CD critique. GUERRE et PAIX : WAR AND PEACE : 1614 – 1714 (2 cd Alia Vox)

war peace guerre et paix jordi savall alia vox 2015 cd critique classiquenewsCD critique. GUERRE et PAIX : WAR AND PEACE : 1614 – 1714 (2 cd Alia Vox) – Dans ce coffret de 2 cd enregistré en 2014 (pour le plus récentes sessions), Jordi Savall pointait du doigt un fléau malheureusement et honteusement emblématique de l’histoire humaine : l’essor des guerres produisant atrocités, barbaries, traumatismes chez les peuples qui en sont les victimes, des deux côtés, vainqueurs et vaincus. La Guerre de Trente Ans, jusqu’en 1648, marque la première moitié du XVIIè, siècle des guerres de religions (catholiques / protestants) auxquelles politiques en opportunistes cyniques apportent leur soutien selon leur intérêt et leur volonté de puissance. Les musiques de ce siècle martyrisé, et du suivant (XVIIIè) illustrent à la fois la majesté dérisoire des grandes nations belliqueuses (dont la France évidemment, puis les Habsbourg autrichiens comme espagnols) mais aussi la vanité et les misères terrestres. Y rayonnent solennité et puissance de Biber (Missa Bruxellensis, Requiem) et Lully, musiques autant fastueuses que ferventes, auxquelles Marc Antoine Charpentier offre sa profondeur non moins éclatante. Pourtant serviteur de la solennité française, Lully compose un remarquable Motet (concerto) pour la Paix ; une espérance prolongée par le Te Deum de Charpentier) et le Jubilate Deo de Handel ; ils sont les formes usuelles pour célébrer la fin d’une guerre en une action de grâce collective et ouverte.
L’époque est celle des instruments, comme en témoigne le passage de la viole de gambe à la famille des violons (Jenkins) ; la sélection des partitions ainsi opérée met en avant l’essor de la suite de danses, cycle purement musical où les instruments ne suivent pas les accents et images d’un texte, uniquement les ressorts du rythme produisant architecture (superbe Chaconne de Muffat). Ainsi les nombreuses batailles signées Schiedt, Biber, surtout Kerll) : hymnes percutants en contrastes et surprises. Le col legno de Biber revêt une coloration expressive inédite (Die Schlacht) qui saisit par son usage mesuré et génialement expressif.
Jordi Savall rappelle combien Louis XIII, digne père de son fils le Roi-Soleil et protecteur des artistes, sut déjà en 1626, en instituant les fameux 24 violons du Roi (comme il fixera tout autant les 12 grands hautbois du Roi), impose un nouveau standard orchestral d’une densité inouïe jusque là (à 4 et 5 parties).
Lully reprend le flambeau et réalise le passage du ballet de cour vers la tragédie en musique : emblème d’une France omnipotente, aussi martiale que raffinée, supplantant désormais les prodiges de l’Italie. Le stile concertato est la réponse italienne à cette recherche permanente du contraste, adulé par les luthériens heureux d’articuler ainsi avec accents la ferveur protestante (Siehe an die Werke Gottes de Rosenmüller).
CLIC D'OR macaron 200Racines et origines obligent, Jordi Savall évoque le temps « béni » où Barcelone confirmait déjà sa primauté comme capitale artistique de la Catalogne, alors résidence de la cour de l’Archiduc Charles (dès 1705) et dont la création de l’opéra de Caldara « Il piu bel nome » témoigne en 1708, en pleine guerre de Succession d’Espagne… l’ouvrage est d’autant plus significatif qu’il est premier opéra italien, de style napolitain, produit en Espagne. Du reste, l’éloquente et patriote fierté catalane s’exprime aussi dans plusieurs chansons restituées ici : El Cant dels Aucells, mélodie ancestrale adaptée alors pour l’arrivée de Charles justement en 1705 ; puis Catalunya, et Catalunya en altre temps ella sola es governava au titre sans ambiguïté qui témoigne aussi d’un sentiment indépendantiste fort et nostalgique. Qu’il s’agisse de mélodies populaires ou de formes savantes, l’idéal martial s’exprime entre noblesse, raffinement, détermination. L’engagement de Jordi Savall et ses musiciens est indiscutable. La grandeur comme le dénuement se côtoient et proche de l’âme catalane ibérique, une certaine gravité fraternelle se précise encore quand Savall exprime les tourments et aspirations de sa terre natale. Livre disque incontournable.

CD critique. GUERRE et PAIX : WAR AND PEACE : 1614 – 1714 (2 cd Alia Vox AVSA9908)
Jordi Savall, la Capella Reial de Catalunya, Le Concert des Nations, Hespèrion XXI
https://www.alia-vox.com/fr/catalogue/guerre-paix-1614-1714/

Compte rendu, concert. Concert d’ouverture du Festival Toulouse les Orgues. Toulouse : Cathédrale Saint-Etienne, le 7 octobre 2015 ; Heinrich Franz Ignaz Von Bieber (1644-1704) : Sonate Sancti Polycarpi, à 9 (1673) ; Sonata : Battaglia, à 10 (1673) ; Missa Salisburgensis, à 53 (1682) ; Les Passions, Direction : Jean-Marc Andrieu ; Les Sacqueboutiers, Direction Jean-Pierre Canihac ; Ensemble Scandicus ; Le chœur des jeunes du conservatoire du Tarn, Direction Cathy Tardieu ; Les Eclats ; Direction musicale : François Terrieux .

