Livres. Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard.

fayard francois sappey la musique au tournant des siècles fayard les chemins de la musique fayard fevrier 2015 CLIC de classiquenewsLivres. Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard. L’auteur applique une vision Ă©lastique du temps, interrogeant pour chaque passage d’un siècle l’autre, une sĂ©quence “89-14″ (soit 11 ans avant, 15 ans après la borne chronologique), identifiant telle ou telle tendance marquante se dĂ©voilant autour des cap “dĂ©cisifs” : 1600, 1700, 1800, 1900 et 2000. Le mythe de la rupture, Ă  l’Ă©noncĂ© de la borne chronologique s’avère plus ou moins rĂ©el, les frĂ©missements d’une tendance Ă  la rĂ©novation esthĂ©tique se prĂ©cisant selon les cas. Si de fait 1600, 1800, 1900 sont bel et bien des changements notables, 1700 est plutĂ´t la confirmation du Baroque nĂ© au siècle prĂ©cĂ©dent, une sorte d’âge d’or classique du baroque. En cours de lecture, l’argumentation prend forme : on y relève selon les caps ainsi franchis, des convergences esthĂ©tiques marquant en effet, des ruptures esthĂ©tiques. Parmi les Ă©volutions et jalons spectaculaires, sont relevĂ©s et commentĂ©s : le passage de la Renaissance au baroque Ă  travers l’Ă©volution du madrigal, du ballet, du mask et de la Favola in musica… dont bien sĂ»r, le mythe dĂ©clencheur d’OrphĂ©e.

La musique autour de 1600, 1700, 1800, 1900, 2000 …
Quelles ruptures au tournant des siècles ?

CLIC_classiquenews_2014Autour de 1600 permet de distinguer l’Ĺ“uvre de Claudio Monteverdi. Autour de 1700 donc souligne la maturitĂ© de l’ère baroque : consolidation et expansion des voies de recherche et d’accomplissement avec l’Ă©closion de la gĂ©nĂ©ration des gĂ©nies en sĂ©rie : Haendel, Bach, Scarlatti, Rameau, Teleman… Corelli (l’apollinien), Vivaldi (le dyonisiaque), l’opĂ©ra Ă  Venise, Biber, Purcell marquent aussi la pĂ©riode. Autour de 1800, oĂą perce le pĂ´le incontournable de Vienne, ce sont les figures de Haydn (le passeur), Mozart (en son envol ultime) et surtout Beethoven (la nouvelle manière, abordĂ©e sur le plan chambriste, symphonique et lyrique) qui balisent la sĂ©quence… Ici, le chapitre sur l’essor de la musique française de la RĂ©volution Ă  l’Empire et la restauration se rĂ©vèle particulièrement instructif : s’y distinguent tous les oubliĂ©s souvent mis dans l’ombre de Beethoven et des Viennois : les Gossec, Catel, Cherubini, MĂ©hul, Spontini, GrĂ©try, Kreutzer, BoĂ«ly, Jadin, Gardel, Lesueur, Cambini, Reicha…. reprennent leur juste place dans un Ă©chiquier oĂą l’histoire des formes et des esthĂ©tiques chevauchĂ©es, successives se clarifie malgrĂ© la diversitĂ© des manières.
Autour de 1900, ce sont Puccini (Tosca et son portrait de Rome) et Louise de Charpentier (et sa peinture de Paris) avant PellĂ©as de Debussy, qui marquent la tranche : d’ailleurs, la figure de Debussy s’impose ici nettement par sa singularitĂ© et sa modernitĂ©. On y relève alors, “l’effervescence de la gĂ©nĂ©ration de 1860″ en France, le wagnĂ©risme ambiant qui dĂ©termine les tempĂ©raments. Et dans la sphère germanique, on comprend que Brahms (dont l’Ă©quivalent outre Rhin serait Saint-SaĂ«ns), Richard II (Strauss), Reger, les SĂ©cessionnistes viennois (surtout Schoenberg…), sans omettre Mahler et Zemlinsky se dĂ©tachent. Ailleurs, Puccini, Scriabine (et la Symphonie des couleurs), Janacek, Albeniz, Granados, Falla… participent Ă  une constellation europĂ©enne dont l’essor est restituĂ©.

Enfin, moins argumentĂ© que les caps prĂ©cĂ©dents : “Autour de 2000″, – le recul serait-il encore trop proche (nous sommes pourtant en 2015, en plein dans le principe 89-14)-, se borne inĂ©vitablement, faute de rĂ©flexions synthĂ©tiques viables,… Ă  un catalogue de faits dont il appartient au lecteur de dĂ©duire le sens visionnaire et rĂ©el : 1989, effectivement c’est le bicentenaire de la RĂ©volution française, surclassĂ© par l’image de Rostro jouant son violoncelle et Bach sur les ruines du mur de Berlin Ă©ventrĂ©, quand Karajan s’Ă©teint… Dans le sillon phare du Mystère de l’instant incarnĂ© par Dutilleux, l’auteure relève pour cette section qui s’Ă©crit encore aujourd’hui : les effets de la crise financière, et malgrĂ© une fin toujours annoncĂ©e, la consolidation de la forme opĂ©ra qui n’aura jamais tant attirĂ© les publics et inspirĂ© les compositeurs… s’y distinguent entre autres, les Ĺ“uvres pour 2000 signĂ©es Tan Dun, Arvo Pärt, John Adams… que rĂ©vèlent-t-ils ? Quels sont les signes ?
Le dernier chapitre on l’aura compris est ouvert.
Une question taraude la fin du texte : le choc du 11 septembre 2001, laisse peser l’ombre d’une redoutable fatalitĂ© pour l’humanitĂ© en marche… vers son inĂ©luctable ruine. Qu’en sera-t-il concrètement en 2100 ? L’humanitĂ© aura dĂ©passĂ© d’ici lĂ  les 9 milliards d’individus. Et la musique dans tout cela ? “Es muss sein !” rĂ©pond l’intĂ©ressĂ©e (Cela doit ĂŞtre), claire rĂ©fĂ©rence du prĂ©lude orchestral de Dutilleux Ă  la 9ème de Beethoven (crĂ©Ă© en mai 2014). Rv est pris pour la suite de cette prospective passionnante. ConfrontĂ©es aux nouveaux dĂ©fis gĂ©opolitique d’un monde de plus en plus interdĂ©pendant, gageons que les Ă©volutions de la musique sont loin d’ĂŞtre achevĂ©es … Les traversĂ©es analytiques offrent de nouveaux regards sur l’histoire musicale. Amateurs ou connaisseurs dĂ©tecteront ici des tendances profitables Ă  une meilleure comprĂ©hension des Ă©poques abordĂ©es. C’est donc un CLIC de classiquenews

Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard. Publié en février 2015. ISBN : 978 2 213 68250 1. 20 € 300 pages.