Tito Manlio, 1719

A la fin de 1717, Vivaldi qui a bataillé pour faire représenter ses opéras sur la scène Vénitienne, s’offre une pause mantouane. Il accepte l’offre du gouverneur impérial de Mantoue, le Landgrave Philippe de Hesse-Darmstadt : devenir maestro di cappella di camera, c’est à dire composer la musique profane, fournir pour le théâtre de la cour mantouane, les opéras tout en poursuivant sa carrière de compositeur de musique instrumentale et d’opéras pour les scènes extérieures. Un poste qui allait le retenir trois années. Philippe intronisé depuis 1714 dans l’ancienne cité des Gonzague, mécènes des peintres illustres tels Mantegna puis Titien ou des compositeurs tels Monteverdi, souhaite redorer le prestige et l’activité culturelle de la ville. L’arrivée de Vivaldi en 1718 est le point culminant de sa politique artistique. Séduit par le renom du dramaturge qui avec Orlando Finto Pazzo et surtout Arsilda, mène une régénération de l’opéra vénitien, Philippe entend surtout commander de nouvelles partitions lyriques au musicien. Dès avril 1718, le teatro Comico accueille une révision de son opéra déjà composé, Armida al campo d’Egitto. Premier succès.
Fin 1718, le gouverneur impérial annonce son mariage avec le veuve du grand duc de Toscane, Eleonore di Guastalla. Pour célébrer cet événement dynastique, Vivaldi donne un premier opéra, il Teuzzone. Mais ce nouvel ouvrage n’est qu’un préambule à ce qui s’annonce comme une œuvre maîtresse, Tito Manlio programmé incessamment, précisément pour le 20 janvier, date du mariage. Vivaldi aborde un livret écrit par le florentin Matteo Noris pour les Medicis. Pour l’événement, le prince avait dépêché musiciens et chanteurs nécessaires et le compositeur pouvait élaborer un nouvel opéra aussi ambitieux que le fut Orlando finto pazzo.
Or en aussi peu de temps que Vivaldi prit pour composer son chef-d’œuvre (les fameux 5 jours !), les Noces somptuaires furent annulées du jour au lendemain. Et l’ouvrage tant attendu devint l’objet d’un malaise partagé.
Néanmoins, il est probable que Tito fut créé au début 1719 dans une version moins somptueuse… par les chanteurs qui avaient joué pour il Teuzzone dont l’impossible mais fidèle, Margherita Gualandi, la créatrice du rôle d’Ersilla d’Orlando.
N’en déplaise aux pourfendeurs du théâtre vivaldien, habiles à tisser de nouvelles légendes quant à la fadeur et l’inconsistance de la dramaturgie conçue par le Pretre Rosso, Tito succède dignement à Arsilda et même en approfondit l’exubérance expressionniste : cinq jours certes mais une œuvre forte et dense qui dépasse le seul format d’un œuvre de circonstance. Le manuscrit autographe, perle du fonds de la bibliothèque nationale de Turin, est l’un des plus écrits, ornementés, calligraphiés par le poète musicien. Orchestre à cordes quasi permanent, instrumentarium soliste luxuriant (basson, trompette, cor de chasse, hautbois et tout un arsenal de flûtes), exceptionnels emprunts à ses œuvres antérieures – seuls sept mélodies sur les quarante et une proviennent de partitions antérieures- : confronté à si peu de temps, l’auteur aurait été tenté de réutiliser du matériel musical déjà composé : la réalité montre tout l’inverse.
Le manuscrit de Turin, comportant un infinité de commentaires additionnels, est la marque d’un génie furieux, inépuisable par son invention et son originalité. Deux airs citent en particulier ce feu de l’inspiration : Combatta un gentil cor et Non ti lusinghi la crudeltàde. Ils comportent une partie pour trompette naturelle (le premier) et pour hautbois (le second) d’une vertigineuse virtuosité. Il faudrait également citer Di verde ulivo où la voix et le violoncelle dialoguent comme un concerto à deux lignes solistes.
D’ailleurs, la richesse ici n’est pas le propre des seuls instruments. Les formes multiples choisies par Vivaldi, cavatine, arioso, recitativo accompagnato, airs bouffes, arie a due,… désignent la volonté d’une sensibilité plurielle contraire à la tyranie de l’aria da capo et du recitatif intercalaire. Le recitativo secco y est aussi soigné que partout ailleurs, ciselé même par un compositeur qui n’entend ne rien céder à l’urgence ni à l’efficacité dramatique imposées par le sujet et la situation.
D’après Tite-Live, l’opposition du fils au père, de Manlius au Consul Titus, offre un tableau sans équivoque des valeurs de la jeune République romaine. Le père a signé l’acte de mort de son propre fils. Mais lieto finale oblige (résolution heureuse, d’autant plus exigée dans le contexte d’une œuvre politique liée à un événement dynastique), les légions romaines réclamant les lauriers pour le fils condamné, infléchiront l’ordre du père et sauveront Manlio qui est célébré comme le nouvel héros du Capitole.

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