COMPTE-RENDU, critique, opéra. GENEVE, le 15 déc 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón / Lydia Steier

RAMEAU 2014 : sĂ©lection cdCOMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. GENEVE, le 15 dĂ©c 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn / Lydia Steier. AprĂšs la production parisienne plĂ©biscitĂ©e par le public et controversĂ©e par la critique, le chef argentin reprend les Indes galantes dans une nouvelle mise en scĂšne et une distribution totalement renouvelĂ©e. Une grande rĂ©ussite scĂ©nique et vocale, malgrĂ© une lecture trĂšs personnelle du chef. Aux danseurs hip-hop de Bastille, la production genevoise oppose la carte d’une lecture moins iconoclaste, mais surtout plus respectueuse d’une dramaturgie cohĂ©rente qui semblait Ă©chapper au genre hybride de l’opĂ©ra-ballet. En misant sur le principe efficace du mĂ©ta-thĂ©Ăątre, si important au XVIIIe siĂšcle, Lydia Steier confĂšre une grande cohĂ©rence Ă  la dramaturgie de l’Ɠuvre. LĂ  oĂč Ă  Bastille la mise en scĂšne misait sur la danse, GenĂšve mise efficacement sur le thĂ©Ăątre, et ce n’est pas un mince dĂ©fi, brillamment relevĂ©. Sur scĂšne, un immense thĂ©Ăątre Ă  moitiĂ© en ruine oĂč se joue les prĂ©paratifs du spectacle. L’unitĂ© de lieu fluidifie le discours et rĂ©unit le prologue et les quatre entrĂ©es en soulignant l’opposition sous-jacente au livret de Fuzelier : l’amour face Ă  la guerre.

Le violon d’Inde d’Alarcón

Les diffĂ©rents acteurs puisent ainsi dans des malles les costumes (magnifiques de Katharina Schlipf) des diffĂ©rentes entrĂ©es. Les hĂ©donistes, rĂ©unis par HĂ©bĂ©, rencontrent bientĂŽt les belliqueux qui veulent nuire Ă  leurs plaisirs, et ce fil rouge, sommaire mais thĂ©Ăątralement efficient, permet d’apprĂ©hender les superbes chorĂ©graphies de Demis Volpi avec d’autant plus de naturel qu’elles ont Ă©tĂ© intelligemment intĂ©grĂ©es aux autres artistes au point qu’on se demande parfois qui chante et qui danse. Quant Ă  l’Ɠuvre, les puristes vont crier au scandale en voyant que le pas de deux de l’acte des fleurs (le plus dramatiquement faible de la partition) a Ă©tĂ© dĂ©placĂ© en prĂ©ambule, avant le lever de rideaux, et surtout l’invocation des « forĂȘts paisibles » sur laquelle s’achĂšve l’opĂ©ra, sous une suggestive pluie de neige. La suite voulue par Rameau (« RĂ©gnez plaisirs et jeux », le menuet pour les guerriers français et la chaconne finale) disparait. Mais il faut avouer que le tempo choisi par le chef est sans doute le plus juste, le plus Ă©mouvant, en Ă©troite cohĂ©rence avec le texte, qu’il nous ait Ă©tĂ© donnĂ© d’entendre.
Le spectacle rĂ©unit en outre une excellente distribution et les nombreux chanteurs italophones dĂ©clament Rameau avec un bel engagement et une prononciation impeccable. Dans les rĂŽles d’HĂ©bĂ©, d’Émilie et de ZaĂŻre, Kristina Mkhitarian dĂ©ploie un timbre riche, sonore et superbement projetĂ©, attentif aux moindres inflexions du texte, magnifiĂ© en outre par une prĂ©sence scĂ©nique toujours nĂ©cessaire au paradigme rhĂ©torique du thĂ©Ăątre en musique. Roberta Mameli campe l’Amour et ZaĂŻre avec panache, la moindre de ses interventions est un concentrĂ© d’émotion qui fait mouche, aussi Ă  l’aise dans la virtuositĂ© que dans le pathĂ©tisme Ă©lĂ©giaque, et elle restitue au livret de Fuzelier toute sa profondeur dramatique si souvent nĂ©gligĂ©e. Si Claire de SĂ©vignĂ© semble plus embarrassĂ©e dans son jeu et son interprĂ©tation, malgrĂ© un timbre fort bien sculptĂ©, la Fatime d’Amina Edris insuffle Ă  son personnage un poids dramatique singulier (notamment dans le cĂ©lĂšbre air « Papillons inconstants »). Les deux tĂ©nors de la distribution symbolisent les goĂ»ts rĂ©unis : l’alerte et expĂ©rimentĂ© Cyril Auvity fait une nouvelle fois honneur Ă  la voix de haute-contre Ă  la française, et on aurait aimĂ© l’entendre un peu plus ; quant Ă  Anicio Zorzi Giustinani, il maĂźtrise sans faille et avec un bonheur jouissif la prononciation et le style. MĂȘmes qualitĂ©s superlatives du cĂŽtĂ© des deux autres chanteurs italiens : Gianluca Buratto est un Ali Ă  la voix caverneuse, mais la palme revient Ă  Renato Dolcini, impressionnant de prĂ©sence pour ses trois rĂŽles, rĂ©ussissant en outre Ă  moduler sa belle voix ample de la basse de Bellone Ă  celle de basse-taille d’Adario avec un naturel confondant.
Une mention spĂ©ciale pour les chƓurs du Grand thĂ©Ăątre de GenĂšve, excellemment prĂ©parĂ©s par Alan Woodbridge, qui ont accompli un effort particulier pour s’adapter au style de l’opĂ©ra baroque français. À la tĂȘte de sa Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn dirige avec style et brio ; avec lui, le thĂ©Ăątre est tout autant sur scĂšne que dans la fosse, instaurant un dialogue constant entre les musiciens et les interprĂštes dans une osmose qui tient la plupart du temps du miracle. Pour toutes ses qualitĂ©s, sa version personnelle du chef-d’Ɠuvre de Rameau doit ĂȘtre entendue d’abord comme un formidable spectacle vivant, et « s’ils sont sensibles », comme le dĂ©clament Zima et Adario Ă  la fin de l’opĂ©ra, les puristes abandonneront toute querelle stĂ©rile.

