Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra, le 27 septembre 2019. Rameau : Les Indes galantes. Leonardo García Alarcón / Clément Cogitore.

Compte-rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra, le 27 septembre 2019. Rameau : Les Indes galantes. Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn / ClĂ©ment Cogitore. Il est finalement peu de soirĂ©es Ă  l’issue desquelles on a l’impression d’avoir assistĂ© Ă  un spectacle qui fera date pour une gĂ©nĂ©ration, et ce malgrĂ© quelques imperfections bien comprĂ©hensibles pour une toute première mise en scène d’opĂ©ra. Ainsi de ces Indes galantes confiĂ©es au plasticien d’origine alsacienne ClĂ©ment Cogitore (36 ans), jeune surdouĂ© touche Ă  tout qui s’est illustrĂ© aussi bien dans les expositions d’art contemporain qu’au cinĂ©ma (CĂ©sar du meilleur premier film pour « Ni le ciel ni la terre », en 2016). Son travail surprend ici par l’aura de mystère et d’imprĂ©visible constamment Ă  l’oeuvre, le tout baignĂ© dans une pĂ©nombre Ă©nigmatique et envoĂ»tante, toujours animĂ©e des chorĂ©graphies endiablĂ©es de Bintou DembĂ©lĂ©. Si l’on est guère surpris de trouver la danse aussi prĂ©sente dans cet ouvrage qui marie si bien les genres, c’est bien davantage l’apport de danses issues des «quartiers» (banlieues ou citĂ©s – peu importe le nom politiquement correct Ă  donner), qui enthousiasme par sa richesse expressive. En faisant appel Ă  la compagnie RualitĂ©, le hip hop fait ainsi son entrĂ©e au rĂ©pertoire de la grande maison, sans jamais sacrifier au style.

 

 

COGITORE chez Rameau :
l’ombre du mystère, de l’imprévisible…

 

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Cogitore a la bonne idée de lier les différentes entrées du livret en parsemant l’ouvrage de fils rouges, tout particulièrement la problématique de l’apparence et du costume que l’on endosse pour rendre crédible le rôle que la société tend à nous faire jouer : le prologue donne ainsi à voir l’habillage à vue des danseurs comme un miroir du nécessaire apprentissage des conventions sociales, avant que les trois entrées successives n’opposent les puissants et leurs obligés par l’omniprésence d’un Etat policier incarné par des CRS aux faux airs de samouraïs. Faut-il reconnaître des migrants syriens dans les réfugiés visibles à l’issue de la tempête de l’entrée du Turc généreux ? On le croit, tant le message de Cogitore consiste à nous rappeler combien la communauté humaine se doit d’être unie, bien au-delà de l’illusion des rôles et des égoïsmes nationaux.

Le spectacle perd toutefois en force en deuxième partie, lorsque la danse se fait moins prĂ©sente. Si la première partie comique de l’entrĂ©e des Fleurs s’avère sĂ©duisante par son dĂ©cor de quartier rouge, le spectacle n’évite pas ensuite quelques naĂŻvetĂ©s avec son manège, sa «chanteuse papillon» dans les airs ou ses pom-pom girls maladroites, avant de se reprendre par quelques bonnes idĂ©es, tel le joueur de flĂ»te qui conduit les enfants et surtout la brillante conclusion en arche : la reprise inattendue du dĂ©filĂ© de mode du prologue permet une revue de tous les artistes du spectacle, chanteurs et danseurs, noyant la chaconne conclusive sous les applaudissements dĂ©chaĂ®nĂ©s du public. De mĂ©moire de spectateur, on n’a jamais entendu une audience aussi impatiente dans la manifestation de son plaisir, en une ambiance digne d’un concert pop, rompant en cela tous les codes de l’opĂ©ra : cette spontanĂ©itĂ© dĂ©montre combien le spectacle a fait mouche, le tout sous le regard du «tout-Paris» venu en nombre pour l’occasion, sans doute attirĂ© par les promesses de cette production. On aura ainsi rarement vu autant de directeurs de maisons d’opĂ©ra – Amsterdam, Anvers, Versailles ou Dijon – Ă  une première.

La grande réussite du spectacle revient tout autant au grand chef baroque Leonardo García Alarcón, dont on essaie désormais de ne rater aucune de ses grandes productions lyriques. Après la réussite d’Eliogabalo de Cavalli voilà trois ans http://www.classiquenews.com/tag/eliogabalo/, le chef argentin fait à nouveau valoir l’intensité expressive dans l’opposition détaillée des plans sonores, le tout en une attention de tous les instants à ses chanteurs. Tout le plateau vocal réuni n’appelle que des éloges par sa jeunesse irradiante et son français parfaitement prononcé.

