Compte rendu, opéra. Marseille, Opéra, le 15 novembre 2015. Verdi : I due Foscari. Leo Nucci

1 due_foscariAtmosphère lourde, grave d’émotion contenue à l’Opéra de Marseille au lendemain des attentats qui ont endeuillé le pays. Minute de silence intense  d’hommage aux victimes à la demande de l’Adjointe Déléguée à l’Opéra-Odéon et Art contemporain, remplaçant le Maire, Marie-Hélène Féraud-Grégori. Comme je l’ai écrit et dit ailleurs, malgré la terreur barbare, justement même à cause de cela, la culture saigne mais signe, existe, persiste, portes grandes ouvertes à tous. Et sans doute la terrible circonstance n’a-t-elle fait que galvaniser encore plus un plateau exceptionnel pour une œuvre, qui sans l’être, est tout de même un jalon toujours intéressant à visiter, surtout eu égard à sa rareté, dans la prolifique production de Verdi. À Marseille, pourtant si verdienne, l’œuvre demeurait insolitement inédite et inouïe et son Directeur Maurice Xiberras la présentait en version de concert, sans doute moins par prudence que par la fatalité économique des temps, mais avec une distribution où la présence de Leo Nucci, qui désirait présenter l’opéra à son ardent public de Marseille, justifiait à elle seule, l’entreprise.

I Due Foscari  à Marseille : Hymne à la vie

L’œuvre. Créé en 1844 à Rome, dirigé par Verdi lui-même pour les premières représentations, l’opéra fut un triomphe mais sombra ensuite dans l’oubli, peut-être balayé par le succès des compositions de la riche décennie suivante ou à cause de la difficulté écrasante du rôle principal dévolu à un baryton. Francesco Maria Piave en tira le livret d’une pièce de Byron de 1821 située dans la Venise du cuatrocento, du XVe siècle, une affaire de pouvoir comme celle mettant en scène le Doge de Gênes dans Simone Boccanegra. Elle met en scène un conflit cornélien entre le devoir et l’amour : le Doge Foscari, par respect des lois, même déchiré par l’amour paternel, laisse condamner son fils à l’exil, l’autre Foscari, donc, qui a eu la maladresse d’entrer en contact avec une puissance étrangère ennemie de la Sérénissime République, trahison qu’attesterait une lettre, par ailleurs inopportunément perdue. Le Sénat, le Conseil des Dix (magnifiques scènes de chœur), sont attisés par un ennemi implacable de rancœur, de haine, d’ambition : perdant le fils, malgré les supplications et imprécations de sa femme, il tente politiquement de couler le père. Pas de justice : reconnu innocent trop tard, le fils mourra,  suivi du père,  Doge aussi déposé. Pas de lieto fine,  l’impitoyable Loredano vaincra et peut écrire : « Pagato ora sono ! », ‘je suis enfin vengé !’, un « enfin » qui ouvre une perspective rétrospective à la haine enfin satisfaite.

Interprétation. L’œuvre, s’inscrit après deux succès de Verdi, Ernani la même année avec le même librettiste et l’antérieur Nabucco (1841) dont il garde des traces, telle la scène d’hallucination du roi, frappant ici le ténor, héros et fils malheureux, et les prières et malédictions de sa femme qui rappellent, par les sauts extrêmes entre grave et aigus, ceux d’Abigaïlle, mais des traits de I due Foscari annoncent des œuvres postérieures : un bien modeste prélude de violoncelle est peut-être une ébauche de la sublime entrée de l’air de Philippe II dans Don Carlo, la tessiture de baryton pour le rôle essentiel au détriment du ténor préfigure celle de Simone Boccanegra mais, surtout, les imprécations en faveur du Doge contre les Dix en défense de son fils, sont déjà celles de Rigoletto réclamant sa fille, son seul trésor.

