Vidéo. CREMONA, Livres I, II, III de madrigaux de Monteverdi par Les Arts Forissants et Paul Agnew

cremona-palazzo-monteverdi-cremona-vol-1-paul-agnew-les-arts-florissants-presentation-dossier-special-livres-I-II-III-de-madrigaux-classiquenews-mai-2015CD,  “CREMONA” Monteverdi : Livres I,II,III de madrigaux – florilège (Les Arts Florisants, Paul Agnew, 1 cd Les Arts Florissants Ă©ditions). Forts d’une intĂ©grale donnĂ©e en concert depuis 4 annĂ©es, Paul Agnew et les chanteurs des Arts Florissants poursuivent leur approfondissement des madrigaux de Monteverdi avec cette Ă©loquence voluptueuse dont ils savent projeter le geste poĂ©tique. Soucieux du verbe, de son intensitĂ© comme de sa couleur et de son intelligibilitĂ©, une vraie complicitĂ© collective s’entend ici, au profit des 3 premiers Livres, (I,II et III, Ă©ditĂ©s en 1587, 1590 et 1592) : c’est un retour Ă  la source, celle miraculeuse et jaillissante qui permet de comprendre comment Claudio, de sa formation Ă  CrĂ©mone auprès de son maĂ®tre Ingegneri, plutĂ´t conservateur, fait Ă©clater le cadre du langage musical Renaissance (Ars Perfecta) pour en libĂ©rer le potentiel expressif afin d’exprimer au plus près, les vertiges Ă©motionnels des poèmes choisis. EsthĂ©tique du verbe et du sentiment qu’il contient, voici donc rĂ©vĂ©lĂ©, ce chemin qui mène Ă  … l’opĂ©ra. Le CD CREMONA paraĂ®t mardi 19 mai 2015. VIDEO CLIP © CLASSIQUENEWS.COM 2015

LIRE aussi notre compte rendu critique complet du cd Cremona par Les Arts Forissants et Paul Agnew, ” CLIC ” de classiquenews de mai 2015.

LIRE notre dossier sur les Madrigaux de Monteverdi : Livres I, II, III

CD, compte rendu critique. Monteverdi : Livres I,II,III de madrigaux – florilège (Les Arts Florisants, Paul Agnew, 1 cd Les Arts Florissants Ă©ditions

cremona-palazzo-monteverdi-cremona-vol-1-paul-agnew-les-arts-florissants-presentation-dossier-special-livres-I-II-III-de-madrigaux-classiquenews-mai-2015CD, compte rendu critique. Monteverdi : Livres I,II,III de madrigaux – florilège (Les Arts Florisants, Paul Agnew, 1 cd Les Arts Florissants Ă©ditions). Forts d’une intĂ©grale donnĂ©e en concert depuis 4 annĂ©es, Paul Agnew et les chanteurs des Arts Florissants poursuivent leur approfondissement des madrigaux de Monteverdi avec cette Ă©loquence voluptueuse dont ils savent projeter le geste poĂ©tique. Soucieux du verbe, de son intensitĂ© comme de sa couleur et de son intelligibilitĂ©, une vraie complicitĂ© collective s’entend ici, au profit des 3 premiers Livres, (I,II et III, Ă©ditĂ©s en 1587, 1590 et 1592) : c’est un retour Ă  la source, celle miraculeuse et jaillissante qui permet de comprendre comment Claudio, de sa formation Ă  CrĂ©mone auprès de son maĂ®tre Ingegneri, plutĂ´t conservateur, fait Ă©clater le cadre du langage musical Renaissance (Ars Perfecta) pour en libĂ©rer le potentiel expressif afin d’exprimer au plus près, les vertiges Ă©motionnels des poèmes choisis. EsthĂ©tique du verbe et du sentiment qu’il contient, voici donc rĂ©vĂ©lĂ©, ce chemin qui mène Ă  … l’opĂ©ra.

