COMPTE-RENDU critique. PARIS, Athénée le 10 oct 2020. KEISER : CROESUS / Crésus. Ens Diderot, Johannes Pramsholer / B Benichou

cresus_c_amelie_kiritze-toporCOMPTE-RENDU critique. PARIS, Athénée le 10 oct 2020. KEISER : CROESUS / Crésus. Ens Diderot, Johannes Pramsholer / B Benichou. Quand on pense désormais à la ville de Hambourg, on pense à une cité de briques rouges et à la lumière argentine de la Baltique qui baigne ses rives. Cependant, cette auguste port de l’antique Hanse, eut un rôle extrêmement important dans la diffusion et la création de l’opéra baroque. Outre la place stratégique de sa géographie et le rôle de centre commercial et économique, Hambourg fut un pôle culturel central dans toute l’Europe du nord pendant une période qui s’étendit de la fin du XVII ème siècle jusqu’au milieu du XVIII ème siècle, presque 50 années de gloire. Hambourg fut sans aucun doute le pendant nordique de la fastueuse Venise. Ces deux oligarchies ont investi dans l’art lyrique tout autant de moyens et de puissance que dans leurs velléités marchandes ou hégémoniques.

LA POLITIQUE DU SPECTACLE

CONNAISSEZ-VOUS VON BOSTEL ?… Hambourg était gouvernée par un conseil municipal constitué de plusieurs conseillers municipaux ou “burgmeisters”. Le premier de ces bourgmestres, primus inter pares, détenait le pouvoir exécutif. Dans l’histoire institutionnelle de Hambourg, parmi la longue liste des ses maires, un nom nous intéresse particulièrement : Lukas von Bostel.
Ce juriste, issu d’une famille patricienne hambourgeoise et potentat du conseil municipal fut “Erster Bürgermeister” et président du “sénat”, le personnage le plus puissant de la ville hanséatique du 27 novembre 1709 au 15 juillet 1716. Soit alors que la Guerre de Succession d’Espagne saignait l’Europe et que l’opéra du Gänsmarkt brillait de tous ses feux sous la houlette du compositeur star Reinhard Keiser.
L’histoire peut sembler hiératique procédé de pédanterie dans un article de la sorte. Pourtant, c’est par la précision historique qu’un éclairage différent peut être apporté au travail artistique et, peut-être, en l’utilisant à bon escient, l’histoire peut aider à construire un imaginaire juste et sincère.

Si le rôle du librettiste est souvent mis de côté, à tort, dans le monde lyrique, il est essentiel, pour une oeuvre comme Croesus, de s’y référer. Lukas von Bostel, maire en exercice, propose un livret à l’opéra de Hambourg au début de son mandat (Croesus a été créé en 1710) et au coeur d’un conflit européen, si ce n’est déjà mondial. Dans une époque sans les médias de masse que nous connaissons, le geste de von Bostel est loin d’être anodin, tout comme le choix du sujet. En effet, dans sa préface de 1710, le maire-librettiste écrit la thèse principale de sa démarche: «(…) représenter le gouvernement et les mÅ“urs, mais aussi d’inspirer le goût et l’imitation de la vertu ainsi que l’horreur du vice, et surtout de montrer, au travers d’une histoire véridique pour l’essentiel, l’inconstance de la fortune et des honneurs du monde. »

Croesus est une critique acerbe du “roi de guerre” imposé à l’Europe par Louis XIV pendant tout le XVII ème siècle. Ce livret est un pamphlet politique, et tout comme les livrets de Quinault pour Lully, participe à la politique médiatique de Hambourg. Cette cité marchande avait un écho considérable auprès des nations européennes et sa scène du Marché aux oies était une tribune politique, puisqu’elle était un lieu où l’art vivant rencontrait le public. Et que l’on ne se trompe pas, il a été démontré par moult recherches que l’opéra à l’époque baroque était loin d’être un art purement aristocratique. Contrairement à notre temps, l’élitisme était plutôt centré sur les arts plastiques enfermés dans les châteaux et domaines, l’art vivant était très vite dans le domaine de tous les publics.

