CD, compte rendu critique. La Mascarade : Robert de Visée, Francesco Corbetta. Rolf Lislevand, 1 cd ECM New Series…


lislevand rolf la mascarade theorbe guitareCD, compte rendu critique. La Mascarade. Pièces pour théorbe de Robert de Visée / pour guitare de Francesco Corbetta. Rolf Lislevand, 1 cd ECM New Series…
Bien que le présent album n’exprime pas l’ultime défi imposé par le luth (si magicien), tel que maîtrisé par l’immense et trop rare Miguel Yisrael auquel CLASSIQUENEWS a récemment attribué le CLIC de CLASSIQUENEWS pour le superbe disque Les Rois de Versailles (Pinel de Visée), on s’incline cependant face à la construction du programme et face à l’intelligence musicale de l’interprète : alterner le bas théorbe et l’éclatante guitare renforce le contraste des deux sonorités et des deux mondes, comme sur le plan des caractères, surgit chacun par opposition/dialogue, l’alchimie allusive et poétique des instruments, un accord rare entre suavité et folie, repli et affirmation. Si la maîtrise de l’instrument au XVIIè est l’élément premier du gout des élites (Louis XIII et Louis XIV), on entend plus au Château de Versailles, de concerts ou de récitals pour l’instrument seul : son écoute est pourtant d’un bénéfice rare…

Mais aujourd’hui, les séducteurs plus faciles, séduisent non plus sur le luth mais le théorbe, instrument beaucoup plus aisé et confortable pour l’interprète, et d’une profondeur, ample, caverneuse, délicatement suggestive, d’un abord irrésistible, d’une suavité qui emporte…
C’est évidemment l’apport de ce programme serti dans le raffinement sonore et l’allusion ciselée.

 

 

 

Castagnette de Corbetta, volutes évanescentes de de Visée

 

lislevand rolf theorbe A-1006977-1378760560-2457.jpegRolf Lislevand (né en 1961) y cultive l’art indéniablement virtuose de l’intimité poétique. Ici et là on relève, l’excellence des climats défendus, idéalement énoncés, intelligemment contrastés : étonnante gravité résonante de Visée (Prélude en ré mineur), l’allant plein de sobre panache de la passacaille en ré mineur qui lui fait suite, et son déroulement à la fois princier et d’une douceur nostalgique enchantée… Que dire aussi de la nostalgie des Sylvains de Mr Courperin, ou de la tendresse ciselée de la Passacaille en sol mineur de Francesco Corbetta (à la guitare / lequel l’apprit au Roi-Soleil parait-il), comme sur le même instrument plus nerveux, aux accents plus pincés, de la virtuosité fantasque, libre, délirante du Caprice de Chaconne ? Le tempérament altier de Corbetta ; l’ivresse nostalgique plus royale de Visée, composent l’équation réussie de ce cocktail sonore remarquablement réalisé. Ses enchaînements subjuguent littéralement.

La Chaconne en sol majeur de Visée qui suit, sur le théorbe enchante par ses teintes nuancées, sa palette presque plus brumeuse d’un noble abandon : tout le caractère et l’envoûtement du programme est contenu dans cette pièce majeur de presque 7 mn…
L’impériale digitalité de l’instrumentiste quinquagénaire qui pourtant ne joue pas le luth, affirme une vélocité habitée, d’une tension continue (formidables scintillements de chacun de ses Préludes / Intro pour les deux Passacailles de Visée, éclairant par un pur esprit vivace, la nature dansante des pièces choisies. Elève de Hopi (Hopkinson Smith), comme Miguel Ysrael, Lislevand architecture un récital à double facette : élégance versaillaise des Passacailles, Chaconnes, Préludes de Visée ; irrévérences et crépitements des Sarabande, Caprice, Folie de Corbetta… Et pour finir en une métamorphose enivrée qui s’apparente à une impro d’entre deux, le théorbiste passe dans la dernière séquence, de la Passacaille à la Sarabande, toutes deux en si mineur, autant de volutes aspirées, aériennes, d’une vélocité maîtrisée, comme ses Corbetta avaient le nerf bravache des castagnettes. Superbe récital du poète venu d’Oslo. Mais au théorbe, pas au luth.

 

 

 

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. La Mascarade. Pièces pour théorbe de Robert de Visée / pour guitare de Francesco Corbetta. Rolf Lislevand, théorbe à 14 choeurs / Guitare baroque à 5 choeurs. 1 cd ECM New Series, enregistré en 2012. 48 mn. CLIC de CLASSIQUENEWS de l’été 2016. Paru en mai 2016.


