Compte rendu. Wagner : Der Ring. Daniel Kawka, direction (Dijon, le 13 octobre 2013)

VnsxJtQY62_201310223GL1UUUC7DCompte rendu. Wagner : Der Ring. Daniel Kawka, direction (Dijon, le 13 octobre 2013). A Dijon : un certain Ring, pas le Ring … Commençons par le malentendu qui n’a pas manqué de troubler la juste évaluation de ce Ring dijonais plutôt froidement accueilli par certains medias, trop attachés à une vision classique voire conservatrice de La Tétralogie wagnérienne. La production de l’Opéra de Dijon souffrirait ainsi de deux maux impardonnables : ses coupures (plutôt franches … mais cohérentes car elles évitent les épisodes répétitifs d’un opéra à l’autre)) ; ses inclusions contemporaines, regards actuels signés du compositeur en résidence à Dijon (Brice Pauset), lequel qui non seulement réinvente certains épisodes mais surtout réarrange la partition pour réussir les transitions entre les séquences qui ont échappé à la coupe…  Double forfait de lèse majesté où c’est Wagner qu’on assassine…
C’était oublié que ce Ring produit et porté par le directeur de l’Opéra de Dijon, Laurent Joyeux (lequel en signe aussi la mise en scène et qui a piloté toute la conception dramatique et artistique), est avant tout une relecture en forme de réduction qui s’assume en tant que telle : une sorte d’ ” avant-goût ” destiné non aux purs wagnériens, nostalgiques de Bayreuth (ceux là même qui crient au scandale), mais aux nouveaux publics, à tout ceux qui ne connaissant pas Wagner ou si peu, n’ayant jamais (ou que trop rarement) passé la porte de l’opéra, ” osent ” s’aventurer ici en terres wagnériennes pour en goûter les délices … vocaux, musicaux, visuels. A en juger par les très nombreux rappels en fin de cycle (après Siegfried puis Le Crépuscule des  Dieux), la maison dijonaise a amplement atteint ses objectifs, un pourcentage de nouveaux spectateurs très sensible,  jeunes et nouveaux ” wagnériens “, ainsi convertis sont venus pour la première fois à l’Opéra de Dijon grâce à cette expérience singulière.
Donc exit les critiques sur l’outrage fait à la Tétralogie originelle… Tout est question de perspective et de culture : la France n’a jamais aimé les adaptations d’après les grandes oeuvres. L’immersion allgée dans le monde Wagner reste efficace. Ce Ring diminué, retaillé pour être écouté et vu sur 2 jours (concept de départ), tient ses promesses et même réserve de sublimes découvertes. Car pour les wagnériens, comme nous, non bornés, les coupes, la réécriture du flux dramatique n’empêchent pas, au contraire, une réalisation musicale proche de la perfection. Un miracle artistique opportunément orchestré pour l’année du bicentenaire Wagner 2013.

Quelques faiblesses pour commencer …

 

Parlons d’abord des faiblesses (mineures en vérité) de ce Ring retaillé. Perdre le véritable tableau des nornes qui ouvre le Crépuscule, pour celui réécrit par Pauset, reste une erreur (affaire de goût) : même si l’inclusion contemporaine placée en introduction à Siegfried  récapitule en effet ce qui a précédé (La Walkyrie) et prépare à l’action héroïque à venir, ne pas entendre à cet endroit précis, la musique de Wagner est difficile à supporter : le gain  dans cette substitution n’est pas évident : l’auditeur/spectateur y a perdu l’un des tableaux les plus envoûtants de la Tétralogie. Et débuter l’écoute de Siegfried par le prisme d’une musique viscéralement ” étrangère “, est une expérience qui relève de l’épreuve. Avouons que rentrer dans l’univers Wagnérien par ce biais a été abrupt, soit presque 20 minutes de musique tout à fait inutile. Certes on a compris le principe du regard contemporain sur Wagner mais sur le plan dramatique, nous préférons vraiment l’épisode originel. Infiniment plus poétique et plus épique.

De même, d’un point de vue strictement dramatique, l’enchaînement entre l’avant dernier et l’ultime tableau du Crépuscule (changement de décor oblige : installation de l’immense portique architecturé en fond de scène) impose un temps d’attente silencieux trop important qui nuit gravement à la continuité du drame. L’impatience gagne les rangs des spectateurs. On note aussi certains ” détails ” dans la réalisation des choeurs (pendant le récit de Siegfried aux chasseurs, ou plus loin, au moment du mariage de Brünnhilde et de Gunther dans Le Crépuscule) … réduits à 3 ou 4 voix masculines (quand plusieurs dizaines de choristes sont initialement requis)… Qu’importe, la réduction et la version coupée ont été annoncées donc ici assumées. L’important est ailleurs.  Infiniment plus bénéfique.