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Compte-rendu. GenĂšve, Grand ThĂ©Ăątre, Rameau, Les Indes galantes, 15 dĂ©cembre 2019. Kristina Mkhitarian (HĂ©bĂ©, Émilie, Zima), Roberta Mameli (Amour, ZaĂŻre), Claire de SĂ©vignĂ© (Phani), Amina Edris (Fatime), Reanto Dolcini (Bellone, Osman, Adario), Gianluca Buratto (Ali), Anicio Zorzi Giustiniani (Don Carlos, Damon), François Lis (Huascar, Don Alvaro), Cyril Auvity (ValĂšre, Tacmas), Lydia Steier (Mise en scĂšne), Demis Volpi (ChorĂ©graphie),, Heike Scheele (scĂ©nographie), Katarina Schlipf (costumes), Olaf Freese (LumiĂšres), Krystian Lada (Dramaturgie), Alan Woodgridge (Direction des chƓurs), Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn (direction).

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra, le 27 septembre 2019. Rameau : Les Indes galantes. Leonardo García Alarcón / Clément Cogitore.

Compte-rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra, le 27 septembre 2019. Rameau : Les Indes galantes. Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn / ClĂ©ment Cogitore. Il est finalement peu de soirĂ©es Ă  l’issue desquelles on a l’impression d’avoir assistĂ© Ă  un spectacle qui fera date pour une gĂ©nĂ©ration, et ce malgrĂ© quelques imperfections bien comprĂ©hensibles pour une toute premiĂšre mise en scĂšne d’opĂ©ra. Ainsi de ces Indes galantes confiĂ©es au plasticien d’origine alsacienne ClĂ©ment Cogitore (36 ans), jeune surdouĂ© touche Ă  tout qui s’est illustrĂ© aussi bien dans les expositions d’art contemporain qu’au cinĂ©ma (CĂ©sar du meilleur premier film pour « Ni le ciel ni la terre », en 2016). Son travail surprend ici par l’aura de mystĂšre et d’imprĂ©visible constamment Ă  l’oeuvre, le tout baignĂ© dans une pĂ©nombre Ă©nigmatique et envoĂ»tante, toujours animĂ©e des chorĂ©graphies endiablĂ©es de Bintou DembĂ©lĂ©. Si l’on est guĂšre surpris de trouver la danse aussi prĂ©sente dans cet ouvrage qui marie si bien les genres, c’est bien davantage l’apport de danses issues des «quartiers» (banlieues ou citĂ©s – peu importe le nom politiquement correct Ă  donner), qui enthousiasme par sa richesse expressive. En faisant appel Ă  la compagnie RualitĂ©, le hip hop fait ainsi son entrĂ©e au rĂ©pertoire de la grande maison, sans jamais sacrifier au style.

 

 

COGITORE chez Rameau :
l’ombre du mystĂšre, de l’imprĂ©visible


 

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Cogitore a la bonne idĂ©e de lier les diffĂ©rentes entrĂ©es du livret en parsemant l’ouvrage de fils rouges, tout particuliĂšrement la problĂ©matique de l’apparence et du costume que l’on endosse pour rendre crĂ©dible le rĂŽle que la sociĂ©tĂ© tend Ă  nous faire jouer : le prologue donne ainsi Ă  voir l’habillage Ă  vue des danseurs comme un miroir du nĂ©cessaire apprentissage des conventions sociales, avant que les trois entrĂ©es successives n’opposent les puissants et leurs obligĂ©s par l’omniprĂ©sence d’un Etat policier incarnĂ© par des CRS aux faux airs de samouraĂŻs. Faut-il reconnaĂźtre des migrants syriens dans les rĂ©fugiĂ©s visibles Ă  l’issue de la tempĂȘte de l’entrĂ©e du Turc gĂ©nĂ©reux ? On le croit, tant le message de Cogitore consiste Ă  nous rappeler combien la communautĂ© humaine se doit d’ĂȘtre unie, bien au-delĂ  de l’illusion des rĂŽles et des Ă©goĂŻsmes nationaux.

Le spectacle perd toutefois en force en deuxiĂšme partie, lorsque la danse se fait moins prĂ©sente. Si la premiĂšre partie comique de l’entrĂ©e des Fleurs s’avĂšre sĂ©duisante par son dĂ©cor de quartier rouge, le spectacle n’évite pas ensuite quelques naĂŻvetĂ©s avec son manĂšge, sa «chanteuse papillon» dans les airs ou ses pom-pom girls maladroites, avant de se reprendre par quelques bonnes idĂ©es, tel le joueur de flĂ»te qui conduit les enfants et surtout la brillante conclusion en arche : la reprise inattendue du dĂ©filĂ© de mode du prologue permet une revue de tous les artistes du spectacle, chanteurs et danseurs, noyant la chaconne conclusive sous les applaudissements dĂ©chaĂźnĂ©s du public. De mĂ©moire de spectateur, on n’a jamais entendu une audience aussi impatiente dans la manifestation de son plaisir, en une ambiance digne d’un concert pop, rompant en cela tous les codes de l’opĂ©ra : cette spontanĂ©itĂ© dĂ©montre combien le spectacle a fait mouche, le tout sous le regard du «tout-Paris» venu en nombre pour l’occasion, sans doute attirĂ© par les promesses de cette production. On aura ainsi rarement vu autant de directeurs de maisons d’opĂ©ra – Amsterdam, Anvers, Versailles ou Dijon – Ă  une premiĂšre.

