CD événement, critique. HALEVY : Le Dilettante d’Avignon : Marzorati / Piquemal (2 cd Klarthe records – 2014)

CD événement, critique. HALEVY : Le Dilettante d’Avignon : Marzorati / Piquemal (2 cd Klarthe records – 2014). L’auteur de cette délicieuse pochade satirique se moque et célèbre à la fois, les qualités de la musique italienne, et les travers du milieu parisien prêt à l’idolâtrer…Halévy excelle à railler ce qui a fait justement le succès de Rossini dans le Paris de la première moitié du XIXè…
Halevy opera annonce critique opera dilettante d avignon piquemal halevy KLARTHE records  cd opera critique KLA073couv_lowQuand le directeur de théâtre Maisonneuve devenu par passion Casanova s’émeut de la langue italienne, c’est comme si sur la scène ressuscitait Mr Jourdain apprenant la langue française. Naïf et touchant par la sincérité de son goût italien, Maisonneuve (excellent Renaud Marzorati) désespère car le français n’a pas d’accent mais sait s’enthousiasmer en invitant une troupe de chanteurs italiens sur les planches de son théâtre. La situation est cocasse : elle renvoie à toute l’histoire de l’opéra et de la musique européenne, scandée par la rivalité des cultures et des styles et surtout comme ici, la volonté de fusion des deux écoles.
On ne louera pas assez cette initiative discographique : exhumer des pépites lyriques, qui allie une intrigue resserrée dans une mise en forme raffinée, subtilement délirante ; c’est assurément le cas de cette comédie drôlatique signé d’un auteur qui fit l’âge d’or du grand opéra à l’Opéra de Paris : Fromental Halévy (Prix de Rome 1819), mentor d’Offenbach dans la Capitale.
La finesse se moque ici des styles italiens (Rossini) et français (couplets de Valentin) : ainsi le « duo à trois voix », CD2 où brillent aux côtés d’Arnaud Marzorati, Mathias Vidal (Dubreuil, compositeur parisien qui singe les italiens) et Virginie Pochon (Marinette), à la fois sincères et satiriques. Le jeu théâtral est finement polissé et restitue à ce mini opéra, sa nature de pochade enlevée, hyperélégante. Fromental Halévy s’y délecte à exprimer son amour du genre lyrique (le Dilettante c’est lui). Le compositeur tort le cou aux codes d’un système éculé : à l’époque où règne Rossini à Paris, il suffit de se dire italien pour être joué dans les théâtres parisiens (c’est donc le cas de Dubreuil imposteur génial, à Paris et à Avignon)…
Dans ce joyau opératique et comique, toutes les équipes de l’Opéra d’Avignon savourent les degrés mêlés d’une partition souvent délirante.

CLIC D'OR macaron 200Le label Klarthe jamais en reste pour la défense duHALEVY Fromental_Halevy_by_Etienne_Carjat-crop patrimoine français dévoile ainsi une pépite lyrique qui succéda de quelques mois au triomphe du Guillaume Tell de Rossini(1829). La révélation est totale, nuançant l’hégémonie de Rossini dans les années 1820, servie par l’engagement générale d’une troupe allumée. La réussite de cet enregistrement live (avec applaudissements, Opéra Grand Avignon, avril 2014), véritable recréation depuis l’époque romantique est assuré par le choix des solistes et l’engagement des instrumentistes de l’orchestre choisi : Orchestre Régional Avignon-Provence sous la direction, articulée, pétillante de Michel Piquemal. Voilà une nouvelle réalisation majeure pour la redécouverte de l’opéra romantique français. Qui connaît cette veine comique du très sérieux Halévy, réputé pour La Juive, ou Clari (ressuscité par Cecilia Bartoli) et récemment La Reine de Chypre ?

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CD événement, critique. HALEVY : Le Dilettante d’Avignon (1829). 2cd Klarthe records – enregistré en avril 2014 à l’Opéra d’Avignon) – CLIC de CLASSIQUENEWS

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LIRE aussi notre présentation annonce du Dilettante d’Avignon de Halévy par Arnaud Marzorati et Mathias Vidal à l’Opéra d’Avignon (2014):
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-halevy-le-dilettante-davignon-piquemal-2-cd-klarthe-2014/

Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Comique, le 8 avril 2015. La Guerre des Théâtre, d’après La Matrone d’Ephèse de Fuzelier, 1714. La Clique des Lunaisiens. Arnaud Marzorati, direction. Jean-Pierre Desrousseaux, mise en scène.