Ainsi de Stanislas de Barbeyrac, à l’éloquence triomphante et puissante, et plus encore d’Alexandre Duhamel, impressionnant de présence dans son hymne au soleil, notamment. Florian Sempey n’est pas en reste dans la diction, même si on note une tessiture un peu juste dans les graves dans le prologue. Edwin Crossley-Mercer assure bien sa partie malgré un timbre un rien trop engorgé, tandis que Mathias Vidal soulève encore l’enthousiasme par son chant généreux et engagé, et ce malgré un aigu un rien difficile dans certains passages. Mais ce sont plus encore les femmes qui donnent à se réjouir du spectacle, tout particulièrement la grâce diaphane, les nuances et les phrasés aériens de Sabine Devieilhe, véritable joyau tout du long. Jodie Devos et Julie Fuchs sont des partenaires de luxe, vivement applaudies elles aussi, de même que l’excellent Choeur de chambre de Namur, toujours aussi impressionnant de justesse et d’investissement.

 

 
 

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Compte-rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Bastille, le 27 septembre 2019. Rameau : Les Indes galantes. Sabine Devieilhe (HĂ©bĂ©, Phani, Zima), Jodie Devos (Amour, ZaĂŻre), Julie Fuchs (Emilie, Fatime), Mathias Vidal (Valère, Tacmas), Stanislas de Barbeyrac (Carlos, Damon), Florian Sempey (Bellone, Adario), Alexandre Duhamel (Huascar, Alvar), Edwin Crossley-Mercer (Osman, Ali), danseurs de la compagnie RualitĂ©. Choeur de chambre de Namur, MaĂ®trise des Hauts-de-Seine, Choeur d’enfants de l’OpĂ©ra national de Paris, Orchestre Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn, direction musicale / mise en scène ClĂ©ment Cogitore. A l’affiche de l’OpĂ©ra de Paris jusqu’au 15 octobre 2019. Photo : © Little Shao / ONP OpĂ©ra national de Paris 2019…

 

 

William Christie dirige Rameau et Mondonville

William Christie au Château de Vaux le VicomteArte. Dimanche 28 juin 2015, 18h30. Le Baroque de Christie. Mondonville, Rameau : du grand motet Ă  l’opĂ©ra ballet. Le XVIIIè en majestĂ©. SoirĂ©e baroque Ă  la Philharmonie de Paris. Direction musicale : William Christie L’âge d’or de la musique baroque française, entre sacrĂ© et profane est projetĂ© et dĂ©fendu par un collectif  les Arts Florissants et leur chef fondateur William Christie qui interprètent ainsi leur rĂ©pertoire de prĂ©dilection. Les Arts Florissants, qui viennent de fĂŞter leurs 35 ans d’existence, donnent accompagnĂ©s de leur directeur musical principal un programme qui illustre leur dĂ©vouement Ă  la musique baroque et, tout particulièrement, aux compositeurs français du XVIII ème siècle. L’ensemble sur instruments anciens y fait dialoguer la musique religieuse et les accents dramatiques mais si poĂ©tiques des Indes Galantes, opĂ©ra ballet gĂ©nial conçu avec le librettiste Fuzelier dont on connaĂ®t par ailleurs le talent dans le genre comique : habituĂ©s des trĂ©teaux  de la foire avant de subjuguer Ă  l’opĂ©ra, Rameau Ă  certainement rencontrĂ© l’Ă©crivain librettiste aux  foires parisiennes Saint-Germain ou Saint-Laurent.

Pour la musique profane, William Christie  a sĂ©lectionnĂ© plusieurs extraits des Indes Galantes de Jean-Philippe Rameau parmi lesquelles la cĂ©lèbre entrĂ©e Les Sauvages, sĂ»rement la partie la plus connue de cet opĂ©ra en quatre actes, qui sous couvert de fables amoureuses rococo (l’oeuvre a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e et complĂ©tĂ©e dans les annĂ©es 1730), Fuzelier et Rameau dĂ©fendent une vision humaniste dĂ©jĂ  propre Ă  l’esprit des lumières. Les Incas du PĂ©rou n’y sont pas dĂ©peints avec l’arrogance supĂ©rieure des colons occidentaux mais avec le regard fraternel de vrais humanistes pĂ©nĂ©trĂ© par les valeurs  de Rousseau  (son idĂ©al du bon sauvage non perverti par la soif de l’or et la duplicitĂ© des urbanisĂ©s venus de l’ancien monde).