La grande rĂ©ussite du spectacle revient tout autant au grand chef baroque Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn, dont on essaie dĂ©sormais de ne rater aucune de ses grandes productions lyriques. AprĂšs la rĂ©ussite d’Eliogabalo de Cavalli voilĂ  trois ans http://www.classiquenews.com/tag/eliogabalo/, le chef argentin fait Ă  nouveau valoir l’intensitĂ© expressive dans l’opposition dĂ©taillĂ©e des plans sonores, le tout en une attention de tous les instants Ă  ses chanteurs. Tout le plateau vocal rĂ©uni n’appelle que des Ă©loges par sa jeunesse irradiante et son français parfaitement prononcĂ©.

Ainsi de Stanislas de Barbeyrac, Ă  l’éloquence triomphante et puissante, et plus encore d’Alexandre Duhamel, impressionnant de prĂ©sence dans son hymne au soleil, notamment. Florian Sempey n’est pas en reste dans la diction, mĂȘme si on note une tessiture un peu juste dans les graves dans le prologue. Edwin Crossley-Mercer assure bien sa partie malgrĂ© un timbre un rien trop engorgĂ©, tandis que Mathias Vidal soulĂšve encore l’enthousiasme par son chant gĂ©nĂ©reux et engagĂ©, et ce malgrĂ© un aigu un rien difficile dans certains passages. Mais ce sont plus encore les femmes qui donnent Ă  se rĂ©jouir du spectacle, tout particuliĂšrement la grĂące diaphane, les nuances et les phrasĂ©s aĂ©riens de Sabine Devieilhe, vĂ©ritable joyau tout du long. Jodie Devos et Julie Fuchs sont des partenaires de luxe, vivement applaudies elles aussi, de mĂȘme que l’excellent Choeur de chambre de Namur, toujours aussi impressionnant de justesse et d’investissement.

 

 
 

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Compte-rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Bastille, le 27 septembre 2019. Rameau : Les Indes galantes. Sabine Devieilhe (HĂ©bĂ©, Phani, Zima), Jodie Devos (Amour, ZaĂŻre), Julie Fuchs (Emilie, Fatime), Mathias Vidal (ValĂšre, Tacmas), Stanislas de Barbeyrac (Carlos, Damon), Florian Sempey (Bellone, Adario), Alexandre Duhamel (Huascar, Alvar), Edwin Crossley-Mercer (Osman, Ali), danseurs de la compagnie RualitĂ©. Choeur de chambre de Namur, MaĂźtrise des Hauts-de-Seine, Choeur d’enfants de l’OpĂ©ra national de Paris, Orchestre Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn, direction musicale / mise en scĂšne ClĂ©ment Cogitore. A l’affiche de l’OpĂ©ra de Paris jusqu’au 15 octobre 2019. Photo : © Little Shao / ONP OpĂ©ra national de Paris 2019


 

 

William Christie dirige Rameau et Mondonville

William Christie au ChĂąteau de Vaux le VicomteArte. Dimanche 28 juin 2015, 18h30. Le Baroque de Christie. Mondonville, Rameau : du grand motet Ă  l’opĂ©ra ballet. Le XVIIIĂš en majestĂ©. SoirĂ©e baroque Ă  la Philharmonie de Paris. Direction musicale : William Christie L’ñge d’or de la musique baroque française, entre sacrĂ© et profane est projetĂ© et dĂ©fendu par un collectif  les Arts Florissants et leur chef fondateur William Christie qui interprĂštent ainsi leur rĂ©pertoire de prĂ©dilection. Les Arts Florissants, qui viennent de fĂȘter leurs 35 ans d’existence, donnent accompagnĂ©s de leur directeur musical principal un programme qui illustre leur dĂ©vouement Ă  la musique baroque et, tout particuliĂšrement, aux compositeurs français du XVIII Ăšme siĂšcle. L’ensemble sur instruments anciens y fait dialoguer la musique religieuse et les accents dramatiques mais si poĂ©tiques des Indes Galantes, opĂ©ra ballet gĂ©nial conçu avec le librettiste Fuzelier dont on connaĂźt par ailleurs le talent dans le genre comique : habituĂ©s des trĂ©teaux  de la foire avant de subjuguer Ă  l’opĂ©ra, Rameau Ă  certainement rencontrĂ© l’Ă©crivain librettiste aux  foires parisiennes Saint-Germain ou Saint-Laurent.

Pour la musique profane, William Christie  a sĂ©lectionnĂ© plusieurs extraits des Indes Galantes de Jean-Philippe Rameau parmi lesquelles la cĂ©lĂšbre entrĂ©e Les Sauvages, sĂ»rement la partie la plus connue de cet opĂ©ra en quatre actes, qui sous couvert de fables amoureuses rococo (l’oeuvre a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e et complĂ©tĂ©e dans les annĂ©es 1730), Fuzelier et Rameau dĂ©fendent une vision humaniste dĂ©jĂ  propre Ă  l’esprit des lumiĂšres. Les Incas du PĂ©rou n’y sont pas dĂ©peints avec l’arrogance supĂ©rieure des colons occidentaux mais avec le regard fraternel de vrais humanistes pĂ©nĂ©trĂ© par les valeurs  de Rousseau  (son idĂ©al du bon sauvage non perverti par la soif de l’or et la duplicitĂ© des urbanisĂ©s venus de l’ancien monde).

