COMPTE-RENDU, critique opéra. MARSEILLE, Opéra, le 13 fév 2020. TCHAIKOVSKI : EugÚne Onéguine. Tuohy / Garichot

L'Orchestre RĂ©gion Centre Tours joue la 6Ăšme de TchaokovskiCOMPTE-RENDU, critique opĂ©ra. MARSEILLE, OpĂ©ra, le 13 fĂ©v 2020. TCHAIKOVSKI : EugĂšne OnĂ©guine. Tuohy / Garichot. Le chef amĂ©ricain Robert Tuohy, mĂ©connaissant sans doute les montagnes russes, ces hauts et ces bas qui peuvent l’ĂȘtre aussi bipolaires psychiquement, ne semble connaĂźtre, de la Russie, qu’une vaste et surtout morne plaine comme ce Waterloo, oĂč au moins un hĂ©ros de l’Ɠuvre, le Prince GrĂ©mine, contribua Ă  battre NapolĂ©on Ă  plate couture.

 

 
 

 
 

ONÉGUINE (EU)GÊNÉ PAR LE CHEF

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Plate battue pratiquement que la sienne, apathique, asthĂ©nique qui, si elle peut rĂ©pondre au neurasthĂ©nique et peu sympathique EugĂšne qui surjoue en snob son spleen singĂ© d’un Byron mal digĂ©rĂ©, ne rĂ©pond ni Ă  la vitalitĂ© des jeunes, Olga, la joueuse rieuse, Lenski l’amoureux d’enfance d’abord enjouĂ©, et encore moins Ă  l’exaltation romanesque et romantique de Tatiana dans sa scĂšne nocturne de la lettre, comme soufflĂ©e par des Ă©lans sentimentaux du cƓur, des Ă©lancements physiques de sa respiration, portĂ©e, transportĂ©e par les souffles des montagnes orchestrales de passion russe qui semblent lui dicter sa folle dĂ©claration d’amour Ă  l’inconnu.
Le silence fait partie de la musique. Mais le chef Tuohy les exagĂšre tellement Ă  certains moments (scĂšne de la lettre, scĂšne finale) que pauses, silences deviennent des trous dans la texture musicale qui suspendent d’un vide les acteurs dans leur mouvement, mĂȘme pas un arrĂȘt sur image mais un arrĂȘt sans musique tel un prĂ©cipitĂ© musical. Et dans ces deux mĂȘmes scĂšnes capitales, la lenteur de la battue gĂȘne les chanteurs qui ont besoin d’un orchestre solidaire pour ĂȘtre soutenus, soulevĂ©s, portĂ©s par un Ă©lan pour les aider Ă  surmonter un passage pĂ©rilleux ou pour masquer un manque, une Ă©ventuelle dĂ©faillance dans l’aigu, accident toujours possible mais pas condamnable d’un spectacle vivant, ainsi la belle Tatiana de Marie-Adeline Henry, au timbre frĂ©missant,frisson d’un aigu un peu froissĂ©par la lenteur de l’envolĂ©e, qui avait besoin du support du dynamisme orchestral dans sa sortie de scĂšne de la lettre, et son cri final dĂ©sespĂ©rĂ© sur le si, note la plus aiguĂ« de son rĂŽle, de son adieu final Ă  OnĂ©guine. L’élĂ©gant EugĂšne de RĂ©gis Mengus, avec un timbre Ă©gal et une bonne tenue de ligne, semble s’ennuyer plus que de nature et sa derniĂšre scĂšne trop Ă©talĂ©e en rythme musical, en contradiction avec l’agitation scĂ©nique, n’a plus la frĂ©nĂ©sie Ă©rotique ni la folie suicidaire que lui prĂȘtait le compositeur et semble plus perdu qu’éperdu sur un plateau gagnĂ© de vide et trouĂ© de silence. Évidemment, la sombre et lancinante mĂ©ditation de Lenski avant le duel, qui pressent sa mort, s’accommode parfaitement de cette langueur rythmique devenue une mortifĂšre mĂ©lancolie du hĂ©ros sacrifiĂ© et Thomas Bettinger lui donne une poignante vĂ©ritĂ© qui bouleverse.