CLIC_macaron_2014Apprenant de Marenzio, De Rore, de Pallavicino, le jeune Claudio,  âgĂ© de seulement 19 ans quand il fait paraĂ®tre son Livre I (CrĂ©mone, 1587), ardent amoureux des sens, cisèle dĂ©jĂ  une langue vocale d’un raffinement irrĂ©sistible, sachant surtout souligner, commenter, articuler les textes de Guarini et essentiellement de Torqueto Tasso (Le Tasse) : le miracle de l’aube nouvelle qui accompagne le rĂ©veil des amants (Non si levav’ancor l’alba novella), et dĂ©jĂ  une Ă©criture qui prĂŞte oreille aux enchantement de la nature (Ecco mormorar l’onde… et ses graves ondulents quasiment Ă©rotiques et languissants) suscitent entre autres, dans l’Ă©blouissant Livre II de 1590 (qui clĂ´t littĂ©ralement l’Ă©poque crĂ©monaise ; le Livre III est dĂ©jĂ  dĂ©diĂ© au Duc Vincent de Gonzague Ă  Mantoue…), des perles de trouvailles murmurĂ©es, contrastĂ©es, serties dans une justesse suggestive que les 6 solistes Ă©clairent d’une vibrante implication. MĂŞmes les autres poèmes du Tasse mis en musique, – S’andasse Amor Ă  caccia, et Se tu mi lassi, perfida… plus dramatiques et proches du texte parlĂ© incantatoire, illuminent les mĂŞmes recherches du jeune Claudio, dĂ©jĂ  grand connaisseur de poĂ©sie dramatique.

 

 

 

A cappella, les 5 chanteurs autour de Paul Agnew embrasent les Livres I,II,III de madrigaux de Monteverdi

Crémona, la matrice miraculeuse

Dans ce florilège qui regroupe les joyaux des Livres I,II et III, Paul Agnew veille plus que jamais et peut-ĂŞtre davantage encore que dans le recueil prĂ©cĂ©demment publiĂ© de cette quasi intĂ©grale discographique (Mantova : Livres IV, V, VI), Ă  la clartĂ© de la polyphonie, Ă  l’architecture harmonique des partitions, Ă  l’engagement pulsionnel et psychologique, Ă  l’Ă©quilibre et l’Ă©coute des voix (ample portique de Vattene pur, crudel, ultime cycle madrigalesque du IIème Livre (1592) que Monteverdi a conçu comme un retable profane en trois volets, lĂ  encore inspirĂ© du Tasse qui imagine la figure tragique et dĂ©munie d’Armide, abandonnĂ©e par Renaud… Il en rĂ©sulte ce cabinet intĂ©rieur oĂą les intentions se rĂ©vèlent dans l’Ă©noncĂ© du verbe, cette mĂ©canique mesurĂ©e au diapason du cĹ“ur et du souffle qui proche de l’improvisation, Ă  force de rĂ©pĂ©tition et de travail collectif, incarne l’enjeu sensuel et le drame intĂ©rieur de chaque poème ; ici, la mĂ©lodie et le chant semblent naĂ®tre du mot : lisibilitĂ©, flexibilitĂ©, couleur du sentiment dĂ©jĂ  : rien ne manque Ă  cette fusion idĂ©ale, lĂ©gendaire et pilier pour l’essor de l’opĂ©ra Ă  venir.

