MARSEILLE, Concert lyrique du Concours Bellini

Bellini concours concert marseille 9 juin 2016MARSEILLE, OpĂ©ra. Concert lyrique, jeudi 9 juin 2016. Le Concours de bel canto Vincenzo Bellini (crĂ©Ă© en 2010) prĂ©sente son concert des laurĂ©ats Ă  l’OpĂ©ra de Marseille, soit deux voix parmi les plus impressionnantes cĂ©lĂ©brĂ©es et couronnĂ©es par le Concours Bellini lors de ses derniĂšres Ă©ditions (2013 et 2015). Pour chacune de ses Ă©ditions, le Concours Bellini entend mettre en lumiĂšre les jeunes talents lyriques les plus douĂ©s dans l’interprĂ©tation du bel canto italien, soit les Ɠuvres des romantiques italiens, avant Verdi : Rossini bien sĂ»r et son extrĂȘme distinction, ses coloratoures, sa diction spĂ©cifique, sa grandeur tragique comme son esprit facĂ©tieux – en cela, gĂ©nie dans le seria comme dans le buffa… ; Donizetti et son souci de rĂ©alisme dramatique (dĂ©jĂ  prĂ©verdien), surtout Bellini dont les oeuvres cĂ©lĂšbres (Norma, I Puritani) ou moins connues mais tout autant redoutables et exigeantes (Il Pirata…) exigent longueur du souffle, subtilitĂ© expressive, finesse absolue, legato, articulation fluide, agilitĂ© technique… MaĂźtriser ce bel canto bellinien demeure l’expĂ©rience la plus dĂ©cisive pour un chanteur, une sorte de sommet absolu, permettant de chanter ensuite Mozart et un trĂšs large rĂ©pertoire, romantique ou pas…

 

 

anna-kassian-chante-imogene-bellini-2013Ambassadeurs de ce raffinement vocal qui est permis Ă  quelques Ă©lus, deux jeunes tempĂ©raments se dĂ©voilent Ă  Marseille ce 9 juin 2016: la soprano Anna Kasyan (Premier prix Bellini 2013) a chantĂ© Despina dasn Cosi fan tutte de Mozart et aussi lors du Concours 2013 (finale au Conservatoire de Paris, rue de Madrid), l’air d’ImogĂšne du Pirate de Bellini avec une profondeur et une finesse encore inoubliables. Le tĂ©nor corĂ©en Sung Min Song affirme quant Ă  lui un legato souverain et un timbre raffinĂ© capable d’une expressivitĂ© intense et prĂ©cise Ă  la fois. C’est lui qui a remportĂ© le premier prix du dernier Concours 2015 au ThĂ©Ăątre de la Garenne Colombes.
Guidarini © R. DuroselleDĂ©fendant airs seuls et duos, les deux jeunes interprĂštes bĂ©nĂ©ficient Ă  Marseille de la direction d’un expert du bel canto, baguette trop rare en France, Marco Guidarini, qui est aussi le cofondateur du Concours Bellini. Ce 9 juin promet d’ĂȘtre un instant exceptionnel de chant bel cantiste, prĂ©sentant deux jeunes tempĂ©raments promis Ă  une remarquable carriĂšre. Rappelons que le Concours Bellini avait discernĂ© (avant le Concours Operalia de Placido Domingo qui l’a couronnĂ©e ensuite en 2011), l’immense talent de la jeune soprano sud-africaine, Pretty Yende, laquelle chante depuis son premier prix Bellini 2010 (premiĂšre artiste rĂ©vĂ©lĂ©e par le Concours pour sa premiĂšre Ă©dition), au Metropolitan Opera de New York, Ă  l’OpĂ©ra Bastille (rĂ©cente Rosina du Barbier de SĂ©ville)… sans omettre un prochain Bellini, prolongement naturel et attendu du Concours, I Puritani justement (dans le rĂŽle d’Elvira… qu’elle avait chantĂ© lors du Concours Bellini 2010-, sur la scĂšne de l’opĂ©ra de Zurich, du 10 juin au 7 juillet 2016 (Fabio Luisi, direction).