La polonaise du second bal, dont il ne faudrait pas oublier que c’était une marche guerriĂšre, hĂ©roĂŻque, est un peu atone, compatissante peut-ĂȘtre aux anciens combattants. Il faut toute la science du chant de Nicolas Courjal, qui fit son premier Prince GrĂ©mine en 2011, toute sa maĂźtrise du souffle, et il en faut plus Ă  une basse, pour se tirer d’affaire et faire d’une lenteur qui dĂ©laye tout contour de cet air Ă  la carrure virile qui convient Ă  ce militaire, hĂ©ros victorieux, qui rĂ©ussit Ă  transformer par son art et sa sensibilitĂ© cette stase, cette parenthĂšse presque statique en un moment extatique d’amour presque mystique, caressant texte et musique comme on imagine qu’il caresse son Ă©pouse, d’une tendre voix aux nuances amoureuses, murmurant une confidence qui suspend le temps par la vĂ©ritĂ© avouĂ©e doucement de l’homme mĂ»r amoureux pleinement, comme d’un inestimable trĂ©sor, d’une femme plus jeune que lui. Il fait comprendre Ă  EugĂšne, par son estimation dĂ©licate de la jeune femme, la jeune fille qu’il mĂ©prisa jadis.
On regrette d’autant plus que la distribution est des plus soignĂ©es, sĂ©duisante avec cette Olga espiĂšgle, frivole mais trĂšs charnelle d’Emanuela Pascu, qui a quelques accents touchants de gamine Ă  peine sortie de l’enfance avec ses jouets, dont mĂȘme le poĂšte Lenski fait partie ; touchante avec le couple de voix graves de Madame Larina et de Filipievna, Doris Lamprecht et CĂ©cile Galois, la mĂšre et la niania, nourrice, double maternitĂ© affective pour une double filiation de filles, complicitĂ© tendre de femmes mĂ»res, doucement amĂšres sur le passĂ© et lucides sur leur prĂ©sent, la vie oĂč, lentement, « l’habitude a remplacĂ© le bonheur ». C’est un superbe contrepoint de l’expĂ©rience nostalgique des rĂȘves passĂ©s aux rĂȘves incertains de futur des deux jeunes filles. DĂ©chet fuyant et restant de la RĂ©volution française, Français Ă©chouĂ© dans une Russie francophone sinon encore francophile Ă  cause de NapolĂ©on, prĂ©cepteur sans doute et amuseur dans une charitable famille russe, le touchant Monsieur Triquet d’Éric Huchet n’est pas sacrifiĂ©, existant comme prestidigitateur et versificateur de vers faciles sur un timbre dĂ©suet de sa lointaine France, une romance oubliĂ©e d’AmĂ©dĂ©e Bauplan.
Pour Ă©phĂ©mĂšres qu’elles soient, toutes les autres figures ont un relief thĂ©Ăątral bien dessinĂ©, Sevag Tachdjian qui assure une prĂ©sence militaire pleine de prestance, qui rappelle que la guerre n’est pas encore loin et la silhouette de Jean-Marie Delpas dont l’apparente bonhommie est froidement dĂ©mentie par sa remarque de juge vĂ©tilleux du duel : « Je tiens Ă  ce qu’un homme soit tuĂ© selon les rĂšgles. » Sentence qui condamne dĂ©jĂ  Lenski en l’absence encore d’OnĂ©guine, qui survient, non sans provocation chez le snob, avec un tĂ©moin hirsute, visiblement pas de la bonne sociĂ©tĂ©, Monsieur Guillot (Wilfrid Tissot). Le petit garçon, rĂŽle aussi muet, est un dĂ©licat contrepoint, un Ă©cho scĂ©nique du petit-fils de la niania, la nourrice qui, toute vouĂ©e et dĂ©vouĂ©e aux maĂźtres, au-delĂ  de l’oubli de son passĂ© intime d’une Ă©poque oĂč l’on « ne parlait pas d’amour », a encore une vie familiale personnelle. Les chƓurs d’Emmanuel Trenque sont toujours remarquables, soit masse de serfs venus rendre tribut Ă  la maĂźtresse maternelle apparemment gĂ©nĂ©reuse, invitĂ©s provinciaux du premier bal ou aristocratiques du second. C’est toute une humanitĂ© sensible, rĂ©aliste, dans ce drame sans drame, la tragĂ©die du duel Ă©tant une cruelle pĂ©ripĂ©tie qui n’affecte pas la trame de l’action entre les deux hĂ©ros, plus diluĂ©e dans le roman oĂč Olga oublie deux jours aprĂšs son fiancĂ© mort pour elle, oubliĂ©s aussi par le texte, que TchaĂŻkovski et son collaborateur ont superbement condensĂ©.
D’oĂč les regrets de cet OnĂ©guine malade de langueur et de longueurs du chef, qui ne fait plus de l’excellent Orchestre de l’OpĂ©ra de Marseille un personnage Ă  part entiĂšre mais un simple accompagnateur oĂč, parfois, il est vrai, dans cet Ă©tirement, se dĂ©tachent quelques bonheurs de timbres.