Bieber, biber Heinrich_BiberVon Bieber : voici un nom sorti d’un anonymat aussi injuste qu’incompréhensible grâce à l’enregistrement de plusieurs versions de ses Sonates du Rosaire pour violon avec scordatura. Le mélange de science incroyable de l‘écriture, d’un sens de l’émotion, de la rhétorique hors pairs … ont fait le succès de cette musique fascinante. L’ouverture du Festival international Toulouse les Orgues en choisissant ce compositeur aiguisait donc l’intérêt de quelques amoureux de la musique baroque. Mais le pari n’était pas moins impressionnant : sur la scène internationale, le Festival osait confier à des musiciens du territoire Midi-Pyrénées, la responsabilité de ce projet ambitieux, mêlant professionnels et amateurs. Le concert a débuté avec une proposition de Michel Bouvard. Sur l’orgue de la Cathédrale Saint-Etienne nouvellement restauré, dans un son plein et splendide avec une registration pleine de noblesse, la pièce de Froberger en variations a été un grand moment de plénitude. La virtuosité soutenant le propos avec art.  Un son ample mais sans violence ou agressivité s’est déployé dans les vastes nefs de cette cathédrale hors normes, car elle comprend deux nefs.

L’oreille a ainsi pu mesurer la particularité de cette acoustique. Puis les Sacqueboutiers de Toulouse, grande formation internationalement reconnue, a régalé le public, sous la direction souple et inspirée de Jean-Pierre Canihac, en sonorités riches, vibrantes et nuancées, celle des cuivres anciens. Notons aussi leur grande justesse; faisant mentir ceux qui pensent que jouer baroque et jouer faux vont de paire.

La mise en place d’un orchestre de cordes annonçait l’arrivée d’une partie de l’orchestre des Passions de Montauban. Les sonorités suaves des violons et la souplesse des phrasés ont apporté beaucoup de douceur obligeant l’oreille à affiner ses perceptions dans le vaste espace de la Nef Raymondine. Comme à son habitude, Jean-Marc Andrieux à la direction, a laissé beaucoup de liberté aux instrumentistes. La virtuosité du premier violon a ainsi pu se déployer avec plénitude. Et la partie centrale ostensiblement fausse, les moments de frappe sur les instruments avec l’archet ou la main ont fait leur effet de malaise rompant l’harmonie comme le fait la guerre. Une bataille parfaitement rendue dans sa complétude, entre effroi, maladresse, enthousiasme, et toujours engagement.

orchestre-les-passio-t79emwBiber, Missa Salzburgensis. Le grand moment a été l’arrivée des chœurs et de tout l’orchestre sur le devant de la scène, au moment où Toulouse ressuscitait les fastes de la splendeur salzbourgeoise. Deux orchestres au centre de l’estrade, les choeurs d’enfants et de jeunes, augmentés d‘adultes, placé derrière sur toute la largeur possible, quand, tout au fond, se trouvaient les timbales et les gros cuivres habilement disposés pour ne pas couvrir les voix. Deux choeurs de solistes de l’ensemble Scandicus augmenté de voix féminines ont été placés dans les stalles de part et d‘autre de la nef. Cet imposant ensemble a été dirigé avec rigueur par François Terrieux pour nous enchanter dans sa variété d’écriture. L’équilibre voix-instrument s‘est rapidement trouvé. La délicatesse des voix solistes a permis une grande variété de nuances. Von Bieber (Biber) sait dans cette œuvre autant nous impressionner que nous toucher. L’alternance entre brillants moments soutenus par les cuivres et les timbales, et ceux plus doux avec les petits choeurs, les soli et les passages instrumentaux dans lesquels flûtes ou violons plus aptes, déploient les sonorités suaves, soutient ici une vaste rhétorique qui suit la liturgie avec passion.

Avec 53 voix différentes, associant instrumentistes et chanteurs, Von Bieber dépassait tout ce qui avait été composé jusqu’alors. Cette orgie de couleurs et de nuances, cette vaste interpellation de toute la stéréophonie dont les oreilles sont capables, provoque des moments d‘ivresse chez l’auditeur. L’acoustique fantasque de la cathédrale a été domptée par ces forces musicales si soudées. Ce concert a été un éclatant succès. Toulouse est bien terre de musiciens et Toulouse les orgues a ouvert avec faste sa vingtième édition. Plus une place n’était disponible pour ce concert. Le public avait bien deviné l’événement ; ses attentes ont été comblées.