Cette histoire d’amour qui enchante par son extravagance et son parfum d’exotisme est aussi un sujet engagĂ© et fraternel  qui porte les valeurs humanistes  et universelles  des LumiĂšres. Pour la musique sacrĂ©e, In exitu Israel de Mondonville, originellement destinĂ© aux messes royales cĂ©lĂ©brĂ©es en prĂ©sence de Louis XV et qui est caractĂ©ristique du grand motet français compte parmi les neuf « motets Ă  grands choeurs et orchestre » qui ont Ă©tĂ© prĂ©servĂ©s Ă  ce jour. La distribution vocale de la soirĂ©e comprend des partenaires de longue date des Arts Florissants, le baryton Marc Mauillon (laurĂ©at de l’acadĂ©mie qu’il a fondĂ©e Le jardin des Voix) un artiste que l’on a entendu derniĂšrement dans les Grands Motets de Rameau en Europe et dans Les FĂȘtes VĂ©nitiennes de Campra Ă  l’OpĂ©ra comique Ă  Paris et la soprano Danielle de Niese qui participait Ă  la production emblĂ©matique d’Andrei Serban des Indes Galantes en 2003 Ă  l’OpĂ©ra national de Paris Ă©galement dirigĂ©e par William Christie ou la fantaisie baroque The Enchanted Island donnĂ©e au Met de New York fin 2011.

Sens du verbe incarnĂ©, caractĂ©risĂ©, dramatisĂ©,  vision architecturĂ©e et puissante, goĂ»t habitĂ© des intentions du drame inscrit dans chaque texte font de la direction de William Christie l’une des profondes  et des plus investies dans le rĂ©pertoire baroque français.

arte_logo_2013ARTE, dimanche 28 juin 2015, 18h30. Mondonville et Rameau : la musique au XVIIIÚ. William Christie, direction. Avec Les Arts Florissants. Coproduction : ARTE France, CLC Productions (43min). Enregistrée le 16 janvier 2015 à la Philharmonie de Paris

Au programme :

J.J. CassanĂ©a de Mondonville – In exitu Israel (Grands Motets, extraits)

J.P. Rameau – Les Indes Galantes (extraits)

Les Indes Galantes de Rameau pour et par les jeunes

Trappes, La Merise. Rameau : L’Inde Galante, les Sauvages. Le 10 fĂ©vrier 2015, 19h30.  LycĂ©ens, Pages de la MaĂźtrise du CMBV. L’Inde dansante :quand le baroque suscite un projet de jumelage pour les jeunes
 Le CMBV rĂ©alise une nouvelle production comprenant la 4Ăšme entrĂ©e des Indes Galantes de Rameau, Les Sauvages en associant les Pages de la MaĂźtrise du Centre de musique baroque de Versailles et plusieurs classes des lycĂ©es de Trappes.  Une expĂ©rience collective qui transmet l’écoute, le partage, la rencontre comme valeurs premiĂšres.

cmbv-rameau-2015-les-indes-galantes,-l'inde-dansante-Trappe-Versailles-opera-olivier-schneebeli-582Dans un bosquet d’une forĂȘt de l’AmĂ©rique, une belle Sauvage, Zima (soprano), fille d’un chef puissant et redoutĂ© est courisĂ©e par les officiers europĂ©ens, le français Damon (haute-contre) et l’espagnol Don Alvar (baryton). Un temps dĂ©paysĂ©e par tant de courtoisies exotiques, la Sauvagesse prĂ©fĂšre l’un de ses semblables le guerrier Adario (baryton). Rameau dĂ©peint l’amour imprĂ©vu et aussi la guerre qui se conclue par la pacification des nations affrontĂ©es (fameuse danse du calumet de la paix). A l’époque, Les Indiens d’AmĂ©rique Ă©taient rĂ©putĂ©s dansant nus et fumant de longs calumets, d’aprĂšs les chroniques des voyageurs ou les gravures de Bernard (CĂ©rĂ©monies et coutumes religieuses, 1723), ou de Lafitau (MƓurs des Sauvages AmĂ©ricains (1724). Le compositeur rĂ©utilise la piĂšce fameuse de son recueil de piĂšces pour le clavecin, Les Sauvages publiĂ©e en 1728 d’aprĂšs la danse de vrais indiens de Louisiane danseurs, qu’il avait pu voir au ThĂ©Ăątre Italien en 1725.

Les Sauvages est la quatriĂšme EntrĂ©e de son opĂ©ra ballet les Indes Galantes, entrĂ©e ajoutĂ©e pour la reprise de l’ouvrage en 1736 (un an aprĂšs sa crĂ©ation en 1735). C’est l’occasion d’utiliser de brillantes trompettes, des airs d’agilitĂ© d’esprit italien : ainsi l’air de Zima « RĂ©gnez plaisirs et jeux » oĂč s’associent trompettes, timbales et flĂ»tes. Comme plus tard (1745) dans Le Temple de la gloire et l’acte de Bacchus (bacchanale sensuelle), Rameau alterne en particulier dans la Chaconne finale des Sauvages, accents guerriers et pastoraux, nerf et suavitĂ©, caractĂšre et douceur. L’air des Sauvages publiĂ© en 1728 innerve toute la danse collective Ă  l’ouverture et dans le rondeau final. La mĂ©lodie gĂ©niale comme l’est FrĂšre Jacques (attribuĂ© depuis 2014 Ă  Rameau donc), sera repris immĂ©diatement par nombre de compositeurs de Suites orchestrales ou d’opĂ©ras (Corette, Tapray, Guignon, Dalayrac
), la piĂšce traverse mĂȘme l’Atlantique pour rejoindre les cĂŽtes des Antilles Françaises, sur l’üle de Dominique : un tĂ©moin d’époque rend compte du jeu d’un claveciniste trĂšs versĂ© dans l’art de Rameau.

AprĂšs la Ritournelle d’entrĂ©e, Rameau imagine d’abord la confrontation entre Alvar et Damon, colons aux AmĂ©riques, rivaux en amour.

Puis paraĂźt les Indiens : Adario amoureux qui fusionne bientĂŽt avec la belle et convoitĂ©e par tous, Zima. Les deux indigĂšnes inspirĂ©s par l’amour se jurent fidĂ©litĂ©.