 
 

 
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RÉALISATION


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Vieille dĂ©jĂ , mais toujours jeune, cette production est d’une somptueuse simplicitĂ© et je reprends tout ce que j’en disais de la rĂ©alisation de Toulon de janvier dernier.
ScĂ©nographie unique (Elsa Pavanel) pour divers lieux : plus qu’une rĂ©aliste forĂȘt, des troncs d’arbres immenses, stylisant la grande forĂȘt russe non domestiquĂ©e ni polie encore par la ville lointaine mais que la prĂ©sence de deux couples de femmes, deux jeunes et deux ĂągĂ©es, d’un enfant, civilise de douceur.
Les expressives lumiĂšres changeantes selon le jour de Marc DelamĂ©ziĂšre, dorĂ©es de crĂ©puscule, bleuies de nuit, blanchies d’aurore, soulignent paradoxalement un fond presque toujours noir, exaltĂ© Ă  la fin par une immense lune oppressante pour un nocturne bal masquĂ© de blanc et une pluie onirique de lettres.
La sobriĂ©tĂ© de ce dĂ©cor dans cette enveloppante mais rayonnante obscuritĂ©, permet d’en faire Ă©conomiquement tour Ă  tour jardin d’étĂ© oĂč l’on reçoit les visiteurs et les offrandes des paysans, rustique salle de bal de la fĂȘte, chambre de Tatiana oĂč un simple lit bateau Empire, une table avec sa bougie prennent une prĂ©sence poĂ©tique intense, surtout ce voile blanc planant, ciel de lit suspendu, nuage du ciel et, symboliquement, tombant vaporeusement sur le sol comme un rĂȘve trop lourd d’idĂ©al de la jeune fille, vaste drap ou tablier de jeu terrestres des paysannes en blanc.
Les dames du premier bal campagnard, dans des couleurs d’estompe gris, rose, jaune, ont des robes Ă  manches Ă  gigot (Claude Masson) et des coiffes et des coiffures dans le goĂ»t des annĂ©es 1830 de l’écriture du roman, et non celles de la narration, la fin de la guerre contre NapolĂ©on dont GrĂ©mine est l’un des hĂ©ros et EugĂšne un absent sinon dĂ©serteur. Les troncs disparus, c’est le noir sur noir nuancĂ©, digne de Soulages, du salon mondain du second bal et sa martiale et angoissante polonaise de masques blancs sur costumes noirs.
Sans naturalisme aucun, le jeu est d’un naturel confondant, mĂȘme les danses paysannes, la valse, le cotillon, la polonaise funĂšbre du second bal du dernier acte avec ses masques, bien rĂ©glĂ©es par Cooky Chiapalone.
Tout semble juste dans cette subtile mise en scĂšne : la tendresse entre la mĂšre, Madame Larina, onctueuseet noble dans sa simplicitĂ©, attentive Ă  son chevalet oĂč elle dessine, Ă©changeant avec la nourrice, tĂ©moin attentif de son passĂ©, en contrepoint nostalgique du chant insouciant des deux jeunes filles, des souvenirs sentimentaux de jeunesse, des rĂȘves fanĂ©s, concluant avec la rĂ©signation de l’expĂ©rience :
« L’habitude nous tient lieu de bonheur. » Grande lectrice autrefois comme sa fille Tania, elle tente de la persuader que les hĂ©ros de roman n’existent pas.
Filipievna, la niania, la nourrice amie tendre de la mĂšre, maternelle, avec les filles, est touchante seule Ă  la table avec ce rituel religieux de l’icĂŽne, un jeu de divination avec la cire e la bougie, bouleversante dans l’aveu de la bribe de son passĂ© qui se lacĂšre en mĂ©moire, mariĂ©e Ă  treize ans avec un garçon plus jeune : toute une vie en quelque phrases.
C’est l’exemple mĂȘme d’une production scĂ©nique qui ne s’est pas usĂ©e mais bonifiĂ©e Ă  tant tourner, dont les diverses incarnations par les chanteurs semblent facilitĂ©es justement par la justesse du traitement accordĂ© aux personnages.
N’ayant plus que des rĂ©miniscences trĂšs lointaines du russe, pas suffisamment rĂ©activĂ©es par des voyages, je ne me prononcerai pas sur la prononciation des interprĂštes, tous français Ă  deux exceptions prĂšs, la Roumaine Olga d’Emanuela Pascu et le Libanais SĂ©vag Tachdjian dans le rĂŽle brĂ©vissime du Capitaine. Mais il n’y a pas de raison de ne pas rapporter ici les Ă©chos flatteurs sur la « coach » de russe Elena Voskresenka.

