CRITIQUE, opéra. Paris, Opéra Comique, le 28 sept 2022. Delibes : Lakmé. Raphaël Pichon / Laurent Pelly 

DELIBES-leo-par-classiquenews-classiquenews-dossier-coppelia-kassya-opera-dossier-classiquenewsCRITIQUE, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Comique, le 28 sept 2022. Delibes : LakmĂ©. RaphaĂ«l Pichon / Laurent Pelly – On reste toujours fascinĂ© par le chemin parcouru par certains chanteurs que l’on a eu la chance de dĂ©couvrir en dĂ©but de carrière : ainsi de Sabine Devieilhe (nĂ©e en 1985), qui depuis son prix « RĂ©vĂ©lation Artiste Lyrique » aux Victoires de la musique classique 2013, n’a eu de cesse de s’affirmer comme l’une des sopranos coloratures les plus prisĂ©es de sa gĂ©nĂ©ration, recueillant des succès mĂ©ritĂ©s Ă  chacune de ses apparitions. Certains rĂ´les semblent dĂ©sormais indissociables de sa personne, comme celui de LakmĂ© abordĂ© Ă  l’OpĂ©ra Comique dès 2014 (voir la reprise de ce spectacle Ă  Toulon, la mĂŞme annĂ©e http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-toulon-opera-le-12-octobre-2014-lakme-de-leo-delibes-direction-musicale-giuliano-carella-orchestre-choeur-et-ballet-de-lopera-de-toulon-mise-en-scene-lilo-baur), puis sur de nombreuses scènes un peu partout en France et au-delĂ  (voir Ă  Avignon notamment http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-avignon-grand-opera-le-20-mars-2016-delibes-lakme-devielhe-campellone/).

Quel plaisir de la retrouver dans ce même rôle à l’Opéra-Comique, autour d’une nouvelle mise en scène confiée à Laurent Pelly, permettant aussi à son mari Raphaël Pichon (né en 1984) de dépasser les frontières du baroque pour aborder le brio romantique et orientaliste de la musique de Delibes ! Les spectateurs ne s’y sont pas trompés, venant en nombre pour l’occasion, à l’instar d’Alexander Neef, directeur de l’Opéra de Paris et de ses homologues Alain Perroux (Rhin) et Bertrand Rossi (Nice), tous deux coproducteurs du spectacle, sans parler de Robert Carsen et Philippe Hersant, également présents pour l’événement.

 

 

 Laurent Pelly met en scène LakmĂ© Ă  l’OpĂ©ra Comique

Devielhe, Antoun, Degout…
trio gagnant pour mise en scène discrète

 

 

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LakmĂ© Ă  l’OpĂ©ra Comique © P Grosbois

 

 

Immense succès à la création en 1883, Lakmé reste aujourd’hui parmi les dix ouvrages lyriques français les plus joués au monde, grâce à ses tableaux admirablement différenciés et ses qualités mélodiques (et ce malgré quelques sucreries), qui font oublier un livret prévisible, du moins lorsque le rôle-titre est à la hauteur : digne héritière de toute une tradition française, autour de Mado Robin, Madie Mesplé (voir notre hommage https://www.classiquenews.com/opera-mort-de-mady-mesple-ce-dimanche-30-mai-2020-a-89-ans-lille-pianos-festival-2020-en-direct-sur-la-toile) ou Natalie Dessay plus récemment, Sabine Devieilhe déploie dans ce rôle des délices de raffinement, se jouant d’un aigu souple et aérien, au bénéfice d’une interprétation engagée. On pourrait certes souhaiter, ici et là, une attention plus soutenue au texte (parfois négligé au profit des couleurs vocales) ou encore des graves plus mordants : il n’en reste pas moins que son naturel et son aisance interprétative donnent une sensation d’évidence, comme si le rôle avait été écrit pour elle.

A ses côtés, Frédéric Antoun (déjà présent lui aussi dans la production de 2014) a pour lui l’aisance scénique et la beauté du timbre, qualités malheureusement amoindries par une technique peu poitrinée, qui met à mal son émission, trop étroite. On note ainsi quelques passages en force, de même que plusieurs transitions audibles avec la voix de tête. Le chanteur québécois est plus à son aise après l’entracte, dès lors que la musique s’apaise, lui permettant de mieux poser sa voix et de faire oublier ces quelques imperfections par un style toujours à-propos.

