Compte rendu, concert. Marseille, Temple Grignan, le 13 fĂ©vrier 2016. Polyphonie, Polyfolie, l’amour Ă  plusieurs voix. Ensemble Calisto.

POLYPHONIE, POLYFOLIE. L’Ensemble CalĂ­sto chante l’amour Ă  plusieurs voix. Plusieurs voix, plusieurs voies de l’amour, mais pas de voie de fait sinon la douce violence d’une parole amoureuse sans corset pour une musique apparemment corsetĂ©e par la polyphonie, en rĂ©alitĂ© libre sinon libertine, d’une folle virtuositĂ© vocale pour dire les folies vertigineuses d’un Ă©rotisme comme elle aussi savant dans son expression que trivial, commun, courant : populaire. La polyphonie Ă©rudite par quelques uns pour quelques uns, rendue Ă  tous par une exĂ©cution impeccable du groupe CalĂ­sto a cappella qui dĂ©montre, en se jouant des difficultĂ©s, les paradoxes d’un art raffinĂ© non confinĂ© Ă  l’élite mais dĂ©licieusement dĂ©litĂ© Ă  la dĂ©lectable jouissance de tous.

Polyphonie

1 Calisto-Ă -Grignan-600x450Issue du chant d’église oĂč le grĂ©gorien primordial s’étage d’abord en deux voix, puis plusieurs, le motif premier, la teneur, immuable, du texte sacrĂ© musicalement glosĂ©e, ornĂ©e, ourlĂ©e, chantournĂ©e mais religieusement respectĂ©e par les autres voix la reprenant peu Ă  peu, pas Ă  pas, en dĂ©calage, architecturĂ©e par la science musicale infĂ©odĂ©e aux mathĂ©matiques depuis Pythagore, supposĂ©e Ă  l’image d’un univers rĂ©glĂ© par le Grand Architecte, ses croisements de lignes sont Ă  l’oreille ce que la croisĂ©e d’ogive est Ă  la vue dans l’architecture ogivale, avec sa clĂ© de voĂ»te soutenant un Ă©difice symbolique total : divin et humain. Bref, la polyphonie, effroi sacrĂ©, fait frissonner, effarouche, surtout en son acmĂ© de la Renaissance, son apogĂ©e foisonnant et flamboyant, au sens de ce gothique tardif renaissant qui ne cesse de mĂȘler, d’entremĂȘler dans un rĂȘve infini, les lacs et entrelacs de ses lignes horizontales superposĂ©es en accords consonants ou dissonants, mais conjoignant peu Ă  peu par les nƓuds verticaux du contrepoint.

Avec la Renaissance, oĂč la foi aveugle le cĂšde Ă  l’interrogation lucide, avide d’autres horizons que le Ciel et ses bĂ©atitudes, la polyphonie s’émancipe du texte sacrĂ© pour consacrer le bonheur terrestre : l’enjeu religieux cĂšde le pas au jeu, au grand dam de l’Église qui en fustige la frivolitĂ©.

Chanter la femme. Et nous avions, pour fĂȘter cette Saint-Valentin des amoureux, avec un dĂ©calage temporel digne de la polyphonie, unis comme les doigts d’une main, les cinq joyeux lurons de l’ensemble a cappella CalĂ­sto : BenoĂźt Dumon (contre-tĂ©nor), RĂ©mi Beer Demander (tĂ©nor), Daniel Marinelli (baryton et alto), Jean-Bernard Arbeit (baryton-basse) et Jean-Christophe Filiol (basse-baryton). Ils sont Ă  tour de rĂŽle rĂ©citants et en jeux de rĂŽles chantants, Ă  trois, Ă  quatre, Ă  cinq, nous offrant, avec un plaisir communicatif des textes festifs, lascifs, jouissifs, lestes et verts, en gros du milieu du XVIe siĂšcle avec une incursion au XVIIIe et une inclusion de la Madeleine de Palestrina, comme un remords ou clin d’Ɠil Ă  l’origine pieuse de la polyphonie : mais il est vrai que cette pĂ©cheresse a des lettres de noblesse en voluptĂ© et que JĂ©sus, son MaĂźtre adorĂ©, prĂ©fĂ©ra toujours rĂ©compenser davantage les grands pĂ©chĂ©s que les petites vertus.

Ces joyeux lurons, Ă  travers ces morceaux choisis sur la femme, comme on dirait avec gourmandise ses « bons morceaux », la chantaient en  ses  avouables « beaux yeux », mais aussi son « beau tĂ©tin » (ClĂ©ment Janequin), mais en passant par son « conin », gentiment dĂ©clinĂ© en « con, con, con », sans oublier la mĂ©taphorique sans doute non de face mais pile « cheminĂ©e », oĂč l’on dirait en noble latin irrĂ©ligieux mais rĂ©vĂ©rencieux que se glisse augusta per angosta viam.