À la tête de l’Orchestre Philharmonique de l’Opéra, Paolo Arrivabeni, d’une rare élégance, d’une précision alliée à la souplesse, attentif comme il sied dans l’opéra italien au confort des chanteurs, tire la quintessence d’une partition orchestrale qui n’a pas encore la richesse, bien plus tardive, du futur Verdi. Il met en relief des contrastes, détaille, certains timbres, harpe, flûte, clarinette, et cet alto et violoncelle d’un prélude, associés à situations, états d’âme : ce sont de beaux brouillons d’Å“uvres en devenir. Plusieurs valses ondulent dans la partition.

Les chœurs, le premier cantonné à mi-voix du murmure de la calomnie et de la conspiration (Emmanuel Trenque), sont farouches et grandioses dans la haine collective et pleins d’allégresse dans la scène finale où la liesse populaire fait un fond cruel à la détresse déchirante du vieux Doge maudissant le Sénat et mourant de chagrin. Les comparses, le ténor Marc Larcher (Barbarigo, Fante et Servo) et la soprano Sandrine Eyglier (la confidente Pisana) existent malgré la fugacité de leurs apparitions. Habitué de notre scène, la basse Wojtek Smilek, en sombre et cruel Loredano, sans même un air, réussit le prodige d’imposer une présence maléfique en demi-teinte, sans éclat, dans la noirceur de sa grande voix.

Héros malheureux byronien traînant sa mélancolie morbide, victime expiatoire, le premier Foscari, est campé par le ténor Giuseppe Gipali, qui déploie une voix belle, souple, un beau legato, un sens des nuances et des éclairs de révolte dans un combat perdu d’avance : ce n’est pas « une force qui va » comme l’Hernani de Hugo, c’est une âme dont on ne voit que faiblesse et fragilité, qui coule, sombre dans une dépression que l’on dirait romantique, qui naufrage enfin dans la folie, mourant de lui-même comme une flamme qui s’éteint.À l’inverse, vive flamme,sa femme, incarnée par la belle soprano, l’Ukrainienne Sofia Soloviy, remplaçant Virginia Tola, se lance avec passion et vaillance dans tous les affects et effets d’une partition terrible, des aigus arrachés à partir de graves, des vocalises cascadantes, défiant prudence au profit d’une expression superbe de l’accablement, de l’indignation, de la révolte, avec une grande vérité dramatique. La cantatrice triomphe avec justice si le personnage est vaincu par l’injustice.

On comprend que Leo Nucci ait voulu nous offrir ce rôle : il a trois grandes scènes impressionnantes, précédées de récits obligés dramatiques où tout son art scénique se déploie d’émouvante façon : Doge gardien inflexible des lois, père blessé par ce qu’on croit la trahison de son fils, père ulcéré par le refus obtus du Sénat de rejuger une cause douteuse, père imprécateur face au complot avéré, tout est juste, profond, avec une grande sobriété de signes, une main, un doigt, un regard, une démarche. Si l’on ne savait un âge qu’il ne dissimule pas, on le dirait jeune comme au premier jour d’une voix homogène, magistralement conduite, qui bouleverse dans la douleur et engage dans la rage auprès de lui. Habitué à la performance en grandiose seigneur tout simple, il cède en souriant à une salle en délire qui lui réclame le bis de son terrible dernier grand air.

En ce jour de deuil national, le public marseillais a fait un triomphe à la culture, à la musique : à la vie.

I due Foscari de Verdi à l’Opéra de Marseille. Le 15 novembre 2015. Opéra en 3 actes, livret de Francesco Maria Piave, d’après la pièce de Lord Byron. Version de concert. 

Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale :  Paolo Arrivabeni.
Chef de Chœur : Emmanuel Trenque.
Distribution : Lucrezia Contarini : Sofia Soloviy ; Pisana : Sandrine Eyglier ; Francesco Foscari : Leo Nucci. Jacopo Foscari : Giuseppe Gipali ; Jacopo Loredano : Wojtek Smilek. Barbarigo/ Fante/ Servo : Marc Larcher. Photo © Christian Dresse.