Cette histoire d’amour qui enchante par son extravagance et son parfum d’exotisme est aussi un sujet engagĂ© et fraternel  qui porte les valeurs humanistes  et universelles  des Lumières. Pour la musique sacrĂ©e, In exitu Israel de Mondonville, originellement destinĂ© aux messes royales cĂ©lĂ©brĂ©es en prĂ©sence de Louis XV et qui est caractĂ©ristique du grand motet français compte parmi les neuf « motets Ă  grands choeurs et orchestre » qui ont Ă©tĂ© prĂ©servĂ©s Ă  ce jour. La distribution vocale de la soirĂ©e comprend des partenaires de longue date des Arts Florissants, le baryton Marc Mauillon (laurĂ©at de l’acadĂ©mie qu’il a fondĂ©e Le jardin des Voix) un artiste que l’on a entendu dernièrement dans les Grands Motets de Rameau en Europe et dans Les FĂŞtes VĂ©nitiennes de Campra Ă  l’OpĂ©ra comique Ă  Paris et la soprano Danielle de Niese qui participait Ă  la production emblĂ©matique d’Andrei Serban des Indes Galantes en 2003 Ă  l’OpĂ©ra national de Paris Ă©galement dirigĂ©e par William Christie ou la fantaisie baroque The Enchanted Island donnĂ©e au Met de New York fin 2011.

Sens du verbe incarnĂ©, caractĂ©risĂ©, dramatisĂ©,  vision architecturĂ©e et puissante, goĂ»t habitĂ© des intentions du drame inscrit dans chaque texte font de la direction de William Christie l’une des profondes  et des plus investies dans le rĂ©pertoire baroque français.

arte_logo_2013ARTE, dimanche 28 juin 2015, 18h30. Mondonville et Rameau : la musique au XVIIIè. William Christie, direction. Avec Les Arts Florissants. Coproduction : ARTE France, CLC Productions (43min). Enregistrée le 16 janvier 2015 à la Philharmonie de Paris

Au programme :

J.J. CassanĂ©a de Mondonville – In exitu Israel (Grands Motets, extraits)

J.P. Rameau – Les Indes Galantes (extraits)

Les Indes Galantes de Rameau pour et par les jeunes

Trappes, La Merise. Rameau : L’Inde Galante, les Sauvages. Le 10 février 2015, 19h30.  Lycéens, Pages de la Maîtrise du CMBV. L’Inde dansante :quand le baroque suscite un projet de jumelage pour les jeunes… Le CMBV réalise une nouvelle production comprenant la 4ème entrée des Indes Galantes de Rameau, Les Sauvages en associant les Pages de la Maîtrise du Centre de musique baroque de Versailles et plusieurs classes des lycées de Trappes.  Une expérience collective qui transmet l’écoute, le partage, la rencontre comme valeurs premières.

cmbv-rameau-2015-les-indes-galantes,-l'inde-dansante-Trappe-Versailles-opera-olivier-schneebeli-582Dans un bosquet d’une forêt de l’Amérique, une belle Sauvage, Zima (soprano), fille d’un chef puissant et redouté est courisée par les officiers européens, le français Damon (haute-contre) et l’espagnol Don Alvar (baryton). Un temps dépaysée par tant de courtoisies exotiques, la Sauvagesse préfère l’un de ses semblables le guerrier Adario (baryton). Rameau dépeint l’amour imprévu et aussi la guerre qui se conclue par la pacification des nations affrontées (fameuse danse du calumet de la paix). A l’époque, Les Indiens d’Amérique étaient réputés dansant nus et fumant de longs calumets, d’après les chroniques des voyageurs ou les gravures de Bernard (Cérémonies et coutumes religieuses, 1723), ou de Lafitau (Mœurs des Sauvages Américains (1724). Le compositeur réutilise la pièce fameuse de son recueil de pièces pour le clavecin, Les Sauvages publiée en 1728 d’après la danse de vrais indiens de Louisiane danseurs, qu’il avait pu voir au Théâtre Italien en 1725.

