CD, critique. LE TEMPS DES HEROS. BEETHOVEN / MOZART. Orchestre Le Palais royal. Jean-Philippe Sarcos, direction (1 cd 2015).

temps-des-heros-beethoven-mozart-palais-royal-orchestre-jean-philippe-sarcos-cd-annonce-critique-classiquenewsCD, critique. LE TEMPS DES HEROS. BEETHOVEN / MOZART. Orchestre Le Palais royal. Jean-Philippe Sarcos, direction (1 cd 2015). Le « Temps des héros » : c’est à dire Mozart et Beethoven. Le premier fait vibrer les cœurs et exprime comme nul autre avant lui, la passion et les sentiments humains, avec cette tendresse particulière pour les femmes ; le second crée l’orchestre du futur ; les deux définissent le romantisme et la modernité en musique ; ils sont d’ailleurs les premiers aussi à se penser « créateurs », et non plus serviteurs. Jean-Philippe Sarcos a donc bien raison de souligner leur étoffe de « héros » dans ce programme qui souligne la valeur de chacun.

Les deux airs mozartiens rappellent combien le riche terreau lyrique et les couleurs de l’orchestre de Mozart ont été fondateurs dans l’affirmation du génie Beethovénien, son intense dramatisme transmis à tout l’orchestre ; car s’il est fougueux et impétueux, maniant dès avant Bruckner puis Mahler, l’orchestre par blocs et par pupitres, Beethoven est aussi capable d’une subtilité instrumentale inouïe – ce qu’oublient le plus souvent les chefs, y compris les plus réputés. Le choix de la soprano française Vannina Santoni s’avère judicieux : longueur du souffle et de la ligne, tendresse claire du timbre – on aurait souhaité davantage de texte assurément mais la justesse de l’intonation et l’équilibre de la tessiture dans l’émission confirment la sensibilité déjà romantique de Wolfgang. L’air de concert K 490 préparant idéalement à la concision et à la profondeur du sublime « Dove sono » de la Comtesse des Nozze : air de langueur nostalgique et aussi d’exquise dignité, certes blessée voire amère, mais d’un absolu et constant angélisme.

Le morceau de bravoure du programme est assurément la Symphonie héroïque de Beethoven, en mi bémol majeur de 1804, d’une ambition comme d’une ampleur… prométhéennes. Dans cette écriture autant rythmique que mélodique, dans cette énergie lumineuse et guerrière même, se dessine comme une matière en constante fusion, la certitude messianique de Ludwig, pour lequel le créateur peut enseigner (et faire entendre) aux hommes de bonne volonté, les valeurs et les sons d’une société rénovée.
Assurément les fondations que pose le compositeur dans cette Héroïque concentrent tous les espoirs et la clameur des révolutions qui ont accompagné le passage du XVIIIè au XIXè.
A la fois visionnaire et guide spirituel (et fraternel), Beethoven est bien ce héros sans lequel l’histoire de la culture européenne n’aurait été qu’intéressante. Avec lui, elle est déterminante et prophétique. La 3è célèbre le génie de la civilisation capable de dépasser son destin et d’affirmer sa grandeur morale ; la dédicace en fut on le sait d’abord à Bonaparte, héros libérateur, héritier des Lumières, mais quand le général devint empereur, Beethoven effaça son premier hommage, trahi et blessé de s’être trompé (d’où, emblème de la déception, la marche funèbre en guise de second mouvement). De fait, l’esprit de conquête qui submerge l’auditeur tout du long, en dit assez sur l’admiration première que porta Beethoven au héros français.

Dès le premier Allegro (con brio), Jean-Philippe Sarcos domine l’orchestre, tenu à la bride ; d’une furieuse impétuosité qu’il canalise avec précision et rebond. En particulier dans l’exposition et le développement remarquable du 2è motif (en si bémol majeur, d’abord staccato), d’une durée singulière dans le cycle symphonique de Ludwig. Le live, bénéfice inestimable de cette gravure, souligne la qualité des timbres produits par les instruments d’époque : cors frémissants, bois et vents d’une rondeur presque verte mais si expressive, comparé à la sonorité lisse des orchestres modernes. Contrastes, aspérités, et parfois intensité ou hauteur en défaut… mais la vivacité du concert sert l’énergie beethovénienne. Elle en transmet la pulsion et la tension.

Quelle sérieuse rupture (et assumée nette par Ludwig), avec la « Marcia funebre » où perce et saisit le sentiment de deuil.
Le Scherzo exprime cette incandescence de la matière musicale, faite série électrique d’étincelles où brille, prodigieux apport des instruments anciens là encore, la rondeur cuivrée, plus pastorale que martiale des cors, finement caractérisés.
Enfin, jubilation et état de transe rythmique s’invitent dans le Finale, auquel Beethoven apporte une légèreté quasi chorégraphique dans le développement dialogué des pupitres : cordes chauffées à blanc, bois caressants : bassons, clarinettes, hautbois… en particulier dans l’élucidation du dernier motif, de « délivrance » et qui appelle une ère nouvelle fraternelle et lumineuse en une séquence « mozartienne ».

