CD, critique. BERLIOZ : Requiem (Philharmonia, Nelson, 1 cd, 1 dvd Erato, Londres, mars 2019)

berlioz-requiem-nelson-hon-londres-saint-paul-philharmonia-orchestra-michael-spyres-requiem-critique-cd-review-cd-classiquenewsCD, critique. BERLIOZ : Requiem (Philharmonia, Nelson, 1 cd, 1 dvd Erato, Londres, mars 2019). Oeuvre fĂ©tiche pour Berlioz, le Requiem explore mieux qu’aucune autre de ses Ɠuvres la puissance de la spatialisation adaptĂ©e pour un trĂšs grand effectif voix / instruments. Ici dans la dĂ©mesure du chƓur et dans l’orchestre monstrueux, se dresse le peuple des hommes dĂ©semparĂ©s par l’inĂ©luctable mort. RĂ©alisĂ© pour les funĂ©railles du gĂ©nĂ©ral DamrĂ©mont, mort au combat pendant la prise de Constantine, Ă©pisode majeur de la conqĂȘte de l’AlgĂ©rie par la France, la partition monumentale est crĂ©Ă©e aux Invalides le 5 dĂ©c 1837, sous la direction du chef beethovĂ©nien et berliozien, François-Antoine Habeneck, avec le tĂ©nor Gilbert Duprez (qui crĂ©era ensuite le rĂŽle de Benvenuti Cellini).
EnregistrĂ© Ă  la CathĂ©drale Saint-Paul de Londres le 8 mars 2019 par plus de 300 musiciens et choristes et le tĂ©nor Michael Spyres, la fresque berliozienne si elle tutoie le colossale, comme le Jugement Dernier Ă  saint-Pierre par Michel Ange, n’écarte pas surtout la dĂ©chirante plainte humaine. John Nelson signe ici une lecture nimbĂ©e de spiritualitĂ© dans une sonoritĂ© ample et pourtant claire, qui fouille jusqu’aux limites, la sensation spatiale Ă  laquelle tenait tant le bouillonnant auteur de la Fantastique.

L’excellente prise de son restitue l’ampleur sous la voĂ»te londonienne, avec des effets de rĂ©verbĂ©rations qui obligent les interprĂštes et le chef Ă  nĂ©gocier avec le retour et le son tournoyant, afin de rĂ©gler la prĂ©cision des attaques et des tutti (ce qui n’écarte pas certains dĂ©calages). De ce point de vue, le spectre sonore ajoute Ă©videmment Ă  la noblesse grave, cette langueur d’abandon qui marque le premier mouvement (IntroĂŻt), dans lequel on regrette cependant la dilution des voix chorales (les femmes et les tĂ©nors principalement). MalgrĂ© ces infimes rĂ©serves, le grand Ɠuvre berliozien s’extirpe ici de sa gangue obscure pour atteindre dans des tutti sidĂ©rants, la lumiĂšre d’une priĂšre sincĂšre. D’un coup s’élĂšve et se dresse l’humanitĂ© atteinte, dĂ©sireuse de dĂ©passer sa condition mortelle grĂące Ă  la seule misĂ©ricorde. Le relief de l’orchestre, la prĂ©sence des instruments par pupitres, l’accord des timbres composent un mĂ©lange harmonique, des couleurs irrĂ©elles, oĂč la spiritualitĂ© le dispute au pur fantastique, selon l’esthĂ©tique du grand Hector.

 

 

 

Ampleur et solennité,
drame et fantastique,
John Nelson inscrit le Requiem de Berlioz
dans un nimbe spirituel

 

 

 

HumanitĂ© et fraternitĂ©, Ă©lan imploratif et Ă©clairs surrĂ©els voire surnaturels, inscrits dans les vastes lignes instrumentales, forment peu Ă  peu dans ce fabuleux concert londonien, la grande mystique de Berlioz. On passe d’une sĂ©quence Ă  l’autre, saisis par l’audace des couleurs, les vertiges nĂ©s de cette spatialisation – l’expression et les visions cosmiques, d’un Berlioz visionnaire et prophĂšte. Il n’y a pas dans toute la littĂ©rature musicale au XIXĂš, de Requiem plus Ă©thĂ©rĂ©, plus suspendu, aĂ©rien, prophĂ©tisant la promesse de Paradis que dans celui de Berlioz. John Nelson l’a bien compris qui dessine et brosse la pĂąte de Berlioz avec des accents justes en souplesse et profondeur.

