Salzbourg. Festival de Pentecôte, le 27 mai 2012. Haendel: Giulio Cesare. Cecilia Bartoli, Christophe Duamaux… Giovanni Antonini, direction. Moshe Leiser, Patrice Caurier, mise en scène

Fidèle à un partenariat ancien avec le festival autrichien, Arte diffuse en quasi direct la production événement de Giulio Cesare de Haendel, scellant la prise de fonction comme directrice artistique de la mezzo Cecilia Bartoli, désormais pilote du Festival de Pentecôte chaque mois de mai à Salzbourg. De ce côté des Alpes, les mélomanes germaniques ont toujours eu la fibre italienne. Un goût immodéré pour les voix passionnées et passionnantes. S’il n’était la diva romaine en top star, le spectacle eut été bien agaçant… riche en fausses idées scéniques.
Ici, Sesto (assez lisse et parfois ennuyeux Jaroussky) se donne des claques pour redoubler de courage; là c’est Cornelia sa mère (Anne Sofie von Otter qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, affichant sans apprêts une voix définitivement décolorée et usée): la veuve de Pompée tente de caler sa tête dans la gueule d’un crocodile gigantesque en une posture assez… ridicule (et physiquement éprouvante); plus tard, Giulio Cesare lorgne la divette Cleopatra à travers des lunettes 3D et fond littéralement devant le spectacle de la mezzo relookée en pinup blondasse des années 1950 juchée sur une torpille ascendante… et qui s’élève dans les cintres pour disparaître telle une bombasse prête à exploser ! Sans omettre Ptolomeo qui éviscère la statue du Romain conquérant, et sortant les organes saucisses… s’en délecte avec frénésie !
Et les images délirantes sans guère d’à propos se multiplient jusqu’à la fin: a contrario de la prestation de certains solistes, du chef et de son orchestre (hier complices d’un cd événement devenue légendaire dédié à Vivaldi avec Bartoli aux prémices de son talent défricheur), la réalisation visuelle et scénographique ne donne pas dans la finesse; pire, on regrette de voir et revoir des ficelles vues et remâchées depuis des décennies… Les théâtreux tirent la couverture à eux; choquant non sans redites le bon public très chic autrichien. A qui cela profite-t-il? … aux intéressés probablement qui se font un nom en ciblant un scandale facile dans un lieu mythique de l’opéra… la recette est connue. C’est pourtant Haendel qui en sort diminué; diffusé sur Arte au plus grand nombre (souhaitons-le), la production pourra en refroidir plus d’un.


Giulio décalé cherche unité

On le voit, le duo Caurier Leiser a pris par la tangente le théâtre de Haendel: un théâtre d’airs virtuoses et certainement pas idéal en terme d’unité dramatique; mettre en scène l’ouvrage selon nos conceptions dramaturgiques modernes est déjà un défi quasi insurmontable; tout l’acte I est une accumulation de tableaux d’exposition, à la longue plutôt ennuyeux… s’il n’était de très beaux airs que la mise en scène n’inscrit jamais réellement dans une vision scénograhique forte et cohérente. Donc, les deux metteurs en scène superposent sans enchaînement soignés, une péripétie d’épisodes et d’idées plus ou moins fûmeuses. Tout cela est sans réelle pertinence et surtout très gadget.
C’est bien la problème de cette production aux images remâchées, au principe d’actualisation systématique et forcément trop décalé: soldats en treillis (qui dansent dès l’ouverture: après tout pourquoi pas?!! Encore faudrait-il comme pour l’opéra français que la partition ait intégré de vrais ballets…), palmiers et animaux exotiques en plastique, femmes prisonnières en petites tenues, Cléopâtre souvent lascive et obscène, Ptolomeo en chef maffieux drogué… est ce que tout cela fait une mise en scène?

Peut-être eût-il suffi simplement de citer Haendel dans son époque et de convoquer la machinerie spectaculaire, les costumes du XVIIIè… on voit bien que lorsque Cléopâtre chante son sublime air de séduction (V’adoro pupile…, début du II), l’idée de la torpille suspendue dans les cintres fonctionne à merveille: et le public jusque là mou applaudit à l’un des tableaux les plus forts et les plus justes.
Pour le reste, le plateau vocal rehausse heureusement l’intérêt d’un spectacle qui outre sa création au festival de Pentecôte, revient à l’été, pour le festival estival de Salzbourg (satisfaisant les spectateurs qui n’avaient pas pu avoir de places en mai), soit 5 dates: 23,25,27,29,31 août 2012).