Les Sauvages est la quatrième Entrée de son opéra ballet les Indes Galantes, entrée ajoutée pour la reprise de l’ouvrage en 1736 (un an après sa création en 1735). C’est l’occasion d’utiliser de brillantes trompettes, des airs d’agilité d’esprit italien : ainsi l’air de Zima « Régnez plaisirs et jeux » où s’associent trompettes, timbales et flûtes. Comme plus tard (1745) dans Le Temple de la gloire et l’acte de Bacchus (bacchanale sensuelle), Rameau alterne en particulier dans la Chaconne finale des Sauvages, accents guerriers et pastoraux, nerf et suavité, caractère et douceur. L’air des Sauvages publié en 1728 innerve toute la danse collective à l’ouverture et dans le rondeau final. La mélodie géniale comme l’est Frère Jacques (attribué depuis 2014 à Rameau donc), sera repris immédiatement par nombre de compositeurs de Suites orchestrales ou d’opéras (Corette, Tapray, Guignon, Dalayrac…), la pièce traverse même l’Atlantique pour rejoindre les côtes des Antilles Françaises, sur l’île de Dominique : un témoin d’époque rend compte du jeu d’un claveciniste très versé dans l’art de Rameau.

Après la Ritournelle d’entrée, Rameau imagine d’abord la confrontation entre Alvar et Damon, colons aux Amériques, rivaux en amour.

Puis paraĂ®t les Indiens : Adario amoureux qui fusionne bientĂ´t avec la belle et convoitĂ©e par tous, Zima. Les deux indigènes inspirĂ©s par l’amour se jurent fidĂ©litĂ©.

Ensuite, la Danse du grand calumet de la Paix est portée par les Indiens et le couple d’amoureux Zima et Adario ; puis c’est la danse qui conclue l’ouvrage indien : menuet des Françaises en Amazones, air de ZIma victorieuse : « Régnez plaisirs et jeux », enfin Chaconne finale.

Partition débordante de sensualité et d’italianisme, Les Sauvages sont l’objet d’un travail spécifique entre les Pages de la Maîtrise du Centre de Musique Baroque de Versailles et plusieurs lycéens de Trappes. Chant, déclamation, danse et jeu scénique sont les étapes d’un jeu collectif où les jeunes professionnels rencontrent les jeunes publics autour du génie musical de Rameau. La vivacité dansante de l’opéra ballet fascine toujours autant depuis le XVIIIème siècle. Une équipe chevronnée de professionnels (Olivier Schneebeli, direction musicale ; Françoise Deniau, chorégraphie ; Michel Verschaeve, mise en scène) encadrent les jeunes apprentis. Sous leurs auspices, certains pourraient même se dépasser porté par la magie du théâtre baroque.

 

 

 

 

boutonreservationSoirée les Indes Galantes au Théâtre La Merise de Trappesmardi 10 février 2015, 19h30

Direction Musicale : Olivier Schneebeli
Direction des Chœurs: Sarah Boissou (collège Youri Gagarine), Marjolaine Martel (collège Le Village) et Marie-Pascale Perillon (collège Gustave Courbet),
Mise en scène : Michel Verschaeve
Chorégraphie : Françoise Deniau
RĂ©gie : Thierry Carreau

Solistes et choristes : Pages du CMBV
Choristes : Elèves des collèges Youri Gagarine, Le Village et Gustave Courbet de Trappes.
Instrumentistes : Elèves du CRR de Versailles et du CRD de la Vallée de Chevreuse.
Danseurs et comédiens : Elèves de Lycée Plaine de Neauphle (à confirmer)
Régisseurs : stagiaires Ecole de la deuxième chance (ZA-Trappes-Elancourt).

Infos et réservations

Théâtre La Merise à Trappes

01 30 13 98 51  tarif unique : 5 euros.

Spectacle repris le 12 février 2015 à l’Opéra royal de Versailles

Rameau 2014, Les Indes Galantes. Entretien avec Jérôme Corréas

CORREAS jerome_correas.jpgAu cours d’une tournée qui passe ce 25 novembre 2014 à La Piscine de Châtenay Malabry (92), Jérôme Corréas célèbre aussi le génie révolutionnaire de Rameau en proposant comme Hugo Reyne récemment une nouvelle lecture de l’opéra ballet Les Indes Galantes. Flamboyante partition portée par le rythme des danses et des divertissements, l’œuvre illustre l’invention inégalée dont Rameau fut capable de son vivant. Explications. Entretien avec Jérôme Corréas, directeur musical de l’ensemble qu’il a créé, Les Paladins. 

 

 

 

 

Quel regard jetez vous sur Les Indes Galantes ? De quelle manière la musique unifie toutes les entrées ?

Les Indes Galantes sont souvent considérées comme une revue, de par le caractère divertissant et ludique des différentes entrées. C’est un opéra-ballet, avec une certaine liberté de ton par rapport à une tragédie lyrique. Un opéra ballet est constitué d’un prologue et de plusieurs histoires indépendantes se terminant par des divertissements dansés. C’est une forme assez libre, plus libre en tous cas que celle du grand opéra qu’on appelle tragédie lyrique.  Cette souplesse favorise l’humour, le second degré, un niveau de langage un peu plus familier. Pour autant, on trouve dans cette œuvre des thèmes sérieux comme l’esclavage, la parole donnée (dans Le turc généreux), la liberté d’aimer, la colonisation, la paix ou la fraternité entre les peuples (Les Sauvages) .