Jusqu’à l’Offertoire  (chƓur des Ăąmes au Purgatoire), tout s’énonce comme un appel, une priĂšre, une requĂȘte (depuis le Kyrie) ; soit la grande question de la mort, interrogeant le pourquoi et le sens de la faucheuse (marche douloureuse du Dies Irae, jusqu’à l’effroi saisissant du Tuba mirum et du Rex Tremendae
). Toujours la question du salut s’impose (« Qui sum », 3 : adressĂ© directement au « doux JĂ©sus / Pie Jesu » ).
Le chƓur murmurĂ© au dĂ©but, se lĂšve, puis martial, exhorte, bataille ; mĂšne un front certes dĂ©risoire, mais oĂč toute les forces mortelles sont engagĂ©es.
Une humanitĂ© bientĂŽt submergĂ©e par la vision du TrĂŽne au moment du jugement dernier : cuivres majestueuses aux effets spectaculaires (« le trompette au son prodigieux  ») : tout l’imaginaire spectral et cosmique de Berlioz prend forme dans cette sĂ©quence Ă  couper le souffle, idĂ©alement amplifiĂ©e et dramatisĂ©e par le lieu qui rassemble les interprĂštes, et qui dans le vacarme et la souple dĂ©flagration exprime le miracle (espĂ©rĂ©, attendu) de la RĂ©surrection. L’intelligence du chef, architecte de cette dĂ©mesure dont il assure la clartĂ© et l’équilibre en gardien, s’affirme dans cet Ă©chelle du colossal et du fantastique.

IMMENSITÉ ET CHAMPS SONORES
 Le Domine Jesu (VII) en serait le sommet oĂč perce la plainte collective d’une humanitĂ© en transit, au salut suspendu, qui espĂšre et est perdue Ă  la fois. Nelson joue sur l’immensitĂ© sonore, l’ample rĂ©verbĂ©ration lĂ  encore de la cathĂ©drale Saint-Paul ; ciselant les ondes d’un vortex proche et lointain, inscrit dans une mĂ©moire ancestrale ; il en sculpte les vagues distanciĂ©es, Ă©loignĂ©es, Ă©tagĂ©es, dans un infini spatial dont Berlioz a le secret (et le gĂ©nie : sur les mots « et sanctus Michael signifer »  ).
Cristallisation de l’imploration, et accomplissement d’un spectaculaire sonore qui signifie le dĂ©sincarnĂ© ultime de la mort.
On reste saisi par le rĂ©alisme sĂ©pulcral de l’Hostias (morsure presque grimaçante des cuivres), chƓur d’hommes implorants lĂ  encore, d’une sincĂ©ritĂ© bouleversante, auquel rĂ©pond l’ironie cynique des trombones et des tubas.

Puis c’est l’élĂ©vation du Sanctus, pour tĂ©nor solo dont la tendresse du timbre exprime un instant de grĂące et l’humilitĂ© du pĂȘcheur, en son sort dĂ©sespĂ©rĂ© ; vaillant, presque hĂ©roĂŻque mais sans orgueil aucun, et d’une humanitĂ© fraternel qui appelle la 9Ăš de Beethoven, le trĂšs berliozien Michael Spyres rĂ©tablit cette Ă©chelle individuelle dans la fresque qui le dĂ©passe.

 

 

   

 

 

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CLIC D'OR macaron 200CD, critique. BERLIOZ : Requiem (Philharmonia, John Nelson, 1 cd, 1 dvd Erato, Londres, mars 2019). La version deluxe (double coffret) comprend en bonus, 1 dvd proposant l’intĂ©gralitĂ© du concert filmĂ© en la cathĂ©drale Saint-Paul de Londres.

