Compte rendu, concert. Sablé sur Sarthe, le 16 octobre 2015. Histoires sacrées : Carissimi (Jonas, Jephté), MA Charpentier (Le reniement de Saint-Pierre). Stradivaria. Bertrand Cuiller, direction. Christian Gangneron, mis en scène.

Que donne une troupe lyrique en itinĂ©rance ? Que vaut l’expĂ©rience d’un chĹ“ur habituĂ© aux salles d’opĂ©ra, confrontĂ© comme ici aux nouveaux dĂ©fis d’un trĂ©teau placĂ© dans une Ă©glise, Ă  la rencontre de nouveaux spectateurs ? Acoustique rĂ©verbĂ©rante incontrĂ´lable, dispositif scĂ©nique alĂ©atoire dĂ©pendant de la configuration du lieu (lequel Ă  priori n’est pas conçu pour un spectacle), nouveaux profils de spectateurs… les Ă©preuves ne manquent pour cette nouvelle production dĂ©fendue par Angers Nantes OpĂ©ra et dont l’enjeu (exemplaire) est d’oser la rencontre avec de nouveaux spectateurs, hors du théâtre lyrique traditionnel et dans une forme repensĂ©e pour l’occasion. SubventionnĂ©s par les impĂ´ts des contribuables, les maisons d’opĂ©ras entretiennent souvent une routine qui ne profitent qu’Ă  ceux qui connaissent dĂ©jĂ  le lyrique (et qui donc font la route pour aller l’entendre). Ici, grâce Ă  l’initiative d’Angers Nantes OpĂ©ra, de son directeur idĂ©alement engagĂ©, Jean-Paul Davois, le principe est tout autre et mĂŞme inverse, tout en respectant l’accessibilitĂ© du spectacle pour le plus grand nombre, en particulier pour celles et ceux pour lesquels aller Ă  l’opĂ©ra est trop difficile, du seul fait de la distance pour s’y rendre. PlutĂ´t que de venir Ă  l’opĂ©ra, c’est l’opĂ©ra qui s’invite dans les villes du territoire.

 

 

 

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Angers Nantes OpĂ©ra diffuse l’opĂ©ra hors les murs

Le Lyrique dans les territoires

 

Le choix des Ĺ“uvres est rĂ©flĂ©chi : les oratorios romains de Carissimi, crĂ©ateur du genre dans la Rome du XVIIè ; les Histoires sacrĂ©es de Charpentier, son Ă©lève et tout autant gĂ©nial … les deux formes sont effectivement conçus pour l’Ă©glise et son acoustique. Rien Ă  dire donc sur la trilogie sacrĂ©e Ă  laquelle nous assistons, dans le site oĂą nous la dĂ©couvrons. L’exemple moral de Jonas, de Pierre ou de JephtĂ© – figures lumineuses (ou sombre dans le cas du traĂ®tre Pierre) de l’Ancien et du Nouveau Testament-, prend une dimension naturelle, presque Ă©vidente sous la voĂ»te de l’Ă©glise Notre-Dame de SablĂ©. C’est un prolongement aguerri Ă  SablĂ© car depuis septembre, en ouverture de sa nouvelle saison lyrique, Angers Nantes OpĂ©ra a fait tourner la production dans plusieurs Ă©glises de Nantes.

L’Ă©loquence des gestes, la succession des Ă©pisodes d’un dramatisme resserrĂ© parfois fulgurant prennent un sens rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© dans la rĂ©alisation du metteur en scène Christian Gangneron : or les obstacles ne sont pas minces pour rĂ©ussir une telle production. Le nombre des choristes en ferait pâlir plus d’un : 30 chanteurs sur la scène et prĂ©sents en totalitĂ© tout au long de chaque sĂ©quence ; il faut un solide mĂ©tier pour vaincre et Ă©carter l’effet de la masse comme de la confusion. Pari relevĂ© pourtant d’autant que chaque choriste mis en avant selon son tempĂ©rament, invitĂ© Ă  chanter et Ă  jouer, dĂ©fend trois partitions dont l’enjeu est bien la dramatisation Ă©difiante des actes de l’Histoire sacrĂ©e. Le jeu expressif prĂ©serve la surenchère et s’inscrit constamment dans une mesure qui rend intelligible chaque situation dramatique. La cohĂ©rence renforce la sĂ©duction du triptyque : l’air de Jonas, dĂ©chirant de la part de celui qui connaĂ®t mieux que personne la vacuitĂ© de la nature humaine, prĂ©figure dĂ©jĂ  en ouverture, la prière dĂ©chirante de JephtĂ© puis de sa fille, Ă  l’extrĂ©mitĂ© du spectacle. UnitĂ© stimulante du triptyque.

