DVD. Gluck : Iphigénie en Aulide, en Tauride (Minkowski, 2011) Opus Arte

Gluck : Iphigénie en Aulide, en Tauride (Minkowski, 2011). 2 dvd Opus Arte

Septembre 2011, Minkowski reprend Ă  Amsterdam, la production des deux IphigĂ©nie de Gluck, prĂ©sentĂ©es prĂ©alablement Ă  Bruxelles en 2009 par un autre français, Christophe Rousset : la comparaison pour nous qui avons pu suivre les deux productions a paru incontournable. Si ce dernier aime la coupe nerveuse parfois sèche voire incisive,  ” Minko ” fait du Minko : direction ronflante parfois confuse, souvent sans vision dramatiquement forte et poĂ©tique qui n’Ă´te cependant rien Ă  la valeur du projet mettant en perspective les deux IphigĂ©nies gluckistes, de 1774 (Aulide) et 1779 (Tauride), extrĂ©mitĂ©s et sommets lyriques du sĂ©jour français du Chevalier. Voici donc ce style expressif, vif, nerveux, intensĂ©ment dramatique parfois austère voire dĂ©sespĂ©rĂ© et noir (prĂ©romantique) qui marqua sous la règne de Marie-Antoinette, propre aux annĂ©es 1770, une rĂ©forme dĂ©cisive de la scène théâtrale et vocale. Gluck a bel et bien rĂ©alisĂ© en France, une rĂ©forme majeure et assurĂ© Ă  Paris, son prestige europĂ©en.

2 Iphigénie gluckistes

Gluck_dvd_iphigenie_aulide_Tauride_dvd_opus_arte_delunsch_gensL’argument principal de ce diptyque antique demeure les deux solistes fĂ©minines, française donc intelligiblement convaincantes ; mais davantage encore, actrices et chanteuses : Gens illumine de son chant nuancĂ© et sobre, constamment proche du verbe, la figure d’IphigĂ©nie en Aulide, fière et victime Ă  la fois, prĂŞte Ă  subir les foudres sacrificielles d’une Diane dĂ©cidĂ©ment inflexible : en Tauride, l’IphigĂ©nie de Delunsch est tout autant Ă©poustouflante, plus expressive que musicale et d’emblĂ©e parfaite pour le drame de Gluck. La soprano intense incarne la figure mythologique en s’appuyant sur sa profondeur psychologique, après la Guerre de Troie et soumise comme une exilĂ©e solitaire, Ă  la mĂŞme fureur sanguinaire de Diane… Victime en Aulide comme en Tauride, IphigĂ©nie prend ici une incarnation de plus en plus prĂ©sente, une maturitĂ© progressive qui fait de la fille Ă  sacrifier, une femme Ă©prouvĂ©e dans sa dignitĂ© individuelle

Gluck n’aura jamais Ă©tĂ© aussi sombre, et mĂŞme angoissĂ© que dans sa seconde IphigĂ©nie : un théâtre plus inquiet et noir que l’hĂ©ritage lĂ©guĂ© par Euripide. C’est dire le trait de gĂ©nie du compositeur invitĂ© Ă  Paris, auteur d’une scène inouĂŻe qui depuis Racine (dont il s’inspire), rĂ©ussit Ă  rĂ©vĂ©ler l’obscuritĂ© vivante qui domine le dĂ©sir inconscient des personnages. Wagner pour IphigĂ©nie en Aulide, Strauss pour IphigĂ©nie en Tauride ont compris la force des opĂ©ras de Gluck : chacun en a composĂ© une adaptation encore respectĂ©e (Wagner n’hĂ©sitant pas Ă  revoir la fin de l’opĂ©ra selon une vision dĂ©finitivement tragique). Dans IphigĂ©nie en Aulide, Gluck brosse le portrait de Clytemnestre laquelle dans une scène de folie dĂ©lirante invective la folie des dieux (Anne Sofie von Otter). Dans IphigĂ©nie en Tauride, Gluck ne peut s’empĂŞcher de rompre le fil de l’action par l’intervention parfois envahissante du choeur mais il sait affiner le portrait des deux grecs chez les Scythes, Pylade et surtout Oreste lequel finit par se faire reconnaĂ®re de sa soeur IphigĂ©nie (très bons Yann Beuron et Jean-François Lapointe).

L’esthĂ©tique visuelle de la mise en scène reste d’une neutralitĂ© standard et plutĂ´t lisse qui a le mĂ©rite de souligner sans emphase le chant des deux sopranos vedettes. Après tout le vrai foyer du sens reste le verbe et sa projection naturelle. Leur français fait merveille dans le théâtre de Gluck, intelligibilitĂ© moins naturelle cependant pour les autres personnages, chacun selon leur rapport Ă  l’articulation linguistique. De ce point de vue, les Ă©lèves n’ont pas Ă©tĂ© capables de recueillir les prĂ©ceptes du maĂ®tre : ni Rousset Ă  Bruxelles, ni Minkowski ici Ă  Amsterdam n’ont gardĂ© l’exigence superlative d’un William Chrisite, dĂ©cidĂ©ment inĂ©galable dans la restitution du français lyrique (or on sait combien la dĂ©clamation de la poĂ©sie Ă©tait le but premier du Chevalier qui comme aucun autre Ă©tranger n’a rĂ©ussi le dĂ©fi prosodique Ă  l’opĂ©ra : ni Piccinni son rival artificiellement montĂ© en Ă©pingle ni Sacchinni après lui n’ont su relever l’Ă©preuve). A Amsterdam,  la nĂ©cessitĂ© de modernisation du mythe, la transposition de l’univers grec antique dans un dispositif guerrier moderne n’apportent rien en dĂ©finitive. Seule la vocalitĂ© rayonnante de deux hĂ©roĂŻnes associĂ©es au projet mĂ©rite les honneurs et justifient l’Ă©dition du prĂ©sent dvd.

Christoph Willibald Gluck : Iphigénie en Aulide (1774). Iphigénie en Tauride (1779). Aulide : Véronique Gens(Iphigénie), SaloméHaller (Diane), Nicolas Testé (Agamemnon), Anne Sofie von Otter (Clytemnestre), Frédéric Antoun (Achille), Martijn Cornet (Patrocle), Christian Helmer (Calchas). Tauride : Laurent Alvaro (Arcas, Thoas), Mireille Delunsch (Iphigénie)  Jean-François Lapointe (Oreste), Yann Beuron (Pylade), Choeur du Nederlandse Opera, Les Musiciens du Louvre-Grenoble, Marc Minkowski, direction. Mise en scène : Pierre Audi. 2 dvd Opus Arte. Référence : OA1099