 

 

 

Michael Spyres, ténor
Philharmonia Orchestra
Philharmonia Chorus
London Philharmonic Choir
John Nelson, direction

Grande Messe des morts, Op. 5, H. 75 / 1837 :

I. Requiem – Kyrie (IntroĂŻt) (Live)
II. Dies irae – Tuba mirum
III. Quid sum miser
IV. Rex tremendae
V. Quaerens me
VI. Lacrymosa

VII. Offertoire – Domine
VIII. Offertoire – Hostias

IX. Sanctus
X. Agnus Dei

Compte rendu, concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 5 février 2015 ; Hector Berlioz (1801-1869): Grande Messe des Morts (Requiem), OP.5 ; Bryan Hymel, ténor ; Orfeon Nodostiarra, chef de choeur : José Antonio Sainz Alfaro ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction : Tugan Sokhiev.

BerliozOeuvre immense et fondamentale, le Requiem de Berlioz provoque toujours une grande attente chez le public tant l’Ɠuvre est ambitieuse. HĂ©ritage de la longue danse, pleine de mĂ©fiance, entre l’état et la religion catholique, cette Grande Messe des Morts a Ă©tĂ© une commande officielle. Certes au plus grand compositeur français du moment, mais athĂ©e affichĂ©. Toutefois en homme plein de spiritualitĂ©, Hector Berlioz Ă©tait sensible Ă  l’histoire de
la musique religieuse dont il a souvent utilisĂ© des thĂšmes comme le Dies Irae dans la Symphonie Fantastique, ou la marche des pĂšlerins dans Harold en Italie. L’ambiguĂŻtĂ© baigne donc cette commande, comme notre histoire de France elle mĂȘme avec, des liens entre le pouvoir et la religion qui ont pourtant toujours trouvĂ© un parfait accord pour envoyer la chair Ă  canon du champ de bataille au paradis sans Ă©tat d‘ñmes. Commande pour cĂ©lĂ©brer la rĂ©volution de 1830, la Grande Messe des Morts,  a ensuite Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©e pour les soldats morts. La crĂ©ation a eu lieu en dĂ©cembre 1837 aux Invalides. Hector Berlioz lui mĂȘme a entretenu des lĂ©gendes autours de la crĂ©ation dĂ©plaçant vers le spectaculaire tout ce que cette oeuvre contient en fait d’intime et de personnel. Jusque dans le choix du texte latin, sans Libera me, ni Pie Jesu, Hector Berlioz a choisi le sombre et le manque d‘espoir que la mort lui Ă©voque. L’oeuvre, est parfois prise dans cet Ă©clairage spectaculaire quand une partie du public et de la critique veulent avant tout du bruit et de la fureur dans l’interprĂ©tation en comptant le nombre de timbales ou mesurant les dĂ©cibels du Dies Irae.

L’interprĂ©tation de ce soir a Ă©tĂ© avant tout d’intelligence, de finesse et de musicalitĂ©. Le thĂ©Ăątre de la mort y est plein de silence et de nuances pianissimo comme Berlioz l’exigea. La beautĂ© de la partition, ses audaces d’orchestration, sa magie des nuances dĂ©veloppĂ©es de l’infime au terrible, la rutilance et le mordorĂ© des couleurs instrumentales, la sublime capacitĂ© du choeur Ă  offrir toutes sortes de nuances et de couleurs ont fait de ce concert un trĂšs bel instant de musique. Les intentions de Berlioz sont respectĂ©es par Tugan Sokhiev qui semble avoir compris le compositeur sans se laisser sĂ©duire par le bruit et la fureur. Loin de ce chef intĂšgre la recherche d‘effets pour l’effet ! Mais au contraire une mise au service de la partition de tout son talent.

