Le Ring de Wagner à Munich

wagner-ring-tetralogie-582-612Munich. Wagner : Le Ring. Du 20 février au 29 mars 2015. Le Bayerisches Staatsoper de Munich, dans la capitale bavaroise affiche l’intégralité de la Tétralogie wagnérienne dans la réalisation du duo Kirill Petrenko chef d’orchestre) et Andreas Kriegenburg (régie, mise en scène). Dans l’ordre, L’or du Rhin pour le prélude, puis les 3 journées : La Walkyrie, Siegfried enfin Le Crépuscule des dieux.  Soit 13 soirées wagnériennes. le cycle peut être écouté dans la quasi continuité les 22,23,26 et 29 mars 2015. Production déjà présentée en 2012.

Wagner 2014 : Le Ring nouveau de BayreuthLa Tétralogie raconte sur le registre épique et universel l’accomplissement de la barbarie et de l’indignité humaine sur le monde et les hommes. L’être intelligent et faux bâtisseur (Wotan) construit sa propre perte en imposant ses règles : manipulation, vol, tyrannie, impérialisme. Avide et vénal, le Dieu des dieux se montre parfaitement indigne de son prestige. Pour dérober l’autorité qu’il prétend détenir, il a perdu un oeil et s’est taillé une lance dans le bois du hêtre primordial… Ici le pouvoir rend fou et l’amour de l’or, totalement inhumain. Dans L’or du Rhin, l’or pur du fleuve garant de l’équilibre naturel est dérobé par Alberich, à son tour dépossédé par… Wotan lequel pour édifier son palais du Walhalla, trompe abusivement les Géants. A la fin du Prologue, Wotan et sa clique divine monte au sommet : image de l’orgueil démesuré, leur ascension annonce déjà leur chute.
Dans La Walkyrie paraît l’amour, celui du couple Siegmund et Sieglinde, les parents du héros à venir : Siegfried. Ils sont tous les deux sacrifiés sur l’autel du cynisme de Wotan : mais sa propre fillle, la Walkyrie Brünnhilde ose braver l’ordre du père. Sieglinde pourra enfanter le héros à naître, mais elle perdra son statut et deviendra simple mortelle, protégée par un rideau de feu.
Siegfried raconte l’enfance du héros attendu. Comment Alberich son tuteur lui cache sa nature exceptionnelle et mourra sous la lame de son épée. Le héros qui ne connaît pas la peur, assassine le dragon : il peut rejoindre la Walkyrie sur son rocher pour l’épouser…
Dans le Crépuscule des dieux, la prophétie s’accomplit et Wotan doit céder la place à Siegfried. Pourtant, ce dernier trop naïf et manipulable se laisse berner par le clan de Gibishungen : il trahit Brünnhilde, et meurt honteusement à la suite d’un complot : sa mort puis l’ample monologue de Brünnhilde annonçant une ère nouvelle sont les deux temps forts d’une partition parmi les plus réussies de tout le cycle.

La Tétralogie wagnérienne à Munich
Der Ring des Nibelungen

agenda
L’or du Rhin,  Das Rheingold
Les 20,27 février puis 11 et 22 mars 2015

La Walkyrie, Die Walküre
Les 28 février puis 6,14,23 mars 2015

Siegfried
Les 8,16,26 mars 2015

Götterdämmerung
Les 20 et 29 mars 2015

Illustrations : Odin par Arthur Rackham, Richard Wagner (DR)

Wagner : le Crépuscule des Dieux

Wagner : Le Crépuscule des dieux. Paris, Opéra Bastille, du 21 mai au 16 juin 2013   …  Jamais la musique de Wagner n’est aussi vénéneuse que dans le Crépuscule des Dieux. Les 3 actes, précédés du prologue (où les Nornes disparaissent après n’avoir pas pu éviter que se rompe le fil des destinées… préfiguration de la chute des Dieux annoncée), expriment les puissantes forces psychiques qui affrontent le destin du couple magnifique : Siegfried et Brünnhilde, au clan recomposé des Gibishungen…

L’orchestre suit en particulier tout ce qu’éprouve Brünnhilde, tout au long de l’ouvrage, tour à tour, ivre d’amour, puis écartée, trahie, humiliée par celui qu’elle aime : Siegfried trop crédule est la proie des machinations et du filtre d’oubli … une faiblesse trop humaine qui la mènera à la mort. Le héros se laissera convaincre de répudier Brünnhilde pour épouser Gutrune …