monteverdi cremona ingegneri Primeiro_retrato_de_MonteverdiGrâce Ă  Paul Agnew et ses formidables complices des Arts florissants, il semble que jamais interprètes n’ont compris et su transmettre Ă  ce point, l’intelligence de Monteverdi, peintre des âmes et des paysages sensuels : au service du Tasse, lui-mĂŞme engagĂ© Ă  stimuler l’inspiration des compositeurs pour la mise en musique de ses poèmes, Monteverdi semble mieux que quiconque alors dans ce passage dĂ©cisif au dĂ©but des annĂ©es 1590, entre la Renaissance et le Baroque naissant, dĂ©celer l’enjeu dramatique du verbe. Avec lui, le chant devient dramatique et se prĂ©pare Ă  l’Ă©closion très prochaine, dans la dĂ©cennie suivante, de l’opĂ©ra. C’est Ă  dire au moment oĂą en peinture, Caravage rĂ©alise la mĂŞme inflexion vers l’incarnation et l’individualisation de la forme et du discours. Un rĂ©alisme fait jour, une intimitĂ© et la reprĂ©sentation de l’homme surtout s’affirment comme jamais auparavant. Tout se joue ici et dans cette matrice vocale d’une Ă©blouissante cohĂ©rence ; les Arts Florissants sous la direction de Paul Agnew se rĂ©vèlent superlatifs. On se souvient de l’intĂ©grale de Rinaldo Alessandrini pour l’ex label Opus 111, cycle en son Ă©poque Ă©vĂ©nement ; près de 15 ans plus tard, toute la science et l’Ă©loquence des Arts Florissants dĂ©fendues par William Christie depuis le dĂ©but de l’aventure de l’ensemble, sont transmises et comprises, recueillies avec une finesse magicienne par son “associĂ©” et directeur musical adjoint, dĂ©sormais adoubĂ©, Paul Agnew. Magistral.
On attend le troisième et dernier volume de ce florilège madrigalesque, avec impatience (intitulé Venezia, Livres VII et VIII). Illustration : portrait présumé de Monteverdi jeune (DR).

 

 

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CD, compte rendu critique. Monteverdi : Livres I,II,III de madrigaux – florilège (Les Arts Florisants, Paul Agnew, 1 cd Les Arts Florissants Ă©ditions. Parution : mardi 19 mai 2015.

AGENDA Monteverdi : Paul Agnew et Les Arts Florissants en concert
Lundi 18 mai 2015 : Paris, Philharmonie 2, 20h30 : Livre VIII, Madrigali amorosi
Dimanche 24 mai 2015 : Londres, Barbican-Milton Court, 14h : Livre VIII, Madrigali guerrieri
Dimanche 24 mai 2015 : Londres, Barbican-Milton Court, 19h30 : Livre VIII, Madrigali amorosi
Jeudi 28 mai 2015 : Caen, Théâtre. Livre VIII : Madrigali guerrier
Vendredi 29 mai 2015 : Caen, Théâtre. Livre VIII, Madrigali amoroso

Monteverdi : Livres I, II, III de madrigaux (Paul Agnew, Les Arts Florissants). Dossier spécial

agnew-paul-800CD Ă©vĂ©nement. CREMONA : Livres I,II,III par Les Arts Florisants et Paul Agnew. Cremona. Livres I, II, III de madrigaux de Monteverdi par Les Arts Florissants et Paul Agnew. Après la parution du premier volume de l’intĂ©grale des madrigaux de Monteverdi (volume 1 : Mantova : Livres IV, V, VI), Les Arts Florissants font paraĂ®tre le second volet, celui dĂ©diĂ© aux premiers recueils du jeune Monteverdi, soit Ă  Ă©ditĂ©s Ă  CrĂ©mone dès 1587 (Livre I) oĂą le jeune compositeur assimile et dĂ©passe dĂ©jĂ  l’Ă©criture polyphonique en imitation (Ars perfecta) lĂ©guĂ© par Lassus et Palestrina ; très vite, dans le Livre II (1590) oĂą s’affirme la gravitĂ  expressive des poèmes du Tasse, Monteverdi rĂ©invente la langue musicale Ă  prĂ©sent infĂ©odĂ©e au texte souverain (Secunda prattica) : en servant le verbe, les Ă©motions – amour, dĂ©sir, langueur, blessures des cĹ“urs amoureux -, Claudio rĂ©alise peu Ă  peu la rĂ©volution baroque qui mène Ă  l’opĂ©ra : dissonances nouvelles et utilisĂ©es de façon mesurĂ©e expriment une nouvelle caractĂ©risation plus dramatique du texte. Les Livres de madrigaux racontent très prĂ©cisĂ©ment le passage des esthĂ©tiques, de la Renaissance tardive au Baroque premier : de l’abstraction collective Ă  l’affirmation du sentiment grâce Ă  l’intelligibilitĂ© recouvrĂ©e du texte. En 1686, 1590, et 1592, soit les trois annĂ©es de publication de ses trois premiers recueils, Claudio Monteverdi âgĂ© d’une vingtaine, Ă©labore le grand chantier vocal et musical parmi les plus dĂ©cisifs de l’histoire europĂ©enne… Paul Agnew nous en offre aujourd’hui grâce au disque, le nouveau volet en un coffret Ă©vĂ©nement. En orfèvre du poème musical, le directeur musical adjoint des Arts Florissants (aux cĂ´tĂ©s de William Christie) Ă©claire ce laboratoire madrigalesque spectaculaire ; en un florilège, il nous en propose les avancĂ©es les plus dĂ©terminantes.