En digne héritier de Georges Prêtre et de William Christie, Jean-Philippe Sarcos détaille ce grand festin des timbres d’époque qui articule et cisèle autrement le génie beethovénien.
Surgit irrépressible le sentiment qu’un monde nouveau est conçu là sous nos yeux, dans ce magma instrumental que le maestro parisien nous fait entendre ; dans ce bain premier, primitif, chocs et frottements, étincelles du futur. Voilà qui augure opportunément de la prochaine année Beethoven 2020, et apporte une nouvelle démonstration de l’apport indispensable d’un orchestre sur instruments d’époque dans la connaissance de la symphonie romantique européenne. La 3è symphonie fut la première des symphonies de Ludwig à être créée à Paris, par la société des concerts du Conservatoire en mars 1828. L’orchestre Le Palais royal nous fait revivre ici la sensation d’assister à cet événement historique.

 

 

 

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CLIC D'OR macaron 200L’enregistrement live est réalisé dans la salle de concert du Premier Conservatoire de Paris, 2 bis rue du Conservatoire (75009), écrin historique lié à l’histoire symphonique dans la Capitale, c’est là que la Symphonie de Beethoven a été jouée en 1828 ; c’est là encore que Berlioz a créé sa sublime Fantastique. Saluons Jean-Philippe Sarcos de rétablir la riche tradition symphonique dans le lieu qui reste emblématique de tant d’événements pour l’essor de l’écriture orchestrale en France.

CD, critique. LE TEMPS DES HEROS. BEETHOVEN : Eroica, Symph n°3 / MOZART : airs lyriques (K.490 / « Dove sono »). Vannina Santoni, soprano. Orchestre Le Palais royal. Jean-Philippe Sarcos, direction (1 cd 2015).

 

 

 

 

 

ENTRETIEN avec Jean-Philippe SARCOS, à propos du cd Le Temps des Héros : BEETHOVEN / MOZART  -  propos recueillis en octobre 2019

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CNC / CLASSIQUENEWS : Pourquoi avoir choisi cette symphonie de Beethoven ? En quoi la partition permet-elle de prolonger et d’approfondir votre travail avec les instrumentistes ?

JEAN-PHILIPPE SARCOS : La 3è symphonie « Héroïque » s’inscrit dans l’intégrale des symphonies de Beethoven que Le Palais royal a réalisée de 2013 à 2016. Les symphonies de Beethoven, comme Le Clavier bien tempéré pour les pianistes, représentent un irremplaçable trésor…. LIRE notre entretien complet

 

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CD, événement, compte rendu critique. Réédition. Beethoven : Symphonie n°3, “Eroica” opus 55 (Jordi Savall, 1994, 1 cd Alia Vox)

Beethoven eroica savall 1994 cd alia vox review compte rendu critique announce of AVSA9916-1CD, événement, compte rendu critique. Réédition. Beethoven : Symphonie n°3, “Eroica” opus 55 (Jordi Savall, 1994, 1 cd Alia Vox). Réalisé certains soirs de janvier 1994 au château de Cardona (Catalogne), l’enregistrement de cette Eroica opus 55, sommet symphonique de 1803, et manifeste pour une ère esthétique nouvelle, rétablit le travail des musiciens sur instruments d’époque réunis alors par Jordi Savall (il y a quand même plus de 20 ans, soit autour de 45 instrumentistes dont les noms signifient depuis des aventures spécifiques et des engagements artistiques particulièrement célébrés, tels, entre autres Manfredo Kraemer en premier violon / concertino ; Marc Hantaï, flûte ; Guy van Waas, clarinette ; Bruno Cocset, violoncelle… ). L’apport des instruments historiques, de la pratique interprétative “historiquement informée” y est immédiat : nouveau format sonore (avec côté ingénieur du son une bonne réverbération, idéalement spatialisée, c’est à dire avec une résonance mesurée qui permet la restitution analytique de chaque timbre exposé, concertant), caractérisation fine, affûtée de chaque timbre instrumental; toute la science du Beethoven génial orchestrateur qui sait bâtir, édifier, architecturer avec un sens inégalé, c’est à dire mordant et efficace des couleurs, gagne ici en intensité, acuité, prodigieuse vitalité.
L’Allegro initial, même pétaradant et d’une claque martiale annonciatrice des conquêtes esthétiques nouvelles, profite du détail et d’un fini instrumental d’une flamboyante activité : cors, flûte, bois et vents ; même chaque attaque des cordes conquiert un nerf vif inédit. Le chef toujours réfléchi et méditatif dans ses choix de réalisation, confirment sa double compréhension du sujet Héroïque : c’est évidemment l’enjeu (ou les enjeux) d’une conquête : avec l’Eroica de 1803, le siècle romantique s’ouvre officiellement, conscient de sa propre détermination comme de sa volonté ; mais c’est tout autant, l’expérience d’une amertume simultanée, retournement spectaculaire de la conscience car si la partition porte l’enthousiasme à Bonaparte, le héros libérateur qui pouvait prétendre incarner l’idéal révolutionaire de tous les peuples affranchis de toute monarchie, le compositeur a rayé la dédicace initiale, dénonçant sous Bonaparte, le tyran à venir, – ici, Beethoven est témoin d’une déception barbare. A la fois acte immense d’un espoir supérieur, la symphonie est aussi le récit de cette désillusion (et cela s’entend dans la lecture savallienne).