Ensuite, la Danse du grand calumet de la Paix est portĂ©e par les Indiens et le couple d’amoureux Zima et Adario ; puis c’est la danse qui conclue l’ouvrage indien : menuet des Françaises en Amazones, air de ZIma victorieuse : « RĂ©gnez plaisirs et jeux », enfin Chaconne finale.

Partition dĂ©bordante de sensualitĂ© et d’italianisme, Les Sauvages sont l’objet d’un travail spĂ©cifique entre les Pages de la MaĂźtrise du Centre de Musique Baroque de Versailles et plusieurs lycĂ©ens de Trappes. Chant, dĂ©clamation, danse et jeu scĂ©nique sont les Ă©tapes d’un jeu collectif oĂč les jeunes professionnels rencontrent les jeunes publics autour du gĂ©nie musical de Rameau. La vivacitĂ© dansante de l’opĂ©ra ballet fascine toujours autant depuis le XVIIIĂšme siĂšcle. Une Ă©quipe chevronnĂ©e de professionnels (Olivier Schneebeli, direction musicale ; Françoise Deniau, chorĂ©graphie ; Michel Verschaeve, mise en scĂšne) encadrent les jeunes apprentis. Sous leurs auspices, certains pourraient mĂȘme se dĂ©passer portĂ© par la magie du thĂ©Ăątre baroque.

 

 

 

 

boutonreservationSoirée les Indes Galantes au Théùtre La Merise de Trappesmardi 10 février 2015, 19h30

Direction Musicale : Olivier Schneebeli
Direction des ChƓurs: Sarah Boissou (collùge Youri Gagarine), Marjolaine Martel (collùge Le Village) et Marie-Pascale Perillon (collùge Gustave Courbet),
Mise en scĂšne : Michel Verschaeve
Chorégraphie : Françoise Deniau
RĂ©gie : Thierry Carreau

Solistes et choristes : Pages du CMBV
Choristes : ElĂšves des collĂšges Youri Gagarine, Le Village et Gustave Courbet de Trappes.
Instrumentistes : ElÚves du CRR de Versailles et du CRD de la Vallée de Chevreuse.
Danseurs et comédiens : ElÚves de Lycée Plaine de Neauphle (à confirmer)
RĂ©gisseurs : stagiaires Ecole de la deuxiĂšme chance (ZA-Trappes-Elancourt).

Infos et réservations

Théùtre La Merise à Trappes

01 30 13 98 51  tarif unique : 5 euros.

Spectacle repris le 12 fĂ©vrier 2015 Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles

Rameau 2014, Les Indes Galantes. Entretien avec JérÎme Corréas

CORREAS jerome_correas.jpgAu cours d’une tournĂ©e qui passe ce 25 novembre 2014 Ă  La Piscine de ChĂątenay Malabry (92), JĂ©rĂŽme CorrĂ©as cĂ©lĂšbre aussi le gĂ©nie rĂ©volutionnaire de Rameau en proposant comme Hugo Reyne rĂ©cemment une nouvelle lecture de l’opĂ©ra ballet Les Indes Galantes. Flamboyante partition portĂ©e par le rythme des danses et des divertissements, l’Ɠuvre illustre l’invention inĂ©galĂ©e dont Rameau fut capable de son vivant. Explications. Entretien avec JĂ©rĂŽme CorrĂ©as, directeur musical de l’ensemble qu’il a crĂ©Ă©, Les Paladins. 

 

 

 

 

Quel regard jetez vous sur Les Indes Galantes ? De quelle maniÚre la musique unifie toutes les entrées ?

Les Indes Galantes sont souvent considĂ©rĂ©es comme une revue, de par le caractĂšre divertissant et ludique des diffĂ©rentes entrĂ©es. C’est un opĂ©ra-ballet, avec une certaine libertĂ© de ton par rapport Ă  une tragĂ©die lyrique. Un opĂ©ra ballet est constituĂ© d’un prologue et de plusieurs histoires indĂ©pendantes se terminant par des divertissements dansĂ©s. C’est une forme assez libre, plus libre en tous cas que celle du grand opĂ©ra qu’on appelle tragĂ©die lyrique.  Cette souplesse favorise l’humour, le second degrĂ©, un niveau de langage un peu plus familier. Pour autant, on trouve dans cette Ɠuvre des thĂšmes sĂ©rieux comme l’esclavage, la parole donnĂ©e (dans Le turc gĂ©nĂ©reux), la libertĂ© d’aimer, la colonisation, la paix ou la fraternitĂ© entre les peuples (Les Sauvages) .

Sans verser dans un discours fĂ©ministe ou anticolonialiste militant qui n’a rien Ă  voir avec l’Ɠuvre, on peut dire que ces thĂšmes permettent de relier les diffĂ©rentes histoires Ă  notre monde actuel tout en nous rapprochant de l’imaginaire de ce XVIIIeme siĂšcle trĂšs attirĂ© par l’exotisme, mais aussi trĂšs prĂ©occupĂ© de gĂ©nĂ©rositĂ© envers les peuples et les individus, et de lutte contre les inĂ©galitĂ©s.

Dans ce contexte, la musique agit comme un cataliseur des énergies, elle apporte rythme et couleur en caractérisant chaque personnage, chaque univers différent. Chaque histoire est un voyage.

Que peut nous apporter en 2014 le spectacle version Rameau tel qu’il se dĂ©ploie dans Les Indes Galantes ?

Les Indes galantes parlent du triangle amoureux habituel : amant-amante-rival. Cette relation triangulaire nous a incités avec Constance Larrieu, la metteure en scÚne,  à imaginer un travail entre chanteurs, marionnettes et marionnettistes, pour mettre en valeur ces histoires simples, ces intrigues vite résolues qui sont des numéros, voire des sketches se terminant invariablement par des numéros dansés.