Divina Bartoli

Evidemment en directrice artistique, incarnant l’héroïne qui fait figure d’emblème de son premier festival, la mezzo romaine Cecilia Bartoli réussit là où tout le milieu l’attendait: celle que des esprits jaloux aiment à fustiger lui reprochant ses faibles qualités d’actrice, brûle les planches: son timbre mordant et coulant, expressif et toujours musical, est aussi complété par un instinct scénique admirable, mêlant facétie, engagement, finesse, richesse dynamique: la voix est au service du texte et son approche du personnage reste captivante: tour à tour soeur dominatrice vis à vis de Ptolomeo, séductrice triomphante et coquine (V’adoro pupile); prisonnière de son frère, frappée par la mort qui s’annonce et d’une loyauté jusquauboutiste (son Piangero est anthologique malgré le sac sour la tête qu’elle supporte tout au long de ce lamento si juste)… La diva sait colorer et nuancer l’une des figures les plus diverses de l’opéra baroque. Qu’elle soit affligée prisonnière, défaite: la musique dit tout cela, alors pourquoi nous infliger une nouvelle idée théâtrale aussi disproportionnée?
Hélas, ses partenaires ne sont pas au même niveau d’implication et de plaisir manifeste: Andreas Scholl, malgré un style impeccable, tourne en rond par son intonation égale, ses vocalises mécaniques, une évidente absence de feu dramatique; Von Otter nous l’avons dit est fantomatique, ce qui, il est vrai, en inversant ce désavantage en argument dramatique, renforce la gravité de son personnage et intensifie d’ailleurs sa relation funèbre à Sesto, fils dévoué, exclusivement dédié aux mannes de son père, le regretté Pompée. Sesto justement, au très bel aplomb de déploration, Philippe Jaroussky éblouit dans la veine éplorée: les autres registres lui échappent totalement (au long de l’opéra, l’adolescent devient homme, c’est lui qui tuera Ptolemeo); il reste un bien piètre acteur, mais la figure du fils affligé lui va comme un gant. Son seul mode expressif est la plainte et l’invocation sombre: le lamento lui réussit totalement. Pour le reste…

Sous-employé dans le rôle de Ptolomeo (car il aurait fait un César amant triomphateur, autrement plus percutant et ardent que Scholl: une sorte de Nerone monteverdien passé à l’âge adulte), Christophe Dumaux (qui avait chanté le rôle déjà sur la scène du Palais Garnier avec Natalie Dessay (janvier 2011),
est l’autre bête de scène de ce spectacle qui exige des performeurs vocaux; ce sens de l’emphase millimétrée, du délire aussi: Haendel signe bel et bien un opéra commercial où les voix (dont celle de Senesino dans celui de Giulio César),par leur audace et leur acrobatie font le succès de l’oeuvre; à ce titre, le frère et la soeur sont irréprochables: la guerre que se livre Cléopâtre et Ptolemeo, assez abject en vérité, fonde l’action et la tension de l’opéra jusqu’à son dénuement.
On reste plus que réservés sur les options scéniques de deux metteurs en scène qui n’hésitent pas à portraiturer Ptolomeo en petit pervers érotomane inassouvi, jusqu’à demander au soliste de singer une masturbation contre un mur avec, ficelle éculée depuis des lustres, l’inévitable poster de la playmate, scrupuleusement déroulé, et frotté contre le corps… le bon public très convenable du festival de Pentecôte à Salzbourg appréciera cette énième fausse idée…

Pour conclure, qu’avons nous? Un spectacle qui ravira les fans du duo Caurier/Leiser, heureux d’applaudir une scénographie décalée/actualisée qui prend ses distances avec l’historicité décorative de l’opéra baroque (pourtant leur vision n’empêche pas un certain côté anecdotique dans tant d’encombrements scéniques); les amateurs de magie et de spectaculaire haendéliens n’auront que les voix pour adoucir leur peine. Car c’est du côté des chanteurs que la séduction opère, en particulier de la part de l’hôtesse de Salzbourg, la sublime Bartoli, chanteuse orfévrée et actrice pétillante. Dans la fosse, saluons le geste nuancé et élégantissime de Giovanni Antonini… qui cependant nous inflige des tempi parfois trop lents. Malgré nos réserves, à voir évidemment… pour Bartoli. Surveillez la sortie du dvd qui est annoncée courant 2013.

Salzbourg. Festival de Pentecôte, le 27 mai 2012. Haendel: Giulio
Cesare
. En direct (léger différé) sur Arte. Cecilia Bartoli, Christophe Duamaux… Giovanni Antonini,
direction. Moshe Leiser, Patrice Caurier, mise en scène

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