CD, compte rendu critique. Les ElĂ©ments / Destouches, Delalande (Les Surprises, novembre 2015 – 1 cd Ambronay Ă©ditions)

UnknownCD, compte rendu critique. Les ElĂ©ments / Destouches, Delalande (Les Surprises, novembre 2015 – 1 cd Ambronay Ă©ditions). Encore un spectacle passionnant portĂ© Ă  ses dĂ©buts par le Festival Musique et MĂ©moire et son directeur avisĂ©, dĂ©fricheur Fabrice Creux (crĂ©ation en Haute-SaĂ´ne le 31 juillet 2015) : Les ElĂ©ments, opĂ©ra ballet de Destouches et Delalande de 1721, qui ressuscite ainsi sous le feu collectif d’un ensemble au vif engagement, Ă  la sonoritĂ© sĂ»re, expressive, articulĂ©e, d’une belle finesse d’intonation. Le plateau rĂ©unit plusieurs tempĂ©raments dĂ©jĂ  remarquĂ©s par classiquenews, passant des bergers aux dieux avec aisance et amusement, lĂ©gèretĂ© et fluiditĂ© : les sopranos au chant intelligible et mesurĂ© (EugĂ©nie Lefebvre; surtout la suave Elodie Fonnard, l’excellent baryton Etienne Bazola : voix nuancĂ©e et français parfait).

Tous les interprètes rendent justice Ă  une partition sĂ©duisante et vivifiante oĂą soufflent les frissons enchanteurs des “Ă©lĂ©ments” : en rĂ©alitĂ©, – vĂ©ritables miroirs des saisons : s’y dĂ©veloppent en leur saine intensitĂ© et trĂ©pidation chorĂ©graphique, musettes entraĂ®nantes, orage et tempĂŞte dignes du grand opĂ©ra, et mĂŞme en conclusion enivrĂ©e, ici d’une mordante nervositĂ©, la chaconne conclusive dans la tradition encore fraĂ®che des opĂ©ras de Lully.

Destouches atteint une qualitĂ© d’Ă©criture irrĂ©sistible, dramatique, profonde, brillamment contrastĂ©e : de fait, en 1721, quand triomphe Les ElĂ©ments, le compositeur est reconnu, installĂ© Ă  la Cour, maĂ®tre de l’opĂ©ra grâce Ă  ses prĂ©cĂ©dents ouvrages : IssĂ© (1697), Le Carnaval et la folie(1703)… Le Prologue ou Chaos marque de fait la rupture esthĂ©tique qui se rĂ©alise nettement sous la RĂ©gence : tout s’organise dĂ©sormais pour plaire Ă  Louis XV autour de l’Amour ; galanterie rocaille et extrĂŞme sensualitĂ©, pourtant jamais creuse ni artificielle. Ce pathĂ©tique nouveau Ă©blouit par son relief agissant et impose sur la scène le gĂ©nie de Destouches (habilement transcendĂ© dans les rĂ©citatifs d’Emilie, acte du feu).
L’opĂ©ra-ballet sera jouĂ© tout au long du XVIIIè, vrai tube de l’Ă©poque des Lumières, jusqu’en 1781 (Ă  Fontainebleau). L’idĂ©al moral qui s’affirme ici et renouvelle le cadre fixĂ© antĂ©rieurement par Campra dans ses sublimes FĂŞtes VĂ©nitiennes de 1710, annonce bientĂ´t le ballet hĂ©roĂŻque inventĂ© et dĂ©veloppĂ© par Rameau après Destouches.

Les Surprises saisissent par leur vivacité fruitée

Des Eléments enchanteurs

MĂŞme dans cette version de chambre, le travail sur la plasticitĂ© dramatique du continuo (comprenant viole de gambe et thĂ©orbe selon la pratique des effectifs chambristes Ă  la Cour et Ă  la Ville) s’avère des plus captivants. L’acuitĂ© du geste, la sensualitĂ© mariĂ©e Ă  une franche expressivitĂ© font toute la valeur d’un ensemble dont l’identitĂ© est immĂ©diatement touchante. Ici, la maĂ®trise globale bĂ©nĂ©ficie du travail prĂ©cĂ©dent sur les opĂ©ras de Rebel et de FrancĹ“ur. La sĂ»retĂ© expressive, un talent rare pour la justesse fruitĂ©e et l’intensitĂ© poĂ©tique font les dĂ©lices de cette lecture Ă´ combien enthousiasmante : non, la leçon des grands d’hier, – Harnoncourt, ou d’aujourd’hui : William Christie, n’est pas lettre morte. Le flambeau de la vie et de la finesse, de l’audace surtout, comme d’une curiositĂ© volontaire, rayonne ici grâce Ă  la musicalitĂ© souveraine d’un jeune ensemble dĂ©jĂ  très mĂ»r dont la lecture et la comprĂ©hension regorgent d’idĂ©es comme d’imagination : leur appĂ©tit interprĂ©tatif aborde avec ardeur et tension flexible, chacune des sĂ©quences dĂ©diĂ©e Ă  un Ă©lĂ©ment (volatilitĂ© des flĂ»tes Ă  bec ; liquiditĂ© des traversières ; rondeur terrestre des hautbois et des bassons…).
CLIC_macaron_2014Le goĂ»t de Louis XV, monarque fĂ©brile, s’impose alors dans la passion renouvelĂ©e pour la danse et le corps chorĂ©graphique qui dĂ©montre sa vitalitĂ© Ă  rĂ©gner et Ă  jouir de tous les plaisirs. Le jeune monarque âgĂ© de 10 ans en 1720, danse les intermèdes de L’Inconnu de Thomas Corneille ; apparaĂ®t mĂŞme en… Amour dans Les Folies de Cardenio de Charles-Antoine Coypel (tableau final), une vision qui vaut emblème du règne Ă  venir. En 1721, Les ElĂ©ments sont crĂ©Ă©s Ă©galement aux Tuileries mais dans un petit théâtre adaptĂ© au format esthĂ©tique de l’oeuvre ; c’est surtout ensuite Ă  partir de 1729, Ă  Versailles dans les Appartements de la Reine, en ses fameuses soirĂ©es musicales (les Concerts de la Reine, grande mĂ©lomane) que Les ElĂ©ments deviennent une Ĺ“uvre rĂ©gulièrement jouĂ©e, l’Ă©tendard d’un goĂ»t, plus intimiste et dĂ©licat, qui traverse tout le siècle, jusqu’Ă  Rameau.

Superbe allure, rĂ©alisation engageante, Ă©coute stimulante. La nouvelle gĂ©nĂ©ration a bien retenue l’exemple qui les prĂ©cède : il Ă©tait temps. Comme Les Timbres, Les Surprises fondĂ© en 2010, est un ensemble Ă  suivre dĂ©sormais.

CD, compte rendu critique. Les ElĂ©ments / Destouches, Delalande (Les Surprises, novembre 2015 – 1 cd Abronay Ă©ditions). EnregistrĂ© en France, en novembre 2015. Album Ambronay Ă©ditions, CLIC de CLASSIQUENEWS de mai 2016. Parution annoncĂ©e le 29 avril 2016.