 

 

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‹PIOTR ILITCH TCHAÏKOVSKI : EUGÈNE ONÉGUINE
ScĂšnes lyriques en trois actes et sept tableaux
Livret de Piotr Ilitch TCHAÏKOVSKI et de Constantin CHILOVSKI, d’aprùs le roman en vers de POUCHKINE
Opéra de Marseille, le 13 février 2020

A l’affiche les 11, 13, 16, 18 fĂ©vrier 2020
Production OpĂ©ra National de Lorraine – Angers-Nantes OpĂ©ra

Direction musicale : Robert TUOHY‹ / Assistante à la direction musicale : Clelia CAFIERO
Mise en scÚne : Alain GARICHOT (Assistante à la scÚne et chorégraphie : Cookie Chiapalone)
Décors : Elsa PAVANEL
Costumes : Claude MASSON.
Lumiùres : Marc DELAMÉZIÈRE

Distribution

Tatian : Marie-Adeline HENRY
Olga : Emanuela PASCU‹  /  Madame Larina : Doris LAMPRECHT
Filipievna : Cécile GALOIS
EugÚne Onéguine : Régis MENGUS
Lenski : Thomas BETTINGER  /  ‹Le Prince Gremine : Nicolas COURJAL
Monsieur Triquet : Éric HUCHET
Un Capitaine : SĂ©vag TACHDJIAN  /  ‹Zaretski : Jean-Marie DELPAS  /  ‹Un Paysan : Wilfried TISSOT

Coach linguistique russe : Elena Voskresenka.
‹Orchestre et ChƓur de l’OpĂ©ra de Marseille

 

 

 

 

 

 

Ayant longuement traitĂ© l’Ɠuvre l’an dernier, je reprends ici la documentation dont j’accompagne mes critiques.