Sans verser dans un discours féministe ou anticolonialiste militant qui n’a rien à voir avec l’œuvre, on peut dire que ces thèmes permettent de relier les différentes histoires à notre monde actuel tout en nous rapprochant de l’imaginaire de ce XVIIIeme siècle très attiré par l’exotisme, mais aussi très préoccupé de générosité envers les peuples et les individus, et de lutte contre les inégalités.

Dans ce contexte, la musique agit comme un cataliseur des énergies, elle apporte rythme et couleur en caractérisant chaque personnage, chaque univers différent. Chaque histoire est un voyage.

Que peut nous apporter en 2014 le spectacle version Rameau tel qu’il se dĂ©ploie dans Les Indes Galantes ?

Les Indes galantes parlent du triangle amoureux habituel : amant-amante-rival. Cette relation triangulaire nous a incités avec Constance Larrieu, la metteure en scène,  à imaginer un travail entre chanteurs, marionnettes et marionnettistes, pour mettre en valeur ces histoires simples, ces intrigues vite résolues qui sont des numéros, voire des sketches se terminant invariablement par des numéros dansés.

Rameau est un homme de spectacle, c’est un maître de l’harmonie, un amoureux des belles mélodies; on trouve dans sa musique une joie de vivre, un enthousiasme et un sens du rythme qui plongent l’auditeur dans un état de jubilation; la « Danse du grand calumet de la paix », qu’on appelle aussi «  Les Sauvages », en est un bon exemple.  Cette année Rameau a été pour moi l’opportunité d’interpréter beaucoup de ses musiques. Plus je joue Rameau, plus j’ai cette impression qu’on peut aussi aller le chercher hors de la conception grandiose dans laquelle on l’enferme parfois.

Cette forme légère des Indes galantes est pour moi l’occasion de présenter un Rameau plus proche, plus direct, plus accessible à tous publics et à tous âges. Il est important de montrer que la musique baroque n’est ni élitiste, ni compassée, et que l’on peut se divertir avec Rameau. C’est le cas avec Platée, c’est aussi le cas dans certaines scènes des Indes galantes.

De quelle manière cette nouvelle production met-elle en avant les qualités propres des Paladins ?

Tous les projets des Paladins sont de expériences, des défis ou des recherches. Je ne peux faire autrement et j’ai besoin d’avancer et progresser à chaque étape de mon travail.

Les Indes galantes, c’est pour moi une exploration de la théâtralité dans la musique française, c’est l’opportunité de chercher plus de naturel dans les récitatifs, plus de souplesse dans la texture orchestrale, et d’expérimenter sans cesse en matière de nuances et d’expressivité, tant avec les chanteurs qu’avec l’orchestre.

Cette musique est tellement bien écrite pour les instruments que les musiciens se sentent tout de suite à l’aise et peuvent prendre des risques.

Avec les chanteurs, nous explorons les possibilités du parlé-chanté tel que nous l’avons déjà travaillé dans l’opéra italien, mais en s’adaptant aux exigences de la langue française, faisant en sorte qu’elle soit toujours claire, naturelle et résonnante.

Je souhaite surtout que ces Indes galantes présentent une version décomplexée et jubilatoire du répertoire baroque français, c’est l’objectif que nous nous sommes fixé avec les musiciens des Paladins et les chanteurs. J’espère que le public aura envie de danser avec sur l’air du Grand calumet de la paix !

 

 

Propos recueillis par Alexandre Pham en novembre 2014.

 

 
 
 

AGENDA. Les Paladins en concert avec JĂ©rĂ´me CorrĂ©as. Rameau : les Indes Galantes, le 25 novembre 2014 – Théâtre La Piscine, Châtenay Malabry (92)

 