Concert des Lauréats, Concours Bellini
Airs et duos
Rossini, Bellini, Gounod, Donizetti, Massenet, Puccini

Anna Kasyan, soprano
(Lauréate du premier prix 2013)
Sung Min Song, ténor
(lauréat du premier prix 2015)

Orchestre Philharmonique de Marseille
Marco Guidarini, direction

 

Billetterie
Opéra de Marseille : 04 91 55 11 10 / 04 91 55 20 41
Renseignements : 06 09 58 85 97 et sur le site du Concours de Bel Canto Vincenzo Bellini :

Les candidatures pour le Concours Bellini 2016 seront bientĂŽt ouvertes
Informations : musicarte-org@live.fr et sur le site du Concours international de Bel canto Vincenzo Bellini

 

Le Concours Bellini organise aussi sa prochaine Académie de chant à VendÎme, du 16 au 22 mai 2016

 

 

ActualitĂ©s des artistes de la soirĂ©e. Marco Guidarini poursuit sa riche coopĂ©ration Ă  Prague oĂč il dirige aprĂšs le retentissant Mefistofele de Boito, au National State Opera de Prague (Narodni Divadlo), une nouvelle production de RomĂ©o et Juliette de Gounod (Ă  l’affiche du ThĂ©Ăątre Praguois, le 16 juin 2017, Ă  l’affiche jusqu’au 15 juin 2017). En aoĂ»t 2016, Ă  VendĂŽme, Marco Guidarini est le maĂźtre de stage de la session d’Ă©tĂ© de la Vincenzo Bellini belcanto AcadĂ©mie aux cĂŽtĂ©s de la mythique cantatrice roumaine Viorica Cortez. A la rentrĂ©e, le chef, subtil interprĂšte de Bellini, dirige en CorĂ©e du sud (ThĂ©Ăątre National de DAEGU), 3 reprĂ©sentations de “La BohĂšme”, avant  Toronto 


 

Diva au tempĂ©rament entier et passionnĂ©, Anna Kasyan tient l’affiche du prochain film de Carlo Verdone ” L’Abbiamo fatto Grosso … « a participĂ© Ă  la “Folle nuit des Matheus” en mai dernier Ă  l’Olympia Ă  Paris, et toujours aux cĂŽtĂ©s du chef Jean-Christophe Spinosi  a chantĂ© Ă  Brest le Requiem de Verdi. Elle a aussi marquĂ© les critiques de la RĂ©daction cd de classiquenews en incarnant DESPINA pour Teodor Currentzis Ă  Perm, dans son rĂ©cent enregistrement de COSI FAN TUTTE enregistrĂ© pour SONY en 2013  (CLIC de CLASSIQUENEWS de novembre 2014)

LaurĂ©at remarquĂ© lors du dernier Concours Bellini, le jeune tĂ©nor  corĂ©en Sung Min SONG poursuit ses engagements lyriques aux USA et en Erope, confirmant un tempĂ©rament de plus en plus reconnu pour sa fiabilitĂ©, sa flexibilitĂ© et sa grande sensibilité   (Lincoln Center de New York, Palau de la Musica de Valencia, Philharmonie de Salzburg , de Berlin , Cologne, Munich … ). Heureux Marseillais qui le temps de ce concert de gala prestigieux, pourront applaudir le chef le plus bellinien de l’heure, dirigeant l’orchestre philharmonique local et deux voix parmi les plus convaincantes qui soient


Compte rendu, opéra. Toulon. Opéra, le 27 mai 2014. Mozart : Don Giovanni, 1787. Rani Calderon, direction. Frédéric Bélier-Garcia, mise en scÚne.

Le mythe de Don Juan… Depuis l’AntiquitĂ©, l’occident n’a crĂ©Ă© que deux mythes, celui mĂ©diĂ©val de Tristan et Yseut, l’amour fidĂšle jusqu’à la mort, et celui qui en semble l’inverse, Don Juan, l’infidĂšle Ă  en mourir.

Ce dernier est cristallisĂ© dans la piĂšce espagnole El Burlador de Sevilla, ‘l’abuseur, le trompeur’ de SĂ©ville, d’on on ignore exactement l’auteur (prĂȘtĂ©e au moine Tirso de Molina) et la date exacte, dans le premier tiers du XVIIe siĂšcle. Le jeune noble Don Juan, de Naples Ă  SĂ©ville, fait la chasse aux femmes, les abusant en leur donnant la main, promesse de mariage, et les abandonne. Mais une nuit, il attente Ă  l’honneur de la fille du Commandeur de Ulloa et, le pĂšre intervenant, il le tue. Il se moque plus tard de la statue du tombeau du Commandeur et, par dĂ©rision, l’invite Ă  souper. La statue lui rendra l’invitation et, par cette mĂȘme main trompeuse prodiguĂ©e aux femmes, le trompant Ă  son tour, la statue du Commandeur l’entraĂźne en enfer.