 

 

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Chaque drame contient un air, point fort psychologique et dramatique : sous la lumière et sur ce fond noir qui dĂ©coupe les profils, chaque sĂ©quence prend des allures de tableau vivant, convoquant la comĂ©die populaire de Latour, le tĂ©nĂ©brisme Ă©blouissant du Caravage. Christian Gangneron reprend en vĂ©ritĂ© un spectacle dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ© en 1987 mais ici, dans une configuration toute autre, oĂą le nombre des acteurs chanteurs sur le plateau a considĂ©rablement modifiĂ© les moyens de rĂ©alisation. Les voix habituĂ©es au grand rĂ©pertoire lyrique (XIXème essentiellement) articulent pourtant, s’ingĂ©nient Ă  caractĂ©riser sans Ă©largir chaque intervention vocale. L’intonation est subtilement calibrĂ©e, le style remarquable d’attention Ă  l’autre ; et le format sonore global rĂ©pond malgrĂ© la forte rĂ©verbĂ©ration Ă  l’obligation d’intelligibilitĂ© (conduit par le chef des chĹ“urs d’Angers Nantes opĂ©ra, Xavier Ribes) : l’Ă©quilibre avec les instrumentistes de Stradivaria reste dĂ©lectable du dĂ©but Ă  la fin.

Vocalement, les parties solistes les plus exigeantes sont confiĂ©s Ă  3 solistes très convaincants : le tĂ©nor HervĂ© Lamy (Jonas d’abord, puis très Ă©mouvant père de JephtĂ©), l’excellent Francisco Fernández-Rueda (intense, ardent, prĂ©cis : son Pierre est humain et finement tiraillĂ©), surtout – rĂ©vĂ©lation de la soirĂ©e : la soprano d’origine algĂ©rienne Hadhoum Tunc qui Ă©blouit par sa subtilitĂ© et sa grande maĂ®trise technique dans le rĂ´le de la fille de JephtĂ©. La jeune cantatrice n’est pas seulement naturelle et idĂ©alement fluide malgrĂ© la très grande tension du rĂ´le, c’est aussi une actrice convaincante qui sait nuancer son caractère dans ce souci des Ă©quilibres prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©s.

La surprise est donc totale et la curiositĂ© comme l’enseignement moral, subtilement rĂ©alisĂ©s. Les initiatives de ce type sont rares : inĂ©dites mĂŞme dans l’Hexagone. Un ChĹ“ur qui s’engage et se dĂ©passe ;  un metteur en scène jouant finement des allusions cinĂ©matographiques et picturales pour la clarification de sommets baroques… autant de composantes qui nous font vivre le lyrique et l’expĂ©rience du spectacle vivant, diffĂ©remment, dans l’intensitĂ© et la proximitĂ©. Stimulante aventure.
La production prĂ©sentĂ©e par Angers Nantes OpĂ©ra poursuit sa tournĂ©e en novembre 2015 Ă  Rennes (CathĂ©drale, le 4 novembre) puis en 2016, Ă  Angers : incontournable. Consulter le site d’Angers Nantes OpĂ©ra pour connaĂ®tre les dernières dates des reprises du spectacle Histoires SacrĂ©es, Carissimi / Marc-Antoine Charpentier.

 

 

 

Compte rendu, concert. SablĂ© sur Sarthe, le 16 octobre 2015. Histoires sacrĂ©es : Carissimi (Jonas, JephtĂ©), MA Charpentier (Le reniement de Saint-Pierre). ChĹ“ur d’Angers Nantes opĂ©ra (Xavier Ribes, direction). Stradivaria. Bertrand Cuiller, direction. Christian Gangneron, mise en scène.

 

Illustrations : photos Jef Rabillon © Angers Nantes Opéra 2015