Compte-rendu : 20 Ă©dition du Festival de Verbier (Suisse, Valais), 3 concerts, les 22, 23 et 24 juillet 2013. Milos Karadaglic, guitare ; David Carpenter (alto), Julien Quentin (piano) ; Simon Keenlyside (voix), Emanuel Ax (piano).

Verbier Festival logoVerbier 2013 (Suisse). TroisiÚme et derniÚre journée sur alpages valaisans : un jeune guitariste, Milos Karadaglic, va poétiquement de Bach en Villa-Lobos ; un altiste virtuosissime (D.Carpenter) et un pianiste inspiré (J.Quentin) font redécouvrir Hindemith, avant que ça ne se gùte un peu dans un show des Carpenter-boys-and girls ; et un baryton, S.Keenlyside, voyage en compagnie de son pianiste E.Ax du cÎté de chez Brahms, Wolf, Ravel et Fauré.

 

 

Sous le regard de Bach

 

Un guitariste-soliste Ă  Verbier, la chose n’est pas courante, et ce jeune classique –MontĂ©nĂ©grin de naissance – apporte Ă  l’église matinale un climat de beautĂ©, de douceur, de dĂ©licatesse capable de se muer  en Ă©nergie. On le verra, on l’a dĂ©jĂ  vu, discret, attentif aux concerts « des autres », musicien d’évidence chambriste pour qui admiration et partage ne sont entachĂ©es de nulle pose.
Comme Milos Karadaglic a raison de se placer d’abord sous l’invocation de J.S.Bach, en PrĂ©lude et Fugue tout en tendresse, avec espace  sonore filtrĂ© comme si chaque note ou accord traversait une vitre en se teintant des reflets mouvants de la lumiĂšre physique ou spirituelle !
Bach de conversation et d’intimitĂ© – une trĂšs petite fille, Ă  cĂŽtĂ© de moi, fredonne en sourdine, juste, ce qu’elle Ă©coute -, d’échos rĂ©pĂ©tĂ©s. Et en Fugue : complexitĂ© des voix perçues sans nulle vĂ©hĂ©mence et parfaitement lisible, prĂ©cautionneux agencement aussi de la polyphonie qui parfois « chuinte » comme la pluie des soirs prĂ©cĂ©dents


Un musicien de Shakespeare

Puis on passe Ă  Villa-Lobos, patrie d’élection oĂč un instrumentiste si averti sait faire rĂ©sonner les places de la ville, les patios et les chambres de la maison au BrĂ©sil. PrĂ©lude, Ă©tudes et valse – Ă  parfum de passĂ© qui remonte puis s’efface -, ralentis exquis, sforzandi savants, autoritĂ© impĂ©rieuse alternent et s’imbriquent. Un kalĂ©idoscope sud-amĂ©ricain de cinq compositeurs qui jouent sur la nostalgie, les paysages, d’agrĂ©ables images un peu attendues de danses, mais aussi des Ă©pisodes de stridence et de la technique moderne (battue sur la caisse de l’instrument)
M.Karadglic prĂ©sente courtoisement les Ɠuvres – hĂ©las, que d’anglais
humoristique dont les francisants invĂ©tĂ©rĂ©s laissent perdre tant de nuances ! -, et se montre l’introducteur idĂ©al Ă  une forme de beautĂ© des sons – tiens, puisqu’il est question de langue anglaise : un personnage venu de quelque comĂ©die oĂč Shakespeare lui ferait prononcer et vivre l’éloge de la musique, voie d’accĂšs aux plus hautes rĂ©vĂ©lations


L’alto  et le piano d’Hindemith

En dirait-on autant dans la mĂȘme Ă©glise (elle en a vu et en verra d’autres, il est vrai !), l’aprĂšs-midi dĂ©butant, d’un curieux concert  Ă  huit voix et deux volets ? Tout d’abord, deux interprĂštes d’élite y ont choisi dans la littĂ©rature d’alto-piano – relativement exiguĂ«, on le sait -    une partition de Paul Hindemith (1895-1963), lui-mĂȘme trĂšs valeureux altiste. Hindemith souffrit de la vindicte nazie – qu’il abhorrait : il finit par s’exiler, d’abord en Suisse puis aux Etats-Unis, en 1939 -, mais hĂ©sitait entre crĂ©ation initialement un peu dadaĂŻsante et tempĂ©rament d’architecte malgrĂ© tout hĂ©ritier d’un classicisme revisitĂ©, pour terminer par cette seconde voie. Sa Sonate op.11 (de 1919) est d’intensitĂ© expressive qui entraĂźne dans le tourbillon des passions. Ses accĂšs de fureur, ses embardĂ©es intenses, une valse ambiguĂ«, une coda enragĂ©e, laissent entrevoir des Ă©claircies du temps de paix extĂ©rieure et intĂ©rieure. Le cadre thĂšme-et-variations semble vite un leurre, tant l’imprĂ©visible discours heurte le principe d’une Forme stable. David Carpenter et Julien Quentin en sont traducteurs de son chaleureux, d’intensitĂ© expressive parfois bouleversante. Mais on sent dans le comportement de l’altiste une thĂ©ĂątralitĂ© d’esthĂ©tique vigoureuse, dont les virtualitĂ©s restent Ă  venir