Grand triomphateur de la soirée (mais est-ce une surprise ?), Stéphane Degout compose un vibrant Nilakantha, imposant autant le ton péremptoire du Brahmane par la noblesse de ses phrasés, que son fanatisme aveugle par son impact vocal pénétrant : on a là une incarnation qui donne la chair de poule, à juste titre vivement applaudie en fin de représentation par un public dithyrambique.
On retrouvera le baryton français avec Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion pour plusieurs dates (dont le 19 octobre à la Philharmonie de Paris) consacrées à la promotion du disque « Mein Traum », dédié à plusieurs airs, lieders et chœurs de Schubert, Schumann et Weber.

Tous les seconds rôles réunis autour de ces trois interprètes apportent leur concours à la réussite de la soirée, au premier rang desquels le Frédéric très en voix de Philippe Estèphe, de même que le toujours impeccable François Rougier (Hadji). C’est un plaisir, aussi de retrouver le choeur Pygmalion, très investi tout du long, manifestement inspiré par la direction enthousiaste de Raphaël Pichon, qui n’a pas son pareil pour embraser son orchestre, à coup de fulgurances parfaitement maitrisées.

C’est là un contraste pour le moins surprenant avec la mise en scène tout en discrétion de Laurent Pelly, qui ménage ses effets en première partie pour imposer un plateau épuré en noir et blanc, d’où ne ressort qu’une immense cage en bambou : le metteur en scène français et sa scénographe Camille Dugas jouent sur les textures, entre papier translucide et lampions blanchâtres aux réminiscences orientales, tout en évoquant par les costumes le contexte colonial où se situe l’action. Pelly distille aussi quelques rares touches d’humour, le plus souvent dévolues au quintette colonial, à l’allure pressée et maniérée, en contraste avec la raideur du brahmane.

Mais le spectacle gagne surtout en éclat en deuxième partie, lors d’une très réussie scène de marché, à la direction d’acteur millimétrée, notamment dans la gestion du choeur. Couleurs crépusculaires et pénombre recueillie accompagnent ensuite les adieux de Lakmé, abandonnée par Gérald, en une fin bouleversante qui laisse le public sans voix, ou presque. Outre les représentations prévues à l’Opéra Comique, ce spectacle de toute beauté sera diffusé le 6 octobre sur Arte Concert, puis sur France Musique le 22 octobre prochain.

 

 

 

 

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Critique, opéra. Opéra Comique, le 28 septembre 2022. Delibes : Lakmé. Sabine Devieilhe (Lakmé), Frédéric Antoun (Gérald), Ambroisine Bré (Mallika), Stéphane Degout (Nilakantha), Philippe Estèphe (Frédéric), Elisabeth Boudreault (Ellen), Marielou Jacquard (Rose), Mireille Delunsch (Mistress Bentson), François Rougier (Hadji), François-Olivier Jean (Un Domben), Guillaume Gutiérrez (Un marchand chinois), René Ramos Premier (Le Kouravar) Chœur et orchestre Ensemble Pygmalion, Raphaël Pichon (direction musicale) / Laurent Pelly (mise en scène). A l’affiche de l’Opéra Comique jusqu’au 8 octobre 2022. Photo : P Grosbois

 

 

 

 

CRITIQUE, opĂ©ra. PARIS . Théâtre des Champs-ÉlysĂ©es, le 9 mars 2022. MOZART: Cosi fan tutte. Vannina Santoni, GaĂ«lle Arquez, Cyrille Dubois… Le Concert d’AstrĂ©e. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Laurent Pelly, mise en scène et costumes.

