Les Barbares (1901) de Saint-Saëns à Saint-Etienne

saint-saens_582_home_barbaresSaint-Etienne, OpĂ©ra. Saint-SaĂ«ns: Les Barbares, les 14 et 16 fĂ©vrier 2014. Contre le jugement de Debussy qui la tenait pour une Ĺ“uvre faible, l’OpĂ©ra de Saint-Etienne produit une production en version de concert de l’opĂ©ra Les Barbares de Camille Saint-SaĂ«ns (1835-1921). SexagĂ©naire, l’auteur de Samson et Dalila (1877) y excelle pourtant dans l’art d’une forme idĂ©ale, plus soucieuse d’architecture harmonique, d’Ă©lĂ©gance mĂ©lodique que d’expressivitĂ© théâtrale. IdĂ©aliste, wagnĂ©rien raffinĂ©, Saint-SaĂ«ns Ĺ“uvre ici pour la musique pure dont l’Ă©clat et la couleur particuliers nous sĂ©duisent irrĂ©sistiblement : la rĂ©ussite serait plutĂ´t Ă  chercher duc Ă´tĂ© de la fosse et de son rapport dĂ©licat aux chanteurs, plutĂ´t que sur la scène du cĂ´tĂ© des chanteurs… la crĂ©ation de l’opĂ©ra antique en 1901, Ă  l’Ă©poque des grands miracles pucciniens et de Massenet, confirme la gĂ©nie symphonique du compositeur ; un flux orchestral permanent qui assure la continuitĂ© musicale de l’action (wagnĂ©risme).

Saint-SaĂ«ns Ă  l’heure de Wagner et de Piccini. Ayant dĂ©jĂ  crĂ©Ă© (Ă  Weimar grâce Ă  Liszt en 1877) son chef d’oeuvre lyrique absolu, Samson et Dalila d’une sensualitĂ© Ă©lĂ©gante souvent gĂ©niale (avec dĂ©jĂ  un orchestre somptueux et flamboyant). Après Samson, l’inspiration de Saint-SaĂ«ns Ă  l’opĂ©ra s’affirme nettement antique (comme Massenet, auteur de ClĂ©opâtre, 1914) : Proserpine (1887), PhrynĂ© (1893), la musique de scène d’Antigone d’après Sophocle pour Orange (1894), Les Barbares donc (1901), puis HĂ©lène (1904) et enfin DĂ©janire (1911)… autant de partitions aujourd’hui totalement oubliĂ©es et qui furent du vivant de l’auteur, Ă  peine applaudies.  Aucun doute, Saint-SaĂ«ns Ă  l’opĂ©ra demeure exotique et mĂŞme Samson reste trop rare sur les planches hexagonales. D’oĂą l’intĂ©rĂŞt que suscite immanquablement cette recrĂ©ation des Barbares Ă  Saint-Etienne.

Pour le Théâtre Antique d’Orange (mais la crĂ©ation aura lieu au Palais Garnier le 20 octobre 1901), Saint-SaĂ«ns compose un nouvel opĂ©ra inspirĂ© de l’histoire romaine : mais une histoire rĂ©Ă©crite selon les enjeux du contexte. En pleine tension franco-allemande, alors que la France peine Ă  digĂ©rer la dĂ©faite de 1870, le compositeur opte avec le librettiste Victorien Sardou pour une action qui rĂ©invente l’action antique : Rome est assiĂ©gĂ© par les teutons Germains (dirigĂ©s par Marcomir)… contre toute attente, la barbarie n’est pas dans le clan des sauvages assiĂ©geants mais du cĂ´tĂ© de Livie, veuve inconsolable et haineuse du consul Euryale. Livie en figure de possĂ©dĂ©e fĂ©line, Ă  la vengeance effroyable tient lieu de prĂ©texte au titre de l’ouvrage car ici, la noblesse du germain Marcomir (tĂ©nor) suscite a contrario l’admiration : la vestale Floria (soprano) l’a bien compris car sous l’emprise de VĂ©nus, elle s’Ă©prend de l’ennemi au mĂ©pris de son serment Ă  Vesta comme vierge sacrĂ©e. Sensible Ă  la vision fraternel et humaniste dĂ©fendue par Saint-SaĂ«ns vis Ă  vis du Germain, l’empereur Guillaume II nomme le compositeur ” Chevalier de l’ordre du mĂ©rite ” en aoĂ»t 1901 : un signe d’apaisement et de reconnaissance avant la crĂ©ation de l’opĂ©ra.

Wagnérisme rentré
Plus scène antique que drame historique, Les Barbares malgrĂ© son titre reste un huit clos psychologique : voilĂ  la nature d’une partition dont on attendait un souffle Ă©pique d’envergure comme le laissent supposer son titre et la prĂ©sence des chĹ“urs… Aux cĂ´tĂ©s de la relation assez terne ou peu fouillĂ©e du couple en devenir : Marcomir et Floria, Saint-SaĂ«ns laisse une place importante Ă  la figure morale de Livie, blessĂ©e dans son veuvage et dont l’esprit revanchard, vraie incarnation des femmes rebelles indignĂ©es, rĂ©alise le meurtre expiatoire (Ă  l’endroit du germain assassin) pour rĂ©parer, et la mort de son Ă©poux, et la dignitĂ© de Vesta.
A la crĂ©ation, la prestation de la jeune Jeanne Hatto (22 ans) dans le rĂ´le de Floria assure le relief angĂ©lique et virginal de la vestale, contrastant avec le mezzo de la terrible patricienne Livie. Accomplissement irrĂ©futable de la partition, outre l’Ă©criture symphonique, le soin de la prosodie : du grand Saint-SaĂ«ns qui semble se souvenir de Gluck mais aussi de Berlioz.
De toute Ă©vidence, Les Barbares de Saint-SaĂ«ns Ă©clairent la dernière manière du compositeur, admirateur critique du wagnĂ©risme ambiant qu’il tempère par un sens de la couleur et de l’Ă©quilibre très personnel. Son tempĂ©rament ” classique “, le conduit vers la lumière et la tendresse ce qui n’empĂŞche pas un goĂ»t pour la sensualitĂ© dans le style de Massenet (comme de Samson). L’Ă©loquence et le raffinement harmonique du compositeur imposent enfin sa modernitĂ©. Saluons le courage et la curiositĂ© de l’OpĂ©ra de Saint-Etienne de ressusciter une oeuvre clĂ© de ce romantisme tardif français Ă  l’Ă©poque de Puccini.

Saint-Etienne, Opéra
Camille Saint-Saëns : Les Barbares
Tragédie lyrique en 3 actes et 1 prologue
Livret de Victorien Sardou et Pierre-Barthélémy Gheusi
Vendredi 14 février 2014, 20h
Dimanche 16 février 2014, 15h
2h avec entracte
surtitré en français

+ d’info sur le site de l’OpĂ©ra de Saint-Etienne