 

 

Fosse miraculeuse

 

kawka_daniel_wagner_2013_chef_dijon_opera_443Daniel Kawka, orfèvre du tissu wagnérien … Car ce qui se passe dans la fosse… est un pur miracle. Un défi surmonté (après le désistement du premier orchestre partenaire) et sublimé grâce au seul talent du chef invité à diriger ce Ring musicalement anthologique : Daniel Kawka. Disciple admirateur de Boulez, le maestro français, fondateur de l’Ensemble Orchestral contemporain, déjà écouté dans Tristan ici même (mis en scène par Olivier Py) se révèle d’une sensibilité géniale par sa direction analytique et si subtilement architecturée. Il éblouit par son sens des équilibres sonores, des balances instrumentales, une conception hédoniste et brillante, légère et transparente, surtout organique de l’orchestre wagnérien ; la baguette accomplit un travail formidable sur la partition, sachant fusionner le temps, l’espace, les passions qui submergent les protagonistes : la prouesse tient du génie tant ce résultat  esthétiquement si accompli, s’inscrit a contrario du principe de coupures et de séquençage de ce Ring Wagner/Pauset.  Du début à la fin, l’écoute est happée/captivée par le sens de la continuité et de l’aspiration temporelle. D’une articulation superlative, chaque pupitre restitue le tissu symphonique selon les épisodes avec un brio sonore (cuivres ronds, bois mordants, cordes aériennes…) et une profondeur exceptionnellenent riche sur le plan émotionnel. Les étagements idéalement réalisés expriment la suractivité orchestrale, ce continuum permanent d’intentions et de connotations, de réitérations, variations ou développements entremêlées qui composent l’étoffe miroitante de l’orchestre wagnérien. Si parfois les tutti semblent atténués (couverts de facto par la scène), le relief des couleurs, la vision interne qui restitue au flot musical, sa densité vivante, offrent une expérience unique. Voilà longtemps qu’un tel Wagner nous semblait irréalisable : chambriste, psychologique, émotionnel, l’orchestre dit tout ce que les chanteurs taisent malgré eux. Combien l’apport du chef serait décuplé dans un cycle intégral ! Voici assurément l’argument le plus indiscutable de ce Ring dijonais.
DIJON_siegfried_bruhnnilde_2013Parmi les plus éblouissantes réussites musicales des deux derniers volets auxquels nous avons assisté : le réveil de Brünnhilde par Siegfried (clôturant Siegfried) puis dans Le Crépuscule, l’intermède musical qui précède le viol de Brünnhilde par Gunther/Siegfried (bouleversant miroir des pensées de la  sublime amoureuse), enfin  la dernière scène où la veuve du héros restitue l’anneau maléfique avant de se jeter dans les flammes du bûcher salvateur et purificateur … Ces trois pages resteront des moments inoubliables : Sabine Hogrefe qui avait été sous la direction du chef et dans la mise en scène déjà citée, une Isolde captivante, incarne à Dijon, une Brünnhilde fine et incandescente ; ici, même complicité évidente avec le chef dans un rapport idéal entre fosse et plateau : un dispositif  spécialement aménagé comme à Bayreuth qui étage sous la scène les instrumentistes sur 5 niveaux.
Les aigus rayonnants et d’une santé vocale sont à faire frémir, surtout sa justesse psychologique est à couper le souffle. On comprend dès lors que ce ce réveil de l’ex Walkyrie est surtout celui d’une demi déesse qui devient femme mortelle, désormais prête (ou presque au départ de cette rencontre avec Siegfried) à aimer le héros, vainqueur de Wotan. Incroyable métamorphose obligée qui prend tout son sens ici, grâce à la subtilité de l’actrice, grâce au chant tout en nuances de l’orchestre dans la fosse. Ainsi jaillissent toutes les émotions, la fragilité et l’innocence des deux âmes (Siegfried/Brünnhilde) qui se découvrent et se (re)connaissent alors pour la première fois (la rencontre est l’un des thèmes les plus bouleversants de l’opéra wagnérien, ici réalisé de façon irrésistible).