Depuis  quelques temps croisant aussi l’anniversaire de la création de l’opéra comique (2015 marque le tricentenaire de sa création), le CMBV Centre de musique baroque de Versailles  s’engage à restituer  les premiers ouvrages qui ont jalonné l’essor et la maturation du genre. En témoigne ce nouveau spectacle où éblouit l’esprit des Forains, “la guerre des théâtres”…

 

 

 

Résurrection de l’opéra comique à ses origines

Guerre des genres

 

watteau peinture_Harlequin_and_Columbine_fAprès les productions remarquées de La Belle mère amoureuse  (parodie d’Hippolyte et Aricie de Rameau réalisée  sous forme d’un formidable spectacle de marionnettes) et plus récemment des Funérailles de la Foire – autre superbe spectacle avec acteurs et sans marionnettes, créé à Nanterre  en mars dernier-, avril voit une nouvelle production illustrant l’histoire et la genèse du genre : la Guerre des théâtres qui s’inspire de la pièce de Fuzelier de 1714,  La matrone d’Ephèse. Le spectacle  conçu par Jean-Philippe Desrousseaux et Arnaud Marzorati reprend contrastes et oppositions d’origine : nourrissant l’intrigue principale, se distingue en particulier ce tragique larmoyant et déploratif de la Veuve (Jean-François  Novelli) qui ne cesse de se répandre, auquel répond l’insolence des italiens dont Arlequin qui forcé par Pierrot et Colombine  (Arnaud Marzorati et Sandrine Buenda : vraie  fourbe manipulatrice  sous ses airs angéliques) ont convaincu la matrone de ne pas se suicider  (et accessoirement de ne pas entraîner avec elle, la mort de ses deux serviteurs les Pierrot et Colombine pré cités).

C’est un peu propre au théâtre baroque, surtout à l’esprit de Molière, l’alliance inespérée du tragique et du comique que Strauss et son librettiste Hofmannstal sauront si subtilement recycler dans Ariadne auf Naxos (d’ailleurs, la Veuve éplorée rappelle ici la posture d’Ariane abandonnée par Thésée…).

Pour l’heure sur la scène de l’Opéra Comique, les joyeux lurons de la Clique des Lunaisiens portée par le baryton Arnaud Marzorati, s’engagent sans compter pour un spectacle qui accorde délire et poésie tout en rappelant les diverses formes que les forains durent concevoir et assumer en réponse aux multiples contraintes imposées par ses concurrents offensés dont surtout l’inévitable Comédie Française : monologue, pantomime, écriteaux à l’adresse du public… (karaoke avant l’heure),  et marionnettes dont frère en insolence d’Arlequin, le petomane Pulcinella qui pousse loin les règles de l’impertinence barbare en particulier à l’adresse des vieux héros  tragiques de la Comédie Française.

Performances d’acteurs

guerre des theatres fuzelier matrone d ephese opera comique francoise rubelin clic de classiquenewsMalgré la diversité des séquences qui se succèdent, l’unité dramatique est préservée grâce au jeu souple tout en finesse des acteurs-chanteurs. Les lazzi dArlequin fusent (époustouflante versatilité  imaginative du jeune Bruno Coulon dont on se délecte de la facilité mordante délicieusement sédicieuse,  d’autant que lui aussi dans le tableau des marionnettes trouve un placement en voix de tête idéalement strident pour incarner et actionner la figure d’une vieille chanteuse de l’Opéra qui fait les frais de l’ironie de Pulcinella. ..) ; Colombine  intrigue et caquète ; Pierrot fait son benêt (impeccable et irrésistible Arnaud Marzorati) et la Comédie Française s’invite à la foire, pleine de haine jalouse  et d’interdits exorbitants. Tous semblent bien étrangers par leur drôlerie satirique et parodique aux larmes méditerranéennes – et gitanes-,  de la matrone (Jean-François Novelli) dont le spectateur note dès son entrée, la longueur du voile de pleureuse, égale à la profondeur de son deuil, proportionnée à la volonté d’en finir.

Le spectacle joue habilement des situations, chacune ayant autant de vertus comiques que pédagogiques car il faut restituer  ce qui a fait l’essor de l’opéra comique à ses débuts : sa nature expérimentale, sa fascinante qualité à savoir rebondir malgré  les interdits de toutes sortes. La pertinence de la conception y est défendue par la spécialiste du genre Françoise Rubellin, dont la coopération est le gage de la justesse et de la qualité : son intervention au début du spectacle a rappelé les enjeux du spectacle dans son contexte.