Les deux Foscari à Marseille

Visu-IduefoscariMarseille, Opéra. Verdi : I due Foscari. Les 15 et 18 novembre 2015. Les deux Foscari de Verdi, inspiré de Lord Byron, demeure une Å“uvre méconnue, certes de la jeunesse de Verdi mais d’une rare intensité dramatique. Par son sujet, son traitement sombre et expressif, le profil des héros masculins, I due Foscari annonce le grand Å“uvre de la pleine maturité, Simon Bocanegra qui met en scène un doge, non plus à  Venise mais à Gênes (même si Bocanegra est créé à la Fenice). Dans les deux ouvrages, Verdi aborde un thème qui lui est cher : pouvoir et humanité. En d’autre termes, les puissants sont-ils condamnés à la corruption et la barbarie immorale ?
La famille Foscari dans la Venise décadente et cynique. Jacopo Foscari, le fils du Doge de Venise, est accusé de meurtre et de trahison. Malgré les supplications de sa femme et de son père, il est condamné à l’exil perpétuel, en particulier à cause d’un ennemi, le sénateur Loredano. L’opéra de Verdi, adapté de la pièce de Lord Byron du même nom, met en lumière l’impuissance d’un père face à la cruauté du monde. L’amour et la détermination de son père et de sa femme Lucrezia ne sauveront pas Jacopo qui meurt au moment même où une confession vient l’innocenter… la fatalité et les destins sacrifiés ont toujours inspiré Verdi. Opéra noir et sombre, mais dramatiquement très intense, I Due Foscari reste méconnu du grand public or il concentre déjà le meilleur de Verdi. L’écriture y est concise, efficace, serrée, comme précipitée précisément à l’acte III avec la scène flamboyante du carnaval…
Trop rare sur les scènes lyriques, l’opéra de Verdi I due Foscari qui annonce Simon Boccanegra, traite de la solitude et de l’impuissance des puissants. A Venise, le Doge Francesco Foscari éprouve la barbarie de l’exercice politique, tiraillé entre l’intérêt de sa famille et le bien public comme la nécessité d’Etat.
Créé au Teatro Argentina de Rome en 1844, I Due Foscari éclaire l’inspiration de Verdi fortement marqué par Byron dont il adapte pour la scène lyrique The two Foscari : sombre texte théâtral où le doge de Venise, le vieux Francesco Foscari doit exiler son propre fils Jacopo, malgré son amour paternel et les suppliques de sa belle-fille, Lucrezia. Finement caractérisée, épique et aussi, surtout, intime, la partition verdienne se distingue par sa justesse émotionnelle dans le portrait du Doge Foscari, immersion au cœur d’une âme humaine, tiraillée et par là, bouleversante. Verdi semble y prolonger ce réalisme lyrique déjà si touchant chez Donizetti.
le doge Dandolo par TitienLes déchirements intérieurs du Doge Foscari à Venise, annonce bientôt la sombre mélancolie solitaire, et comme irradiée du Doge de Gênes, Simon Boccanegra, où Verdi développe cette même couleur générale magnifiquement sombre et prenante. Le sens de l’épure, l’économie psychologique ont desservi la juste appréciation de l’oeuvre : ce regard direct sur le tréfonds de l’âme humaine, loin des retentissements et déflagrations collectives parfois assourdissantes voire encombrées (Don Carlos, La Forza del destino, Il Trovatore, sans omettre le défilé de victoire d’Aida… véritable peplum égyptien) sont justement les points forts de l’écriture verdienne. Un nouvel aspect que l’auditeur redécouvre et apprécie aujourd’hui. La scène finale en particulier qui explore l’esprit agité et sombre du Doge Foscari reste le tableau le plus impressionnant: un monologue comparable à la force noire de Boris Godounov de Moussorsgki et dans laquelle brilla le diamant profond de l’immense baryton verdien Piero Capuccilli… Comme Titien portraitiste affûté du Doge Francesco Venier dans un tableau déjà impressionniste (illustration ci dessus : où le politique paraît affaibli, hagard, défait, en rien aussi conquérant que le Doge Loredan auparavant peint par Bellini), Verdi brosse une figure saisissante par sa souffrance humaine: un politique, otage du Conseil des Dix, instance haineuse, policière, inhumaine : après avoir pris la vie de son fils Jacopo, le Conseil des Dix lui demande de se démettre de sa charge… ultime sacrifice duquel le Vénérable ne se relève pas. Heureux marseillais qui pourront mesurer le talent du baryton Leo Nucci (notre photo ci dessus) verdien devenu légendaire qui devrait en novembre 2015, éclairer l sombre diamant qui étreint le cÅ“ur du grave et humain Francesco Foscari…

boutonreservationI due Foscari de Verdi à l’Opéra de Marseille
Dimanche 15 novembre 2015, 14h30
Mercredi 18 novembre 2015, 20h
deux repr̩sentations ̩v̩nements Рversion de concert

