ENTRETIEN avec la violoncelliste OphĂ©lie GAILLARD (I colori dell’ombra, fĂ©v 2020)

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ENTRETIEN avec la violoncelliste OphĂ©lie GAILLARD (fĂ©v 2020). OphĂ©lie Gaillard ne tient pas en place! La violoncelliste, l’une des rares Ă  frotter de son archet les cordes mĂ©talliques autant que le boyau, a une activitĂ© dĂ©bordante. Elle se produit en rĂ©cital ou avec le Pulcinella Orchestra, ensemble sur instruments anciens qu’elle a fondĂ© en 2005, mĂšne une carriĂšre de pĂ©dagogue Ă  laquelle elle est trĂšs attachĂ©e, explore les rĂ©pertoires, et monte des projets discographiques. Son dernier album consacrĂ© Ă  Vivaldi « I colori dell’ombra » (label ApartĂ©) estparu en mars 2020. Dans ce temps de confinement, nous vous convions Ă  sa rencontre
 chez vous!

 

 
 

 

 
 

LE VIOLONCELLE D’OPHÉLIE GAILLARD
AUX COULEURS DE VIVALDI

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AprĂšs votre second disque consacrĂ© Ă  Boccherini rĂ©alisĂ© avec Sandrine Piau l’an dernier, vous venez d’enregistrer Vivaldi avec votre ensemble Pulcinella Orchestra. Êtes-vous dans une dĂ©marche analogue dans la façon d’approcher ces deux compositeurs? 

Gaillard ophelie violoncelle -GaillardJe collabore trĂšs souvent depuis quelques annĂ©es avec Sandrine Piau et nous nous sommes attachĂ©es au rĂ©pertoire de Boccherini, une premiĂšre fois avec ses sonates, concertos, et un air de concert, que nous avons enregistrĂ©s en 2007, puis avec son Stabat Mater que je considĂšre comme son chef-d’Ɠuvre, et qui tient Ă  lui seul la place d’un disque. Je trouve intĂ©ressant de traverser toutes les pĂ©riodes de crĂ©ation de compositeurs qui ont un vrai parcours de vie, comme Boccherini. Nous avons eu la mĂȘme dĂ©marche pour Vivaldi, Ă  cela prĂšs qu’il n’était pas violoncelliste: il a Ă©crit pour le violoncelle sur une pĂ©riode plus resserrĂ©e, qui ne reprĂ©sente que quinze ans de sa vie.

 

 
 

C’est votre deuxiĂšme disque consacrĂ© Ă  Vivaldi, avec Pulcinella Orchestra. Quinze ans le sĂ©pare du premier, pour quelle raison avoir autant attendu? 

Le premier disque rĂ©alisĂ© avec l’ensemble Ă©tait consacrĂ© Ă  l’intĂ©grale des sonates. Au concert, nous sommes venus rĂ©guliĂšrement Ă  l’exploration des concertos, dont trĂšs peu sont connus. Comme il y en a vingt-sept, auxquels on peut rajouter quelques concertos pour violoncelle et d’autres instruments comme le basson, toutes ces annĂ©es n’ont pas Ă©tĂ© de trop pour presque tous les aborder!
 

 
 

Que représentait le violoncelle pour le violoniste Vivaldi?

Le violoncelle est un instrument extrĂȘmement social, mais Ă  l’époque de Vivaldi il a encore cette position hybride: il est Ă  la fois un instrument de basse, de continuo, qui accompagne des solistes, et en mĂȘme temps il commence Ă  s’émanciper et Vivaldi joue un grand rĂŽle dans ce sens. Il est le premier Ă  dĂ©dier un corpus aussi considĂ©rable Ă  cet instrument. Il compose neuf sonates, et ces si nombreux concertos. A l’aune de cela on peut penser qu’il avait un fort tropisme, et un amour certain pour le violoncelle. C’était encore trĂšs nouveau dans l’Italie du dĂ©but du XVIIIĂšme siĂšcle: c’est seulement Ă  partir de 1670 que le violoncelle commence Ă  se faire entendre comme instrument soliste.

 

 
 

Comment l’ensemble Pulcinella Orchestra a-t-il Ă©voluĂ© des sonates aux concertos?