La volubilité des chanteurs acteurs éclatent dans une frénésie collective (pilotée tambour battant mais subtilement jusqu’au charivari final) ; une facilité aussi à endosser et changer de rôles pendant la soirée : Jean-Philippe  Desrousseaux qui signe aussi la mise en scène incarne une Comédie Française Grand Siècle hurlant sa haine jalouse, son agacement colérique : diction, poses, gestuelle et intonation. … tout indique la maison mère figée  dans son jus déclamatoire et… poussiéreux : l’acteur se délecte à articuler son texte et ciseler son personnage que contrepointe toujours très subtilement la facétie irrévérencieuse d’Arlequin. Leur duo fonctionne  à merveille. Il est tout autant irrésistible en acteur marionnettiste incarnant simultanément et changeant de registre vocal de l’un à l’autre, et le malicieux et très inconvenant Pulcinella, et le pompeux acteur tragique, spécifiquement parodié.

On rit du début à la fin d’autant que les interprètes d’une finesse délectable nous servent de copieux entremets, riches en effets et saillies les plus diverses : toujours c’est la foire qu’on enterre et toujours elle se réinvente pour mieux renaître. En voici une éclatante et éloquente illustration. L’Opéra Comique a été bien inspiré de programmer ce spectacle idéal pour illustrer son tricentenaire. Courrez applaudir ce spectacle haut en couleurs : on y rit sans mesure, en famille, pour petits et grands. Pour les enfants de tout âge. Sur le plan artistique et théâtral, le spectateur enchanté y mesure pas à pas la complicité d’une troupe en maturation, l’accomplissement de l’esprit forain directement venu des tréteaux à Saint-Germain ou Saint-Laurent.

CD. Révolution ! chroniques révolutionnaires de 1830, 1848, 1871 (Les Lunaisiens, 2011, 1 cd Paraty productions)

lunaisiens revolutions 1830 1848 1871 druet novelli marzorati PARATYCD. Révolution ! chroniques révolutionnaires de 1830, 1848, 1871 (Les Lunaisiens, 2011, 1 cd Paraty productions). Pour les lunaisiens, le XIXè est le temps des barricades. Les forçats de la faim, les damnés de la terre… s’expriment ici librement avec virulence et musicalité : ” Du passé faisons table rase… le monde va changer de base; nous ne sommes rien, soyons tout ! “.  D’emblée le ton est donné : ce récital milite du côté des visionnaires révolutionnaires, rebelles au système, militants de la liberté pour une lutte finale qui voudrait abolir toute tyrannie pour le bien publique. Après un manifeste parlé, et l’hymne fraternel fédérateur (l’Internationale de 1888), Arnaud Marzorati et ses complices des Lunaisiens nous offrent une superbe plongée dans les origines des mouvements contestataires et mordants de l’Europe romantique : 1830, 1848, 1871… Les 3 glorieuses, les barricades de février et juin 1830 puis rien moins que la Commune (dont la Semaine sanglante de 1871  et le temps de cerises de 1868 signés Jean-Baptiste Clément conserve et diffuse la verve rocailleuse)… sans omettre la révolte des Canuts de 1831, ni l’insurrection de juin 1832 (drame de la rue Transnonain, illustrée par Daumier entre autres), esquissent une autre histoire, celles des petites gens, misérables, affamées qui sont prêts à prendre les armes et faire étinceler la poudre. Dès lors, la fameuse Lettre de la Périchole (Offenbach, 1868) prend une saveur décuplée : le cri du ventre explique bien des choix de vie… En exhumant plusieurs chansons de mélodistes et chansonniers connus (Pierre Dupont, Gustave Leroy, Paul Burani et son fameux Sir de Fisch-Ton-kan de 1870), surtout Quel est le fou, paroles d’eugène Pottier de 1849, les interprètes soulignent combien tout ce patrimoine musical épingle la folie des hommes, la dérision des fronts révolutionnaires pourtant légitimes… les chants glorieux pleins d’espérance et le cri des victimes sacrifiées. A quoi servent tant de corps morts et de sang versé ? C’est une forme de prière allusive pour l’intelligence du genre humain où les hommes de bonne volonté se frottent toujours à leurs bourreaux mais espèrent toujours l’avènement d’un monde meilleur. L’ironie et le cynisme vont bon train dans l’ultime Marseillaise des Requins, paroles de Gaston Couté de 1911 : les révoltés sont les soldats dérisoires des financiers requins ! discernement étonnamment moderne. Programme mordant percutant où le piano de salon fréquente l’orgue de barbarie de la rue, militante et remontée.

