évidemment dans le rôle titre Katherine Watson (si la soprano articule son français) et le très naturel et souple baryton français Thomas Dolié (déjà écouté à Budapest dans Les Fêtes de Polymnie de Rameau en 2015)…

Katherine Watson, Isbé,
Chantal Santon-Jeffery, Charite, la Volupté
Blandine Folio-Peres, Céphise, la Mode
Rachel Redmond, L’Amour, une Bergère, Climène, une Nymphe
Reinoud Van Mechelen, Coridon
Thomas Dolié, Adamas
Alain Buet, Iphis,  Hamadryade 3
Artavazd Sargsyan, Tircis, Hamadryade 1, un dieu des bois
Márton Komáromi, Hamadryade 2
Purcell Choir
Orfeo Orchestra
György Vashegyi, direction musicale

 

 

VOIR aussi notre reportage vidéo JOUER MONDOVILLE A RIO par Bruno Procopio (septembre 2015)

William Christie dirige Mondonville

William Christie joue les Grands Motets de Mondonville (Versailles, octobre 2014)

 

 

BUDAPEST : György Vashegyi ressuscite Isbé de Mondonville (1742)

Jean-Joseph_Cassanéa_de_Mondonville_(original_replica)_by_Maurice_Quentin_de_La_TourBUDAPEST, 6 mars 2016. Isbé de Mondonville (1742, recréation). Nouveau volet majeur des recréations baroque françaises sous la direction du chef hongrois, György Vashegyi à Budapest. Initiateur de la redécouverte de Rameau à Budapest, le chef Vashegyi, ex assistant de John Eliot Gardiner, ressuscite le 6 mars prochain l’opéra oublié du grand rival de Rameau sous le règne de Louis XV, Isbé du provençal Joseph Casséna de Mondonville, né languedocien (1711-1772) dont le caractère flamboyant et raffiné illustre aussi l’âge d’or de la musique française des Lumières.  En témoigne son opéra Isbé, jouée en version de concert, et chanté à Budapest par un plateau de chanteurs français dont les deux voix à suivre particulièrement, celles de la soprano britannique Katherine Watson (Isbé) et l’excellent baryton Thomas Dolié (Adamas). Créé en 1742, Isbé est le premier ouvrage lyrique d’un Mondonville trentenaire, dramatiquement éloquent et instrumentalement généreux dont le génie de la caractérisation, la grande séduction orchestrale comme le sens des mélodies vocales devraient convaincre à Budapest. Isbé est une partition contemporaine de l’ascension du compositeur, personnalité devenue incontournable du Versailles de Louis XV (comme Colin de Blamont ou Destouches, il compose aussi plusieurs ouvrages pour les Concerts de la Reine, ainsi Isbé est joué devant la Reine dans ses petits appartement versaillais en juin 1742, après les représentations à l’Académie royale de musique) : nommé violoniste de la Chapelle et de la chambre, puis Intendant en 1744. Isbé précède ses grands succès lyrique tels que Le Carnaval du Parnasse (en réalité ballet héroïque, 1749) et Titon et l’Aurore (1753).
On connaît ses Grands Motets, révélés par William Christie, à la fois puissant et d’une bouleversante énergie funèbre, qui font surgir à l’église, la force expressive de l’opéra. Mondonville possède le sens du drame, le sens de la grandeur et tout autant, la profondeur comme l’équilibre. Maître de chœur de la Chapelle royale de Versailles, excellent violoniste (un portrait fameux de Maurice Quentin Latour daté de 1747, fixe ses traits souriants avec l’instrument), Mondonville fournit aussi la plupart de la musique pour les concerts très prisés du Concert Spirituel. C’est une immense personnalité du monde musical de la France des Lumières qui est ainsi réestimée grâce au chef hongrois qui de réalisation en programme, ne cesse d’affirmer ses affinités avec l’art baroque français.

 

 

 

 

vashegyi Gyorgy VashegyiEVASION. Un week end à Budapest avec Isbé de Mondonville. Mondonville, Isbé à Budapest, recréation (version de concert)
Budapest, Palais des Arts / Palace of Arts
Béla Bartok National Concert Hall
Dimanche 6 mars 2016, 18h-22h

La recréation d’Isbé de Mondonville profite de quelques chanteurs vraiment convaincants dont évidemment dans le rôle titre Katherine Watson (si la soprano articule son français) et le très naturel et souple baryton français Thomas Dolié (déjà écouté à Budapest dans Les Fêtes de Polymnie de Rameau en 2015)…

Katherine Watson, Isbé,
Chantal Santon-Jeffery, Charite, la Volupté
Blandine Folio-Peres, Céphise, la Mode
Rachel Redmond, L’Amour, une Bergère, Climène, une Nymphe
Reinoud Van Mechelen, Coridon
Thomas Dolié, Adamas
Alain Buet, Iphis,  Hamadryade 3
Artavazd Sargsyan, Tircis, Hamadryade 1, un dieu des bois
Márton Komáromi, Hamadryade 2
Purcell Choir
Orfeo Orchestra
György Vashegyi, direction musicale

 

 

VOIR aussi notre reportage vidéo JOUER MONDOVILLE A RIO par Bruno Procopio (septembre 2015)

William Christie dirige Mondonville

William Christie joue les Grands Motets de Mondonville (Versailles, octobre 2014)