CD. Rameau : Les fĂŞtes de l’Hymen et de l’Amour (Niquet, fĂ©vrier 2014, 2 cd Glossa).

rameau-fetes-hymen-amour-1747-Niquet-cd-glossaCD. Rameau : Les fĂŞtes de l’Hymen et de l’Amour (Niquet, fĂ©vrier 2014, 2 cd Glossa). A l’Ă©poque oĂą La Pompadour enchante et captive le coeur d’un Louis XV dĂ©pressif, grâce Ă  ses divertissements toujours renouvelĂ©s, Rameau et son librettiste favori Cahuzac imaginent de nouvelles formes lyrique et théâtrales. Quoiqu’on en dise, les deux compères forment l’un des duos crĂ©ateurs les plus inventifs de l’heure, ce plein milieu XVIIIè, encore rocaille et rococo qui pourtant par sa nostalgie et ses aspirations Ă  l’harmonie arcadienne prĂ©figure dĂ©jĂ  en bien des points, l’idĂ©al pacificateur et lumineux des Lumières. Au contact de Cahuzac, Rameau Ă©chafaude un théâtre musical dĂ©lirant, poĂ©tique, polymorphe dont la subtilitĂ© et l’Ă©lĂ©gance viscĂ©rales composent l’an basique d’un âge d’or de l’art français. L’Europe est alors française et l’art de vivre, Ă©minament versaillais. De toute Ă©vidence, Rameau est alors le champion de la mode et son théâtre, le miroir de l’excellence hexagonale.
HervĂ© Niquet s’engage dans cette constellation de disciplines complĂ©mentaires (chant, théâtre, ballets) avec un rĂ©el sens dramatique, imposant surtout un superbe allant orchestral (suractivitĂ© et sonoritĂ© somptueuse des cordes), ce qui rappelle combien chez Rameau c’est bien la musique qui domine l’action : en particulier dans les Ă©pisodes spectaculaires comme le gonflement du Nil (puis le tonnerre dans la seconde EntrĂ©e ” Canope “). Le plateau vocal, peu articulĂ©, parfois inintelligible (un comble après le modèle dĂ©jĂ  ancien du standard façonnĂ© par le pionnier William Christie, dĂ©cidĂ©ment inĂ©galĂ© dans ce rĂ©pertoire) reste en deçà de la direction musicale avec des voix Ă©troites, parfois usĂ©es dans des aigus mal couverts et tirĂ©s, surtout un choeur dont la pâte manque singulièrement de rondeur comme d’Ă©lĂ©gance : prise de son dĂ©fectueuse probablement, le choeur paraĂ®t constamment tiraillĂ©, combinĂ© sans rĂ©elle fusion Ă  l’action – un contresens si l’on songe au souci de fusion dĂ©fendu par Cahuzac. DĂ©solĂ© pour les interprètes de la gĂ©nĂ©ration nouvelle, mais le modèle des Arts Florissants demeure de facto inatteignable chez Rameau : la dĂ©licatesse prosodique des rĂ©citatifs moulĂ©s dans la souple Ă©toffe des airs souffre ici d’une approche inaboutie : le sens du verbe Ă©chappe Ă  la majoritĂ© des solistes.
Non obstant ces rĂ©serves, le flux souple et nerveux, d’un indiscutable raffinement canalisĂ© par le chef reste l’argument majeur de ce live enregistrĂ© Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles en fĂ©vrier 2014 dont les ors et bleus textiles sont postĂ©rieurs Ă  Jean-Philippe Rameau (lequel crĂ©a son ballet au Manège des Ecuries en 1747, Ă  l’occasion du second mariage du Dauphin).

Rameau – Cahuzac : le duo dĂ©tonant

Dans sa formulation flamboyante, la partition est un chef d’oeuvre de finesse chorĂ©graphique, le chant plutĂ´t italien s’y mĂŞle Ă©troitement aux divertissements dansĂ©s et chantĂ©s par le choeur (si essentiel ici), le spectaculaire et le merveilleux (thèmes chers Ă  Cahuzac) permettant l’accomplissement du dessein esthĂ©tique de Rameau. Les deux hommes se sont rencontrĂ©s (et compris immĂ©diatement) dès 1744 : Rameau l’aĂ®nĂ©, a dĂ©jĂ  composĂ© des oeuvres majeures imposant son gĂ©nie Ă  la Cour et Ă  la ville : Hippolyte et Aricie (1733), Les Indes Gamantes (1735),Castor et Pollux (1737, plus tard rĂ©visĂ© en 1754), Les FĂŞtes d’HĂ©bĂ© et Dardanus en 1739.  NĂ© Ă  Montauban, Cahuzac participe Ă  l’encyclopĂ©die (qui est fermĂ©e alors Ă  Rameau, Ă  la faveur de son ennemi jaloux Rousseau)… Le librettiste plus jeune que Rameau, est franc-maçon et introduit dans le théâtre ramĂ©lien d’Ă©videntes rĂ©fĂ©rences au rituel maçonnique. L’Egypte, temple du savoir antique, y reste un dĂ©licieux prĂ©texte pour un exotisme en rien rĂ©aliste, plutĂ´t symbolique, permettant de s’engager dans la faille de la licence poĂ©tique : oĂą règne le sommet dramatique de l’ensemble le fameux ” dĂ©bordement” du Nil de l’entrĂ©e Canope, scène 5 : Rameau y retrouve la libertĂ© et l’ampleur spatiale atteintes dans ses Grands Motets de jeunesse).