Cette piĂšce qui inaugure le mythe, a pour fondement une lĂ©gende sĂ©villane. On raconte qu’à SĂ©ville, au XIVe siĂšcle, sous le rĂšgne de Pierre le Cruel (1334-1369), son favori, Don Juan TĂ©norio, faisait scandale par ses dĂ©bauches et ses excĂšs. Une nuit, il pĂ©nĂ©tra chez Doña Ana, la fille ou la femme du Commandeur d’Ulloa, pour abuser d’elle. Accourant au bruit, le Commandeur voulut s’interposer mais Don Juan le tue. Les parents du mort, Ă©touffant publiquement mais ruminant en secret leur dĂ©sir de vengeance, lui Ă©levĂšrent un magnifique tombeau, ornĂ© d’une superbe statue, dans le couvent des dominicains dont il Ă©tait le protecteur. Un matin, on dĂ©couvrit Don Juan sur la tombe, aux pieds de la statue, mort. Les moines rĂ©pandirent dans la ville de SĂ©ville le miracle : la statue s’était vengĂ©e et avait puni le dĂ©bauchĂ©.

Cette lĂ©gende de la statue vengeresse en croise d’autres, qu’on trouve en Europe et en Espagne, le repas avec un mort. Un jeune fĂȘtard, dissolu, une nuit, se rendant Ă  un lieu de dĂ©bauche, trouve sur son chemin une tĂȘte de mort et lui donne un coup de pied, fait un « shoot ». La tĂȘte lui reproche cette impiĂ©tĂ© et l’invite Ă  souper le lendemain, Ă  minuit, dans sa tombe : il s’ensuit un duel avec le mort, qui terrasse, naturellement, le dĂ©bauchĂ© (qui, en espagnol, se dit « calavera », ‘squelette, tĂȘte de mort’ pour cette raison).

La piĂšce prĂȘtĂ©e Ă  Tirso, qui condense ces lĂ©gendes, a un succĂšs foudroyant dans toute l’Europe, pratiquement sous domination espagnole et on en trouve des avatars jusqu’à notre Ă©poque. La Commedia dell’Arte s’en empare comme scĂ©nario et la promĂšne partout. MoliĂšre en donne sa version en 1665, Dom Juan ou le Festin de pierre, qui fait du hĂ©ros « un grand seigneur mĂ©chant homme », avec « un cƓur Ă  aimer toute la terre », un « épouseur Ă  toutes mains », et, surtout, un athĂ©e. Ce qui n’est pas le cas du premier Don Juan espagnol, qui demande au Commandeur un confesseur, car la piĂšce espagnole, Ă  l’arriĂšre-fond thĂ©ologique, pose le problĂšme de la grĂące et du libre arbitre de l’homme. MalgrĂ© cela, Don Juan reste pour tous comme l’homme Ă  femmes.

RĂ©alisation

Il y a des reprises qui, Ă  force de rĂ©pĂ©titions, d’usure, semblent reprisĂ©es, usĂ©es. Celles dont j’ai pu juger de FrĂ©dĂ©ric BĂ©lier-Garcia, au contraire, paraissent mĂ»rir et mĂȘme se bonifier dirait-on si, d’emblĂ©e, elle n’avaient paru bonnes comme on pourra le constater dans le texte original sur la crĂ©ation que je reprends, avec des reprises, bien sĂ»r, plus bas. Avec trois interprĂštes de Don Giovanni diffĂ©rents, avec le mĂȘme sentiment d’unitĂ©, il arrive Ă  crĂ©er trois incarnation diffĂ©rentes du mythique hĂ©ros, s’adaptant chaque fois au chanteur, sans rien forcer ni de sa conception ni du chanteur.

On retrouve donc, dans cette nouvelle distribution, cette reprise de 2005 puis de 2012 Ă  Marseille, de la mise en scĂšne belle, intelligente et sensible de BĂ©lier-Garcia avec les mĂȘmes superbes dĂ©cors de Jacques Gabelle, les beaux costumes de  Catherine Leterrier et les lumiĂšres dramatiques de Roberto Venturi : tous ces crĂ©ateurs singuliers concourent Ă  la rĂ©ussite particuliĂšre et commune de cette derniĂšre production.