Musique de l’inéluctable

wagner_brunnhilde_gotterdammerung_operarthur_rackhamMais Brünnhilde est elle aussi manipulée par l’infâme Hagen. Le fils d’Albérich (qui surgit tel un spectre au début du II), intrigue et complote… forçant l’amoureuse à dévoiler le seul point faible du héros : son dos. Siegfried périra donc d’un coup de lance sous la nuque. Wagner compose alors l’une des pages les plus saisissantes du Ring pour exprimer la mort de Siegfried. C’est que la malédiction qui menace l’édifice, porté tant bien que mal par Wotan jusqu’à l’opéra Siegfried, se réalise finalement et l’anneau ira irrésistiblement aux filles du Rhin, ses véritables propriétaires. Entre temps, les hommes ont révélé leur vraie nature : dissimulation, fourberie, complots, coups bas, hypocrisie, manipulation, barbarie criminelle… Si dans l’Or du Rhin, Wagner avait représenter l’esclavage des opprimés sous le pouvoir d’Albérich le Nibelung, – portrait visionnaire des masses asservies par l’ultracapitalisme -, le Crépuscule des Dieux cultive un tension tout aussi âpre et mordante mais moins explicite. La musique et tout l’orchestre cisèle en un chambrisme subtil, l’océan des complots tissés dans l’ombre, l’impuissante solitude des justes dont évidemment Brünnhilde. Car c’est bien la Walkyrie déchue, la véritable protagoniste de ce dernier volet qui voit la fin des dieux et  … de la civilisation.  Face aux agissements de Hagen et son clan matérialiste, Brünnhilde prône la vertu de l’amour, seule source tangible pour l’avenir de l’humanité.
Rien n’est comparable dans sa continuité à l’ivresse hypnotique de la partition du Crépuscule des dieux. Le Voyage de Siegfried sur le Rhin, les retrouvailles avec Brünnhilde, le sublime prélude orchestral qui précède l’arrivée de Waltraute venue visiter sa soeur Walkyrie, le trio des conspirateurs à la fin du II, la mort du héros puis le grand monologue de la Brünnhilde sur le bûcher final sont quelques uns des jalons de l’épopée wagnérienne, l’une des plus incroyables fresques lyriques de tous les temps.

Richard Wagner
Le Crépuscule des Dieux

Philippe Jordan, direction
Günter Krämer, mise en scène
Paris, Opéra Bastille. Du 21 mai au 16 juin 2013
Puis du 18 au 26 juin 2013 : le festival Ring 2013

clé pour comprendre Wagner,
à propos du Crépuscule des dieux
 
Au moment où Philippe Jordan poursuit son travail (admirable) sur l’orchestre de Wagner en dirigeant en mai et juin 2013, le dernier volet du Ring, Le Crépuscule des dieux, classiquenews partage sa passion de la musique de l’auteur de Tristan et souligne la réussite du compositeur dramaturge, en particulier dans la réalisation de son écriture orchestrale. C’est peu dire que le musicien fut un immense symphoniste, peut-être le plus grand de l’ère romantique …
On ne dira jamais assez le génie de Wagner quand hors de l’action proprement dite, par exemple concrètement : l’enchaînement et la réalisation des tractations infâmes de l’abject Hagen contre le couple Siegfried et Brünnhilde, le compositeur sait s’immiscer dans la psyché de son héroïne pour exprimer tout ce qui la rend grande et admirable : prenez par exemple l’intermède orchestral du I, assurant la transition entre la scène 2 et la scène 3 : alors que le spectateur découvre le gouffre démoniaque qui habite le noir Hagen digne fils d’Albérich – le rancunier vengeur et amer, Wagner nous transporte vers son opposé, lumineux, clairvoyant, loyal et capable de toute abnégation au nom de l’amour : Brünnhilde.

éclat des interludes symphoniques

Il n’est pas de contraste plus saisissant alors que ce passage orchestral qui étire le temps et l’espace, passant des abîmes ténébreux où le mal règne sans partage vers le roc où se tient la Walkyrie déchue : le chant des instruments (clairon, puis hautbois, enfin clarinette) dit tout ce que cette femme sublime a sacrifié, trahissant la loi du père (Wotan), accomplissant l’idéal terrestre de l’amour pur et désintéressé (pour Siegfried) … Wagner précise les didascalies : la jeune femme assume sa condition de mortelle et contemple l’anneau par la faute duquel tout est consommé et qui dans son esprit pur incarne a contrario de la malédiction qui s’accomplit, le serment amoureux qui la relie à son aimé … Bientôt paraît Waltraute sa soeur, Walkyrie venue du Walhalla de leur père pour récupérer l’anneau (car toujours toute action tourne autour de la bague magique et maudite : Wotan sait que s’il récupère l’anneau, son rêve politique et l’enfer qu’il a suscité, disparaîtra) …
Wagner excelle dans la combinaison des thèmes ; tous tissent cet écheveau de pensée et de sentiments mêlés qui dans l’esprit de Brünnhilde fonde son destin d’amoureuse entière et passionnée, de femme et d’épouse bientôt bafouée, sans omettre l’immense source de compassion qui anime cet être miraculeux touché par la grâce … car bientôt, son vaste monologue final permettra de conclure tout le cycle, en une scène d’ultime sacrifice (comme dans Isolde).  Il faut mesurer dans l’accomplissement de cet interlude de près de 6mn (selon les versions selon les chefs) tout le génie de Wagner, dramaturge psychologique, dont l’écriture sait étirer le temps musical, abolir espace et nécessité de l’écoulement dramatique, atteignant ce vertige et cette effusion dont il reste le seul à détenir la clé sur la scène lyrique … Cet interlude est un miracle musical. La clé qui appréciée pour elle-même pourrait faire aimer Wagner absolument.

IIlustration : Brünnhilde et son cheval Grane … La Walkyrie par compassion pour les Wälsungen (Siegmund et Sieglinde) recueille leur fils Siegfried, l’épouse bravant la loi du père Wotan. La fière amoureuse allume le grand feu purificateur au dernier tableau du Crépuscule des dieux (Götterdämmerung) pour rejoindre dans la mort son époux honteusement assassiné par Hagen …