 

 

 

Contexte

 

monteverdi portrait 1A la naissance de Monteverdi (Cremona, 1567), Glareanus et Zarlino, considèrent que la musique sacrĂ©e d’alors, Ars Perfecta, – subtil contrepoint d’origine franco-flamande-, incarnant la perfection, ne peut guère ĂŞtre dĂ©passĂ©e. Les compositeurs tels Josquin des PrĂ©s ou Gombert ont atteint l’excellence : quel progrès pourrait-il ĂŞtre accompli après eux ? C’est omettre la recherche de certains auteurs pour lesquels l’expression du sentiment et la clarification des enjeux Ă©motionnels du verbe doivent aussi ĂŞtre les nouvelles pistes pour rĂ©gĂ©nĂ©rer le langage musical : ainsi Vicentino et Galilei conduisent-ils un travail diffĂ©rent qui affirme la primautĂ© du texte. Si le contrepoint de l’ars perfecta confine Ă  l’abstraction (et son Ă©lĂ©vation affleurant la notion mĂŞme d’idĂ©al divin), les nouveaux compositeurs souhaitent a contrario souligner l’acuitĂ© et l’intelligibilitĂ© concrète du texte comme un dĂ©fi musical nouveau. Si le texte sacrĂ© se perd dans les entrelacs de la construction contrapuntique comment dès lors impliquer les fidèles, et faire en sorte qu’ils se sentent partie prenante du rituel liturgique ? RĂ©unis au Concile de Trente, en 1560, les Ă©vèques avaient dĂ©battu de cette question essentielle. Soucieux de pĂ©dagogie comme de prosĂ©lythisme, les prĂ©lats souhaitent favoriser l’intelligibilitĂ© des nouvelles compositions : rendre le texte sacrĂ© plus accessible, plus clair, mieux perceptible, plus immĂ©diat et franc.
Très vite, Ă  la fin des 1580, le compositeurs rĂ©activent les fondements esthĂ©tiques lĂ©guĂ©s par les grecs antiques : une mise en musique du texte (recitativo / rĂ©citatif) permet par la mĂ©lodie, de souligner le sens du texte. Il s’agit bien d’une articulation musicale du verbe destinĂ©e Ă  rendre plus explicite, le sens des textes.

Homme de synthèse plutĂ´t que rĂ©volutionnaire, Monteverdi – Ă©lève Ă  CrĂ©mone du conservateur Ingegneri,  a le gĂ©nie de rĂ©unir les pistes jusque lĂ  opposĂ©es : rĂ©concilier la puissante architecture contrapuntique et l’articulation nouvelle du texte.

monteverdi cremona ingegneri Primeiro_retrato_de_MonteverdiAgĂ© de 19 ans, Claudio publie son Livre en 1587.  Son dernier Livre (VIII) est Ă©ditĂ© Ă  Venise en 1638,… Ă  71 ans. C’est donc une Ă©popĂ©e musicale, un lent et progressif ajustement de l’Ă©criture musicale au sens du texte : Monteverdi offre ainsi dans ses huit Livres de madrigaux, la quintessence de l’Ă©volution esthĂ©tique qui se rĂ©alise pendant sa vie : ultimes Ă©clats de l’Ars perfecta de la Renaissance tardive en son essor maniĂ©riste (fin du XVIème siècle), crĂ©ation de la monodie et de la basse continue, enfin essor de la langue lyrique baroque, alors que naĂ®t le genre nouveau de l’opĂ©ra (Orfeo, 1607).