CRITIQUE, opĂ©ra. PARIS . Théâtre des Champs-ÉlysĂ©es, le 9 mars 2022. MOZART: Cosi fan tutte. Vannina Santoni, GaĂ«lle Arquez, Cyrille Dubois… Le Concert d’AstrĂ©e. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Laurent Pelly, mise en scène et costumes. Au Théâtre des Champs-ÉlysĂ©en, l’hiver se termine avec la nouvelle production de Cosi fan tutte, signĂ©e Laurent Pelly, et une fabuleuse distribution orbitant autour de GaĂ«lle Arquez et Vannina Santoni, sous la baguette d’ Emmanuelle HaĂŻm. Une soirĂ©e très attendue…

Cosi, ou la fin de l’illusion

Mozart Wolfgang portrait par classiquenews -by-Croce-1780-81Cosi fan tutte est le dernier vĂ©ritable opĂ©ra bouffe de Mozart, et sa dernière collaboration avec le poète Lorenzo Da Ponte, librettiste des Noces et de Don Giovanni. La comĂ©die raconte l’histoire de deux sĹ“urs et leurs fiancĂ©s. Ces derniers sont amenĂ©s Ă  feindre leur dĂ©part Ă  cause d’un pari avec Don Alfonso, leur ami. Le Don veut prouver aux jeunes l’humanitĂ© de leurs compagnes. Ainsi, avec l’aide de la servante Despina, il mène un jeu de dĂ©guisements et de sentiments, dans le but de montrer la nature humaine : fragile, instable. Puisqu’il rĂ©ussit temporairement Ă  inverser les couples, pour le grand chagrin des garçons « trahis », le XIXe siècle a trouvĂ© le livret immoral et frivole. Au XXIe, nous nous demandons toujours qui aime qui et quelles sont les intentions des personnages…

C’est souvent un défi pour les metteurs en scène, dans leur désir de raconter quelque chose au public. Puisque chez Mozart c’est avant tout la musique qui parle, Laurent Pelly propose une production scénique où la musique est bel et bien protagoniste : il transpose l’action dans un décors unique de studio d’enregistrement musical (scénographie élégante de Chantal Thomas). Les personnages sont les chanteurs venus enregistrer… Cosi fan tutte de Mozart ! La boucle est alors bouclée dans une mise en abyme aussi originale que paresseuse, et nous sommes dispensés de théâtre.

Curieusement, les interprétations des solistes sont toutes très incarnées ! Le duo des sœurs, formé par la mezzo Gaëlle Arquez et la soprano Vannina Santoni est tout simplement spectaculaire ! La Dorabella de Gaëlle Arquez est magnétique, avec un charme irrésistible sur scène qui coexiste avec une maîtrise technique irréprochable. Vannina Santoni en Fiordiligi est tout aussi altière et sensible dans la caractérisation, et tout à fait brillante dans l’interprétation de ses airs redoutables. Les nombreux duos qu’elles ont dans la partition sont des moments d’excellence et de jubilation, illuminant une soirée avec beaucoup d’espaces sombres et d’approximations…

Le duo Ferrando et Guglielmo est solidement interprété par le ténor Cyrille Dubois et le baryton Florian Sempey. Le premier a un joli timbre et un beau legato ; il est complètement ravissant lors de son air « Tradito, schernito » ou encore lors du duo avec Fiordiligi « Fra gli amplessi ». Florian Sempey en Guglielmo est quant à lui toujours très investi scéniquement, autant que la production le permet, et a beaucoup de caractère ! Caractère et présence sont les attributs principaux de la prestation de Laurent Naouri en Don Alfonso, mais aussi de la soprano Laurène Paternò en Despina.

Prima la musica

Beaucoup d’encre a coulé et coule encore au sujet de Cosi… selon les sensibilités, la comédie est un opéra tragique, immoral, frivole… Laurent Pelly ne fait aucun commentaire social, ni dramatique, dans sa mise en scène ; il a pris le parti très timide de ne pas prendre parti, ce faisant il a laissé la musique prendre le relais, s’exprimer, seule, sur scène…

Qu’en est-il de l’autre protagoniste de l’opus, l’orchestre ? Remarquons avant tout l’excellente prestation de Benoît Hartoin assurant le continuo depuis le pianoforte de façon inventive et très divertissante. Il fait preuve d’une complicité avec les autres interprètes qui est devenue un trait caractéristique du Concert d’Astrée. Emmanuelle Haïm à la baguette est toujours très énergique et impliquée. Sa direction musicale et sa lecture de l’œuvre sont à la fois pertinentes et intéressantes, elle semble très à l’écoute des chanteurs et surtout très à l’aise chez Mozart ! Un vrai plaisir musical ! A l’affiche au Théâtre des Champs-Élysées du 9 au 20 mars 2022.