Les Indes Galantes de Rameau par Jérôme Corréas

correas jerome les paladins jcorreas2Châtenay-Malabry. Rameau: Les Indes Galantes, 25 novembre 2014. En rĂ©sidence dans le 92, JĂ©rĂ´me CorrĂ©as et ses Paladins revisitent le grand ballet baroque façon Rameau, semĂ© d’orientalisme surtout baignĂ© de sensualitĂ© souveraine irrĂ©sistible…  ComposĂ©es en 1735 par un Rameau en pleine gloire après le choc de son premier opĂ©ra Hippolyte et Aricie, Les Indes Galantes constituent le chef-d’œuvre du compositeur français, Ă  l’honneur en 2014 Ă  l’occasion du 250e anniversaire de sa disparition. Avec ce modèle d’opĂ©ra-ballet, Rameau offrit Ă  la cour du roi Louis XV un divertissement grandiose et raffinĂ© : simple dans son intrigue, l’œuvre se consacre Ă  Ă©tudier les mĹ“urs amoureuses des habitants d’ailleurs. Dans un grand tourbillon de duos, d’airs, de rĂ©citatifs et de danses, on dĂ©couvre avec dĂ©lice les disputes de Bellone (dĂ©esse de la guerre), d’HĂ©bĂ© (la Jeunesse) et de Cupidon, avant d’embarquer pour la Turquie et les AmĂ©riques !

Pour leur troisième annĂ©e de rĂ©sidence au Théâtre Firmin GĂ©mier / La Piscine, JĂ©rĂ´me Correas et son ensemble de musique baroque Les Paladins interprètent cette Ĺ“uvre Ă  quatre chanteurs, neuf musiciens et trois marionnettistes : car le projet de ces Indes Galantes est de mĂŞler interprètes de chair et marionnettes de bois Ă  taille humaine, Ă  l’image de Cupidon tirant les ficelles des histoires d’amour reprĂ©sentĂ©es. Un mariage des arts et des disciplines mĂŞlĂ©es qui pose un regard original voire inĂ©dit sur un classique de l’opĂ©ra baroque. On aurait tort d’y chercher une quelconque vraisemblance d’acte en acte ou plus prĂ©cisĂ©ment s’agissant d’un ballet, d’entrĂ©e en entrĂ©e : la musqiue souveraine orchestre ici ballets et divertissements. Tout oeuvre au plaisir, Ă  la sensualitĂ© rayonnante dans l’esprit et le style des amusements que La Pompadour savait rĂ©server au monarque Louis XV souvent dĂ©pressif et mĂ©lancolique. La grâce le dispute Ă  l’onirisme exotique avec ce raffinement et cette audace mĂ©lodique et harmonique dont Rameau a le secret.

 

 

Jérôme Correas et Les Paladins sont en résidence au Théâtre Firmin Gémier / La Piscine depuis 2012. Ils ont récemment présenté Dans les rues de Naples, d’après le répertoire classique et populaire napolitain, plusieurs concerts, et les deux opéras de Monteverdi, Le Couronnement de Poppée et Le retour d’Ulysse dans sa patrie.

 

 

 

Jean-Philippe Rameau  : Les Indes Galantes, opéra ballet
Les Paladins – JĂ©rĂ´me Correas, Constance Larrieu
Mardi 25 novembre 2014, 20h30
Châtenay Mamabry (92) – Théâtre La Piscine
Voyage en terres inconnues pour les grandes noces de l’opéra et des marionnettes
Durée : 1h45 entracte compris

 

Lire notre critique du cd Les Indes Galantes de Rameau récemment édité par La Simphonie du Marais

 

 

 

CD. Rameau : Les Indes Galantes (Hugo Reyne, 2013)

rameau-les-indes-galantes-hugo-reyne-simphonie-marais-cd-CD. Rameau : Les Indes Galantes (Hugo Reyne, 2013)… Parlons de l’Ĺ“uvre d’abord. S’il y a bien un “cas” Hippolyte et Aricie, scandale retentissant et coup de gĂ©nie sur la scène lyrique et tragique en 1733, il y eut bien un nouvel accomplissement tout autant capital dans l’art français avec Les Indes Galantes de 1735/1736…. Au dĂ©but des annĂ©es 1730, le quinqua Rameau y renouvelle considĂ©rablement le genre de l’opĂ©ra ballet lĂ©guĂ© par Lully et Campra (L’Europe Galante de 1697), mais le Dijonais va plus loin et ose plus fort : la galanterie ici unit les parties disparates (les quatre entrĂ©es), et la danse unifie le propos avec l’essor du ballet hĂ©roĂŻque et d’action.