Elle est respectueuse de la chronologie de l’Ɠuvre – dans la mesure oĂč l’on accepte, par tradition rĂ©cente, que ce dramma giocoso se dĂ©roule au XVIIIe siĂšcle, Ă  l’Ă©poque de sa crĂ©ation et non au temps de l’Ă©mergence du mythe en Espagne (dĂ©but XVIIe mais narrant des Ă©vĂ©nements du Moyen Âge). Les costumes d’époque sont raffinĂ©s, dans des tons Ă©teints de vert bronze et marron, allĂ©gĂ©s de vert tendre, de beige, Ă©clairĂ©s de jaune, de la paille des chapeaux campagnards dans les scĂšnes de fĂȘtes. Donc, temps de l’histoire et toujours tempo musical de ce temps, tout ici concours Ă  la recrĂ©ation de l’époque de Mozart, ambiance, costumes XVIIIe siĂšcle non tirĂ©s par les cheveux de la perruque vers notre prĂ©tendue et prĂ©tentieuse modernitĂ©, selon cet acadĂ©misme prĂ©tendument moderne des mises en scĂšne d’aujourd’hui dont la mode a dĂ©jĂ  presque un demi-siĂšcle.

La modernitĂ© est dans la mise en scĂšne qui mise habilement sur toute la technique moderne : mais pour la mettre au service de l’Ɠuvre, pour mettre en valeur les hĂ©ros sans ralentir l’action, si dynamique, si rapide pour une Ɠuvre si longue.

Ainsi, sur fond et cadre de scĂšne noirs, que l’on dirait, actualitĂ© oblige inspirĂ©s des noirs lumineux de Soulages, des panneaux gĂ©omĂ©triques mobiles, verticaux, latĂ©raux, descendent, montent, et glissent horizontalement, sans hiatus ni bruit, dans une grande fluiditĂ©, dans le flux musical continu, traçant Ă  vue, successivement, de espaces divers. Vaste scĂšne tĂ©nĂ©breuse dessinant des lieux plus intimes, dĂ©limitĂ©s : trouĂ©e d’une porte illuminĂ©e d’une immense lanterne dans ce nocturne opĂ©ra ; une fenĂȘtre rouge trouant le noir ; des profondeurs sobrement Ă©clairĂ©es de jaune, orange, rouge ou bleu, tel le prisme des passions, ardentes ou glacĂ©es de mort.

Cette ombre gĂ©nĂ©rale dĂ©tache la solitude des personnages surgis du nĂ©ant obscur ou s’y fondant, parfois dessinĂ©s dans des clairs-obscurs Ă  la Rembrandt ou un tĂ©nĂ©brisme/luminisme contrastĂ© Ă  la Caravage. Ils prennent une vie singuliĂšre et dĂ©finie dans l’infini d’un monde opaque. Avec sa jupe jaune accrochant la lumiĂšre sur le noir avec les ailes d’une cape rouge, Elvire est un pauvre papillon de nuit qui se brĂ»lera Ă  la flamme sulfureuse de Don Juan. Un immense lustre, descendant des cintres (signe aussi retrouvĂ© dans Lucia de Lammermoor), est tel un ciel constellĂ© terrassant, enfonçant sous terre le hĂ©ros mĂ©crĂ©ant avant de retrouver sa place dans l’ordre du monde restaurĂ© par le Ciel aprĂšs le chĂątiment du dissoluto punito, du ‘dĂ©bauchĂ© puni’. Bel effet des noces campagnardes avec estrade scĂ©nique et toile peinte de nature morte, le jardin du palais, la scĂšne de bal chez Don Juan, thĂ©Ăątre aussi dans le thĂ©Ăątre, jeu de rĂŽles, puisque le hĂ©ros est le symbole que les spĂ©cialistes lui reconnaissons, du thĂ©Ăątre, de la thĂ©ĂątralitĂ©.

Le travail d’acteur est remarquable, les trouvailles, toujours suggestives : Ottavio s’essuyant avec dĂ©goĂ»t les mains du sang du Commandeur au moment oĂč il jure de le venger ; les fleurs sur le lieu toujours central du meurtre, Ă©picentre du drame, et ces mĂȘmes fleurs ironiquement offertes Ă  Elvire par Don Juan. Les rapports entre les couples sont subtils (Anna rĂȘvant sans doute de Don Juan en arriĂšre-plan —thĂ©orie romanesque et romantique de Pierre-Jean Jouve ?— alors mĂȘme qu’elle chante son amour pour un Ottavio qui se fond dans le noir comme s’il avait compris.