Samedi 7 novembre 2015, 15h , Foyer de l’Opéra
Conférence présentation de l’Å“uvre, entrée libre dans la limite des places disponibles. Réservation obligatoire : 04 91 55 11 10

Opéra en 3 actes
Livret de Francesco Maria PIAVE
d’après la pièce de Lord BYRON
Création à Rome, Teatro Argentina, le 3 novembre 1844
Première représentation à l’Opéra de Marseille

Paolo Arrivabeni, direction

Lucrezia Contarini : Sofia SOLOVIY
Pisana : Sandrine EYGLIER
Francesco Foscari :  Leo NUCCI
Jacopo Foscari :  Giuseppe GIPALI
Jacopo Loredano :  Wojtek SMILEK
Barbarigo / Fante :  Marc LARCHER

I due Foscari depuis le Royal Opera House, Londres

Vague verdienne en juin 2014Cinéma. Verdi : I due Foscari, le 27 octobre 2014, 20h en direct du Royal Opera House de Londres.  Les deux Foscari de Verdi, inspiré de Lord Byron, est diffusé en direct au cinéma depuis le Royal Opera House. En vedette le ténor célébrissime devenu baryton Placido Domingo chante le rôle principal : Francesco Foscari. A ses côtés, le ténor Francesco  Meli interprète son fils Jacopo. Le drame sombre, étouffant pose les bases du théâtre intensément dramatique de Verdi. L’œuvre n’était plus jouée au Royal Opera House depuis 1995. Antonio Pappano en assure la direction musicale.

Informations et réservation sur http://www.rohaucinema.com/ ou aux caisses information des salles de cinéma partenaires.

royal opera house londres logoLa famille Foscari dans la Venise décadente et cynique. Jacopo Foscari, le fils du Doge de Venise, est accusé de meurtre et de trahison. Malgré les supplications de sa femme et de son père, il est condamné à l’exil perpétuel, en particulier à cause d’un ennemi, le sénateur Loredano. L’opéra de Verdi, adapté de la pièce de Lord Byron du même nom, met en lumière l’impuissance d’un père face à la cruauté du monde. L’amour et la détermination de son père et de sa femme Lucrezia ne sauveront pas Jacopo qui meure au moment même où une confession vient l’innocenter… la fatalité et les destins sacrifiés ont toujours inspiré Verdi. Opéra noir et sombre, mais dramatiquement très intense, I Due Foscari reste méconnu du grand public or il concentre déjà le meilleur de Verdi. L’écriture y est concise, efficace, serrée, comme précipitée. L’opéra au Royal Opera de Londres marque les débuts du metteur en scène Thaddeus Strassberger. La richesse de la mise en scène culmine à l’acte III avec la scène flamboyante du carnaval. Acteur hors pair, ayant un souci constant du verbe et du bien chanter, Placido Domingo impose un jeu économe où tout passe par le chant.

En lire + sur le site du Royal Opera House, voir la liste des cinémas partenaires qui diffuse I Due Foscari

Titien: le doge Francesco VenierTrop rare sur les scènes lyriques, l’opéra de Verdi I due Foscari qui annonce Simon Boccanegra, traite de la solitude et de l’impuissance des puissants. A Venise, le Doge Francesco Foscari éprouve la barbarie de l’exercice politique, tiraillé entre l’intérêt de sa famille et le bien public comme la nécessité d’Etat.
Créé au Teatro Argentina de Rome en 1844, I Due Foscari éclaire l’inspiration de Verdi fortement marqué par Byron dont il adapte pour la scène lyrique The two Foscari : sombre texte théâtral où le doge de Venise, le vieux Francesco Foscari doit exiler son propre fils Jacopo, malgré son amour paternel et les suppliques de sa belle-fille, Lucrezia. Très caractérisée, épique et aussi, surtout, intime, la partition verdienne se distingue par sa justesse émotionnelle dans le portrait du Doge Foscari, immersion au cœur d’une âme humaine, tiraillée et par là, bouleversante.