Or pour rĂ©ussir son premier opĂ©ra, vĂ©ritable manifeste baroque et le premier du  genre, le plus rĂ©ussi, Orfeo crĂ©Ă© au palais ducal de Mantoue en 1607, Monteverdi a pu perfectionner son style en maĂ®trisant peu Ă  peu l’Ă©criture madrigalesque.

Soucieux du texte et de son intelligibilitĂ©, Monteverdi veille en particulier Ă  infĂ©oder harmonie et mĂ©lodie Ă  l’expression du texte, c’est Ă  dire, les parole dopo la musica, les paroles puis la musique. La musique y est servante du verbe : audace inĂ©dite avant lui et qui prend son sens et s’incarne dans l’esthĂ©tique nouvelle qu’il appelle dĂ©sormais “secunda prattica” (seconde pratique ; la première Ă©tant l’ancien Ars perfecta lĂ©guĂ© par la Renaissance).

 

 

cremona-palazzo-monteverdi-cremona-vol-1-paul-agnew-les-arts-florissants-presentation-dossier-special-livres-I-II-III-de-madrigaux-classiquenews-mai-2015Paul Agnew veille ici aux prĂ©ceptes esthĂ©tiques dĂ©fendus par Claudio lui-mĂŞme : quel est le sens du texte ? Que veut-il exprimer ? C’est un travail spĂ©cifique sur le verbe, sa prononciation ; sur le poème, son architecture, “sa structure et son rythme, le contexte historique”… En s’appuyant sur les tĂ©moignages et traitĂ©s de l’Ă©poque, les chanteurs des Arts Florissants multiplient tous les effets vocaux (soupirs, murmures, silence, sauts, trilles, legato ou staccato, Ă©cho inattendu… ) afin d’exprimer les milles significations du poème. HĂ©las Monteverdi n’a pas laissĂ© sur les Ă©ditions de notations ou d’indications prĂ©cisant Ă  l’interprète, le type d’effet choisir Ă  tel passage du poème.
On voit bien comment s’effectue le passage de la Renaissance au Baroque, avec l’Ă©mergence de la sensibilitĂ© Ă©motionnelle incarnĂ©e, accomplissement contraire Ă  l’Ă©pure abstraite (approche homogène et rĂ©gulière) de la musique sacrĂ©e de l’Ars perfecta ; avec Monteverdi, la musique passe des sommets cĂ©lestes aux vertiges de la passion et des sentiments intĂ©rieurs, transmis par le texte. L’ars perfecta tend Ă  l’ouverture cĂ©leste, entend approcher l’idĂ©e divine ; la scunda prattica est immergĂ©e dans le labyrinthe des sentiments et ressentiments qui attache le cĹ“ur humain aux souffrances de l’amour. DĂ©sormais les champs qu’investit la musique d’avant garde basculent, du sacrĂ© au profane, des textes liturgiques Ă©thĂ©rĂ©s Ă  la force et l’intensitĂ© inĂ©dites de poèmes mis en musique. L’opĂ©ra, drame de l’intimitĂ© et dĂ©voilement des forces psychiques peut bientĂ´t naĂ®tre (1607 : Orfeo crĂ©Ă© au Palais ducal de mantoue).
Le cycle enregistrĂ© par Les Arts Florissants et Paul Agnew tĂ©moigne des concerts proposĂ©s depuis 2011 sur le thème de l’intĂ©grale des madrigaux de Monteverdi. Après le volume intitulĂ© MANTOVA, regroupant les Livres IV, V, VI, qui illustrent la maturitĂ© des recherche de Monteverdi Ă  la Cour du Duc Vincenzo Gonzagua, voici le second opus de l’intĂ©grale : CREMONA, c’est Ă  dire la quintessence des Livres I,II,III.

