COMPTE-RENDU, opéra, critique. MARSEILLE, Opéra, le 3 janv 2020. OFFENBACH : Barbe Bleue. Pelly

COMPTE-RENDU, opĂ©ra, critique. MARSEILLE, OpĂ©ra, le 3 janv 2020. OFFENBACH : Barbe Bleue. Laurent Pelly. Pas la veuve, Barbe-bleue, mais le veuf joyeux comme il se dĂ©finit lui-mĂȘme : « O guĂ©, jamais veuf ne fut plus gai ! » mais Ă©trange mono-manique du mariage qui semble ne pouvoir accĂ©der Ă  la femme que dans le cadre de l’institution matrimoniale.

 

 

 

Monogame en série

thumbnail_3 P1200061  photo Christian DRESSE 2019 

 

Comme Don Juan, Ă©pouseur Ă  toutes mains, que j’ai dĂ©fini ailleurs comme un serial monogame, Barbe-bleue, mĂȘme pas polygame, s’il les cumule, n’a jamais qu’une femme Ă  la fois, « Una a la volta, per carità ! », dirait Figaro : Ă  chaque coup, on ne sait si c’est l’amour avec un grand A, en tous les cas, sĂ»rement pas avec un grand tas. MĂȘme s’il a de la culture picturale (« C’est un Rubens ! », apprĂ©cie-t-il Boulotte), il ne cultive pas un harem, ne sait pas jouir des collections avec le plaisir comparatif, ni de celui de la sĂ©duction donjuanesque, ni mĂȘme, pervers, du viol : Barbe-bleu mande un Ă©missaire pour lui choisir une femme en bonne et due forme lĂ©gale, vite informĂ©e lĂ©tale pour la belle, consumĂ©e dĂšs que consommĂ©e. Il ne jouit donc, ou guĂšre, apparemment, ni de la femme, ni du mariage mais du veuvage, comme il le chante et danse : mais ne supporte pas le vide de la viduitĂ©. Qu’il faut vite combler, comme une fosse, commune pour ses Ă©pouses.

 

 

 

Actualités et actuel : féminicide

 