 

 

Siegfried, jeune Rimbaud en devenir, du poétique au politique

Aux côtés de Brünnhilde, son partenaire tout aussi convaincant, le Siegfried du jeune Daniel Brenna sert admirablement la conception du metteur en scène  qui fait du héros mythique non plus ce naïf guerrier bientôt manipulé et envoûté par les Gibishugen, mais un jeune poète, ardent et  impatient, vibrant au diapason de la nature, âme curieuse et agissante, carnet de notes en main, sorte de Rimbaud voyageur, à l’écoute du monde et des épisodes naturels : d’une même acuité tonifiante que celui de sa partenaire, le chant du ténor est exemplaire en clarté, en projection du verbe, de juvénilité solaire. Quelle lecture différente à tant de visions conformes où pèsent souvent le poids de l’épée, … voire l’inconsistance d’un jeu souvent primaire.
Ici Laurent Joyeux suit la ligne des coupes et ce plan volontaire qui favorise la clarté psychologique des individus et qui fait dans le séquençage produit, une scène en forme de huit clos théâtral à quelques personnages (surtout dans Le Crépuscule des dieux où l’opéra s’ouvre directement sur le dialogue des Gibishchugen Gunther et son demi frère Hagen, sans donc les deux épisodes des nornes et de la rencontre entre Siegfried et les filles du Rhin) : innocent et impulsif, porté par le désir de conquête puis par le pur amour, Siegfried devient sous l’effet d’un breuvage maléfique, animal politique, outrageusement trompé, … il est alors capable des pires agissements, trompant, blessant, humiliant son épouse. Il ne revient à lui-même qu’au moment d’expirer, – après avoir été odieusement assassiné par Hagen : on voit bien ce passage du poétique au politique, de l’amour au pouvoir qui détruit toute humanité, sous l’effet de l’anneau maudit. La ligne psychodramatique est claire et offre de superbes visuels, comme cette aile blanche gigantesque qui est la couche de Brünnhilde, … lit d’éveil, lit nuptial pour ses amours avec Siegfried : … d’une pureté symbolique digne d’un Magritte (certainement le plus beau tableau de toute la soirée).

 

 

DIJON_RING_wagner_crepusculeAu terme de ce désenchantement annoncé programmé (Le Crépuscule des dieux), la mort de Siegfried se fait mort du poète, perte immense (irrémédiable et fatale) pour le salut de notre monde (un tapis noir, un drapeau noir couvrent désormais le sol et l’architecture dans un espace désormais sans illusions ni espérance).
Il faut bien alors le geste salvateur d’une Brünnhilde, veuve enfin clairvoyante (elle jette l’anneau dans le Rhin qui revient ainsi aux filles du Rhin) pour que la malédiction prenne fin et que se précise la possibilité d’une renaissance (à travers le jeune garçon – nouveau Siegfried des temps futurs, qui en fin d’action, est prêt à réouvrir le grand livre de l’histoire)… Mais les hommes tirent-ils leçon du passé ? Rien n’est moins sûr. La question a gardé toute son actualité, rehaussée par une musique décidément singulière, inouïe …  sublimement défendue à Dijon.

 

Le Ring de Wagner à  l’Opéra de Dijon, jusqu’au 15 octobre 2013.

 

Dijon. Opéra Auditorium, le 13 octobre 2013. Wagner/Pauset : Der Ring. Siegfried, Le Crépuscule des dieux. Daniel Kawka, direction. Laurent Joyeux, mise en scène. SIEGFRIED : avec Sabine Hogrefe (Brünnhilde), Daniel Brenna (Siegfried), Thomas E. Brauer (Der wanderer), Florian Simson (Mime), 6 garçons de la Maîtrise de Dijon (les oiseaux de la forêt). LE CREPUSCULE DES DIEUX : avec Sabine Hogrefe (Brünnhilde), Daniel Brenna (Siegfried), Nicholas Folwell (Gunther), Christian Hübner (Hagen), Manuela Bress (Waltraute), Josefine Weber (Gutrune) …
Illustrations : Opéra de Dijon 2013 © G.Abegg 2013

 

Wagner : le Crépuscule des Dieux

Wagner : Le Crépuscule des dieux. Paris, Opéra Bastille, du 21 mai au 16 juin 2013   …  Jamais la musique de Wagner n’est aussi vénéneuse que dans le Crépuscule des Dieux. Les 3 actes, précédés du prologue (où les Nornes disparaissent après n’avoir pas pu éviter que se rompe le fil des destinées… préfiguration de la chute des Dieux annoncée), expriment les puissantes forces psychiques qui affrontent le destin du couple magnifique : Siegfried et Brünnhilde, au clan recomposé des Gibishungen…