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L’ƒUVRE

 

 

tchaikovski piotr-Tchaikovsky-530-855POUCHKINE
 Magnifique et terrible vie que celle du poĂšte romancier Alexandre Pouchkine (1799-1837), descendant d’un Africain et appelĂ© Ă  devenir le premier Ă©crivain Ă  avoir donnĂ© ses lettres de noblesse littĂ©raire Ă  la langue russe, vĂ©nĂ©rĂ© comme tel en Russie. Jeunesse tumultueuse, dissidente politiquement, il connaĂźt l’exil puis le carcan rĂ©cupĂ©rateur de postes officiels imposĂ©s, notamment censeur, Ă  l’opposĂ© de ses aspirations libertaires. Comme son hĂ©ros Lenski dans son roman en vers, Pouchkine meurt en duel, tuĂ© par son beau-frĂšre, un officier alsacien qui avait dĂ©jĂ  Ă©pousĂ© la sƓur de Natalia, sa frivole Ă©pouse, afin de dĂ©tourner ses soupçons et dĂ©sarmer le premier dĂ©fi du poĂšte.
La simplicitĂ© classique de la langue de ce romantique exaltĂ© aura le mĂ©rite d’inspirer nombre de compositeurs, Glinka (Rouslan et Ludmila), Dargomyjski (La Russalka, Le Convive de Pierre), Moussorgski (Boris Godounov), TchaĂŻkovski (Eugene Oneguine et La Dame de pique, Mazeppa), Rimski-Korsakov (Mozart et Salieri, Le Coq d’or), Rachmaninov (Le Chevalier avare).

 

 

Le roman et l’opĂ©ra

         De ce roman en vers, plus qu’un opĂ©ra avec nƓud, pĂ©ripĂ©ties et dĂ©nouement dramatique, TchaĂŻkovski tire, comme il l’intitule justement une suite de « scĂšnes lyriques » en trois actes et sept tableaux, des moments dans la vie du hĂ©ros EugĂšne OnĂ©guine, jeune gandin guindĂ©, fringuĂ© et arrogant, jouant les dandies blasĂ©s et cyniques Ă  la mode anglaise des Lovelace de Richardson et de Byron, en vogue dans les annĂ©es 1820.
SĂ©duisant d’emblĂ©e la romanesque Tatiana, jeune provinciale qui se livre entiĂšrement Ă  lui dans une lettre, prisonnier de son rĂŽle, il la repousse, pour en tomber Ă©perdument amoureux lorsqu’il la retrouvera plus tard mariĂ©e et princesse fĂȘtĂ©e de la capitale, et en sera repoussĂ© Ă  son tour.
Entre temps, il aura tuĂ© en duel son meilleur ami, le poĂšte Vladimir Lenski, aprĂšs un badinage provocateur avec la coquette Olga, la fiancĂ©e de ce dernier, sƓur de Tatiana. Bref, ce sont, pratiquement, Ă  l’exception du duel, presque comme un accident qui ne semble avoir d’autre incidence sur l’histoire qu’un long voyage d’EugĂšne, des scĂšnes domestiques intimes, Ă©gayĂ©es de danses de paysans et avec deux bals antithĂ©tiques (province et capitale) et deux scĂšnes tout aussi opposĂ©es entre Tatiana et EugĂšne, et deux refus symĂ©triquement inverses de l’homme, puis de la femme, de rĂ©pondre Ă  l’amour de l’autre.

 

 