Il n’y a pas eu de grands bouleversements. Mon goĂ»t pour un continuo assez large avec beaucoup de couleurs instrumentales a pris une nouvelle dimension dans ce rĂ©pertoire. L’écriture des concertos est plus dĂ©veloppĂ©e, plus variĂ©e et virtuose que celle des sonates. Cela nous a incitĂ©s Ă  enrichir le continuo en ajoutant au clavecin, Ă  l’orgue et au thĂ©orbe, une harpe, des basses d’archet, parfois une guitare ou mĂȘme un psaltĂ©rion dans certains mouvements lents. Je pense aussi qu’au fil du temps, l’ensemble a gagnĂ© en qualitĂ© de cohĂ©sion. Le travail du rĂ©pertoire du baroque tardif, en particulier celui de Carl Philipp Emanuel Bach, nous a beaucoup apportĂ© Ă  ce niveau, tant cette musique est exigeante sur le plan technique et dans la recherche de couleurs orchestrales. Lorsque nous sommes revenus Ă  Vivaldi, la palette de couleurs de l’ensemble s’est rĂ©vĂ©lĂ©e beaucoup plus riche.

 

 
 

Comment avez-vous choisi les concertos du disque?

Nous avons eu beaucoup de mal Ă  choisir, c’est pourquoi nous avons finalement enregistrĂ© deux CD. Nous aurions pu rĂ©aliser trois ou quatre disques! J’ai travaillĂ© avec Olivier FourĂšs, chargĂ© de l’édition des Ɠuvres instrumentales de Vivaldi, pour choisir des concertos aux esthĂ©tiques diffĂ©rentes, trouver un Ă©quilibre avec les concertos pour violoncelle seul, les concertos de chambre, quelques piĂšces d’orchestre significatives de l’écriture virtuose de la partie de violoncelle, et aussi et surtout des coups de cƓur! Nous avons fait ensemble un travail essentiel sur les sources. À cela s’est ajoutĂ© le dĂ©sir de faire intervenir des voix. Vivaldi avait cette double fonction de violoniste maestro auprĂšs des pensionnaires de la PietĂĄ, et ce rĂŽle de quasi impresario des cantatrices avec lesquelles il avait des relations trĂšs soutenues: il les comprenait au point qu’il Ă©crivait sur mesure pour elles. Pour moi le violoncelle est l’instrument qui connecte le mieux le monde de la voix et le monde instrumental. Le violoncelle chante comme une voix dans les mouvements lents des concertos. C’est pourquoi j’ai voulu mettre en lumiĂšre deux airs qui placent le violoncelle Ă  cĂŽtĂ© de la voix. Cet Ă©tĂ© nous fĂȘterons le 350Ăšme anniversaire de la naissance de Bononcini, qui Ă©tait aussi violoncelliste et rival de Haendel. Le programme comportera une partie instrumentale et une partie chantĂ©e, avec des Ɠuvres de Bononcini et de Vivaldi.

 

 
 

Il y a aussi le violoncelle piccolo


Effectivement, l’un des deux airs est avec violoncelle piccolo. Il y a aussi des concertos, dont nous pensons qu’il existe de fortes probabilitĂ©s qu’ils aient Ă©tĂ© Ă©crits pour ce petit violoncelle Ă  cinq cordes, qui Ă©tait trĂšs rĂ©pandu dans la premiĂšre moitiĂ© du XVIIIĂšme siĂšcle. Cet instrument possĂšde Ă  la fois la tessiture du violoncelle et celle du violon, avec sa cinquiĂšme corde qui s’apparente Ă  la corde de mi du violon. Il permet de jouer les parties en clĂ© de sol Ă©crites par le compositeur. Cette Ă©criture apparaĂźt comme une sorte d’injonction Ă  passer au piccolo.
Que dire de son son? Il est plus aĂ©rien, plus fragile, parfois angĂ©lique, contrairement Ă  celui du violoncelle qui a des basses profondes et charnues. Vivaldi joue ainsi avec les registres. On dĂ©couvre avec ces concertos Ă  quel point se situe son sens de l’orchestration, de la couleur. Il y a chez lui une attention portĂ©e au timbre de chaque instrument assez nouvelle pour l’époque. L’écriture de Bach est indiffĂ©rente Ă  l’instrument, ce n’est pas le cas pour Vivaldi: on doit le jouer avec les instruments dĂ©signĂ©s.

 

 
 

Pourquoi ce titre I colori dell’ombra?