Ils chantaient donc la Femme. Non la cruelle Belle Dame sans Merci des platoniques troubadours, idĂ©alisĂ©e Ă  l’image de la dame parfaite, la Vierge, qui, de Dante en PĂ©trarque, hante de son inaccessibilitĂ© l’imagerie Ă©rotique dĂ©purĂ©e du mĂąle culpabilisĂ© en ses dĂ©sirs, remise en vogue par Pietro Bembo au dĂ©but du XVIe siĂšcle,  mais la femme tangible, sensible (sensuelle au sens du temps), bref, concrĂšte, complĂšte mĂȘme en savoureux morceaux dĂ©taillĂ©e, comblĂ©e (on l’espĂšre) ou sinon, qui rĂ©clame fort librement un complĂ©ment plus qu’un compliment sous le voile transparent d’une mĂ©taphore noire : « Ramoney-moi ma cheminĂ©e », (Nicolas de Cellier d’Hesdin), ou s’ébroue d’un rabiot de volupté : « Secouez-moi, je suis toute plumeuse » (Dambert). Jeux de sons, jeux de sens, troubles et doubles sens oĂč l’on voit, et entend, que mĂȘme l’époque libertine de Campra (L’autre jour, Isabelle) fait Ă©cho au libertinage de la Renaissance, comme certains costumes des fĂȘtes galantes de Watteau reprennent les fraises, cols et coiffures du XVIe siĂšcle.

L’ensemble CalĂ­sto non seulement ravissait l’ouĂŻe mais l’esprit par ces textes souvent Ă  double entente, avec la dĂ©tente Ă  l’évidence thĂ©Ăątrale aussi qu’entraĂźne la polyphonie avec ses effets des diverses voix entrant en scĂšne et sa mise en espace, en jeu, des mots par les Ă©chos consonants ou dissonants Ă©galement thĂ©ĂątralisĂ©s : un art Ă  entendre et Ă  voir.

On comprend alors les dĂ©crets condamnant la polyphonie du Concile de Trente (1545-1563) qui lance la contre-offensive contre le protestantisme, la Contre-RĂ©forme catholique et sera un vecteur essentiel du Baroque. Pour ce qui est de la musique, le Concile dĂ©nonce les excĂšs de la polyphonie de la musique religieuse qui, tout Ă  la « dĂ©lectation de l’ouĂŻe », en oublie le sens religieux de paroles devenues incomprĂ©hensibles Ă  force d’entrecroisements de lignes vocales savantes et d’entrĂ©es dĂ©calĂ©es des voix sur le mĂȘme texte de la sorte brouillĂ©. Ce n’était pas nouveau. Une bulle du pape Jean XXII la condamnait dĂ©jĂ  en 1322 :

« Certains disciples d’une nouvelle Ă©cole, mettant toute leur attention Ă mesurer les temps, s’appliquent par des notes nouvelles Ă  exprimer des airs qui ne sont qu’à eux. Ils coupent les mĂ©lodies, les effĂ©minent par le dĂ©chant, les fourrent quelquefois de triples et de motets vulgaires, en sorte qu’ils vont souvent jusqu’à dĂ©daigner les principes fondamentaux de l’Antiphonaire et du Graduel, ignorant le fonds mĂȘme sur lequel ils bĂątissent, ne discernant pas les tons, les confondant mĂȘme, faute de les connaĂźtre. Ils courent et ne font jamais de repos, enivrent les oreilles, et ne guĂ©rissent point les Ăąmes. »

Mais il faudra attendre la fin du XVIe siĂšcle, face aux vives critiques des luthĂ©riens qui dĂ©nonçaient cette dĂ©bauche sensuelle de sons offusquant le sens religieux pour que la Contre-RĂ©forme catholique, rĂ©agisse et impose un retour Ă  une musique plus simple, qui donne le primat au texte religieux, au dogme. La musique religieuse, pour des raisons Ă©thiques exige donc un retour Ă  la monodie accompagnĂ©e, au chant sur une seule voix avec des paroles comprĂ©hensibles. La musique profane, pour des raisons esthĂ©tiques, suivra aussi ce chemin avec l’avenir lyrique qu’on lui connaĂźt. Mais sans rĂ©ussir jamais Ă  Ă©teindre, on le sait, la polyphonie.

Compte rendu, concert. Marseille, Temple Grignan, le 13 fĂ©vrier 2016. Polyphonie, Polyfolie, l’amour Ă  plusieurs voix. Ensemble Calisto. Concert de la Saint-Valentin. Campra, Dambert, de Celliers d’Hesdin, Gombert, Janequin, Josquin, Lassus, Ninot le Petit, Palestrina, Richafort, Sermisy, Sweelinck, VĂĄzquez.

www.ensemblecalisto.fr

Photo : B. P.