Lettres symétriques 

EugĂšne Oneguine, paru en feuilletons, roman en vers commencĂ© Ă  vingt-deux ans, terminĂ© quelque huit annĂ©es plus tard, est court en texte mais long en Ă©laboration. Dans une architecture trĂšs libre, trĂšs lĂąche mĂȘme avec ses digressions lyriques et ses commentaires de l’auteur sur ses personnages, il est nĂ©anmoins structurĂ© par deux lettres parallĂšles et dissymĂ©triques : celle de Tatiana Ă  EugĂšne au milieu du chapitre III aprĂšs leur rencontre, et celle d’EugĂšne Ă  Tatiana mariĂ©e au Prince GrĂ©mine, aprĂšs leurs retrouvailles des annĂ©es aprĂšs, au chapitre VIII, la fin. Dans la premiĂšre, c’est tout son ĂȘtre que livre la jeune fille, campagnarde romantique, Ă  l’élĂ©gant citadin blasĂ©, s’abandonnant Ă  son vouloir :
« À jamais je te confie ma destinĂ©e ».
À quoi, un EugĂšne repenti qui avait gardĂ© la lettre de Tatiana, rĂ©pond en Ă©cho dĂ©calĂ© mais tardif :
« Faites de moi / Ce qu’il vous plaĂźt [
] Je m’abandonne Ă  mon destin. »
Sans rĂ©pondre Ă  sa lettre (absente de l’opĂ©ra), le faisant attendre impitoyablement des mois durant, mĂȘme en avouant qu’elle l’aime encore, Tatiana lui rĂ©pĂštera presque mot pour mot ce qu’il lui rĂ©pondit alors (« votre leçon ») en refusant son amour. Et la jeune femme tire amĂšrement mais implacablement la leçon commune de la rencontre ratĂ©e de deux ĂȘtres, victimes et de la fatalitĂ© invoquĂ©es par tous deux : « Et le bonheur Ă©tait si proche, / Si possible
 Mais le destin / A tranchĂ©. »

 

 

Héros antinomiques : images

Pouchkine, dĂšs l’épigraphe qui prĂ©cĂšde son roman, place son hĂ©ros sous des auspices peu sympathiques : « PĂ©tri de vanitĂ© » ; d’orgueil, causĂ© par « un sentiment de supĂ©rioritĂ©, peut-ĂȘtre imaginaire ». Dans l’exergue immĂ©diatement en tĂȘte du premier chapitre, il indique : « Il est pressĂ© de vivre, il a hĂąte de jouir. »
Il le prĂ©sente Ă  la suite « faisant risette Ă  un mourant » qu’il voue au diable, un oncle dont il espĂšre hĂ©riter car son pĂšre a ruinĂ© la famille. Plus humoristiquement, il le traite de « jeune vaurien », « mon polisson », « VĂȘtu comme un dandy de Londres », sachant « écrire et lire le français / Ă  la perfection », « garçon instruit mais pĂ©dant », faisant illusion sur sa culture, finalement pas trĂšs grande, mais suffisamment pour sĂ©duire « des coquettes dĂ©jĂ  expertes » au nez de leur mari, sachant « fort tĂŽt porter le masque », collectionneur prĂ©cieux de prĂ©cieuses babioles de toilette, affligĂ© d’une « paresse mĂ©lancolique », mais passant « trois heures au moins /  Par jour Ă  se voir dans la glace », et, finalement, il « sortait de son cabinet / Semblable Ă  VĂ©nus la friponne »  dĂ©guisĂ©e en homme, sophistication toute fĂ©minine. Mondain, apprĂ©ciĂ© partout dans le grand monde, il hante les soirĂ©es, les thĂ©Ăątres. MĂȘme Ă  la fin, le narrateur le nomme « Mon incorrigible excentrique », « bizarre compagnon », voyageant avec lui aprĂšs la rupture absolue avec Tatiana.
Autant dire que ce personnage superficiel longuement prĂ©sentĂ©, est Ă  l’extrĂȘme opposĂ© de la rĂȘveuse Tatiana, parue plus tard dans le roman, qui
« n’avait ni la beautĂ©/ Ni la fraĂźcheur de sa cadette ;
Rien qui attire le regard. / Triste, sauvage, enfermée,
Pareille Ă  la biche craintive, /
Elle avait l’air d’une Ă©trangĂšre/ Au sein de sa propre famille ».
Elle n’est « jamais cĂąline » avec les siens, sans poupĂ©e, « on ne l’avait jamais vu s’amuser » : « Rien d’espiĂšgle en elle », Ă  l’inverse de sa sƓur Olga, se lassant vite des jeux frivoles avec leurs « petites amies », en rien attirĂ©e par les travaux domestiques fĂ©minins, le travail d’aiguille. Lectrice de Richardson, de Rousseau. Autant dire que cette personne profonde, douĂ©e ou affligĂ©e d’une « pensive rĂȘverie/ Depuis qu’elle Ă©tait tout enfant », si elle a le coup de foudre pour OnĂ©guine, ce n’est qu’un malentendu reposant sur une image et il aura sans doute assez de luciditĂ© pour deux pour refuser cet ĂȘtre projetĂ© sur lui par la romanesque jeune fille. Et quand il la retrouve plus tard, mariĂ©e Ă  un hĂ©ros, le Prince GrĂ©mine, Ă©lĂ©gante donnant le ton dans les salons, c’est sans doute de cette image qu’il s’éprend et prend pour un amour qui a couvĂ© durant ses longs voyages aprĂšs avoir tuĂ© Lenski en duel.