Visee-robert-de-visee-theorbe-royal-582-390

 

 

 

 

 

CD. Arvo Pärt: Adam’s Lament (1 cd ECM News Series)

CD. Arvo Pärt: Adam’s Lament ( 1 cd ECM NS)

 PART_ARVO_adam_s_lament_cd_ecm_news_seriesCrĂ©ation du dernier opus d’Arvo Pärt: Adam’s lament. La pièce de Pärt relance continĂ»ment la tension, sachant envelopper l’action avec une maestriĂ  Ă©vidente: coupe efficace, accentuation prosodique claire et naturel qui favorise la libre projection du texte: Ă  la fois chantĂ© par le chĹ“ur, la soprano et le moine. Programme magistral.

Arvo Pärt: Adam’s Lament (2011). Voici assurĂ©ment l’un des enregistrements les plus fascinants du compositeur contemporain estonien, Arvo Pärt. Fidèle depuis toujours Ă  l’Ĺ“uvre et au travail du musicien, le label ECM signe ici une rĂ©alisation exemplaire. Le connaisseur comme le nĂ©ophyte y (re)trouvent la palette expressive d’une Ă©tonnante diversitĂ© propre au crĂ©ateur contemporain. S’il ne se dit pas croyant (c’est Ă  dire affiliĂ© Ă  une religion particulière), – mĂŞme s’il s’est converti au culte orthodoxe, Pärt s’est toujours scrupuleusement gardĂ© de prĂŞcher en musique-; son Ă©criture diffuse un sentiment de plĂ©nitude, portĂ©e par une aspiration inextinguible vers l’Ailleurs; c’est aussi comme en tĂ©moignent les deux berceuses Ă©crites en 2002 pour Jordi Savall (et son ensemble Hesperion XXI), une âme inspirĂ©e capable d’atteindre jusqu’Ă  l’innocence de l’enfant qui demeure en chacun de nous.Curieux effet de continuitĂ© entre la nouvelle pièce Adam’s Lament et le Beatus Petronius (1990-2001) qui lui succède; les deux pièces s’enchaĂ®nent (et mĂŞme se rĂ©pondent idĂ©alement), par un effet de murmure pacifiant au terme des dĂ©flagrations d’Adam’s lament, murmure exprimĂ© dès le dĂ©but du Beatus en un climat suspendu immĂ©diat… ; mĂŞme recueillement aĂ©rien, suspension des mondes flottants, et surtout Ă©tat indistinct entre ravissement et suprĂŞme compassion qui est l’antichambre vers cet autre monde, espace et infini Ă  la fois, vers lequel tend toute l’oeuvre d’Arvo Pärt. S’il Ă©tait un langage propre Ă  nous abstraire de toute rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, la musique de l’Estonien en Ă©crirait le texte rĂ©fĂ©rentiel.Avec sa musique si sensorielle, les yeux se ferment et l’âme s’ouvre, s’affranchissant de toute nĂ©cessitĂ©. Avec ce nouvel opus Ă  ajouter Ă  un corpus dĂ©jĂ  magistral en accomplissement du mĂŞme type, le compositeur reste constant dans son irrĂ©pressible quĂŞte, portĂ© par l’inextinguible certitude de ses propres visions.Pour autant, douĂ© d’harmonies planantes, Arvo Pärt sait aussi saisir avec parfois violence: si le Beatus Petronius est caressant et d’un balancement hypnotique, Adam’s Lament est d’une architecture Ă©largie et d’un mouvement très dramatique. La pièce est dĂ©diĂ©e Ă  l’Archimandrite Sophrony, Sakharov et son message regroupe deux valeurs: humilitĂ© et amour.

DĂ©but au tutti exaltĂ©, plein d’une puissance tragique qui dĂ©clame comme un chant de dĂ©sespĂ©rance collective: dès son dĂ©but, la nouvelle pièce prend Ă  la gorge, cri et chant de rĂ©sistance renforcĂ©s encore par les vagues non moins radicales des seules cordes (puisque l’oeuvre de plus de 24 mn est Ă©crite pour chĹ“ur et orchestre de cordes). Très vite, un pur climat suspendu, Ă  la fois mystĂ©rieux et de totale Ă©trangetĂ© s’impose, nourri très vite dans l’exposition des voix fĂ©minines, superbement Ă©tagĂ©es, par un sentiment de compassion: c’est le plainte d’Adam, humanitĂ© et individu, qui concentre toutes les douleurs de l’âme humaine; le texte est un hymne et une prière pour le salut de cet homme qui nous prĂ©cède tous et nous reprĂ©sente chacun: grand dans sa dĂ©tresse, fragile par la malĂ©diction qui l’a frappĂ© dès l’origine. Le banni du Paradis, Ă©cartĂ© des grâces divines qui lui Ă©tait pourtant rĂ©servĂ©es, accomplit son destin terrestre, dans une pièce musicalement qui a contrario aspire Ă  l’Ă©lĂ©vation, le dĂ©tachement suprĂŞme, la reconstruction. Le dĂ©sespĂ©rĂ© du Paradis, espère comme nous, humble pĂŞcheur, la reconquĂŞte de l’amour. Essentiel, allusif, d’une austĂ©ritĂ© très habitĂ©, grâce Ă  l’engagement des interprètes choisis pour la première discographique d’Adam’s Lament, le nouvel opus est l’un des plus saisissant composĂ© par Arvo Pärt. Chant de douleur rentrĂ©e et toujours Ă  l’Ă©noncĂ© si pudique, le Lamento puise sa puissance d’Ă©vocation dans un tissu sonore grave et sombre d’une sincĂ©ritĂ© irrĂ©sistible.