 

 

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CREMONA. Monteverdi : les Livres I,II,III.. L’annĂ©e oĂą naĂ®t Monteverdi Ă  CrĂ©mone (Cremona), en 1567, l’Europe musicale est dominĂ©e par l’esthĂ©tique franco flamande : le contrepoint en imitation, rĂ©glĂ© par Zarlino est triomphalement illustrĂ© par les maĂ®tres incontestables : Lassus (depuis Munich) et surtout Palestrina. Victoria, encore jeune homme, semble suivre ce courant d’Ă©criture dominant : le contrepoint polyphonique atteint une perfection (Ars perfecta) qui n’appelle plus aucune amĂ©lioration…
Pourtant abstraite, diluant l’articulation du verbe sacrĂ©, l’Ars perfecta va bientĂ´t ĂŞtre dĂ©tronĂ© par la musqiue incarnĂ©e et dramatique de Monteverdi dont les madrigaux, de Livre et Livre, restituent un laboratoire continu, la chambre des expĂ©rimentations et des avancĂ©es rĂ©volutionnaires. Mieux entendre le  texte, le commenter tout en favorisant son articulation : voilĂ  un nouvel objectif que s’est fixĂ© le jeune crĂ©monais.

Paul Agnew ouvre le florilège CREMONA par un madrigal emblĂ©matique, extrait du Livre II de 1590 : Cantai un tempo (“j’ai chantĂ© autrefois”) [plage 1] qui reprend Ă  son compte le madrigal de son prĂ©dĂ©cesseur Cyprien de Rore (Cantai, mentre ch’i arsi, del mio foco sur un poème de Pietro Bembo, lui-mĂŞme influencĂ© par PĂ©trarque) : or Rore est dĂ©jĂ  en 1590 dĂ©modĂ©. Pour exprimer les langueurs nostalgiques, Monteverdi utilise l’arts perfecta (imitations engendrĂ©es par de longues lignes mĂ©lismatiques) en le rendant mobile, dynamique.

 

 

Crémone, 1587 :  Livre I de madrigaux

Le Livre I datĂ© de 1587, affirme dĂ©jĂ  le tempĂ©rament du jeune compositeur de 19 ans qui en est dĂ©jĂ  Ă  son 4è recueil de musique (que de la musique sacrĂ©e jusque lĂ ). 
Ch’ami la vita mia (“Que tu aimes ma vie”) [2] contient aussi l’allusion Ă  l’aimĂ©e du moment Camilla ( “Camilla, vita mia” / “Camille, ma vie”) : la rĂ©fĂ©rence Ă  un ĂŞtre cher dĂ©jĂ , source de langueurs et de suspensions, Ă©rotiques et sensuelles caractĂ©risent le geste monteverdien. Baci soavi, e cari (“Baisers suaves et si chers”) [3] est Ă  l’avant garde des recherches de l’Ă©poque : le principe homophonique respecte l’intelligibilitĂ© du texte, qui par l’imitation dans l’Ă©criture Ars perfecta tend Ă  se diluer (Cantai un tempo) : le mot rythme naturellement la prosodie et la dĂ©clamation, en cela proche du souffle et de la parole. Les dissonnances colorent certains mots afin d’en exprimer la connotation Ă©motive particulière souterraine.  Ainsi Monteverdi place le texte avant la musique, concept fondamental de la Secunda prattica et qui est le cĹ“ur de  la nouvelle esthĂ©tique.
Pour clore son Livre I de 1587, Monteverdi aborde un texte célèbre de Guarini  : Ardo sì ma non t’amo (“je brûle, oui, mais sans t’aimer”) [8-10] que son maître Ingengneri avait lui aussi mis en musique. Claudio innove en intégrant riposta et contrariposta du Tasse, un auteur que le compositeur rencontrera à Mantoue.