ROI DE GUERRE ET MONARQUE FASTUEUX

Croesus s’inspire des dernières heures d’indépendance du royaume de Lydie et de son monarque, le ploutocrate Crésus. L’intrigue se déroule lors du siège de Sardes, capitale de son royaume anatolien en – 547 avant J.C. Quand le roi Achéménide Cyrus II dit le Grand, envahit la Lydie dans sa politique d’expansion territoriale, Crésus est à la tête d’un vaste royaume qui occupe pratiquement toute la partie occidentale de l’actuelle Turquie asiatique. Crésus tire sa richesse, semble-t-il, des sables aurifères et d’électrum du fleuve Pactole. Le personnage fascine par sa richesse et par son faste, tout comme la plupart des monarques de leur époque, Crésus n’est pas une exception.
Le livret de Lukas von Bostel est une franche confrontation entre quatre pôles : le roi de guerre (Cyrus), le monarque fastueux (Croesus), le républicain dans toute sa probité (Solon) et le “bon sens” populaire incarné par le bouffon Elcius. Avec cette richesse idéologique et théâtrale, la partition de Reinhard Keiser a su exploiter ce gisement de situations.

Il ne faut surtout pas oublier que le compositeur Reinhard Keiser fut un des hommes les plus célébrés de son temps. Il a été admiré par ses pairs tels Telemann ou Buxtehude. Reinhard Keiser a employé dans son orchestre, en tant que premier violon, un tout jeune homme venu de Halle, Georg Friedrich Händel. Ce dernier a s’est tellement imprégné du style fabuleux et inventif de Keiser, que l’on s’y méprendrait à l’écoute des oeuvres du maître hambourgeois. Lorsque von Bostel concevait le livret, Händel était déjà loin, triomphant à Venise avec son Agrippina et en passe d’aller à Hanovre, courte étape avant la gloire du Rinaldo, créé à Londres en 1711 …l’année de création de Croesus.

Avec tous ces éléments, la création française de ce chef d’oeuvre était promise à offrir des soirées sublimes au public du Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet et en tournée au Centre des Bords de Marne puis au Théâtre d’Herblay.

 

 

MISE EN SCENE ÉPILEPTIQUE

Musicalement, l’Ensemble Diderot est homogène et juste. Malgré des cordes qu’on aurait souhaité plus généreuses dans les phrasés, la restitution du langage musical de Keiser respecte la palette très contrastée du compositeur. Johannes Pramsholer dirige avec élégance les airs, mais parfois manque d’emphase comme de théâtre dans les récits. Certains tempi sont intéressants, alors que d’autres semblent céder à l’épilepsie de la mise en scène, dommage. Dans une telle oeuvre on eut souhaité un peu plus de cohérence musicale et surtout une relation plus complice entre la scène et l’orchestre.

Benoît Bénichou nous a enchanté par le passé avec des mises en scène très engagées dans un univers visuel sans concessions. Son Opera Seria de Gassmann a totalement saisi la nature de l’oeuvre et l’humour grinçant de son livret. Dans Dido and Aeneas de Purcell, aussi avec l’ARCAL et Johannes Pramsholer, il a su réinventer ce monument du baroque et ouvert des perspectives intéressantes et d’une beauté très raffinée.

 

 

CRÉSUS, accessible, bling bling, caricatural…

L’oeuvre ambivalente et profonde qu’est Croesus était une occasion parfaite pour réinventer cet opéra. Hélas pour l’oeuvre, la vision de Benoît Bénichou se fourvoie totalement en tordant le propos du livret et cédant à la facilité du premier degré. Dans sa mise en scène beaucoup de choses comme le “bling bling” et l’excès de sensualité frôlent la vulgarité la plus banale. On se croirait parfois dans un conglomérat de poncifs et de dérision pour rendre Croesus “accessible”. Parce qu’évidemment le livret de von Bostel est dense, mais lourd de signification si on lit entre les lignes, c’est le propre de l’art baroque que de ne rien montrer au premier degré, tout se cache dans les apparences.