AprĂšs OrphĂ©e aux Enfers (1858), La Belle HĂ©lĂšne (1864), et la mĂȘme annĂ©e que La Vie parisienne (1866) ce Barbe-Bleue d’Offenbach, Meilhac et HalĂ©vy, est tirĂ© du conte de Perrault mais tirĂ©, sinon par les cheveux, par sa pilositĂ© abondante vers les sommets du burlesque qui dĂ©coiffe sans raser. Mais, par ces sombres et tristes temps de harcĂšlement sexuel, de violences faites aux femmes, de fĂ©minicide, de rĂ©volte fĂ©minine enfin de @metoo, ce Barbe-Bleue, parodiant et dĂ©tournant le conte Ă©ponyme de Perrault, non seulement n’a pas perdu un poil de sa vive verve satirique d’autrefois mais recouvre une vivante veine dans notre actualitĂ©.
Dans une lumiĂšre blĂȘme (JoĂ«l Adam), le rideau se lĂšve sur un livide dĂ©cor guĂšre dĂ©coratif de Chantal Thomas qui dĂ©frise les fĂ©es des contes : pas de cadre bucolique,  pas de chaumiĂšre et deux cƓurs de la pastorale oĂč deux Ă©tourdis tourtereaux, sur un air de bergerette XVIIIesiĂšcle, n’effeuillant mĂȘme pas la marguerite, se content fleurette, mĂȘme si Fleurette, la dĂ©licieuse et dĂ©licate Jennifer Courcier ne s’en laisse pas conter par l’agile et habile Saphir, l’élĂ©gant JĂ©rĂ©my Duffau Ă  la mĂšche folle en salopette, guĂšre salopĂ©e, de travail de prince travesti. Mais la rudesse rurale d’un hangar en tĂŽle au lieu d’un agreste toit de chaume et, s’il y a de la paille, c’est en ballots et, en tas, du fumier, du purin oĂč s’embourbe le pied. Du pauvre linge Ă©tendu, une bicyclette, une niche dĂ©labrĂ©e dĂ©sertĂ©e de chien, un abris-bus guĂšre abritant d’un lieu en dĂ©shĂ©rence, par le comte Barbe-bleue laissĂ© pour compte, qui y cherche pourtant le sien, les siennes, ses proies, aprĂšs avoir envoyĂ© en prĂ©liminaire mission de chasse Ă  la vierge, Ă  la rosiĂšre, son frĂȘle mandataire tourmentĂ© Popolani, en impermĂ©able, permĂ©able par le bas Ă  sa blouse blanche d’officiant mĂ©dical occulte de la clandestine morgue comtale.
Allures et figures de dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s par la consanguinitĂ© sans doute, une rustaude population rustique, aux ternes costumes de rustres mal payĂ©s, ne payant pas de mine, aux trognes renfrognĂ©es, aux gestes Ă  l’unanimisme saccadĂ© de pauvre culture mĂ©canique agricole. AtmosphĂšre de poisse, poissarde de malaise rural, d’occultes drames, alourdie des manchettes placardĂ©es de journaux Ă  sensation, sur cinq colonnes, tronquĂ©es Ă  nos yeux pour que l’angoisse soit plus grande qui, Ă©voquant des disparitions mystĂ©rieuses de femmes, planent, pĂšsent et plombent le moral.
En somptueuse et silencieuse limousine (mode actuelle des scĂšnes devenues vraies garages), marque Jaguar pour le prĂ©dateur, longue et noire comme un corbillard, manteau de cuir noir, Ɠil charbonneux et raides cheveux aile de corbeau funĂšbre, gominĂ©s de danseur de tango sur barbe taillĂ©e bleuissante, dĂ©boule Barbe-Bleue. Commence son lamento Ă©plorĂ©, son rĂ©citatif accompagnĂ© d’opĂ©ra tragique entre Gluck et Verdi, sur les malheureux accidents rĂ©pĂ©tĂ©s qui lui arrachent successivement ses femmes et, aprĂšs une cadence cascadante, hoquetante, virtuose, une puissante envolĂ©e lyrique  aux aigus Ă©clatants et tranchants comme des lames, le voilĂ  tout guilleret, « o gué !, le veuf le plus gai » et dansant avec une souplesse Ă©tonnante et dĂ©tonante par rapport Ă  son corps massif : loin de dĂ©tonner en passant avec naturel du parlĂ© au chantĂ© (exercice dont on ne souligne jamais assez la difficultĂ© et le danger pour la voix), en rien laconique, Florian Laconi dĂ©ploie une gĂ©nĂ©reuse prolixitĂ© vocale de tĂ©nor lumineux dans l’aigu, sombrant dans des graves sĂ©pulcraux (« Je suis Barbe-bleue »), repris par le chƓur frissonnant (Emmanuel Trenque) dans une admirable unanimitĂ© d’automates entre le respect et la crainte.
La rosiĂšre couronnĂ©e, l’affaire enlevĂ©e, c’est l’élĂšvement, l’élĂ©vation et l’enlĂšvement, sur une remorque de tracteur, de la belle Boulotte au rang d’épouse, sur l’ironique refrain Ă  l’orchestre : « Il pleut, il pleut, bergĂšre ». Barbe-bleue proclamera en haut lieu sa rĂ©volution : le prince Ă©pouse la bergĂšre Ă  la barbe des nobles aĂŻeux.

 

 

 

La barbante barbe

 

 

 

 