L’orchestre suit en particulier tout ce qu’éprouve Brünnhilde, tout au long de l’ouvrage, tour à tour, ivre d’amour, puis écartée, trahie, humiliée par celui qu’elle aime : Siegfried trop crédule est la proie des machinations et du filtre d’oubli … une faiblesse trop humaine qui la mènera à la mort. Le héros se laissera convaincre de répudier Brünnhilde pour épouser Gutrune …

Musique de l’inéluctable

wagner_brunnhilde_gotterdammerung_operarthur_rackhamMais Brünnhilde est elle aussi manipulée par l’infâme Hagen. Le fils d’Albérich (qui surgit tel un spectre au début du II), intrigue et complote… forçant l’amoureuse à dévoiler le seul point faible du héros : son dos. Siegfried périra donc d’un coup de lance sous la nuque. Wagner compose alors l’une des pages les plus saisissantes du Ring pour exprimer la mort de Siegfried. C’est que la malédiction qui menace l’édifice, porté tant bien que mal par Wotan jusqu’à l’opéra Siegfried, se réalise finalement et l’anneau ira irrésistiblement aux filles du Rhin, ses véritables propriétaires. Entre temps, les hommes ont révélé leur vraie nature : dissimulation, fourberie, complots, coups bas, hypocrisie, manipulation, barbarie criminelle… Si dans l’Or du Rhin, Wagner avait représenter l’esclavage des opprimés sous le pouvoir d’Albérich le Nibelung, – portrait visionnaire des masses asservies par l’ultracapitalisme -, le Crépuscule des Dieux cultive un tension tout aussi âpre et mordante mais moins explicite. La musique et tout l’orchestre cisèle en un chambrisme subtil, l’océan des complots tissés dans l’ombre, l’impuissante solitude des justes dont évidemment Brünnhilde. Car c’est bien la Walkyrie déchue, la véritable protagoniste de ce dernier volet qui voit la fin des dieux et  … de la civilisation.  Face aux agissements de Hagen et son clan matérialiste, Brünnhilde prône la vertu de l’amour, seule source tangible pour l’avenir de l’humanité.
Rien n’est comparable dans sa continuité à l’ivresse hypnotique de la partition du Crépuscule des dieux. Le Voyage de Siegfried sur le Rhin, les retrouvailles avec Brünnhilde, le sublime prélude orchestral qui précède l’arrivée de Waltraute venue visiter sa soeur Walkyrie, le trio des conspirateurs à la fin du II, la mort du héros puis le grand monologue de la Brünnhilde sur le bûcher final sont quelques uns des jalons de l’épopée wagnérienne, l’une des plus incroyables fresques lyriques de tous les temps.

Richard Wagner
Le Crépuscule des Dieux

Philippe Jordan, direction
Günter Krämer, mise en scène
Paris, Opéra Bastille. Du 21 mai au 16 juin 2013
Puis du 18 au 26 juin 2013 : le festival Ring 2013

clé pour comprendre Wagner,
à propos du Crépuscule des dieux
 
Au moment où Philippe Jordan poursuit son travail (admirable) sur l’orchestre de Wagner en dirigeant en mai et juin 2013, le dernier volet du Ring, Le Crépuscule des dieux, classiquenews partage sa passion de la musique de l’auteur de Tristan et souligne la réussite du compositeur dramaturge, en particulier dans la réalisation de son écriture orchestrale. C’est peu dire que le musicien fut un immense symphoniste, peut-être le plus grand de l’ère romantique …
On ne dira jamais assez le génie de Wagner quand hors de l’action proprement dite, par exemple concrètement : l’enchaînement et la réalisation des tractations infâmes de l’abject Hagen contre le couple Siegfried et Brünnhilde, le compositeur sait s’immiscer dans la psyché de son héroïne pour exprimer tout ce qui la rend grande et admirable : prenez par exemple l’intermède orchestral du I, assurant la transition entre la scène 2 et la scène 3 : alors que le spectateur découvre le gouffre démoniaque qui habite le noir Hagen digne fils d’Albérich – le rancunier vengeur et amer, Wagner nous transporte vers son opposé, lumineux, clairvoyant, loyal et capable de toute abnégation au nom de l’amour : Brünnhilde.

