Compte-rendu critique, opéra (streaming). Berlin, le 14 déc 2020. Wagner : Lohengrin. Alagna. Bieito / Pintscher

Compte-rendu critique, opĂ©ra (streaming). Berlin, le 14 dĂ©c 2020. Wagner : Lohengrin. Alagna. Bieito / Pintscher – Roberto Alagna chante son premier Wagner en incarnant Lohengrin Ă  Berlin, en dĂ©cembre 2020. Comme un acte de rĂ©sistance contre l’asphyxie dont souffrent les thĂ©Ăątres d’opĂ©ra en Europe, l’OpĂ©ra d’État de Berlin rĂ©ussit le dĂ©fi de monter sur scĂšne Lohengrin en dĂ©cembre 2020, sans public mais retransmis en huis clos, – respect des gestes barriĂšres appliquĂ©s sur les planches, sur internet afin que chacun depuis son salon ou tout Ă©cran connectĂ© (l’opĂ©ra chez soi) puisse apprĂ©cier les enjeux artistiques de cette nouvelle production wagnĂ©rienne berlinoise. Atout de taille, c’est la prise de rĂŽle de Roberto Alagna dans le rĂŽle-titre : cette prise de rĂŽle devait se concrĂ©tiser Ă  Bayreuth dĂšs 2018 mais pas assez prĂȘt, le tĂ©nor a reportĂ© pour cette annĂ©e, Ă©gayant une planĂšte lyrique mondiale en berne. Le Français incarne le chevalier descendu du ciel pour sauver l’honneur de la princesse Elsa von Brabant. Son jeune frĂšre a Ă©tĂ© noyĂ© et elle mĂȘme est l’objet des pires accusations par le couple d’intrigants Telramund et sa femme Ortrud, sorciĂšre manipulatrice qui saura dĂ©truire Elsa malgrĂ© l’aide providentiel de Lohengrin.

 

 

 

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Malade, la soprano bulgare Sonya Yoncheva a du renoncer pour chanter la partie Elsa ; remplacĂ©e donc ici par la soprano lituanienne Vida MiknevičiĆ«tė, voix plus fragile, aux aigus mal assurĂ©s / assumĂ©s, ce qui gĂȘne l’expression d’une Elsa angĂ©lique, bafouĂ©e, et aussi innocente, trop innocente. AprĂšs tout celle qui bĂ©nĂ©ficie d’une aide miraculeuse, s’en rend indigne, sottement manipulĂ©e par la perfide Ortrud.
Puissant, clair, tendu comme une lame d’acier, avec la maĂźtrise du vibrato requise et l’ardeur expressive qui sied Ă  l’image du chevalier sauveur, Roberto Alagna incarne avec grande allure et vraie intensitĂ©, la figure droite, irradiante du chevalier prophĂ©tique (d’autant que le medium est large, jamais forcĂ©). Le preux cĂ©leste rayonne de volontĂ© virile, prĂ©sence souvent impliquĂ©e, parfois incandescente. Soulignant ainsi tout ce qu’a d’italien, la partie d’un Lohengrin latinisĂ©e ; de fait, l’opĂ©ra mĂ©diĂ©val de Wagner est souvent prĂ©sentĂ© comme le plus italien de ses ouvrages 

AssurĂ© et harmoniquement riche, le Roi Henri L’oiseleur est idĂ©alement campĂ© par la droiture virile du baryton basse, RenĂ© Pape, familier de Wagner puisqu’il chante aussi Marke et Gurnemanz).
Le couple noir, celui de Telramund et Ortrud est ici dĂ©sĂ©quilibrĂ© hĂ©las ; le Telramund, prĂ©figuration de Klingsor chez Parsifal, manque de dĂ©monisme trouble (Martin Gantner est raide et brutal) ; quant Ă  Ortrud, la sorciĂšre brille a contrario de son Ă©poux, d’une chaleur corsĂ©e (Ekaterina Gubanova) dont on comprend qu’elle se montre efficace pour tromper la jeune Elsa, certes bĂ©casse trop naĂŻve.

 

 

 

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FROIDEUR CONVENUE ET CONFUSE… Visuellement et scĂ©niquement, le Lohengrin du catalan Calisto Bieito se perd dans ses visions acides, dĂ©calĂ©es, anti oniriques ; d’une barbarie dĂ©senchantĂ©e (nombreux tuyaux et barreaux d’acier froid ; nombreux nĂ©ons et dĂ©cors en boĂźte ; vĂȘtements contemporains sans aucun esthĂ©tisme
 avec comme toujours, Ă©lĂ©ments d’une farce grinçante, les masques de clowns, ici et lĂ  peints sur le visages comme pour mieux dĂ©noncer une humanitĂ© dĂ©chue et maudite, qui jouent et reprĂ©sentent plutĂŽt qu’ils ne vivent en vĂ©rité  ) ; les mouvements des personnages sont caricaturaux et tendus ; la direction d’acteurs
 comme Ă©bauchĂ©e. On nous dira : « la covid : distanciation ! », mais le protocole sanitaire aura bon dos. Le metteur en scĂšne manque d’imagination comme de suggestion. En Ă©cartant toutes rĂ©fĂ©rences au merveilleux mĂ©diĂ©val conçu par Wagner, la poĂ©sie originelle du drame est fortement atteinte. Evidemment on pense Ă  l’autre Wagner que Beito devait rĂ©aliser Ă  l’OpĂ©ra Bastille (ce Ring attendu dirigĂ© par Philippe Jordan, pour son dĂ©part, et finalement retransmis Ă  la radio dĂšs le 26 dĂ©cembre 2020) ; peut-ĂȘtre cette empĂȘchement se rĂ©vĂšle argument, car la mise en scĂšne ici dĂ©tone, déçoit, agace par sa cruditĂ© redondante. Et les vidĂ©os qu’on nous inflige, ici comme ailleurs, n’apporte rien de neuf ; tout cela, sans vĂ©ritable portĂ©e onirique, finit par embrouiller. Imposer le dĂ©tail au dĂ©triment d’une vision forte et puissante.

Musicalement, la direction de Matthias Pintscher dĂ©jĂ  Ă©coutĂ©e dans ce rĂ©pertoire, relĂšve le dĂ©fi de ce huis clos par temps de pandĂ©mie. Le geste est solide et fluide Ă  la fois ; la Staatskapelle Berlin offrant des sonoritĂ©s souvent Ă©perdues, Ă  l’image du « rĂȘve » d’Elsa dont on ne comprend toujours pas pourquoi elle fabrique sa propre mort amoureuse, alors que le ciel lui envoie un hĂ©ros idĂ©al. Au final, une production bienvenue dont on ne gardera pas le souvenir de la mise en scĂšne plutĂŽt convenue, confuse, souvent indigeste.

 

 

 

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Compte-rendu critique, opéra (streaming). Berlin, le 14 déc 2020. Wagner : Lohengrin. Alagna. Bieito / Pintscher

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VOIR Lohengrin par Roberto Alagna
sur ARTEconcert / REPLAY jusq’12 janvier 2021 :
https://www.arte.tv/fr/videos/101256-001-A/roberto-alagna-garder-la-foi/