On n’y songe pas forcĂ©ment en se rasant tous les jours, ou en ne se rasant pas selon la rasante mode actuelle qui transforme les jeunes gens en visages pĂąles ou sales, la barbe ne fait pas le mĂąle. Elle le dĂ©fait plutĂŽt : trop affirmer la virilitĂ©, c’est l’infirmer puisque cela prouve qu’elle n’allait pas de soi, mais de poils et si c’est affaire de poils, elle ne tient pas Ă  grand-chose. Dans un pamphlet ancien, je me demandais ce qui poussait les hommes jeunes Ă  laisser pousser leurs poils, Ă  passer pour des barbons, avec tout ce que connote la barbe de barbant, barbifiant. Doutent-ils de leur masculinitĂ© au point de se rassurer, comme des adolescents, par le poil au menton ? On n’affiche jamais de signe sexuel que ce qui manque Ă  sa place, comme dit Lacan. Mais sans ĂȘtre psy, on vous dira, machos barbus, que loin d’affirmer la virilitĂ©, la moustache laisse inconsciemment parler la fĂ©minité : elle transforme la masculine bouche en sexe fĂ©minin, en sourire non vertical, mais horizontal.
Sur la foi foisonnante de cette barbe, on prĂȘte voracitĂ© sexuelle et fĂ©rocitĂ© Ă  Barbe-Bleue. Mais on pourrait se demander si, en fait, il n’épouse et tue ses femmes que pour trouver celle qui lui permettra enfin d’éveiller ou rĂ©veiller une libido dĂ©faillante, de dissiper les angoisses de l’épouseur Ă  toutes mains, auquel il manque la troisiĂšme main, disons le membre essentiel de la rĂ©alisation sexuelle. On comprend ainsi le sursaut de dĂ©sir qui le secoue Ă  la vue de la bien roulĂ©e Boulotte Ă  boulotter : « Un Rubens ! », donc, s’écrie et s’extasie le connaisseur en esthĂ©tique mais non Ă©thique en dĂ©couvrant la pas Ă©tique ni pathĂ©tique, mais la plus allurĂ©e et dĂ©lurĂ©e des bergĂšres, incarnĂ©e en belle et bonne chair et voix par la pulpeuse sinon palpable HĂ©loĂŻse Mas, pas morne plaine paysanne comme les autres mais saine et plantureuse plante pleine en ronde-bosse, bel abattage et beaux abattis, irrĂ©sistible Bernadette Laffont campagnarde, propre Ă  vivifier un mort. Mais notre Barbe-bleue est peut-ĂȘtre frappĂ© par le syndrome de Stendhal qui avouait rester sans arme virile face Ă  une femme trop belle et trop dĂ©sirĂ©e.
En tous les cas, intronisĂ©e comtesse dans le somptueux palais, Boulotte, boule follette dans le raide jeu de quilles de la cour, timbre voluptueux et langue bien pendue de Madame Sans GĂȘne, gĂȘne aussitĂŽt son Ă©poux. Qui, lui prĂ©fĂ©rant la princesse Hermia qui se marie, manie du mariage, aspire aussitĂŽt Ă  Ă©pouser cette derniĂšre et voue sa femme Ă  la morgue oĂč sont mĂ©thodiquement rangĂ©es en leur tiroir rĂ©frigĂ©rĂ© ses prĂ©cĂ©dentes moitiĂ©s. Se mettant Ă  table (d’autopsie), scĂšne terrifiante, Barbe-Bleue vante avec fiertĂ© Ă  Boulotte son palmarĂšs conjugal et mortuaire, ce caveau de famille, et lui montre, ricanant de sadisme, le casier Ă  son nom qui lui est dĂ©jĂ  destinĂ©. Il commet le soin de la tuer Ă  son mĂ©decin spĂ©cialisĂ© affectĂ© Ă  (par) ce service.

 

 

thumbnail_2  P1190969  photo Christian DRESSE 2019

 

 