Placido Domingo chante Foscari en direct de Londres le 27 octobre au cinémaLes déchirements intérieurs du Doge Foscari à Venise, annonce bientôt la sombre mélancolie solitaire irradiée du Doge de Gênes, Simon Boccanegra, où Verdi développe cette même couleur générale magnifiquement sombre et prenante. Le sens de l’épure, l’économie psychologique ont desservi la juste appréciation de l’oeuvre : ce regard direct sur le tréfonds de l’âme humaine, loin des retentissements et déflagrations collectives parfois assourdissantes voire encombrées (Don Carlos, La Forza del destino, Il Trovatore, sans omettre le défilé de victoire d’Aida… véritable peplum égyptien) sont justement les points forts de l’écriture verdienne. Un nouvel aspect que l’auditeur redécouvre et apprécie aujourd’hui. La scène finale en particulier qui explore l’esprit agité et sombre du Doge Foscari reste le tableau le plus impressionnant: un monologue comparable à la force noire de Boris Godounov de Moussorsgki et dans laquelle brilla le diamant profond de l’immense baryton verdien Piero Capuccilli… Comme Titien portraitiste affûté du Doge Francesco Venier dans un tableau déjà impressionniste (où le politique paraît affaibli, hagard, défait, en rien aussi conquérant que le Doge Loredan auparavant peint par Bellini), Verdi brosse une figure saisissante par sa souffrance humaine: un politique, otage du Conseil des Dix, instance haineuse, policière, inhumaine : après avoir pris la vie de son fils Jacopo, le Conseil des Dix lui demande de se démettre de sa charge… ultime sacrifice duquel le Vénérable ne se relève pas.

Verdi : I Due Foscari au Royal Opera House de Londres

Diffusé en direct au cinéma depuis le Royal Opera House le lundi 27 octobre à 20h15.
Rediffusé en novembre en différé dans les salles de cinéma partenaires

Chef d’orchestre : Antonio Pappano
Francesco Foscari : Plácido Domingo
Jacopo Foscari : Francesco Meli
Lucrezia Contarini : Maria Agresta
Jacopo Loredano : Maurizio Muraro
Barbarigo : Samuel Sakker
Pisana : Rachel Kelly
Chœurs du Royal Opera 
Orchestre du Royal Opera House

Mise en scène de Thaddeus Strassberger
Décors : Kevin Knight
Costumes  : Mattie Ullrich
Éclairage : Bruno Poet

Compte rendu, opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, 16 mai 2014. Verdi: I due Foscari. Gianluigi Gelmetti : direction musicale. Stefano Vizioli: mise en scène.

Les idées fausses ont parfois la vie dure. I due Foscari est tout sauf un opéra de jeunesse à oublier et Verdi a écrit une partition superbe, injustement méconnue contrairement à ce qui a souvent été dit et écrit. Rendons grâce au directeur Frédéric Chambert qui a réunis tous les moyens pour faire de cette production du Capitole une réussite totale. Le public a semblé ravi et a fait un beau triomphe à cette production. La mort rode dans Venise et la vengeance décime une famille sous les yeux du spectateur. Le rôle du « méchant » Jacopo Loredano, est dévolu à une basse mais n’est pas aussi développé que Wurm, Macbeth, le Grand Inquisiteur ou Iago dans les opéras futurs ; pourtant ses machinations sont terriblement efficaces. Il parvient à devenir Doge à la toute fin de l’ouvrage ayant conduit le fils du Doge et le Doge à la mort par désespoir. Le ressort psychologique est assez fin car finalement toutes les valeurs conduisent les héros à la mort. Le père en tant que Doge doit participer à la condamnation de son fils et son refus d’utiliser son pouvoir pour sauver son enfant le conduira à condamner un innocent. Le fils de ce noble Doge a hérité de fortes valeurs patriotiques et d’amour de la famille qui ne lui permettent pas de survivre à l‘injustice de sa condamnation et à la séparation définitive par l‘exil de tout ce qui compte pour lui : sa patrie, son rang,  sa famille. La femme du condamné avec noblesse demande à suivre son mari en exil … ce qui lui est refusé. Elle aussi est donc brisée, privée de soutien, mère de deux orphelins à l‘avenir bien sombre.