 

 

L’opĂ©ra, CosĂ­ fan tutte slave

        Le tourmentĂ© TchaĂŻkovski, nĂ© en 1840 et mort prĂ©maturĂ©ment en 1893 sans que l’on sache de quoi, tout aussi fĂȘtĂ© en son pays que Pouchkine (il aura droit Ă  des funĂ©railles nationales) crĂ©e en 1878 sa version musicale du roman en vers. Sa volontĂ© toute moderne de vĂ©ritĂ© le pousse Ă  refuser, pour ces rĂŽles principaux de jeunes gens amoureux, des chanteurs vĂ©tĂ©rans et leur prĂ©fĂšre la fraĂźcheur et la spontanĂ©itĂ© de jeunes solistes du Conservatoire de Moscou oĂč l’Ɠuvre est crĂ©Ă©e au thĂ©Ăątre Maly, le 29 mars 1879.
On dirait de cet opĂ©ra, par ses sentiments et situations, qu’il est « vĂ©riste » si le vĂ©risme n’était souvent qu’une exacerbation de sentiments extrĂȘmes alors qu’ici, tout est dans un intimisme qui, malgrĂ© les Ă©lans passionnĂ©s, demeure dans une grande pudeur dont mĂȘme la transgression de la lettre d’amour de Tatiana n’est qu’une exaltation de cette limite rompue.
En sorte, non tragĂ©die, mais drame d’un dĂ©calage dans le temps, dit-on, mais aussi, on ne le remarque pas, de deux couples mal assortis tels ceux de Cosi fan tutte de Mozart : le dĂ©licat poĂšte Lenski, tĂ©nor, eĂ»t mieux convenu Ă  Tatiana, comme le souligne EugĂšne dans le roman, soprano rĂȘveuse et sentimentale telle une Fiordiligi, que la sƓur Olga, mezzo frivole comme Dorabella, mieux avenue avec le baryton libertin EugĂšne.

 

 

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Photos © Christian Dresse

1 – Quatuor de dames avec enfant;
2 – Olga;
3 – La nourrice et Tatiana intimes;
4 – Le bal qui tourne mal : Ogla entre Lenski et OnĂ©guine.
5 – Duel dans les rĂšgles;
6 – GrĂ©mine et OnĂ©guine;
7 – Pluie de lettres de l’adieu.

 

 

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LIRE aussi notre critique de cette production prĂ©sentĂ©e en juin 2019 Ă  l’OPERA DE TOULON (Tchaikovsky : EugĂšne OnĂ©guine)

 

LIRE aussi notre critique de cette production prĂ©sentĂ©e en 2015 par Angers Nantes OpĂ©ra : Compte rendu, opĂ©ra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : EugĂšne OnĂ©guine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (OnĂ©guine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle  (Olga)
 Orchestre national des Pays de la Loire. ChƓur d’Angers Nantes OpĂ©ra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scĂšne. Fin de saison pleinement rĂ©ussie pour Angers Nantes OpĂ©ra en cette mi juin 2015
 preuve est encore offerte sur les planches du mariage rĂ©jouissant entre thĂ©Ăątre et musique.