Popolani, en imper mastic trop court, silhouette de dĂ©tective inachevĂ© tombĂ© des faits divers criminels des journaux, sous lequel pointe le mĂ©decin appointĂ© aux basses Ɠuvres du comte, c’est l’excellent Guillaume Andrieux, modeste petit moustachu, apparemment souffreteux, souffre-douleur souffrant mal les caprices cruels du maĂźtre. Mais, Ă  la barbe de Barbe-Bleue, l’avisĂ© Popolani, y retrouvant les couleurs qu’il perd dans la morgue, sans morgue aucune, s’y retrouve en menus plaisirs avec ces dames reconnaissantes, qu’il a endormies et non empoisonnĂ©es ! Bref, le petit homme cĂ©libataire cocufie le multiple mariĂ©, on dirait post-mortem si ces belles n’étaient grĂące Ă  lui bel et bien vivantes.
Et c’est le beau dĂ©filĂ© chantant de ces beautĂ©s chorales sorties du placard, du rancart sans rancard, poulettes mises non au frigo mais au chaud du bordel personnel ou du poulailler par l’homme de l’ombre Popolani qui, sans ĂȘtre le coq du village, est un coq en pĂąte dans son caveau sĂ©pulcral ! Il a sa revanche et offre aux femmes maltraitĂ©es la vengeance contre le brutal barbu : « @metoo » peuvent-elles chanter, pardon, ‘Moi aussi’, chacune y allant de son couplet sur le temps que dura sa romance conjugale avec Barbe-Bleue. S’il les a eues une Ă  une entre les bras, il les aura toutes sur le dos ! BrĂ»lante actualitĂ©.
Des basses fosses du chĂąteau du comte, on repasse aux fausses risettes et vraies bassesses de la cour, de la basse-cour tant le revĂȘche roi BobĂšche fait baisser l’échine souple de ses courtisans, rangĂ©s en rang d’oignons de lĂ©gumes en sĂ©rie par le comte Oscar, fĂ©ru d’étiquette (s) qu’on dirait marchande tant ces gens-lĂ  sont prĂȘts Ă  se vendre, tournant au doigt et Ă  l’Ɠil du protocole infligĂ© sadiquement. C’est l’occasion, pour Francis Dudziak, aux mines d’enquĂȘteur espion, sanglĂ© dans sa gabardine au premier acte, d’un superbe numĂ©ro Ă©clatant de vitalitĂ© ironique dans ses couplets sur le bon courtisan, l’air le plus cĂ©lĂšbre de l’Ɠuvre.Satire de toute cour, certes, mais il serait un peu court de n’y voir pas des pointes aux fastes impĂ©riaux extravagants de celle de NapolĂ©on III et d’EugĂ©nie de Montijo, monarques parvenus d’une gloire usurpĂ©e.
Certes, nous avons perdu des codes, des clĂ©s des pamphlets d’une Ɠuvre trop ancrĂ©e dans son temps, par ailleurs bien contrĂŽlĂ©e par la censure. Ce grand et clair salon du palais, fauteuils et canapĂ© rococo pour parois dĂ©jĂ  nĂ©o-classiques, n’est pas dans le style NapolĂ©on III, cossu et rebondi, aux rouges et violets caractĂ©ristiques, aux lourds brocarts et velours. Mais, sans vendre la mĂšche, dans les scĂšnes de mĂ©nage entre le roi BobĂšche rageur exĂ©cuteur des galants de sa femme (chauve Ă©bouriffant, dĂ©coiffant, ricanant Antoine Normand) et sa guĂšre clĂ©mente ClĂ©mentine de femme, CĂ©cile Galois, voix royale, plutĂŽt impĂ©riale et impĂ©rieuse, majestueuse sur canapĂ© trĂŽnant, tiare en tĂȘte chez les tarĂ©s, dans ce couple aigri, en guerre, il n’est pas interdit de voir la mĂ©sentente cachĂ©e du couple impĂ©rial, par plaisante inversion —sinon sexuelle— de sexe : ici, c’est elle l’infidĂšle, contrairement Ă  EugĂ©nie, puritaine et glaciale, tandis que NapolĂ©on III, Ă  l’inverse, avait un appĂ©tit sexuel bien connu, priape impĂ©rieux plus qu’impĂ©rial visiblement Ă©mu sous l’étroite culotte (on ne portait pas de discrets pantalons) Ă  la moindre vue d’un jupon, Ă  la vue de tous, de toute la cour, ce qui lui valut nombre de sobriquets sexuels.
Mais c’est aussi d’autres palais d’aujourd’hui, avec leurs scandales jamais secrets grĂące Ă  la presse people, Ă  romance et scandale, qui orne des murs qui ont des oreilles et des yeux pour la joie des paparazzi, avec, sur le couplet dĂ©tournĂ© du cartel de Robert le Diablede Meyerbeer, le dĂ©fi chevaleresque en duel du Prince charmant au burlesque Barbe-bleue perfide.
À la tĂȘte de l’Orchestre et ChƓur de l’OpĂ©ra de Marseille, Nader Abbassi, dont on sent la jubilation, mĂšne son monde tambour battant, battue souple et prĂ©cise, dans la respiration vive de la musique sans jamais la presser ni en oppresser les chanteurs sous prĂ©texte de comique. Et le dira-t-on jamais assez ? L’équilibre exact entre la parole et le chant sans qu’on sente de longueur et l’aisance de tous ces acteurs chanteurs Ă  passer de l’une Ă  l’autre.
Subtile et utile mise en scĂšne de Laurent Pelly, qui rĂšgle son compte au conte en en soulignant, rĂ©vĂ©lant, sous l’irrĂ©sistible drĂŽlerie de l’Ɠuvre bouffe, la noirceur de sa matiĂšre, rĂ©glĂ©e en mouvements et jeu comme une partition de musique. Un Barbe-Bleue au poil, pas barbant, poilant, dĂ©sopilant, etc.