 

 

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La douleur est superbement source de musiques très belles du jeune Verdi. Des grands airs sont offerts aux solistes et la  grande scène  de la soprano à l’acte I est dans les pas du Miserere du Trouvère. La scène de folie du ténor à l’acte II est un grand air, beau et puissant. Quand au rôle du Doge dévolu à un baryton, il requiert un artiste à la vocalisé impeccable, ayant une sens du drame et des mots avec en particulier une grande scène au dernier acte sur la vanité du pouvoir, de haute inspiration. L’orchestration est richement colorée et de superbes moments sombres accompagnent le drame. Certes Verdi se soumet encore aux formes de l‘opéra romantique italien de ses prédécesseurs, ainsi des cabalettes terminent souvent les airs fermés, mais des moment plus libres font éclater le cadre.

Un sombre verdi inconnu et superbe

Dans la production capitoline, la mise en scène, les décors, les costumes et les lumières se complètent pour rendre justice au drame verdien. Le décors avec l’immense tête du vrai Francesco Foscari et ensuite l’énorme tête de lion sont les uniques éléments de décor ; mais ils offrent une puissance d’évocation peu commune. Les costumes sont riches avec des velours lourds aux couleurs variées. Globalement l’époque des faits est respectée et rien d’incongru ne vient divertir de l‘action. La sobriété des acteurs sied bien à cette action intériorisée plongeant dans l’âme des personnages. Musicalement, la direction de Gianluigi Gelmetti est efficace, précise : on devine son plaisir à faire sonner le superbe orchestre du Capitole en pleine forme. Il peut se permettre cette puissance car les chanteurs ont tous des moyens adéquats. Tamara Wilson est un grand soprano verdien spinto. Capable d’aigus tranchants et charnus, ses graves sont corsés et le médium, homogène. In Loco, sa Léonora du Trouvère avait déjà convaincu. Elle porte le rôle de Lucrezia au même niveau d’intensité. Le ténor vénézuelien, élève d’ Alfredo Krauss à Madrid, Aquiles Machado, est une voix à suivre. La puissance alliée à la finesse des nuances avec de superbes messe di voce lui permet de briguer bien des rôles verdiens. Très engagé scéniquement, il porte l‘émotion de ce rôle de condamné perdu d’avance, avec éloquence et noblesse. Les deux voix sont superbes de couleurs, de textures, de richesses harmoniques ; leur duo est donc un très grand moment. Le baryton Sebastian Catana incarne le rôle du Doge et du père qui perd tout espoir avec une intensité vocale et scénique d’une grande efficacité. Verdi demande déjà pour ce rôle une longue voix de baryton, des couleurs variées et un sens du texte inhabituel. Le compositeur reviendra à cette figure de pouvoir meurtrie avec Simon Boccanegra mais déjà ici le rôle est magnifique.

La distribution des trois rôles principaux est donc proche de l’idéal. Les choeurs puissants ont rendu hommage à l‘inspiration verdienne bien connue. Le rôle pas très développé de la « méchante » basse est très intensément incarné par le jeune Leonardo Neiva à l’autorité déjà impressionnante. Les autres petits rôles y compris ceux sortis du choeur sont excellents,  ce qui dans ce niveau vocal n’est pas peu dire.

Au final  les deux Foscari a été représenté dans une production de haute tenue à Toulouse. La retransmission le vendredi 23 mai sur Radio Classique permettra à chacun de découvrir avec plaisir un bel opéra de Verdi dans une distribution magnifique.