 

 

 

GravitĂ  du Tasse : le Livre II (1590)

Claudio+Monteverdi+monteverdiEt d’ailleurs, c’est naturellement les poèmes du Tasse qui règnent majoritairement dans le Livre II publiĂ© en 1590. Monteverdi semble lui rĂ©pondre mĂŞme par un souci de caractĂ©risation nouveau, et un dramatisme sensuel, très original.  Trop douce et effĂ©minĂ©e, l’Ă©criture madrigalesque s’est fourvoyĂ©e, Ă©crit Le Tasse qui rĂ©clame cette gravitĂ  expressive plus adaptĂ©e Ă  ses vers (Cavaletta, 1584).  Monteverdi exprime une conscience Ă©motionnelle plus nuancĂ©e et subtile, plus profonde et riche dans le traitement du verbe tassien. Non si levav’ ancor (“L’aube nouvelle encore ne s’était pas levĂ©e”) [11-12], avec lequel dĂ©bute le Deuxième Livre de madrigaux, comme Cantai un tempo, rend hommage Ă  Marenzio qui avait rĂ©alisĂ© la mise en musique sur le mĂŞme texte : madrigal Non vidi mai dopo notturna pioggia (publiĂ© en 1585) : la rĂ©fĂ©rence hommage est explicite mĂŞme dès l’ouverture avec la citation du phrasĂ© musical de Marenzio.
De Rore, Marenzio, … Monteverdi assimile en une Ă©nergie synthĂ©tique puissante, les meilleures avancĂ©es poĂ©tiques et musicales qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©. Le Livre II en fait foi. C’est un laboratoire formidablement audacieux, d’une culture rĂ©fĂ©rentielle impressionnante et aussi orientĂ©e dĂ©jĂ  vers l’avenir et l’accomplissement des Livres III, IV, V et VI (c’est Ă  dire vers la maturitĂ© du sĂ©jour Ă  Mantoue : rĂ©vĂ©lĂ© dans le coffret cd MANTOVA dĂ©jĂ  paru – et dĂ©diĂ© aux meilleurs madrigaux selon Paul Agnew des Livres IV,V et VI). VOIR notre entretien vidĂ©o avec Paul Agnew Ă  Venise Ă  propos des Livres IV,V,VI de madrigaux de Monteverdi.

Dans le madrigal hommage Ă  Rore, l’aube est prĂ©cisĂ©ment dĂ©crite et exprimĂ©e, Ă  mesure que les jeunes amants se dĂ©couvrent l’un Ă  l’autre…  Non si levav’ ancor : le parallèle imaginĂ© par le Tasse, entre l’Ă©veil des âmes Ă©prises et le lever du soleil est superbement compris et respectĂ©, comme commentĂ© par le gĂ©nie de Claudio (polyphonie claire et dĂ©licate). L’homophonie introduit un effet digne d’un drame qui rompt la puissance de l’Ă©vocation première : avec le soleil qui paraĂ®t, les 2 cĹ“urs doivent se sĂ©parer. En un souffle Shakespearien, Monteverdi innove dĂ©jĂ , avant mĂŞme le théâtre amoureux du Britannique.

Ecco mormorar l’onde (“Voici que l’onde murmure”) [15], est un autre sommet musical et poĂ©tique du Livre II… Monteverdi se fait peintre atmosphĂ©riste ; la quiĂ©tude profonde et comme suspendue de cet instant d’ivresse et d’extase sensuelle, entre le dĂ©sir des amants et le miracle d’une nature enchanteresse, souligne sa sensibilitĂ© introspective et Ă©motionnelle. Pour Paul Agnew c’est un instant de grâce absolu, ” la communion avec une aube printanière dont la beautĂ© demeure immuable depuis 400 ans.”