 

 

thumbnail_6 8palais P1200245  photo Christian DRESSE 2019 (1)

 
 

 
 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. Opéra de Marseille, le 3 janvier 2020. OFFENBACH : Barbe-Bleue. Laurent Pelly.

 

 

 

LE VEUF JOYEUX OU LE SERIAL MONOGAME
BARBE-BLEUE
Opéra-bouffe (1866) de Jacques Offenbach
Livret d’Henri Meilhac et Ludovic HalĂ©vy

A l’affiche de l’OpĂ©ra de Marseille,
Les 28, 29, 31 décembre 2019, 3 et 5 janvier 2020

Coproduction Opéra de Marseille / Opéra National de Lyon

‹Assistante à la direction musicale : Clelia CAFIERO
Mise en scÚne et costumes : Laurent PELLY
Adaptation des dialogues : Agathe MÉLINAND
DĂ©cors : Chantal THOMAS‹LumiĂšres : JoĂ«l ADAM
Collaborateur à la mise en scùne : Christian RÄTH
Collaborateur aux costumes : Jean-Jacques DELMOTTE

Boulotte : Héloïse MAS
Princesse Hermia, Fleurette : Jennifer COURCIER
Reine Clémentine : Cécile GALOIS
Barbe-Bleue : Florian LACONI
Popolani : Guillaume ANDRIEUX
Prince Saphir : Jérémy DUFFAU
Comte Oscar : Francis DUDZIAK
Roi BobÚche : Antoine NORMAND

Orchestre et ChƓur de l’OpĂ©ra de Marseille
Direction musicale : Nader ABBASSI

Photos Christian Dresse

Boulotte et le prédateur (Mas, Laconi) ;
Popolani et Oscar (Andrieux, Dudziak);
Madame Sans-GĂȘne Ă  la cour du roi BobĂšche (Laconi, Mas, Gallois, Normand)

Compte rendu critique, opĂ©ra. Toulouse, ThĂ©Ăątre du Capitole, le 9 octobre 2015, Luigi Dallapiccola (1904-1975) : Le Prisonnier ; OpĂ©ra en un acte avec prologue sur un livret du compositeur d’aprĂšs Villiers de l’Isle-Adam ; crĂ©Ă© en concert le 1er dĂ©cembre 1949 Ă  Turin ; BĂ©la BartĂłk (1881-1945) : Le ChĂąteau de Barbe-Bleue ; OpĂ©ra en un acte et un prologue sur un livret de BĂ©la BalĂĄzs ; crĂ©Ă© le 24 mai 1918 Ă  l’OpĂ©ra de Budapest ; Nouvelle production du Capitole ; AurĂ©lien Bory : mise en scĂšne ; TaĂŻcyr Fadel ; collaborateur artistique du metteur en scĂšne ; Vincent Fortemps : artiste plasticien ; AurĂ©lien Bory, Pierre Dequivre : scĂ©nographie ; Sylvie Marcucci : costumes ; Arno Veyrat : lumiĂšres Avec : dans Le Prisonnier : Tanja Ariane Baumgartner, La MĂšre ; Levent Bakirci, Le Prisonnier ; Gilles Ragon, Le GeĂŽlier / L’Inquisiteur ; Dongjin Ahn, Jean-Luc Antoine , Deux PrĂȘtres. Dans Le ChĂąteau de Barbe-Bleue : BĂĄlint SzabĂł, Barbe-Bleue ; Tanja Ariane, Baumgartner, Judith ; YaĂ«lle Antoine, Le Barde (Prologue) ; Orchestre national du Capitole ; ChƓur du Capitole , (direction Alfonso Caiani) ; Direction musicale : Tito Ceccherini.