 

 

 

Hugo Reyne souligne l’Ă©clat poĂ©tique des Indes Galantes de Rameau

Live viennois enthousiasmant

 

Mais, exigence du sens oblige, et soucieux d’une dramaturgie pas que dĂ©corative, Rameau et son librettiste Fuzelier, dĂ©veloppent aussi une satire de la sociĂ©tĂ© française (comme l’a fait Montesquieu dans ses Lettres persanes de 1721) : sous couvert de badinerie exotique (Les Indes sont orientales donc persanes, mais aussi occidentales, donc des AmĂ©riques), les deux satiristes pourfendeurs tendent le miroir (comme dans PlatĂ©e) Ă  leurs contemporains, et Rameau si peu courtisan et frappĂ© de luciditĂ© quant Ă  la comĂ©die humaine, y Ă©pingle les travers les plus ignobles du genre humain. L’homme en sociĂ©tĂ© est un monstre que la candeur et l’innocence du bon sauvage sait dĂ©noncer par contraste. La sociabilitĂ© corrompt le coeur humain que la musique de l’enchanteur Rameau sait retrouver Ă  sa source : le prĂ©texte exotique et le registre amoureux et tendre permettent de rĂ©aliser cette miraculeuse redĂ©couverte. Un retour aux sources d’une certaine manière que la magie d’une musique enchanteresse rĂ©active.

Au dĂ©sir et Ă  la magie de l’effusion partagĂ©e, Rameau imagine un dĂ©lire naturaliste pur avec l’entrĂ©e des Fleurs oĂą l’orientalisme persan du propos (la rose Ă©prouvĂ©e par BorĂ©e est guĂ©rie par ZĂ©phire) offre un canevas poĂ©tique absolu. De mĂŞme, dans Le Turc gĂ©nĂ©reux, le compositeur sait glisser une tempĂŞte naturelle : aboutissement des recherches de Rameau sur l’Ă©vocation des phĂ©nomènes qu’il a observĂ©s (vent, Ă©clairs, orage…). Expression des miracles de la nature et dĂ©nonciation de la perversitĂ© vĂ©nale des colons europĂ©ens se conjuguent idĂ©alement dans l’entrĂ©e des Incas oĂą Rameau caractĂ©rise le personnage clĂ© de Huascar qui pour Ă©carter vainement son aimĂ©e Phani (qui aime l’envahisseur espagnol Carlos), suscite en sorcier dĂ©miurge, l’irruption d’un volcan, preuve que les dieux Incas sont en colère contre l’union d’un indigène et de l’Ă©tranger… Ici, Fuzelier par son livret se place aux cĂ´tĂ©s de Las Casas, dĂ©fenseur de la cause indienne lors de la controverse de Valladolid : l’harmonie des bons sauvages est dĂ©truite par l’appĂ©tit des europĂ©ens qui sous couvert d’une Ă©vangĂ©lisation abusive, ciblent tout l’or de l’Inca.
On comprend dès lors que Les Indes Galantes sont l’aboutissement du Rameau le plus exigeant comme le plus raffinĂ© ; sa haute conscience morale Ă©gale l’exigence de l’esthète artiste. C’est dire la valeur des Indes Galantes.

Que pensez de cette nouvelle rĂ©alisation qui s’appuie sur un Ă©dition originale conçue par Hugo Reyne, le chef fondateur de la Simphonie du Marais (la partition nouvelle demeure accessible gratuitement sur la toile) ?

Difficile pour les connaisseurs de passer après l’indiscutable William Christie et l’excellence de ses Arts Florissants qui les premiers ont su dĂ©fendre l’âme et l’esprit de la musique ramĂ©lienne, qu’il s’agisse d’opĂ©ras et de ballets. Leur production au Palais Garnier reste mĂ©morable comme Atys de Lully Ă  l’OpĂ©ra Comique. Et que dire encore parmi les nouveaux interprètes, du geste millimĂ©trĂ©, architecturĂ© comme peu, du claveciniste et chef Bruno Procopio, qui rĂ©cemment a dĂ©montrĂ© sa science intuitive, particulièrement irrĂ©sistible dans le mĂŞme rĂ©pertoire (Chaconne des Sauvages entre autres), mais de surcroĂ®t avec instruments modernes (avec les musiciens du Simon Bolivar Orchestra, l’orchestre de Gustavo Dudamel)?

reyne-hugo-S’agissant de la lecture d’Hugo Reyne, l’impression globale est favorable malgrĂ© d’Ă©vidents dĂ©sĂ©quilibres. D’abord, nos rĂ©serves. Maillon faible de la production, le chĹ“ur qui manque de sĂ»retĂ© comme de subtilitĂ© dans l’Ă©locution d’un français le plus tendre ou le plus expressionniste : pas assez de prĂ©cision ni d’intonation pleinement maĂ®trisĂ©e. Le plateau des solistes se hisse honnĂŞtement face Ă  un massif de perfections multiples dont il ne restitue que quelques fragments.