Interprétation

Don Juan est, certes, thĂ©Ăątralement, sur la scĂšne. Mais dans la fosse aussi : Rani Calderon a un physique sombre de sĂ©ducteur souriant, une allure et une figure donjuanesques, mais il est aussi le Commandeur, maniant la baguette comme une Ă©pĂ©e, incisif, tranchant net d’une main un risque de dĂ©bordement, imposant d’un doigt sur les lĂšvres un silence, murmurant d’un sourire, une nuance, attentif autant Ă  l’orchestre qu’aux chanteurs sur scĂšne. Sa direction, vive, sans jamais flĂ©chir, Ă  la fois gĂ©omĂ©trique et pleine de finesse, a la sĂ©duction Ă©vidente du personnage.

Dans la distribution, aucune voix que l’on dirait exceptionnelle, mais, cependant, une homogĂ©nĂ©itĂ© de volume, de qualitĂ©s et, surtout de jeunesse de chanteurs parfaits comĂ©diens, qui remportent tous les suffrages, tous convaincants : une jeunesse qu’on dirait mozartienne dans une interprĂ©tation qui fait passer un souffle de fraĂźcheur dans cette Ɠuvre ancienne si vue et revue, dont ils renouvellent, grĂące au chef et au metteur en scĂšne, tous les charmes.

Les personnages populaires sont parfaitement dessinĂ©s, et l’on goĂ»te sans rĂ©serve le rire des bassons dans l’air du catalogue, dĂ©bitĂ© par un Leporello parfait valet de comĂ©die, tout en rondeur et ingĂ©nuitĂ© (l’Italien Simone del Savio), que l’on croit volontiers victime de la rouerie de son maĂźtre comme il le dit. Le Masetto de l’Australien Damien Pass n’est pas un fiancĂ© rustaud facilement jouĂ© par l’aristocrate et sa promise aspirant au grand monde : on le sent sensible, dans la voix et le jeu, Ă  ce qui se trame sous son nez et que la prĂ©sĂ©ance nobiliaire l’empĂȘche d’empĂȘcher ; il a de la noblesse dans sa protestation, une grandeur humaine touchante. Face Ă  lui, Anna Kasyan, gĂ©orgienne, (en Zerline), dĂ©ploie la sĂ©duction voluptueuse et veloutĂ©e d’un mezzo aux ombres pleines d’arriĂšre-pensĂ©es et aux vocalises, aux soupirs de respirations qui sont de troublants gĂ©missements de jouissance. Comment lui rĂ©sister ? Elle a assez de charme pour sĂ©duire Don Juan peut-ĂȘtre plus qu’elle n’est sĂ©duite, tentĂ©e par l’expĂ©rience.

La vivacitĂ© du tempo, hachĂ© dans les grands sauts de la rage du premier air, ne donne heureusement pas ici un trait de comĂ©die de femme bafouĂ©e Ă  l’Elvire de l’AmĂ©ricaine Jacquelyn Wagner : elle en fait le dĂ©chirement d’une grande Ăąme blessĂ©e, et un implacable dĂ©sir de vengeance haletant, fiĂ©vreux d’une grande vĂ©ritĂ©, qui devient bouleversant vertige de l’amour et de la haine dans le second air, aux vocalises mystiques, aprĂšs la tendresse mĂ©lodique et mĂ©lancolique de la fenĂȘtre. Sans avoir le volume dramatique pour l’appel enflammĂ© Ă  la vengeance que l’on prĂȘte parfois abusivement Ă  Donna Anna, l’Autrichienne Nina Bernsteiner, s’en tire parfaitement en grande chanteuse et comĂ©dienne et son dernier air est magnifique de tenue de ligne et d’aisance dans les vocalises.