Il semble Ă  ce stade de sa carriĂšre que Tugan Sokhiev n’a plus Ă  dĂ©montrer sa science de la direction. Il a posĂ© sa baguette au bout de quelques minutes, semblant totalement confiant dans les forces dirigĂ©es. MalgrĂ© une spatialisation complexe des orchestres de cuivres comme souhaitĂ©e par Berlioz aux quatre points cardinaux de la salle, aucun dĂ©calage n’est venu gĂącher l‘harmonie obtenue par cette direction souple et prĂ©cise Ă  la fois. Un regard dans le dos, un petit geste de la main ont permis aux cuivres de s’insĂ©rer dans le tutti avec la nuance exacte quand le dĂ©but Ă©tait trop fort. L‘hommage Ă  rendre a ces musiciens des cuivres est Ă©mu tant leur concentration et leur engagement ont permis des moments de grĂące infinie. L’association des flutes et des trombones a Ă©tĂ© magique. Direction subtile, permettant Ă  la musique si riche et savante de Berlioz de libĂ©rer une charge Ă©motionnelle faite d’introspection et de retenue, autant que de fureur et de colĂšre, de peur et de terrassement.

Tout l’orchestre a Ă©tĂ© d’une concentration totale et d’une perfection instrumentale qui laisse sans voix. L’Orfeon Nodostiarra, chƓur transpyrĂ©nĂ©en fidĂšle aux Toulousains depuis l‘ùre Michel Plasson, a Ă©tĂ© merveilleusement prĂ©parĂ© par JosĂ© Antonio Sainz Alfaro. Les beaux gestes de Tugan Sokhiev Ă  mains nues, ont sculptĂ© un son d’une beautĂ© confondante. Le pupitre des tĂ©nors souvent mis a lâ€˜Ă©preuve a Ă©tĂ© bouleversant de lumiĂšre et de fines nuances piano comme de force et de brillance dans des fortissimi jamais brutaux. Les soprani ont su garder chaire et Ăąme dans des pianissimi de rĂȘve. Le dialogue avec le tĂ©nor solo a Ă©tĂ© un moment de grĂące. Ce choeur riche a Ă©tĂ© Ă  la hauteur de cette partition si exigeante avec un moment a capella de pur enchantement. Le tĂ©nor solo a une intervention Ă  froid tardive et d’une difficultĂ© de tessiture non nĂ©gligeable.   Bryan Hymel est non seulement une voix vaillante Ă  la beautĂ© de timbre rare mais c’est surtout un musicien dĂ©licat aux phrasĂ©s de rĂȘve. Il a su nuancer sa partie sans la moindre duretĂ©, gardant une aisance souriante jusque dans les aigus meurtriers. Un  grand moment de chant mais surtout de musique pure.

La Halle-aux Grains a Ă©tĂ© un Ă©crin parfait pour cette version si musicale de la vaste Messe des Morts d‘Hector Berlioz. Tugan Sokhiev particuliĂšrement inspirĂ© et heureux a obtenu des forces rassemblĂ©es toute la musicalitĂ© dont ils sont capables, orchestre, soliste et chƓurs. La subtilitĂ© de la partition a Ă©tĂ© magnifiĂ©e par des geste sculptants et orants. Biens des mouvements ont Ă©tĂ© enchainĂ©s sans relĂącher la tension.
Tugan Sokhiev a permis de rendre limpide la construction parfaite de cette oeuvre immense. Et c’est dans cette construction d‘ensemble  parfaitement comprise que les moments de fureur ont pris leur place sans exagĂ©ration mais sans faiblesse.
Un grand art musical a planĂ© trĂšs haut ce soir Ă  Toulouse. Le lendemain les forces Toulousaines se sont confrontĂ©es Ă  l’acoustique encore inconnue de la Philharmonie de Paris. C’est trĂšs audacieux mais le succĂšs sur place Ă  Toulouse est de bon augure. Le public a chavirĂ© pour cette oeuvre comme rarement tant toutes ses beautĂ©s ont Ă©tĂ© offertes ce soir.