On ne comprend pas des situations qui sont absentes de l’oeuvre originelle. Par exemple l’ultra-présence du bouffon tout au long de l’ouvrage pour rendre ça “drôle” et “moderne”. La narration est truffée d’incohérences (Elmire est-elle bonne ou mauvaise?), les personnages sont dessinés sans finesse, tous d’une pièce et caricaturaux. Elmira et Clerida semblent sorties de la télé-réalité “Wifes of Beverly Hills” infusées au champagne et sous d’autres substances. Cyrus est le portrait craché du jeune Pablo Escobar ou du Senor de los Cielos, moustache et longue gabardine en cuir de SS à l’appui. Orsanes est un morphing entre Marylin Manson, Robert Smith et Alice Cooper pour faire plaisir aux Millenials dans la salle. Bref, les dramatis personnae sont des préjugés sur pattes de véritables rôles.

Avec une telle narration, malheureusement la musique en souffre. Les plus beaux moments de la partition, servie magnifiquement par Johannes Pramsholer et son ensemble, passent à la trappe à cause des pitreries et des incohérences dramaturgiques.

 

 

« Ce n’est pas en dénaturant qu’on peut offrir au temps présent les dépouilles du passé »

Ce qui sauve cette production demeure le plateau vocal. A part le Cyrus sans charme ni justesse de Andriy Gnatiuk, les voix sont parfois d’une grande beauté et rendent justice à la musique de Keiser. Tout d’abord le majesteux rôle-titre incarné par le baryton chilien Ramiro Maturana : voix puissante, riche, un timbre de velours et de feu. Un talent à suivre et que nous souhaitons réentendre très souvent en France. La divine Elmira de Yun Jung Choi est l’idéal pour ce rôle écrasant. Malgré les mimiques et les situations ridiculisantes de la mise en scène, la soprano coréenne a su garder un timbre fabuleusement riche, des phrasés précis, une agilité impressionnante. Wolfgang Resch campe un Orsanes de toute beauté, ses qualités vocales sont impressionnantes et le demeurent malgré un “Wertes glück verlaB mich nicht” au tempo trop rapide. Benoît Rameau nous offre en Solon/Halimacus, une belle interprétation avec un timbre plein de couleurs. L’Atys d’Inès Berlet a vaincu tous les obstacles du rôle avec une belle audace. Marion Grange est correcte en Clerida tout comme Charlie Guillemin dans le rôle d’Elcius, inénarrable en drag. Par contre Jorge Navarro Colorado n’est vraiment pas au niveau de la distribution, dommage.
Si l’on part du postulat que toute oeuvre d’art peut être remodelée ou défiée dans sa forme et son discours sans lui faire outrage, ce Croesus a perdu le pari. Ce n’est pas en dénaturant qu’on peut offrir au temps présent les dépouilles du passé. Croesus est un miroir tendu sur notre propre nature humaine et non pas une leçon de science politique. Sous un mauvais éclairage, l’image ne peut être que troublée au lieu d’être troublante de vérité.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU critique. PARIS, Athénée le 10 oct 2020. KEISER : CROESUS. Ens Diderot, Johannes Pramsholer / B Benichou – Photo : © A Kiritzé-Topor

 

Reinhard Keiser : Croesus
livret – Lukas von Bostel

Ramiro Maturana, baryton : Crésus, roi de Lydie
Andriy Gnatiuk, baryton-basse : Cyrus, roi de Perse
Inès Berlet, mezzo-soprano : Atys, fils de Crésus
Yun Jung Choi, soprano : Elmira, princesse mède, sa bien-aimée
Wolfgang Resch, baryton : Orsanes, prince lydien
Jorge Navarro Colorado, ténor : Eliates, prince lydien
Marion Grange, soprano : Clérida, princesse lydienne
Benoît Rameau, ténor : Solon / Halimacus, philosophe grec
Charlie Guillemin, ténor : Elcius, servant

Ensemble Diderot
Johannes Pramsholer, direction

mise en scène : Benoît Benichou

mouvement : Anne Lopez
scénographie : Amélie Kiritzé-Topor
costumes : Bruno Fatalot
lumières : Mathieu Cabanes
coiffure / maquillage : Véronique Soulier Nguyen
chef assistant : Benoît Babel
chef de chant : Philippe Grisvard