Entre autres, emblĂ©matique de toute l’approche et des moyens mis en Ĺ“uvre, la soprano StĂ©phanie RĂ©vidat, excellente vocaliste au demeurant, aux aigus pas toujours clairement et fermement tenus, semble manquer encore d’aise comme de naturel. Manque de temps de rĂ©pĂ©tition ? Probablement. La Zima de ValĂ©rie Gabail déçoit dans Les Sauvages (ratant toute sa partie finale par une justesse alĂ©atoire et une maniĂ©risme linguistique qui gomme des dĂ©cennies de pratique baroqueuse antĂ©rieure), et mĂŞme Aimery Lefèvre que l’on a connu plus Ă©lĂ©gant et fluide, Ă©crase son timbre avec un vibrato qui devient systĂ©matique… (son Huascar reste monolithique quand Fuzelier et Rameau ont conçu un personnage complexe, fier et tendre, attachant Ă  force de souffrance amoureuse et d’impuissance malgrĂ© le volcan qu’il maĂ®trise). Le haute-contre François-Nicolas Geslot doit impĂ©rativement mieux contrĂ´ler ses lignes et sa justesse (Tacmas) : avec plus de maĂ®trise, son sens du phrasĂ© pourrait rĂ©server de belles surprises dans les prochaines annĂ©es. En revanche, le français impeccable de Reinoud Van Mechelen est le pilier de la production, mais le tĂ©nor n’est-il pas passer par le Jardin des Voix de William Christie justement ? Son style, son Ă©lĂ©gance naturelle restent un modèle pour chacun des solistes rĂ©unis Ă  Vienne. Que n’a-t-il ici chantĂ© justement le rĂ´le de Tacmas ?
Mais en dĂ©pit des dĂ©faillances ici et lĂ  relevĂ©es, l’engagement global des solistes relève la tenue gĂ©nĂ©rale d’une prise live qui se rĂ©vèle Ă  l’Ă©coute rĂ©ellement entraĂ®nante, touchante mĂŞme par sa tension nerveuse, son allant dansant : autant de qualitĂ©s que souligne l’Ă©coute et qui doit sa rĂ©ussite au seul tempĂ©rament du chef fĂ©dĂ©rateur.

Le vrai personnage revendiquant ici l’Ă©clat du genre symphonique en germe, c’est Ă©videmment l’orchestre. Symphoniste dans l’âme, et dramaturge pour les instruments, Rameau redouble d’invention comme souvent, d’Ă©clairs gĂ©niaux. La tendresse suave et exquise du ballet des Fleurs (premier vĂ©ritable ballet d’action oĂą brilla -outre la flĂ»te enchanteresse souvent en solo-, l’Ă©toile de la danse Marie SallĂ©) ou la sublime chaconne des Sauvages, pleine d’une majestĂ© nostalgique…. d’un feu Ă  la fois guerrier et tendre (trompettes et hautbois/bassons), montrent assez le soin et la passion que cultive Hugo Reyne dans un rĂ©pertoire qu’il aime sincèrement et dont il aime Ă  transmettre l’Ă©clat comme la vitalitĂ©. Le chef de La Simphonie du Marais a publiĂ© nombre de disques dĂ©diĂ©s Ă  l’Ă©mergence et l’Ă©volution du ballet de cour et des premiers opĂ©ras baroques français. Sa connaissance affĂ»tĂ©e et analytique du genre s’en ressent ici.

DĂ©fenseur depuis des annĂ©es du patrimoine baroque français, en cela parfait hĂ©ritier de William Christie, le chef flĂ»tiste dĂ©taille, caractĂ©rise, swingue aussi avec une Ă©nergie de bout en bout enthousiasmante. La vitalitĂ© (rehaussĂ©e par la prise live de l’enregistrement) est ici la marque de fabrique de cette rĂ©alisation dont le charme envoĂ»tĂ© sait communiquer son amour de l’Ĺ“uvre, l’une des plus fascinantes du grand Rameau. Le disparate des quatre entrĂ©es chorĂ©graphique est effacĂ© sous le flux, le souffle coĂ»te que coĂ»te que sait instiller Hugo Reyne. Live attachant et très impliquĂ©, d’autant plus opportun en cette annĂ©e Rameau oĂą, pour le moment les nouveautĂ©s discographiques sont Ă©trangement plutĂ´t rares.

Rameau : Les Indes Galantes, nouvelle Ă©dition complète. Solistes, chĹ“ur et orchestre de La Simphonie du Marais. Hugo Reyne, direction. Version intĂ©grale enregistrĂ©e au Konzerthaus de Vienne en 2013. Coffret 3 cd, Editions “Musiques Ă  la Chabotterie”. Parution annoncĂ©e le 22 mai 2014