Rameau est un homme de spectacle, c’est un maĂźtre de l’harmonie, un amoureux des belles mĂ©lodies; on trouve dans sa musique une joie de vivre, un enthousiasme et un sens du rythme qui plongent l’auditeur dans un Ă©tat de jubilation; la « Danse du grand calumet de la paix », qu’on appelle aussi «  Les Sauvages », en est un bon exemple.  Cette annĂ©e Rameau a Ă©tĂ© pour moi l’opportunitĂ© d’interprĂ©ter beaucoup de ses musiques. Plus je joue Rameau, plus j’ai cette impression qu’on peut aussi aller le chercher hors de la conception grandiose dans laquelle on l’enferme parfois.

Cette forme lĂ©gĂšre des Indes galantes est pour moi l’occasion de prĂ©senter un Rameau plus proche, plus direct, plus accessible Ă  tous publics et Ă  tous Ăąges. Il est important de montrer que la musique baroque n’est ni Ă©litiste, ni compassĂ©e, et que l’on peut se divertir avec Rameau. C’est le cas avec PlatĂ©e, c’est aussi le cas dans certaines scĂšnes des Indes galantes.

De quelle maniÚre cette nouvelle production met-elle en avant les qualités propres des Paladins ?

Tous les projets des Paladins sont de expĂ©riences, des dĂ©fis ou des recherches. Je ne peux faire autrement et j’ai besoin d’avancer et progresser Ă  chaque Ă©tape de mon travail.

Les Indes galantes, c’est pour moi une exploration de la thĂ©ĂątralitĂ© dans la musique française, c’est l’opportunitĂ© de chercher plus de naturel dans les rĂ©citatifs, plus de souplesse dans la texture orchestrale, et d’expĂ©rimenter sans cesse en matiĂšre de nuances et d’expressivitĂ©, tant avec les chanteurs qu’avec l’orchestre.

Cette musique est tellement bien Ă©crite pour les instruments que les musiciens se sentent tout de suite Ă  l’aise et peuvent prendre des risques.

Avec les chanteurs, nous explorons les possibilitĂ©s du parlĂ©-chantĂ© tel que nous l’avons dĂ©jĂ  travaillĂ© dans l’opĂ©ra italien, mais en s’adaptant aux exigences de la langue française, faisant en sorte qu’elle soit toujours claire, naturelle et rĂ©sonnante.

Je souhaite surtout que ces Indes galantes prĂ©sentent une version dĂ©complexĂ©e et jubilatoire du rĂ©pertoire baroque français, c’est l’objectif que nous nous sommes fixĂ© avec les musiciens des Paladins et les chanteurs. J’espĂšre que le public aura envie de danser avec sur l’air du Grand calumet de la paix !

 

 

Propos recueillis par Alexandre Pham en novembre 2014.

 

 
 
 

AGENDA. Les Paladins en concert avec JĂ©rĂŽme CorrĂ©as. Rameau : les Indes Galantes, le 25 novembre 2014 – ThĂ©Ăątre La Piscine, ChĂątenay Malabry (92)

 

Les Indes Galantes de Rameau par JérÎme Corréas

correas jerome les paladins jcorreas2ChĂątenay-Malabry. Rameau: Les Indes Galantes, 25 novembre 2014. En rĂ©sidence dans le 92, JĂ©rĂŽme CorrĂ©as et ses Paladins revisitent le grand ballet baroque façon Rameau, semĂ© d’orientalisme surtout baignĂ© de sensualitĂ© souveraine irrĂ©sistible…  ComposĂ©es en 1735 par un Rameau en pleine gloire aprĂšs le choc de son premier opĂ©ra Hippolyte et Aricie, Les Indes Galantes constituent le chef-d’Ɠuvre du compositeur français, Ă  l’honneur en 2014 Ă  l’occasion du 250e anniversaire de sa disparition. Avec ce modĂšle d’opĂ©ra-ballet, Rameau offrit Ă  la cour du roi Louis XV un divertissement grandiose et raffinĂ© : simple dans son intrigue, l’Ɠuvre se consacre Ă  Ă©tudier les mƓurs amoureuses des habitants d’ailleurs. Dans un grand tourbillon de duos, d’airs, de rĂ©citatifs et de danses, on dĂ©couvre avec dĂ©lice les disputes de Bellone (dĂ©esse de la guerre), d’HĂ©bĂ© (la Jeunesse) et de Cupidon, avant d’embarquer pour la Turquie et les AmĂ©riques !‹‹Pour leur troisiĂšme annĂ©e de rĂ©sidence au ThĂ©Ăątre Firmin GĂ©mier / La Piscine, JĂ©rĂŽme Correas et son ensemble de musique baroque Les Paladins interprĂštent cette Ɠuvre Ă  quatre chanteurs, neuf musiciens et trois marionnettistes : car le projet de ces Indes Galantes est de mĂȘler interprĂštes de chair et marionnettes de bois Ă  taille humaine, Ă  l’image de Cupidon tirant les ficelles des histoires d’amour reprĂ©sentĂ©es. Un mariage des arts et des disciplines mĂȘlĂ©es qui pose un regard original voire inĂ©dit sur un classique de l’opĂ©ra baroque. On aurait tort d’y chercher une quelconque vraisemblance d’acte en acte ou plus prĂ©cisĂ©ment s’agissant d’un ballet, d’entrĂ©e en entrĂ©e : la musqiue souveraine orchestre ici ballets et divertissements. Tout oeuvre au plaisir, Ă  la sensualitĂ© rayonnante dans l’esprit et le style des amusements que La Pompadour savait rĂ©server au monarque Louis XV souvent dĂ©pressif et mĂ©lancolique. La grĂące le dispute Ă  l’onirisme exotique avec ce raffinement et cette audace mĂ©lodique et harmonique dont Rameau a le secret.