 

 

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EugĂšne OnĂ©guine Ă  l’OpĂ©ra de Tours

tchaikovsky piotr illytchTOURS, OpĂ©ra. Tchaikovski: EugĂšne OnĂ©guine, les 11, 13 et 15 mai 2016. Une nouvelle tragique de Pouchkine, quintessence du romantisme russe, inspire TchaĂŻkovski pour composer un opĂ©ra Ăąpre, vrai thĂ©Ăątre psychologique dont les thĂšmes sont l’impuissance, la fatalitĂ©, la force d’un destin maudit… en l’occurrence celui d’EugĂšne : noble aigri, victime de l’amour qui pour se prĂ©server prĂ©fĂšre renoncer Ă  tout amour;  aussi quand celui ci prend les traits de la belle et jeune Tatiana, le bourreau feint une indiffĂ©rence qui approche le mĂ©pris : mĂȘme la sublime dĂ©claration Ă©crite que la jeune femme adresse Ă  celui qui lui a ravi le coeur, n’y fait rien et l’homme se mure dĂ©finitivement dans la solitude. .. Pourtant des annĂ©es aprĂšs, Tatiana devenue princesse rayonne et sĂ©duit EugĂšne qui cette fois, ne pouvant rĂ©sister, s’enflamme, avoue sa passion. …mais dĂ©calage et erreur de synchronicitĂ©, il est trop tard : si Tatiana aime toujours OnĂ©guine, elle restera fidĂšle Ă  son Ă©poux.

OPERA : EugÚne Onéguine saisissant à l'Opéra de Tours

La production mise en scĂšne par Alain Garichot cisĂšle chaque profile psychologique en une Ă©pure finale qui atteint la sobre et trĂšs intense Ă©pure sentimentale. On avait dĂ©couvert cette rĂ©alisation sur la scĂšne d’Angers Nantes OpĂ©ra (mai 2015) : action brĂ»lĂ©e,  voix passionnĂ©es  alors. Un grand moment de vĂ©ritĂ© tragique loin des visions trop dĂ©calĂ©es ou thĂ©atreuses, c’est Ă  dire trop peu respectueuse de la musique. FidĂšle Ă  sa maniĂšre Alain Garichot respecte l’intelligibilitĂ© des situations Ă©motionnelles, leur pure et claire implosion dans l’explicite. Sur scĂšne, il n’est pas d’équivalent Ă  l’intensitĂ© cynique barbare des passions conçues par Piotr Illiytch.

EugĂšne OnĂ©guine Ă  l’OpĂ©ra de Tours
ScĂšnes lyriques en trois actes
Livret du compositeur, d’aprĂšs Pouchkine
Création le 29 mars 1879 à Moscou

Mercredi 11 mai 2016 – 20h
Vendredi 13 mai 2016 – 20h
Dimanche 15 mai 2016 – 15h

Direction musicale : Jean-Yves Ossonce
Mise en scÚne : Alain Garichot

Tatiana : Gelena Gaskarova *
Olga : Aude Extrémo
Madame Larina :CĂ©cile Galois
Filipievna : Nona Javakhidze
EugÚne Onéguine : Jean-Sébastien Bou
Lenski : Sébastien Droy
Prince Grémine :Grigory Soloviov *
Monsieur Triquet :LoĂŻc FĂ©lix *
Zaretski : Jean-Vincent Blot *

Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Val de Loire / Tours
Choeurs de l’OpĂ©ra de Tours et Choeurs SupplĂ©mentaires

Présenté en russe, surtitré en français
* dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Tours

RĂ©servations / informations
02.47.60.20.00
theatre-billetterie@ville-tours.fr

Billetterie
Ouverture du mardi au samedi
10h Ă  12h / 13h Ă  17h45
Grand Théùtre de Tours
34 rue de la Scellerie
37000 Tours

LIRE notre critique complĂšte de la production d’EUGENE ONEGUINE de Tchaikovski prĂ©sentĂ© en mai et juin 2015 par Angers Nantes OpĂ©ra