Il y a plus de 20 ans, Jordi Savall, précis, généreusement détaillé, dévoile la forge géniale du Beethoven symphoniste

Dès 1994, un Beethoven régénéré

CLIC_macaron_2014Dans le jeu instrumental historique, par les multiples éclats d’une palette instrumentale régénérée, la partition retrouve son souffle originel, ses élans matriciels dans leur énoncé primaire, irrésistible. A contrario de toute une tradition alourdie, opacifiée par des décennies de pratique moderne et romantisante. Déjà Savall choisit un effectif proche de la Vienne du début XIXè, même si en 1803, il n’existe aucun orchestre régulier et constitué (il faut attendre 1840). Soit selon les témoignages des créations des Symphonies Beethovéniennes, entre 35 et 56 musiciens. Pas les 70 d’un orchestre symphonique actuel.

Outre ses considérations, chaque mouvement ici rétabli dans son format sonore proche de l’époque de Beethoven, profite naturellement d’une articulation plus vive et précise, de contrastes plus tranchés et vifs, quasi bondissants, où le timbre plus intense, incisif, – mordant de chaque identité instrumentale assemblée, gorge d’une sève nouvelle, chaque séquence (Savall dans son texte introductif parle “d’individualisation du timbre“).
La notion des tempi particulièrement soignées par Savall gagne elle aussi en relief et en souplesse, préservant pour chaque mouvement, une tension intérieure manifeste. L’orchestre ainsi acteur s’apparente à une formidable machinerie dont chaque rouage est prêt à bondir, à exprimer, à revendiquer. Il n’y a que dans le Poco andante du Finale que Savall ralentit manifestement l’allure, le reste étant dirigé avec une vivacité continuelle.
Dans cette confrontation permanente qui conçoit désormais l’orchestre tel un foyer ardent, où les forces en présence sont toutes identifiées et toutes canalisées, Savall fait s’écouler le brasier prométhéen primordial d’un Beethoven à jamais inventeur et révolutionnaire. L’acuité active du chef porte et rend palpable l’ampleur d’une partition épique et profonde, dont l’esthétique et le jeu incessant des rythmes et des tempi alimentent la grande forge orchestrale qui mènera Ludwig jusqu’au sommet de la IXè (souffle du Finale, véritable déclaration fière et conquérante pour le futur, emporté dans une ivresse sonore d’essence chorégraphique qui rapproche Beethoven, de ses frères viennois, Haydn et Mozart). En presque 43 mn, Beethoven synthétise ainsi dans son Eroica, la portée universelle de sa conception du temps et de l’espace, désormais orientée vers l’avenir. Ici, un chef visionnaire, d’une miraculeuse énergie lumineuse est au service du plus grand symphoniste de tous les temps. Le plus inventif. A posséder et écouter de toute urgence. La lecture de Coriolan (1805) opus 62 qui suit l’Eroica, affirme de façon plus radicale encore cette vertu de la caractérisation aérée, palpitante et mordante où la caractérisation presque incisive de chaque timbre revivifie l’idée d’un volcan symphonique d’une audace inédite. Cela avance comme la coulée incandescente d’un métal en fusion, crépitements et fusion fûmante à la clé. Qui a dit que Savall, inspiré par Beethoven, était ce grand sorcier magicien ? L’approche, plus de 20 ans après sa réalisation, est aussi captivante que la conception d’un Harnoncourt (beethovénien forcené, récemment assidu jusqu’aux portes de la mort : Symphonies 4 et 5 par le Concentus Musicus Wien, publiées au moment de son décès en mars 2016). En une même bouillonnante curiosité, généreuse et très argumentée, Savall nous offre les mêmes frissons. C’est dire.

CD, événement. Réédition. Beethoven : Eroica opus 55 Symphonie n°3. Le Concert des nations. Jordi Savall (1 cd Alia Vox AVSA9916, Cardona, Catalogne, janvier 1994). CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2016.