 

 

JĂ©rĂŽme Correas et Les Paladins sont en rĂ©sidence au ThĂ©Ăątre Firmin GĂ©mier / La Piscine depuis 2012. Ils ont rĂ©cemment prĂ©sentĂ© Dans les rues de Naples, d’aprĂšs le rĂ©pertoire classique et populaire napolitain, plusieurs concerts, et les deux opĂ©ras de Monteverdi, Le Couronnement de PoppĂ©e et Le retour d’Ulysse dans sa patrie.

 

 

 

Jean-Philippe Rameau  : Les Indes Galantes, opéra ballet
Les Paladins – JĂ©rĂŽme Correas, Constance Larrieu
Mardi 25 novembre 2014, 20h30
ChĂątenay Mamabry (92) – ThĂ©Ăątre La Piscine
Voyage en terres inconnues pour les grandes noces de l’opĂ©ra et des marionnettes
Durée : 1h45 entracte compris

 

Lire notre critique du cd Les Indes Galantes de Rameau récemment édité par La Simphonie du Marais

 

 

 

CD. Rameau : Les Indes Galantes (Hugo Reyne, 2013)

rameau-les-indes-galantes-hugo-reyne-simphonie-marais-cd-CD. Rameau : Les Indes Galantes (Hugo Reyne, 2013)… Parlons de l’Ɠuvre d’abord. S’il y a bien un “cas” Hippolyte et Aricie, scandale retentissant et coup de gĂ©nie sur la scĂšne lyrique et tragique en 1733, il y eut bien un nouvel accomplissement tout autant capital dans l’art français avec Les Indes Galantes de 1735/1736…. Au dĂ©but des annĂ©es 1730, le quinqua Rameau y renouvelle considĂ©rablement le genre de l’opĂ©ra ballet lĂ©guĂ© par Lully et Campra (L’Europe Galante de 1697), mais le Dijonais va plus loin et ose plus fort : la galanterie ici unit les parties disparates (les quatre entrĂ©es), et la danse unifie le propos avec l’essor du ballet hĂ©roĂŻque et d’action.

 

 

 

Hugo Reyne souligne l’Ă©clat poĂ©tique des Indes Galantes de Rameau

Live viennois enthousiasmant

 

Mais, exigence du sens oblige, et soucieux d’une dramaturgie pas que dĂ©corative, Rameau et son librettiste Fuzelier, dĂ©veloppent aussi une satire de la sociĂ©tĂ© française (comme l’a fait Montesquieu dans ses Lettres persanes de 1721) : sous couvert de badinerie exotique (Les Indes sont orientales donc persanes, mais aussi occidentales, donc des AmĂ©riques), les deux satiristes pourfendeurs tendent le miroir (comme dans PlatĂ©e) Ă  leurs contemporains, et Rameau si peu courtisan et frappĂ© de luciditĂ© quant Ă  la comĂ©die humaine, y Ă©pingle les travers les plus ignobles du genre humain. L’homme en sociĂ©tĂ© est un monstre que la candeur et l’innocence du bon sauvage sait dĂ©noncer par contraste. La sociabilitĂ© corrompt le coeur humain que la musique de l’enchanteur Rameau sait retrouver Ă  sa source : le prĂ©texte exotique et le registre amoureux et tendre permettent de rĂ©aliser cette miraculeuse redĂ©couverte. Un retour aux sources d’une certaine maniĂšre que la magie d’une musique enchanteresse rĂ©active.

Au dĂ©sir et Ă  la magie de l’effusion partagĂ©e, Rameau imagine un dĂ©lire naturaliste pur avec l’entrĂ©e des Fleurs oĂč l’orientalisme persan du propos (la rose Ă©prouvĂ©e par BorĂ©e est guĂ©rie par ZĂ©phire) offre un canevas poĂ©tique absolu. De mĂȘme, dans Le Turc gĂ©nĂ©reux, le compositeur sait glisser une tempĂȘte naturelle : aboutissement des recherches de Rameau sur l’Ă©vocation des phĂ©nomĂšnes qu’il a observĂ©s (vent, Ă©clairs, orage…). Expression des miracles de la nature et dĂ©nonciation de la perversitĂ© vĂ©nale des colons europĂ©ens se conjuguent idĂ©alement dans l’entrĂ©e des Incas oĂč Rameau caractĂ©rise le personnage clĂ© de Huascar qui pour Ă©carter vainement son aimĂ©e Phani (qui aime l’envahisseur espagnol Carlos), suscite en sorcier dĂ©miurge, l’irruption d’un volcan, preuve que les dieux Incas sont en colĂšre contre l’union d’un indigĂšne et de l’Ă©tranger… Ici, Fuzelier par son livret se place aux cĂŽtĂ©s de Las Casas, dĂ©fenseur de la cause indienne lors de la controverse de Valladolid : l’harmonie des bons sauvages est dĂ©truite par l’appĂ©tit des europĂ©ens qui sous couvert d’une Ă©vangĂ©lisation abusive, ciblent tout l’or de l’Inca.
On comprend dĂšs lors que Les Indes Galantes sont l’aboutissement du Rameau le plus exigeant comme le plus raffinĂ© ; sa haute conscience morale Ă©gale l’exigence de l’esthĂšte artiste. C’est dire la valeur des Indes Galantes.

Que pensez de cette nouvelle rĂ©alisation qui s’appuie sur un Ă©dition originale conçue par Hugo Reyne, le chef fondateur de la Simphonie du Marais (la partition nouvelle demeure accessible gratuitement sur la toile) ?