MalgrĂ© la disparitĂ© apparente des 3 entrĂ©es, Rameau y dĂ©ploie un continuum musical et lyrique d’une incontestable unitĂ© organique (suite de symphonies remarquablement inspirĂ©es, premier ballet d’Osiris) oĂą brillent la fantaisie mĂ©lodique, l’originalitĂ© des enchaĂ®nements harmoniques, l’intelligence des airs italiens et français, mais aussi les ensembles plus ambitieux (le sextuor d’AruĂ©ris, format unique dans le catalogue gĂ©nĂ©ral), comme l’inventivitĂ© formelle remarquablement cultivĂ©e par Cahuzac (jeu des danseurs minutieusement dĂ©crit dans les “ballets figurĂ©s” dont la prĂ©cision narrative et la belle danse ainsi privilĂ©giĂ©e, influenceront Noverre lui-mĂŞme pour son ballet d’action Ă  venir, intĂ©gration très subtile des choeurs – mobiles et acteurs-, et des danses dans l’action proprement dite). Ici, le geste inspirĂ© du maestro Ă©claire un triptyque marquĂ© par l’opposition fugace de l’Amour et de l’Hymen : les dĂ©buts sont apparemment emportĂ©s par un souffle dramatique de nature dionysiaque que l’organisation et la tendresse des danses et de la seule musique conduisent vers l’apaisement final : de l’amour libre et souverain Ă  l’hymen rassĂ©rĂ©nante l’action de chaque entrĂ©e sait cultiver contrastes et variĂ©tĂ©s des situations.
Des 3 EntrĂ©es enchaĂ®nĂ©es, c’est Canope puis AruĂ©ris qui se distinguent par leur cohĂ©rence. Canope bĂ©nĂ©ficiant de facto des deux solistes les plus sĂ»rs, Ă  la claire diction sans appui ni effets (vibrato incontrĂ´lĂ© chez d’autres) des deux chanteurs Mathias Vidal (AgĂ©ris) et Tassis Christoyannis (Canope). Le dernier Rigaudon emporte  l’adhĂ©sion par sa fluiditĂ© et son entrain orchestraux.
AruĂ©ris ou Les Isies laisse au timbre angĂ©lique de Chantal Santon (Orie, qui succède ici Ă  la lĂ©gendaire Marie Fell, muse et maĂ®tresse finalement inaccessible du pauvre Cahuzac…)) l’occasion de dĂ©ployer sans forcer ses attraits : noblesse, tendresse, clartĂ© du timbre emperlĂ© d’une amoureuse souveraine, convertie aux plaisirs et dĂ©lices de l’amour conjuguĂ© aux Arts : coloratoure enivrĂ©e de son air d’extase : “Enchantez l’amant que j’adore…”. EmboĂ®tant le pas au lĂ©gendaire JĂ©lyotte (interprète fĂ©tiche de Rameau), Mathias Vidal (AruĂ©ris) y campe un dieu des Arts, ardent, palpitant, lui aussi d’une sobre diction mesurĂ©e : ses fĂŞtes Ă  Isis, Isies, rĂ©alisent l’union convoitĂ©e depuis l’origine du cycle, de l’amour et de l’hymen. De sorte que l’ultime entrĂ©e exprime les bĂ©atitudes que promet Amour quand il est l’alliĂ© de l’Hymen : un clair message favorisant / cĂ©lĂ©brant l’union de La Pompadour et de Louis.

RĂ©sumons nous : saluons le geste hautement dramatique et souple d’HervĂ© Niquet mĂŞme s’il y manque cette Ă©lĂ©gance nostalgique indicible que sait y dĂ©ployer toujours l’indiscutable William Christie : l’orchestre s’impose par son opulence colorĂ©e, sa prĂ©cision contrastĂ©e, ses accents dynamiques (parfois rien que dĂ©monstratifs : final des Isies). Le plateau vocal déçoit globalement Ă  trois exceptions près. Quoiqu’il en soit, saluons le choix d’enregistrer pour le 250ème anniversaire de Rameau, une oeuvre dĂ©licieuse, dĂ©licate, Ă©lĂ©gantissime qui synthĂ©tise le raffinement suprĂŞme de la Cour française au milieu du XVIIIème. C’est tout le gĂ©nie de Rameau qui s’affirme encore et qui y gagne un surcroĂ®t d’Ă©vidence. La science s’y marie avec la justesse et la sincĂ©ritĂ©. Quel autre auteur alors est-il capable d’une telle gageure ?

Jean-Philippe Rameau Ă  ParisRameau : Les FĂŞtes de l’Hymen et de l’Amour, 1747. Ballet hĂ©roĂŻque crĂ©Ă© pour le second mariage du Dauphin au Théâtre du Manège Ă  Versailles. Le Concert Spirituel. HervĂ© Niquet, direction. EnregistrĂ© en fĂ©vrier 2014 Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles. 2 cd Glossa. L’Ă©diteur rĂ©unit aux 2 galettes, quatre contributions scientifiques d’autant plus mĂ©ritantes qu’elles soulignent le gĂ©nie de Rameau, qui avec Cahuzac, sait dans le cas de la partition de 1747, renouveler le genre lyrique Ă  la Cour de Louis XV. L’annĂ©e des 250 ans de la mort de Rameau ne pouvait compter meilleur apport sur l’art toujours mĂ©connu du Dijonais. Par la valeur enfin rĂ©vĂ©lĂ©e de l’ouvrage, le soin Ă©ditorial qui accompagne l’enregistrement, le titre est l’un des temps forts discographiques de l’annĂ©e Rameau.  Parution annoncĂ©e le 23 septembre 2014.