 

 

 

DĂ©buts Ă  Mantoue : le Livre III (1592)
monteverdi claudio bandeauLe Troisième Livre de madrigaux Ă©ditĂ© en 1592, est contemporain de l’installation de Monteverdi Ă  la Cour de Mantoue (il porte la dĂ©dicace au Duc Vincenzo Gonzagua), alors cĂ©nacle artistique parmi les plus actifs et modernistes de l’Ă©poque. A quelle date Claudio rejoint la Cour des Gonzague ? On l’ignore. Mais bientĂ´t, un peintre de renom se fixera lui aussi Ă  Mantoue : Pierre Paul Rubens. C’est dire le prestige de la Cour ducale dans l’Europe de la fin de la Renaissance. Après avoir abordĂ© les mĂ©andres picturaux et puissants de la poĂ©sie du Tasse, Monteverdi dans son Livre III, rend hommage Ă  la poĂ©tique amoureuse de Guarini dont de larges extraits d’Il pastor fido (“Le Berger fidèle”) sont très reprĂ©sentĂ©s. Ce recueil de poèmes est alros le plus cĂ©lĂ©brĂ© et utilisĂ© par les compositeurs madrigalistes aux cĂ´tĂ©s de la Gerusalemme Liberata (“JĂ©rusalem dĂ©livrĂ©e”) du Tasse. La maĂ®trise du registre Ă©motionnel (affectif selon Paul Agnew) gagne encore en profondeur et en justesse : le Monteverdi de la maturitĂ© paraĂ®t dans ce Livre III ; le dĂ©but des annĂ©es 1590 marque une avancĂ©e phĂ©nomĂ©nale du langage expressif montĂ©verdien.

Le madrigal dernier :  Vattene pur, crudel (“Va-t’en, cruel”) [19-21] affirme par sa durĂ©e et sa construction ample et puissante : 3 madrigaux diffĂ©rents et successifs en expriment la progression dramatique. c’est dĂ©jĂ  un mini opĂ©ra avant l’heure qui inspirĂ© par la Gerusalemme Liberata du Tasse exprime très prĂ©cisĂ©ment la solitude blessĂ©e de la belle Armide qui ne peut empĂŞcher des larmes amères Ă  la vue du navire qui emporte loin d’elle le chevalier chrĂ©tien Renaud qui a ravi son coeur. Sa plainte et sa prière font place au regret : elle s’Ă©vanouit de dĂ©pit.

Madrigaux_4_5_6_arts_florissants_paul_agnewPaul Agnew en dĂ©voile l’Ă©tonnante modernitĂ© qui prĂ©figure le Livre VI : ” le rĂ©cit Ă  la première personne du mouvement d’ouverture ainsi que la thĂ©matique annoncent le Lamento d’Arianna (“Lamentations d’Ariane”) du Sixième Livre tandis que l’écriture chroma- tique, associĂ©e Ă  l’étourdissement d’Armide, se distingue par sa science et sa maĂ®trise techniques inĂ©dites. Cette Ĺ“uvre est une vĂ©ritable prouesse sur le plan de la dramaturgie musicale, Ă©crite alors que Monteverdi n’a que 25 ans”.
Les 3 premiers Livres de madrigaux de Monteverdi dĂ©signent l’Ă©tonnante maturitĂ© du jeune Claudio : son immense sensibilitĂ© poĂ©tique et dans l’agencement mobile, changeant des madrigaux, son esprit de synthèse opĂ©rĂ© Ă  CrĂ©mone et immĂ©diatement au dĂ©but de son sĂ©jour mantouan, au dĂ©but des annĂ©es 1590. La personnalitĂ© du duc Vincenzo Gonzagua, exigeant beaucoup de ses poètes et madrigalistes a certainement stimulĂ© davantage le jeune musicien alors membre du foyer artistique le plus prestigieux d’Italie.

 

VOIR notre clip vidéo : CREMONA, les Livres I, II, III de madrigaux de Monteverdi par Les Arts Florissants et Paul Agnew

 

Illustrations : Monteverdi mûr ; Paul Agnew ; Cremona, Piazza del Comune  (DR)