Difficile pour les connaisseurs de passer aprĂšs l’indiscutable William Christie et l’excellence de ses Arts Florissants qui les premiers ont su dĂ©fendre l’Ăąme et l’esprit de la musique ramĂ©lienne, qu’il s’agisse d’opĂ©ras et de ballets. Leur production au Palais Garnier reste mĂ©morable comme Atys de Lully Ă  l’OpĂ©ra Comique. Et que dire encore parmi les nouveaux interprĂštes, du geste millimĂ©trĂ©, architecturĂ© comme peu, du claveciniste et chef Bruno Procopio, qui rĂ©cemment a dĂ©montrĂ© sa science intuitive, particuliĂšrement irrĂ©sistible dans le mĂȘme rĂ©pertoire (Chaconne des Sauvages entre autres), mais de surcroĂźt avec instruments modernes (avec les musiciens du Simon Bolivar Orchestra, l’orchestre de Gustavo Dudamel)?

reyne-hugo-S’agissant de la lecture d’Hugo Reyne, l’impression globale est favorable malgrĂ© d’Ă©vidents dĂ©sĂ©quilibres. D’abord, nos rĂ©serves. Maillon faible de la production, le chƓur qui manque de sĂ»retĂ© comme de subtilitĂ© dans l’Ă©locution d’un français le plus tendre ou le plus expressionniste : pas assez de prĂ©cision ni d’intonation pleinement maĂźtrisĂ©e. Le plateau des solistes se hisse honnĂȘtement face Ă  un massif de perfections multiples dont il ne restitue que quelques fragments.

Entre autres, emblĂ©matique de toute l’approche et des moyens mis en Ɠuvre, la soprano StĂ©phanie RĂ©vidat, excellente vocaliste au demeurant, aux aigus pas toujours clairement et fermement tenus, semble manquer encore d’aise comme de naturel. Manque de temps de rĂ©pĂ©tition ? Probablement. La Zima de ValĂ©rie Gabail déçoit dans Les Sauvages (ratant toute sa partie finale par une justesse alĂ©atoire et une maniĂ©risme linguistique qui gomme des dĂ©cennies de pratique baroqueuse antĂ©rieure), et mĂȘme Aimery LefĂšvre que l’on a connu plus Ă©lĂ©gant et fluide, Ă©crase son timbre avec un vibrato qui devient systĂ©matique… (son Huascar reste monolithique quand Fuzelier et Rameau ont conçu un personnage complexe, fier et tendre, attachant Ă  force de souffrance amoureuse et d’impuissance malgrĂ© le volcan qu’il maĂźtrise). Le haute-contre François-Nicolas Geslot doit impĂ©rativement mieux contrĂŽler ses lignes et sa justesse (Tacmas) : avec plus de maĂźtrise, son sens du phrasĂ© pourrait rĂ©server de belles surprises dans les prochaines annĂ©es. En revanche, le français impeccable de Reinoud Van Mechelen est le pilier de la production, mais le tĂ©nor n’est-il pas passer par le Jardin des Voix de William Christie justement ? Son style, son Ă©lĂ©gance naturelle restent un modĂšle pour chacun des solistes rĂ©unis Ă  Vienne. Que n’a-t-il ici chantĂ© justement le rĂŽle de Tacmas ?
Mais en dĂ©pit des dĂ©faillances ici et lĂ  relevĂ©es, l’engagement global des solistes relĂšve la tenue gĂ©nĂ©rale d’une prise live qui se rĂ©vĂšle Ă  l’Ă©coute rĂ©ellement entraĂźnante, touchante mĂȘme par sa tension nerveuse, son allant dansant : autant de qualitĂ©s que souligne l’Ă©coute et qui doit sa rĂ©ussite au seul tempĂ©rament du chef fĂ©dĂ©rateur.

Le vrai personnage revendiquant ici l’Ă©clat du genre symphonique en germe, c’est Ă©videmment l’orchestre. Symphoniste dans l’Ăąme, et dramaturge pour les instruments, Rameau redouble d’invention comme souvent, d’Ă©clairs gĂ©niaux. La tendresse suave et exquise du ballet des Fleurs (premier vĂ©ritable ballet d’action oĂč brilla -outre la flĂ»te enchanteresse souvent en solo-, l’Ă©toile de la danse Marie SallĂ©) ou la sublime chaconne des Sauvages, pleine d’une majestĂ© nostalgique…. d’un feu Ă  la fois guerrier et tendre (trompettes et hautbois/bassons), montrent assez le soin et la passion que cultive Hugo Reyne dans un rĂ©pertoire qu’il aime sincĂšrement et dont il aime Ă  transmettre l’Ă©clat comme la vitalitĂ©. Le chef de La Simphonie du Marais a publiĂ© nombre de disques dĂ©diĂ©s Ă  l’Ă©mergence et l’Ă©volution du ballet de cour et des premiers opĂ©ras baroques français. Sa connaissance affĂ»tĂ©e et analytique du genre s’en ressent ici.

DĂ©fenseur depuis des annĂ©es du patrimoine baroque français, en cela parfait hĂ©ritier de William Christie, le chef flĂ»tiste dĂ©taille, caractĂ©rise, swingue aussi avec une Ă©nergie de bout en bout enthousiasmante. La vitalitĂ© (rehaussĂ©e par la prise live de l’enregistrement) est ici la marque de fabrique de cette rĂ©alisation dont le charme envoĂ»tĂ© sait communiquer son amour de l’Ɠuvre, l’une des plus fascinantes du grand Rameau. Le disparate des quatre entrĂ©es chorĂ©graphique est effacĂ© sous le flux, le souffle coĂ»te que coĂ»te que sait instiller Hugo Reyne. Live attachant et trĂšs impliquĂ©, d’autant plus opportun en cette annĂ©e Rameau oĂč, pour le moment les nouveautĂ©s discographiques sont Ă©trangement plutĂŽt rares.

Rameau : Les Indes Galantes, nouvelle Ă©dition complĂšte. Solistes, chƓur et orchestre de La Simphonie du Marais. Hugo Reyne, direction. Version intĂ©grale enregistrĂ©e au Konzerthaus de Vienne en 2013. Coffret 3 cd, Editions “Musiques Ă  la Chabotterie”. Parution annoncĂ©e le 22 mai 2014