Kreisler et le Sapeur Camembert

Car il y a du Paganini de l’alto dans ce diable d’homme. Ou plutĂŽt la rĂ©fĂ©rence romantique allemande s’impose vite : c’est le MaĂźtre de Chapelle qui est apparu, ce grand fou de Johannes Kreisler qu’ETA Hoffmann inventa et dont Schumann Ă©tait obsĂ©dĂ©. Les cinĂ©philes y ajouteront une touche d’Anthony Perkins jeune, et ce rien de sarcastique, douloureux et provocateur que signait Charles Denner
 Chez Piazolla des Quatre-Saisons sud-amĂ©ricanisĂ©es, D.Carpenter a fait venir sa famille (au sens propre : trois Carpenter, donc, -et  figuré :  Ă  huit ) : il virevolte, excite ses partenaires, grimace ou sourit son message hyper-communicatif oĂč Piazzolla perd dans ce survoltage une part de sa poĂ©sie. On finit par s’interroger : Verbier a-t-il raison d’abriter et de patronner ce dĂ©lire, mĂȘme si des piĂšces annexĂ©es tournent au dĂ©licieux kitsch ferroviaire (une Valse TranssibĂ©rienne d’Alexei Shor) et aux vertiges d’Europe Centrale ? Ou bien : va pour une Ă©dition de 20e anniversaire qui pousse  l’extraversion Ă  la borne sans laquelle le Sapeur Camembert n’eĂ»t vu qu’absence fĂącheuse de limites ?

Deux Wanderer

Reste, au soir tombant et de belle lumiĂšre, la perfection d’un de ces rĂ©citals – on devrait dire : dialogues – oĂč voix et piano sont compagnons d’un voyage romantique puis moderne. La voix du  baryton anglais Simon Keenlyside est de celles qui ne souffrent pas la critique : ampleur, nuance, inflexion, vaillance, et toutes ces sortes de qualitĂ©s nĂ©cessaires aux grands interprĂštes des rĂŽles mozartiens, verdiens ou bergiens. Elle est sous-tendue par une prescience et  une culture peu communes du texte et de la situation opĂ©ratiques ; et on doit aussi souligner une attirance trĂšs justifiĂ©e vers l’univers du lied et de la mĂ©lodie, en un vĂ©cu qui fait aller au fond du texte et de ses subtilitĂ©s. Choisissant pour co-Wanderer un pianiste de la dimension d’E.Ax – si courtois et souriant, partenaire idĂ©al en musique de chambre, comme on sait -, S.Keenlyside ne peut qu’ĂȘtre qu’exigeant dans ce Voyage, oĂč son polyglottisme fait alterner, comme si cela lui Ă©tait « natal », l’allemand des lieder et le français des mĂ©lodies


La mariée trop belle ?

Nous Ă©mettrons cependant une rĂ©serve qui vaut pour le seul FaurĂ©. « La fiancĂ©e », Ă  l’inverse de ce qui est conté  dans Les Histoires Naturelles, non point « n’arrive pas », mais arrive trop : ici, « la mariĂ©e (n’est-elle) pas trop belle » ? MariĂ©e, fiancĂ©e,on l’aura compris, c’est la voix lyrique avec son Ă©loquence verbale, un rien de projection abusive des sons, de l’ambitus – ĂŽ combien virtuose et maĂźtrisé ! -, ce par quoi l’hĂ©roĂŻque  perfection peut contaminer le « si joli petit bruit » dont FaurĂ© fit prĂ©sent Ă  Verlaine. En tout cas, Brahms – le sans-opĂ©ra qui eĂ»t honte de s’exhiber en scĂšne – trouve ici des traducteurs idĂ©aux de sa fureur ou de ses visions apaisantes. Le piano se fait carillon de Harpe Eolienne, houle d’inĂ©puisable (DĂ©sespoir). La voix parcourt l’étendue, du murmure au presque cri (A travers la Lande) ou au quasi-parlando (Au CimetiĂšre). Tout aussi admirable et en intuition profonde pour Hugo Wolf, le clavier devient ironique ritournelle (RandonnĂ©e pĂ©destre), dĂ©tachĂ© de tout (Comment rester serein ?), porteur d’absence en son petit motif rĂ©current (A une Noce), devant l’à-peine voix de la complainte amoureuse et le coup de gong de la FatalitĂ© (Le Chasseur).

Naturalisme puis métaphysique

Puis vient le Temps faurĂ©en : certes en impeccable diction, et d’une belle science de la « variation » et du climat – verlainien, hugolien, ou de seconde veine poĂ©tique -, mais Ă  voix trop corsĂ©e, trop engagĂ©e, un peu complaisante Ă  elle-mĂȘme. Tandis qu’il faudrait aller vers le mystĂšre  si tendrement accordĂ© aux « sens extasiĂ©s », au « silence profond » et au « rĂȘve des chers instants », sous les mĂ©lĂšzes de Verbier entrant bientĂŽt dans l’automne et les fayards dont le feuillage palpite dans la lumiĂšre de l’encore-Ă©té  Approbation enthousiaste, en revanche, pour le mini-opĂ©ra des Histoires Naturelles oĂč l’ironie souvent cruelle de Renard rencontre celle de Ravel. Et parfois une onde tendre baigne la mĂ©lodie si dĂ©tachĂ©e en son rĂ©cit magique (Le Grillon) au fond du jardin nocturne, l’immobilitĂ© troublante d’un paysage de pure matiĂšre (le Martin PĂȘcheur) repose du comique acide ou explosif ( irrĂ©sistibles Pintade et Paon). La virtuositĂ© parfois stridente, le naturalisme d’observation animale qui donnent un suprĂȘme contentement amusĂ© seront calmĂ©s  par un triple bis schubertien (et on regrette l’absence de Franz au programme !) : miracle, mezza voce, de douceur, d’extase, de grĂące limpide et de mĂ©taphysique sans insistance, comme pour ĂȘtre pris par la main et conduit devant les paysages de l’alpe, nuit tombĂ©e


20 édition du Festival de Verbier (Suisse, Valais), 3 concerts, les 22, 23 et 24 juillet 2013. Milos Karadaglic, guitare ; David Carpenter (alto), Julien Quentin (piano) ; Simp Keenlyside (voix), Emanuel Ax (piano).