L’idĂ©e est que le soleil n’est jamais aussi resplendissant qu’aprĂšs qu’il ait Ă©tĂ© couvert de nuages, comme aprĂšs la tempĂȘte. Les concertos pour violoncelle nous conduisent sur une terre de contrastes. On y trouve le cĂŽtĂ© trĂšs sombre, trĂšs intĂ©rieur, et le cĂŽtĂ© lumineux. Lorsqu’on regarde le vernis du Goffriller, le violoncelle que j’ai la chance de jouer, on remarque sa profondeur: la lumiĂšre du vernis semble Ă©merger des tĂ©nĂšbres de cette profondeur! Cette vision m’a inspirĂ© le titre de l’album, qui pour moi est trĂšs concret, fait rĂ©fĂ©rence Ă  de la matiĂšre.
Il y a aussi le contexte historique, et Olivier FourĂšs l’explique trĂšs bien: l’esprit vĂ©nitien est aux antipodes de celui du siĂšcle des lumiĂšres français. Vivaldi appartient Ă  ce monde irrationnel vĂ©nitien et Ă  son foisonnement licencieux. Venise inspirera les courants prĂ©-romantiques allemands, le Sturm und Drang. Cette ville apporte des sensations trĂšs particuliĂšres. On y est dans un autre espace-temps. Elle amplifie les Ă©tats d’ñmes, elle est trĂšs changeante et ses couleurs dĂ©teignent sur notre humeur, pour peu qu’elle soit joyeuse ou dĂ©primĂ©e. C’est aussi la ville du rĂȘve, de l’impalpable, de l’imaginaire.

 

 
 

Y aura-t-il un autre album Vivaldi? 

Oui, c’est une Ă©vidence! Et dans peu de temps je pense! Il reste plusieurs concertos  que j’aime aussi particuliĂšrement et qui n’ont pas pu trouver leur place dans cet album. Lors des concerts qui vont suivre la publication d’I Colori dell’ombra, nous allons jouer certains de ces concertos en plus de ceux des disques. Quand on pense que l’Ɠuvre avec violoncelle de Beethoven tient sur trois CD, les violoncellistes peuvent mesurer leur chance d’avoir un corpus d’Ɠuvres aussi vaste que celui de Vivaldi!

 

 
 

Quel est votre rapport au répertoire contemporain, que vous interprétez aussi? 

Que ce soit dans le domaine baroque, classique, ou contemporain, ce sont les compositeurs qui m’interdisent des choix! Je ne pourrais pas me passer de jouer le concerto de Dutilleux que j’ai donnĂ© trĂšs rĂ©cemment, par exemple. Je ne pourrais pas  non plus me passer de jouer « Tout un monde lointain », ou le concerto d’Elgar, ou Schumann
Il y a quelque chose dans la nature de l’instrument qui est d’essence romantique, et c’est perceptible mĂȘme dans la musique de Vivaldi.

 

 
 

Comment « jonglez-vous » d’un rĂ©pertoire Ă  l’autre?

J’ai trois instruments: le Goffriller, et deux autres violoncelles, l’un montĂ© moderne, l’autre montĂ© en « boyaux ». Au quotidien je passe de l’un Ă  l’autre, donc d’un rĂ©pertoire Ă  l’autre. Ce n’est pas toujours facile, mais je suis habituĂ©e depuis trĂšs longtemps. Il faut avoir beaucoup de plasticitĂ© physique et mentale. Il faut aussi s’adapter instantanĂ©ment Ă  chaque diapason. La plus grande difficultĂ© est pour moi l’emploi du temps. J’utilise tous les moments disponibles, et je m’en crĂ©e aussi la nuit!
 

 
 

Parlez-nous de votre relation avec le Goffriller


Je travaille tous les jours sur le Goffriller mais j’ai aussi une copie trĂšs exacte de ce merveilleux violoncelle, que j’ai fait fabriquer par un jeune luthier suisse, qui lui, reste montĂ© en boyaux. Cela me permet de travailler sur cette copie lorsque le Goffriller est montĂ© en cordes mĂ©talliques pour les besoins d’un concert. J’utilise l’original pour la plupart de mes concerts cependant. J’aime tellement cet instrument que je le joue le plus possible, avec des cordes mĂ©talliques ou en boyaux. Il a cet avantage de pouvoir s’adapter aux deux. Je vis avec lui depuis plus de quinze ans.
 

 
 

Est-il à votre disposition pour une durée définie?