Le Don Ottavio du Hongrois Szabolcs Brickner, montre une maĂźtrise exceptionnelle de la ligne dans son premier air « Dalla sua pace  », commencĂ© tout lentement et doucement, puis sa logique s’éclaire et cet air convenu, rhĂ©torique, que Mozart composa pour un tĂ©nor vieillissant qui n’arrivait pas Ă  chanter l’air virtuose de la fin, devient une lente cantilĂšne d’amour Ă©perdu, tout Ă©lĂ©gance et noblesse, dont il fait une introversion, une mĂ©ditation d’une rare vĂ©ritĂ© et d’une profonde Ă©motion, avec des passages en demi-teinte, en voix mixte, qui ne sont pas des affĂšteries mais une dĂ©licate expression des affects, et on le retrouvera, hĂ©roĂŻque et viril, dans les redoutables vocalises de son second air, surmontant avec une technique extraordinaire l’accident pĂ©rilleux sans doute d’une poussiĂšre dans la gorge, soulevĂ©e par la jupe d’une Donna Anna en partant. Il n’est pas le pĂąle envers de Don Giovanni, mais son lumineux avers. Le Commandeur de l’AmĂ©ricain Scott Wilde, dans sa premiĂšre apparition, fait peur par un vibrato peut-ĂȘtre excessif qui afflige souvent les basses Ă  trop vouloir grossir le timbre, mais trouve toute la grandeur marmorĂ©enne du justicier d’outre-tombe dans la scĂšne finale.

Le Polonais MichaƂ Partyka est un Don Giovanni qui, eu Ă©gard Ă  une certaine tradition du personnage, Ă©tonne ou dĂ©tonne d’abord physiquement et vocalement : c’est une figure de jeune homme qui n’est pas dĂ©figurĂ© par une grande voix, mais sans doute se figure-t-il autrement puisqu’il tube souvent pour grossir le volume sans nĂ©cessitĂ©, car il existe bien scĂ©niquement et impose cette conception d’une convaincante façon. C’est un gamin glissant, un galopin gouailleur qui gambade, qui galope bien sĂ»r, dont la course est suivie, poursuivie par ses victimes, par ce temps qu’il semble prendre de vitesse par son tempo effrĂ©nĂ©, freinĂ© dans ses entreprises par Elvire, s’effritant d’un coup dans l’affrontement avec la statue intemporelle : l’instant contre l’éternitĂ©, la faible chair (son faible) Ă©crasĂ©e contre le marbre, le chaud Ă©teint par le froid en passant par les flammes de l’enfer. Il sait astucieusement faire vivre les piquants rĂ©citatifs par un retard, un regard, une inflexion sur le mot. On retrouve en lui le Don Juan originel de la piĂšce espagnole, alourdi presque toujours par des acteurs ou chanteurs barbons quand ils ne sont pas barbants.

Le chƓurs (Christophe Bernollin), juste prĂ©sents lors de la noce puis en coulisses pour l’enfer promis Ă  l’impie, sont excellents et l’on admire encore le jeu du chef, assurant aussi le continuo du clavecin, glosant souvent avec humour les motifs des rĂ©cits. Une distribution internationale mais unifiĂ©e par Mozart pour signer en gloire la belle saison de l’OpĂ©ra de Toulon.

DON GIOVANNI

Dramma giocoso en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)

Livret, Lorenzo Da Ponte (1749 -1838).

 PremiÚre représentation, Prague, 29 octobre 1787.

 Opéra de Toulon, 27 mai 2014

Production de l’OpĂ©ra de Marseille.

Opéra de Toulon

20, 23 mai, 25 mai, 27 mai.

Orchestre et chƓur de l’OpĂ©ra de l’OpĂ©ra de Toulon.

Direction musicale :  Rani Calderon. Mise en scÚne : Frédéric Bélier-Garcia. Décors : Jacques Gabel. Costumes : Catherine Leterrier. LumiÚres Roberto Venturi.

Distribution :

Don Giovanni :  MichaƂ Partyka ;  Donna Anna : Nina Bernsteiner ;  Donna Elvira : Jacquelyn Wagner ; Zerlina : Anna Kasyan ; Don Ottavio : Szabolcs Brickner ; Leporello : Simone del Savio ; Le Commandeur : Scott Wilde ; Masetto Damien Pass.

 Illustrations : © Frédéric Stéphan

Je reprends ici, en abrĂ©gĂ©, des notes de mes PrĂ©face et Postface Ă  mon adaptation française du Burlador de Sevilla [Tirso de Molina?] Don Juan, le Baiseur de SĂ©ville, Éditions de l’Aube, 1993, 239 pages, crĂ©ation Aulnay-sous-Bois, puis ThĂ©Ăątre Gyptis, 1995, mise en scĂšne de Françoise ChatĂŽt.