éclat des interludes symphoniques

Il n’est pas de contraste plus saisissant alors que ce passage orchestral qui étire le temps et l’espace, passant des abîmes ténébreux où le mal règne sans partage vers le roc où se tient la Walkyrie déchue : le chant des instruments (clairon, puis hautbois, enfin clarinette) dit tout ce que cette femme sublime a sacrifié, trahissant la loi du père (Wotan), accomplissant l’idéal terrestre de l’amour pur et désintéressé (pour Siegfried) … Wagner précise les didascalies : la jeune femme assume sa condition de mortelle et contemple l’anneau par la faute duquel tout est consommé et qui dans son esprit pur incarne a contrario de la malédiction qui s’accomplit, le serment amoureux qui la relie à son aimé … Bientôt paraît Waltraute sa soeur, Walkyrie venue du Walhalla de leur père pour récupérer l’anneau (car toujours toute action tourne autour de la bague magique et maudite : Wotan sait que s’il récupère l’anneau, son rêve politique et l’enfer qu’il a suscité, disparaîtra) …
Wagner excelle dans la combinaison des thèmes ; tous tissent cet écheveau de pensée et de sentiments mêlés qui dans l’esprit de Brünnhilde fonde son destin d’amoureuse entière et passionnée, de femme et d’épouse bientôt bafouée, sans omettre l’immense source de compassion qui anime cet être miraculeux touché par la grâce … car bientôt, son vaste monologue final permettra de conclure tout le cycle, en une scène d’ultime sacrifice (comme dans Isolde).  Il faut mesurer dans l’accomplissement de cet interlude de près de 6mn (selon les versions selon les chefs) tout le génie de Wagner, dramaturge psychologique, dont l’écriture sait étirer le temps musical, abolir espace et nécessité de l’écoulement dramatique, atteignant ce vertige et cette effusion dont il reste le seul à détenir la clé sur la scène lyrique … Cet interlude est un miracle musical. La clé qui appréciée pour elle-même pourrait faire aimer Wagner absolument.

IIlustration : Brünnhilde et son cheval Grane … La Walkyrie par compassion pour les Wälsungen (Siegmund et Sieglinde) recueille leur fils Siegfried, l’épouse bravant la loi du père Wotan. La fière amoureuse allume le grand feu purificateur au dernier tableau du Crépuscule des dieux (Götterdämmerung) pour rejoindre dans la mort son époux honteusement assassiné par Hagen …

CD. Wagner : Götterdämmerung (Janowski, 1983)

CD. Le Crépuscule incontournable de Marek Janowski (Dresde, 1983). 4 cd Sony Eurodisc

Wagner : Götterdämmerung (Janowski, 1983). Avouons la satisfaction que procure aussi la vision de Marek Janowski en 1983 qui, formidable conteur confronté au massif du Ring, bénéficie de l’opulence maîtrisée et remarquablement dramatique (mais en finesse) de la Staatskapelle de Dresde : un orchestre de rêve (et des cuivres prodigieux). A notre avis, le symphoniste wagnérien n’a pas encore été suffisamment célébré dans une telle direction au souffle indiscutable. De ce point de vue le sommet du Ring, Le Crépuscule des Dieux offre une vision orchestrale d’un fini irrésistible avec des éclairs chambristes réellement passionnants, une balance instrumentale certainement très proche du dispositif Bayreuth souhaité par Wagner.

Le Crépuscule passionnant de Marek Janowski

wagner_gotterdammerung_4cd_sony_opera_houseCôté voix, le Siegfried toujours un peu raide mais bien chantant de René Kollo reste efficace et c’est Jeannine Altmeyer qui tire la couverture pour elle, atteignant des accents déchirants surtout à la fin d’une justesse elle aussi irrésistible. Matti Salminen, noir et diabolique, c’est à dire abject fait un Hagen anthologique, qu’inspire le venin de la vengeance savamment distillé par son père, le très subtil et noir Albérich de Siegmund Nimsgern (lui aussi pilier du plateau grâce à l’intelligence expressif de son chant : superbe entrée en matière au début de l’acte II). Et parmi les filles du Rhin la vétérante Lucia Popp ajoute son grain sublimissime dans une épopée définitivement tournée vers l’humain… Un must.
Version à connaître, rééditée dans la collection Sony opera house (4 cd The Sony Opera House).