Non, je l’ai pour une durĂ©e indĂ©terminĂ©e. Cela crĂ©e un sentiment de responsabilitĂ© par rapport Ă  son propriĂ©taire, mais surtout celui d’une responsabilitĂ© immatĂ©rielle: un instrument comme celui-ci, qu’il soit le vĂŽtre ou pas, ne vous appartient jamais. On fait seulement un bout de chemin avec lui, et dans quelques annĂ©es il vivra dans d’autres mains. L’instrument reste lui-mĂȘme tandis que nous ne sommes pour lui qu’une aventure passagĂšre. Paradoxalement ce qui est Ă©trange c’est cette impression  que j’ai malgrĂ© tout de façonner son son, en l’apprivoisant au fil de toutes ces annĂ©es. Je ne cesse d’ĂȘtre avec lui dans cette attente, ce dĂ©sir qu’il puisse me surprendre avec des sonoritĂ©s inouĂŻes, inattendues
Quand j’ai essayĂ© ce violoncelle pour la premiĂšre fois, cela a Ă©tĂ© un coup de foudre, et j’ai perçu immĂ©diatement qu’il pouvait me rĂ©server des surprises. On peut assimiler cette rencontre avec celle d’une personne. Jean Daniel disait qu’un coup de foudre c’est quand on ne peut pas dĂ©tailler, dire « cela j’aime », « cela je n’aime pas ». Il s’attache Ă  un tout indissociable. C’est le sentiment que j’ai avec ce violoncelle.

 

 
 

Que pensez-vous de la nouvelle génération de musiciens baroques?

Je constate qu’ils sont pour la plupart trĂšs polyvalents et mobiles par rapport au rĂ©pertoire. Dans ma gĂ©nĂ©ration nous ne sommes pas nombreux Ă  l’ĂȘtre. Le travail avec eux gĂ©nĂšre un dialogue trĂšs fĂ©cond. Certains comme Cristina Vidoni sont des Ă©lĂšves que j’ai eus Ă  BĂąle ou en master classes; ce sont pour eux leur premiĂšre occasion de jouer. Cependant, toucher Ă  tous les rĂ©pertoires prĂ©sente un risque, celui de ne pas prendre le temps d’approfondir un langage. Cela nĂ©cessite une puissance de travail Ă©norme, et il faut se dĂ©dier Ă  chacun des diffĂ©rents styles qu’on aborde et ne pas rester superficiel. Il faut une vraie dĂ©marche approfondie, aboutie, quelle que soit l’esthĂ©tique. ThĂ©otime Langlois de Swarte est un modĂšle de jeune musicien douĂ© et polyvalent, conscient qu’il a beaucoup de choses Ă  apprendre de musiciens totalement investis dans une esthĂ©tique particuliĂšre. Moi-mĂȘme je baigne dans la musique baroque depuis l’ñge de sept ans et je me suis nourrie auprĂšs de musiciens comme les Kuijken, Gustave Leonhardt, qui allaient trĂšs loin dans la recherche interprĂ©tative.

 

 
 

Quelle place tient la pédagogie dans votre emploi du temps déjà bien rempli?

Une place trĂšs importante! Je ne pourrai pas me contenter seulement des concerts. C’est important de partager ce que l’on a pu apprendre avec des maĂźtres. La pĂ©dagogie me nourrit aussi. Voir Ă©voluer le travail en profondeur effectuĂ© avec les Ă©tudiants est une chose passionnante. On sĂšme des petites graines, on les voit pousser
Les master classes peuvent permettre de dĂ©clencher des choses importantes chez un jeune musicien. Avoir des Ă©lĂšves c’est faire un travail au long cours avec eux, les voir se dĂ©velopper, tout en les laissant progressivement affirmer leurs personnalitĂ©s, les aider Ă  grandir. Le temps que l’on passe avec eux permet de construire une relation, ce temps est primordial. Le concert ne nous l’offre pas. Le public applaudit et s’en va. Cela dit, j’aime aussi cette relation, Ă©phĂ©mĂšre, ou moins: j’aime penser aux gens qui Ă©coutent mes disques et que je ne connais pas. Au moment de l’enregistrement on vit un pic d’intensitĂ© incroyable. C’est pourquoi je crois encore Ă  la magie de la musique enregistrĂ©e. C’est une façon privilĂ©giĂ©e d’arriver dans le salon de quelqu’un, dans les Ă©couteurs de quelqu’un dans le mĂ©tro par exemple. J’aime cette idĂ©e-lĂ , cette intrusion artistique dans les vies quotidiennes des gens. C’est prĂ©cieux, peu de mĂ©tiers permettent cela. Pour voir une peinture, vous devez vous dĂ©placer dans un musĂ©e. La force du son n’a pas de commune mesure!

OphĂ©lie Gaillard ne croyait pas si bien dire, dans la pĂ©riode de confinement oĂč nous nous trouvons tous! Le temps est lĂ , disponible, pour Ă©couter ce splendide album,  en contempler la musique, se laisser transporter par son Ă©nergie, et rĂȘver de la lagune vĂ©nitienne!
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Propos recueillis le 22 FĂ©vrier 2020
 

 
 

CD  : I Colori Dell’ombra, Vivladi, OphĂ©lie Gaillard et le Pulcinella Orchestra, 2CD, label ApartĂ© Records, janvier 2020