Toulouse, passionnante ouverture de saison 2015-2016 au Capitole. Le ChĂąteau de Barbe-Bleu est une si belle Ɠuvre que lui chercher un compagnon relĂšve de la folie. Une oeuvre si belle, si dense et si profonde, qui exige tant du spectateur plongĂ© dans des abĂźmes philosophiques oĂč l’orchestre est absolument fabuleux et qui demande deux grandes voix, suffirait en intensitĂ©. Mais le compte temps n’y est pas. Un peu, toute proportion gardĂ©e,  comme dans Didon et EnĂ©e de Purcell.

Bartok-dallapiccola-balint-szabo-toulouse-capitole-octobre-2015
 

Chùteau magnétique au Capitole

Le Capitole a su rendre justice au chef d‘Ɠuvre de BartĂłk. La direction musicale du chef italien Tito Ceccherini est celle d’un amoureux de la partition. Il sait en rendre toutes les subtilitĂ©s assurant aussi bien hĂ©donisme gĂ©nĂ©reux et intensitĂ© thĂ©Ăątrale Ă  couper le souffle. L’Orchestre du Capitole est admirable de nuances comme de couleurs. Seul un orchestre symphonique  de cette trempe peut vĂ©ritablement rendre justice, dans une fosse, Ă  une partition si formidable. La mise en scĂšne est habile ; elle permet aux chanteurs de caractĂ©riser leurs personnages avec force. Lui, d‘abord immobile, qui se laisse gagner par les mouvements de plus en plus larges de Judith. Tous deux faisant bouger des portes. Le dispositif scĂ©nique de ces portes autour d’un axe central est aussi beau qu’habile. Capable en tous cas de beaucoup de suggestions. Les lumiĂšres trĂšs prĂ©cises d’Arno Veyrat habillant comme un arc en ciel de splendeur les portes et les entre-portes de la plus grande beautĂ© possible ; l’ouvertures des portes est bien Ă  chaque fois un moment fondateur qui Ă©loigne de plus en plus les deux amoureux. La mise en scĂšne et le dispositif scĂ©nique soulignent le combat philosophique et Ă©thique de ces deux conceptions de l ‘amour que tout oppose. La rĂ©ussite est totale ; elle ne nous permet pas de juger mais simplement de constater que Judith et Barbe-Bleu ne sont tout simplement pas sur le mĂȘme plan symbolique. Chacun Ă©tant violant par l’intransigeance de sa vision de l‘Amour, creusant un abĂźme mortel  entre le femme et l’homme.  Les deux chanteurs, BĂĄlint SzabĂł en Barbe-Bleue et Tanja Ariane Baumgartner en Judith  sont magnifiques, belles et grandes voix comme acteurs saisissants.