Par la voix du baryton Marzorati, le cri de la révolte, c’est le cri des affamés : il faut du pain (” car c’est le cri de la nature” s’exclame la vox populi, en sa hargne irrépressible, plage 3), cependant qu’en une prière à deux voix (Isabelle Druet et Jean-François Novelli murmuré diseurs hors pair : preuve que la violence des mots peut aussi être projeté sur le ton d’une berceuse cynique et poétique) : recueillement sur les victimes sacrifiées (le vieux drapeau de 1820, paroles du génie inspiré Béranger auquel Arnaud Marzorati a dédié précédemment un superbe cd).

marzorati arnaud lunaisiens revolution cd paratyLa présence de l’orgue de barbarie (soliste : Antoine Bitran) réalise ensuite un superbe enchaînement d’une grâce et volubilité insouciantes : valse-minute de Chopin (plage 5) : c’est une référence couleur local d’un Paris raffiné mais aussi grivois qui aime la satire et la parodie des oeuvres chastes et nobles… de salon, transcrites pour les pavés de la rue. Le second degré va ainsi bon train tout au long de ce programme à la sélection si délectable. Plus affirmatives comme inspirées par la volonté des barricades, les chansons qui suivent ; les révoltés sont des républicains et des patriotes et des fervents : “Dieu, honneur, famille, patrie : tout est là”,  chante Druet, Marianne invocatoire qui insiste : ” travaille, aime et prie “, telles les activités d’une nouvelle société (plage 6). De son côté, un Jean-François  Novelli, faussement fervent, prend la défense des cocos (plage 7). Puis, on aime la gouaille presque haineuse, des femmes révoltées, – les plus redoutables (plage 8) : patience usée, debout les vésuviennes sur l’air de la Marseillaise entonnée a cappella… crient leur hargne à peine canalisée : “tremblez maris jaloux, respect aux cotillons”. Contrastant avec ces amazones belliqueuses, un type de héros plus raffiné se dresse : voici l’élégance et le lyrisme du ténor ardent, héroïque pour le peuple libertaire : ” Armes ton vieux fusil” se soucie des héros italiens (Garibaldi, 1859) dressés contre l’Autriche et ses bourreaux…  (plage 10).
Le front des révoltes ne va pas sans son flot de victimes, ainsi ” Le bal et la guillotine ” (Gustave Leroy, 1849, plage 11) : “… à l’Elysée, on dansera ce soir…” devient valse marche parodie : où l’espérance des insurgés est brisée nette par une exécution brute et collective (le verbe cynique de Druet est parfait).  D’ailleurs, enchaîné à l’orgue, c’est la (danse) macabre qui pointe son ironie funèbre : la parodie se fait barbarie : sur la mélodie de la Danse Macabre de Saint Saens, – musique savante et chanson rangaine se révèlent très proches : grâce au baryton suggestif d’une subtilité perverse du hableur Marzorati : la diction se fait superbe et panache en une déclamation astucieuse et crapuleuse… : projetant sarcasmes amusés et diableries cocasses, au parlé chanté fabuleusement enchanté et déconcertant :” Oh la belle nuit pour le pauvre, et vive la mort…”. Car il n’est d’égalité que … devant la mort. C’est la grande faucheuse, la vraie gagnante. Magistrale leçon de réalisme (plage 12).
Réalisme, satire, cynisme et surtout humanité voire compassion pour les victimes de la liberté : “Quand viendra t elle?” (paroles d’Eugène Pottier, 1871). Le ton est aux regrets, à l’attente inquiète et recueillie du soldat transi… : le chÅ“ur recueilli, pudique, respectueux des deux hommes répond au questionnement d’Isabelle Druet qui fait siennes l’implacable et terrifiante condition de l’homme chair à canon, ou bête à abattre (plage 13).

La verve savoureuse de ces trois diseurs inspirés, et subtils expriment toute l’humanité bouleversante des révoltés de l’Histoire : héros ou victimes ? en leurs chants de gloire et leurs cris de mort… ( la double vision revient à Alphonse de Lamartine). Originalité, drame du chanté / parlé, justesse des enchaînements, … ce programme ardent fervent ressuscite le courage et la flamme de Gavroche et de Garibaldi ! Aux barricades !

Révolution ! Chant de gloire et cri de mort, chroniques révolutionnaires de 1830, 1848, 1871. Les Lunaisiens. Isabelle Druet, jean-François Novelli, Arnaud Marzorati. Enregistré en juin 2011 à Paris.  1 cd Paraty productions.