CD. Kapsberger : Labirinto d’Amore (Anna Reinhold, Thomas Dunford, 2013).

kapsberger-labirinto-amore-anna-reinhold-mezzo-cd-alpha-clic-classiquenewsCD, critique. Kapsberger : Labirinto d’Amore (Anna Reinhold, 2013). L’amour mystĂ©rieux, insaisissable Ă©tend son envol et son ombre inquiĂ©tante, fascinante sur ce programme enchantĂ© oĂą la vocalitĂ© de l’excellente mezzo Anna Reinhold, en son abandon et sa gravitĂ© enivrante, captive dans l’allusion, et la ciselure caressante. La jeune laurĂ©ate de l’AcadĂ©mie vocale de William Christie, le fameux Jardin des Voix promo 2011, a encore gagnĂ© en autoritĂ©, en articulation et justesse de projection. La cantatrice que nous suivons depuis sa participation Ă  ThirĂ© en VendĂ©e, au tout nouveau festival du fondateur des Arts Florissants (Dans les Jardins de William Christie, dernière semaine du mois d’aoĂ»t, cette annĂ©e du 23 au 30 aoĂ»t 2014), dĂ©voile de rĂ©elles qualitĂ©s de caractĂ©risation et d’intelligibilitĂ© linguistique avec d’autant plus de mĂ©rite que le programme retenu rĂ©unit quelques perles du beau chant, belcanto de ce premier baroque (Seicento des origines de l’opĂ©ra), oĂą la forme libre, onctueuse, coulante, mi aria, mi arioso, mi recitativo, suit les ondulations les plus tĂ©nues du langage parlĂ©.

Anna Reinhold, tragique enchanteresse

CLIC D'OR macaron 200Le dĂ©but ouvre avec le sublime lamento de Barbara Strozzi, poĂ©tesse chanteuse compositrice du baroque vĂ©nitien post montĂ©verdien : L’Eraclito amoroso (1651) peint par la bouche de l’amant douloureux, les blessures et le poison de l’amour traĂ®tre. Souffle infini, justesse et couleur, caractère, intensitĂ©, souci du verbe fait chair et geste : la mezzo convainc ; d’autant que le voile et l’ombre musicale que sait ourler autour d’elle, l’archiluth  de Thomas Dunford s’accorde idĂ©alement Ă  ce chant du dĂ©sespoir, d’un pudeur grave, d’une finesse subtile et expressive Ă  la fois : Strozzi s’y montre aussi sobre, intense, hallucinĂ©e qu’un Monteverdi quand il campe la douleur inconsolable de l’impuissante Ottavia rĂ©pudiĂ©e (Addio Roma du Couronnement de PoppĂ©e). La source Ă  ce chant naturel et souple est prĂ©sente avec la sublime Lettera amorosa du grand Claudio (Livre VII, Venise 1619), confession dĂ©claration imploration d’un cĹ“ur aimant, sincère, dont la cantatrice au diapason de la langueur mesurĂ©e, exprime jusqu’au tressaillement ultime d’une âme Ă©puisĂ©e qui saigne : la prise de son met en avant ce timbre taillĂ© pour les grandes scènes tragiques, dans un espace rĂ©verbĂ©rĂ© avec soin. L’amour y Ă©tend lĂ  encore ses ailes dĂ©sespĂ©rĂ©es, suppliantes… La voix s’Ă©panouit dans ce cantar rappresentativo, au dramatisme sobre, dĂ©pouillĂ©, oĂą seule compte l’arĂŞte du verbe la plus incandescente ; oĂą s’affirme peu Ă  peu la parole libĂ©ratrice, alternative salvatrice Ă  une expĂ©rience amoureuse embrasĂ©e, totale et radicale qui consomme l’âme et le coeur de l’amant dĂ©possĂ©dĂ© et languissant. La puretĂ© d’Ă©locution, la prĂ©cision des attaques, la tenue du legato, surtout le style pudique, toujours en retenue fondent ici un art d’une rare Ă©loquence. Le travail sur les couleurs et l’intonation est remarquable.
anna-reinhold-mezzo-strozzi-monteverdiPlus chantants, d’une saveur mĂ©lodique plus charmante, non moins intenses quoique plus aimables, les airs du florentin Giulio Caccini (mort en 1618) sont propres Ă  l’esprit madrigalesque, plus lumineux et baignĂ© d’espoir toscan, – a contrario du rĂ©alisme noir et sensuel des VĂ©nitiens ; ils semblent issus de l’Orfeo de Monteverdi, d’un balancement et d’un dĂ©sir languissant pastoral. Pour conclure, ce rĂ©cital inspirĂ©, Anna Reinhold chante un autre lamento parmi les plus dĂ©chirants de la lyre tragique baroque, berceuse et dĂ©ploration, proche en cela des multiples Madonas de la peinture contemporaine oĂą la Vierge berce l’Enfant avec la tendresse colorĂ©e du deuil Ă  venir : cĂ©lĂ©bration de l’innocence de la vie (-que chacun aimerait tant conserver-), et dĂ©jĂ  tombeau allusif d’une irrĂ©sistible sensibilitĂ© : la Canzone spirituela sopra la nina nana  de Tarquinio Merula (mort en 1665) dĂ©ploie de mĂŞmes vagues lacrymales que le premier air d’ouverture : il faisait les dĂ©lices des concerts de la regrettĂ©e Montserrat Figueiras : c’est la voie primordiale, de la mère Ă©ternelle, rassurante, rĂ©confortante qui surgit de l’ombre en un balancement hypnotique ; Anna Reinhold en exprime avec infiniment de simplicitĂ© recueillie, l’ivresse endeuillĂ©e, la tendresse dĂ©chirante, les visions d’un mysticisme tragique et profondĂ©ment humain, qui s’Ă©claire dans la couleur mĂŞme de la voix, dans le dernier paragraphe : sourire de la mère enfin apaisĂ©e sur le corps de son enfant dormant insouciant… L’archiluth de Thomas Dunford, dans les 8 Toccatas de Kapsberger dĂ©ploie une Ă©loquence introspective d’une mĂŞme qualitĂ©. Aucun doute, la complicitĂ© entre les deux interprètes fait aussi toute la cohĂ©rence et le charme de ce remarquable programme.

Labirinto d’Amore. Johannes Hieronymus Kapsberger (1580-1651) : Toccatas I-VIII. Airs de Giulio Caccini, Barbara Strozzi, Claudio Monteverdi, Tarquinio Merula. Anna Reinhold, mezzo soprano. Thomas Dunford, archiluth. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Paris en octobre 2013. 1 cd Alpha 195.