Cette trĂšs intĂ©ressante version du ChĂąteau Ă©tait prĂ©cĂ©dĂ©e de l’étrange partition, dodĂ©caphoniste – et un peu poussiĂ©reuse – du Prisonnier de Luigi Dallapicola. Le parti pris de mise en scĂšne a Ă©tĂ© particuliĂšrement convainquant pour mettre en valeur le chef d‘Ɠuvre de Bartok. PrĂ©paration philosophique aux mirages qui tente de permettre Ă  l’Homme de croire Ă  l’intĂ©rĂȘt et au sens de la vie. Le prisonnier va vers une mort sans justification, comme la vie. Un pas de dĂ©sillusion supplĂ©mentaire sera ce vertige de l’amour, prison mortelle du ChĂąteau de Bartok. Le noir et blanc du Prisonnier prĂ©pare Ă  la couleur ; le lyrisme aride et l’orchestration Ă©trange prĂ©parent l’oreille Ă  l’apothĂ©ose bartokienne. Le plasticien Vincent Fortemps  qui dessine sans couleurs en mĂȘme temps que la piĂšce se dĂ©roule, permet de comprendre comment la vie se dĂ©roule sans plans et sans direction. Le systĂšme de projection en direct de ses coups de pinceaux est trĂšs bien rĂ©alisĂ©. Vocalement la tessiture du rĂŽle de la mĂšre dessert Tanja Ariane Baumgartner, alors qu’elle est une superbe Juliette et la voix du prisonnier,  Levent Bakirci, est centrale et sans brillance bien loin de la puissance et de la rondeur ce celle du grandiose Barbe-Bleu du superbe BĂĄlint SzabĂł. En ce sens, le personnage du Prisonnier devient un archĂ©type de L’homme qui ne peut ĂȘtre que perdu dans une vie dĂ©nuĂ©e de sens. Gilles Ragon impressionne vocalement et par sa haute taille dans les deux rĂŽles ambigus du geĂŽlier et de l’inquisiteur. Le chƓur, Ă  qui Dallapicola rĂ©serve de belles pages, est magnifique.

AprĂšs deux Ɠuvres si denses aux sujets si profonds l’audace de ce dĂ©but de saison sera tempĂ©rĂ©e par la reprise pour la troisiĂšme fois d’un Rigoletto de bon aloi en novembre 2015. A Toulouse bien des gouts du public sont comblĂ©s Ă  l’OpĂ©ra. Merci Ă  FrĂ©dĂ©ric Chambert qui sait osciller entre audace et rĂ©pertoire indĂ©boulonnable. Le public a paru apprĂ©cier particuliĂšrement cette ouverture de saison originale que France-Musique a diffusĂ© dans ces soirĂ©es de samedi Ă  l’opĂ©ra.

 

 

 

Bartok-dallapiccola-balint-szabo-toulouse-capitole-octobre-2015Compte rendu critique, opĂ©ra. Toulouse, ThĂ©Ăątre du Capitole, le  9 octobre 2015, Luigi Dallapiccola (1904-1975) : Le Prisonnier ; OpĂ©ra en un acte avec prologue sur un livret du compositeur  d’aprĂšs Villiers de l’Isle-Adam ; crĂ©Ă© en concert le 1er dĂ©cembre 1949 Ă  Turin ; BĂ©la BartĂłk (1881-1945) : Le ChĂąteau de Barbe-Bleue ; OpĂ©ra en un acte et un prologue sur un livret de BĂ©la BalĂĄzs ; crĂ©Ă© le 24 mai 1918 Ă  l’OpĂ©ra de Budapest ; Nouvelle production du Capitole ; AurĂ©lien Bory : mise en scĂšne ; TaĂŻcyr Fadel ; collaborateur artistique du metteur en scĂšne ; Vincent Fortemps : artiste plasticien ; AurĂ©lien Bory, Pierre Dequivre : scĂ©nographie ; Sylvie Marcucci : costumes ; Arno Veyrat : lumiĂšres  Avec : dans  Le Prisonnier : Tanja Ariane Baumgartner, La MĂšre ; Levent Bakirci, Le Prisonnier ; Gilles Ragon,  Le GeĂŽlier / L’Inquisiteur ; Dongjin Ahn, Jean-Luc Antoine , Deux PrĂȘtres. Dans  Le ChĂąteau de Barbe-Bleue : BĂĄlint SzabĂł, Barbe-Bleue ; Tanja Ariane, Baumgartner, Judith ; YaĂ«lle Antoine, Le Barde (Prologue) ; Orchestre national du Capitole ; ChƓur du Capitole , (direction Alfonso Caiani) ; Direction musicale : Tito Ceccherini.

Illustration : Patrice Nin © Capitole de Toulouse octobre 2015 – les deux chanteurs BĂĄlint SzabĂł en Barbe-Bleue et Tanja Ariane Baumgartner en Judith.