Dramma et béatitudes

Le Salve Regina (commande de la CathĂ©drale d’Essen en 2001 pour les 75 ans de l’Ă©vèque) est une musique enveloppante et caressante, vrai ballet de douceur rĂ©confortante: jouĂ© pour des funĂ©railles, elle apporterait le dernier rĂ©confort, l’ultime paix. Recueillement tendre, Ă©panouissement exaltĂ© et suspendu. Le chĹ“ur, d’une couleur cĂ©leste, rĂ©conforte, absout, enivre mĂŞme. Il traverse des monts et paysages embuĂ©s pour atteindre des cimes toujours plus Ă©levĂ©es; c’est aussi comme l’explique le compositeur une expĂ©rience sonore et spatialisĂ©e unique, chaque chĹ“ur occupant un point diffĂ©rent dans la nef au moment de la crĂ©ation: le flux musical agit comme un entonnoir, conduisant peu Ă  peu vers le point ultime d’une quĂŞte collective portĂ©e par un dramatisme ascendant. Mais a contrario de sa concentration progressive, l’Ă©criture part d’un tutti collectif unisono et se termine en un Ă©clatement grandiose et intime Ă  la fois (c’est la grande force de la pièce) en une riche texture polyphonique Ă  8 parties. VoilĂ  encore une pièce magistrale de Pärt (plus de 12 mn), dĂ©diĂ©e Ă  la Vierge Marie dont la statue en or est connue et cĂ©lĂ©brĂ©e depuis des siècles Ă  Essen.

Alleluia-Tropus a été composé pour le festival de Bari en 2008, lieu où résident les reliques de Saint-Nicholas: déjà chanté par Vox Clementis dans sa version original de 2004, la pièce sonne très école française médiévale: à la fois apparente badinerie et ballet plein de noblesse.

Sur un texte dramatique lui aussi, L’AbbĂ© Agathon (2004-2008), chantĂ© en français, est l’autre pilier de l’album: par sa dimension (14mn), par la gravitĂ© saisissante de son texte: une allĂ©gorie sur le don de sa personne comme une Ă©preuve cachĂ©e: un lĂ©preux se prĂ©sente sur la route d’Agathon et Ă©prouve sa gĂ©nĂ©rositĂ© et son sens du partage; Ă  la fin de la journĂ©e, le lĂ©preux disparaĂ®t après avoir bĂ©ni l’homme douĂ© de gĂ©nĂ©rositĂ© et d’amour, c’Ă©tait un ange venu mesurer sa bontĂ© naturelle. On retrouve cet ascĂ©tisme sonore, rude, grave parfois âpre propre Ă  l’orchestre de cordes seules. Les deux solistes sont magnifiques: amples sans aucune dĂ©monstration, et le choeur de femmes narratif, un modèle de franche expression. La pièce de Pärt relance continĂ»ment la tension, sachant envelopper l’action avec une maestriĂ  Ă©vidente: coupe efficace, accentuation prosodique claire et naturel qui favorise la libre projection du texte: Ă  la fois chantĂ© par le chĹ“ur, la soprano et le moine. Programme magistral.

Arvo Pärt: Adam’s Lament. Beatus Petronius. Salve Regina. Statuit ei Dominus. Alleluia-Tropus. L’AbbĂ© Agathon. Estonian Lullaby, Christmas Lullaby. Latvian Radio Choir, Sinfonietta Riga, Vox Clamantis, Estonian Philharmonic chamber choir, Tallinn chamber orchestra. Tonu Kaljuste, direction. 1 cd ECM New series 476 4825. Enregistrement rĂ©alisĂ© en 2011 (Adam’s lament, L’AbbĂ© Agathon, Salve Regina…), en 2007 (les deux dernières Ĺ“uvres).