 

 

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Toulouse. Théâtre du Capitole, 16 mai 2014. Giuseppe Verdi (1813-1901): I due Foscari, Opéra tragique en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après une pièce de Byron, créé le 3 novembre 1844 au Teatro Argentina, Rome. Stefano Vizioli: mise en scène; Cristian Taraborrelli : décors; Annamaria Heinreich : costumes ; Guido Petzold : lumières ; Avec:Sebastian Catana, Francesco Foscari ; Aquiles Machado, Jacopo Foscari; Tamara Wilson, Lucrezia Contarini; Leonardo Neiva, Jacopo Loredano ; Francisco Corujo, Barbarigo ; Anaïs Constans, Pisana ; Choeur du Capitole,Alfonso Caiani direction; Orchestre National du Capitole; Gianluigi Gelmetti : direction musicale.

Illustrations : I Due Foscari de verdi à Toulouse © P. Nin 2014

 

Il Due Foscari à Toulouse

Vague verdienne en juin 2014Radio  classique. Le 23 mai 2014, 20h. Verdi: I Due Foscari, en direct de Toulouse. Trop rare sur les scènes lyriques, l’opéra de Verdi I due Foscari qui annonce Simon Boccanegra, traite de la solitude et de l’impuissance des puissants. A Venise, le Doge Francesco Foscari éprouve la barbarie de l’exercice politique, tiraillé entre l’intérêt de sa famille et le bien public comme la nécessité d’Etat.
Créé au Teatro Argentina de Rome en 1844, I Due Foscari éclaire l’inspiration de Verdi fortement marqué par Byron dont il adapte pour la scène lyrique The two Foscari : sombre texte théâtral où le doge de Venise, le vieux Francesco Foscari doit exiler son propre fils Jacopo, malgré son amour paternel et les suppliques de sa belle-fille, Lucrezia. Très caractérisée, épique et aussi, surtout, intime, la partition verdienne se distingue par sa justesse émotionnelle dans le portrait du Doge Foscari, immersion au cœur d’une âme humaine, tiraillée et par là, bouleversante.

le doge Dandolo par TitienLes déchirements intérieurs du Doge Foscari à Venise, annonce bientôt la sombre mélancolie solitaire irradiée du Doge de Gênes, Simon Boccanegra, où Verdi développe cette même couleur générale magnifiquement sombre et prenante. Le sens de l’épure, l’économie psychologique ont desservi la juste appréciation de l’oeuvre : ce regard direct sur le tréfonds de l’âme humaine, loin des retentissements et déflagrations collectives parfois assourdissantes voire encombrées (Don Carlos, La Forza del destino, Il Trovatore, sans omettre le défilé de victoire d’Aida… véritable peplum égyptien) sont justement les points forts de l’écriture verdienne. Un nouvel aspect que l’auditeur redécouvre et apprécie aujourd’hui. La scène finale en particulier qui explore l’esprit agité et sombre du Doge Foscari reste le tableau le plus impressionnant: un monologue comparable à la force noire de Boris Godounov de Moussorsgki et dans laquelle brilla le diamant profond de l’immense baryton verdien Piero Capuccilli… Comme Titien portraitiste affûté du Doge Francesco Venier dans un tableau déjà impressionniste (où le politique paraît affaibli, hagard, défait, en rien aussi conquérant que le Doge Loredan auparavant peint par Bellini), Verdi brosse une figure saisissante par sa souffrance humaine: un politique, otage du Conseil des Dix, instance haineuse, policière, inhumaine : après avoir pris la vie de son fils Jacopo, le Conseil des Dix lui demande de se démettre de sa charge… ultime sacrifice duquel le Vénérable ne se relève pas.

Verdi à Liège: I due Foscari, d’après Byron
en direct de Toulouse, sur Radio Classique.Le 23 mai 2013, 20h.
A l’affiche du Capitole de Toulouse, les 16,18,20,23,25 mai 2014.

Gianluigi Gelmetti, direction
Sebastian Catana, Francesco Foscari
Aquiles Machado, Jacopo Foscari
Tamara Wilson, Lucrezia Contarini
Leonardo Neiva, Jacopo Loredano
Orchestre et chœur du Capitole