vendredi, décembre 9, 2022

Saint-Saëns: Symphonie avec orgue opus 78 (n°3), Concerto pour piano n°4Les Siècles. François Xavier Roth. 1 cd Actes Sud

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Dès le début l’adagio préliminaire, la réverbération naturelle du lieu d’enregistrement enveloppe les timbres historiques avec beaucoup d’ampleur et de vivacité. Les flûtes, les cuivres prennent ici un relief inédit, enrichissant encore le spectre instrumental. Stylistiquement très fouillée, l’approche de François-Xavier Roth accuse les couleurs sombres voire tragiques, l’énergie débordante du début de l’opus 78: avant la noblesse souveraine du poco adagio et de son orgue apollinien, l’allegro moderato déploie une activité profonde, tellurique, d’une architecture parfaitement mesurée et construite.
Créée à Londres en 1886 puis à Paris en 1887, dédié à l’immense Liszt qui venait de mourir (et qui a tant fait pour la reconnaissance de Saint-Saëns dont en particulier son opéra Samson et Dalila), la Symphonie avec orgue frappe et saisit par l’ampleur et la clarté de sa construction: les cordes du poco adagio déroule des vagues magnifiques en opulence et couleurs, répondant en cela à l’orgue au lyrisme monumental. La gravité sereine qui s’y déverse sans limites atteint un superbe équilibre sous al direction aérée, nerveuse du chef.


Génie lisztéen de Saint-Saëns

Veillant à l’assise comme au scintillement multiple de l’orchestration, François-Xavier Roth saisit immédiatement par son sens du balancement, de l’équilibre là encore, et particulièrement dans le jeu des correspondances qui d’un mouvement à l’autre, assure l’unité organique de la Symphonie ultime de Saint-Saëns: ut mineur des I et III; présence du thème cyclique inspiré du Dies Irae grégorien dans chaque mouvement selon le principe lisztéen et franckiste. C’est aussi une perception spatiale du massif symphonique où chaque pupitre (cordes, bois, vents, cuivres…) est rétabli dans l’espace, accusant des effets de lointains et de proximité, dessinant désormais tout un paysage étagé d’une ampleur vivante dont la réussite vient qu’elle respecte cet équilibre vivant et jamais compassé de l’écriture.
Le Scherzo redouble d’accents fantastiques à la Berlioz avec une élégance et un dramatisme lisztéens. La précision des attaques comme la finesse hagogique de la direction révèle cette maîtrise de l’orchestration tant admirée par Ravel et dont se souviendront les disciples de Saint-Saëns, Fauré et Messager.
Le dernier mouvement résonne comme une ouverture resplendissante, qui plonge ses racines au tréfonds obscurs (tuba, orgue) avant que ne flotte, suspendue l’ivresse aérienne des cordes sur un tapis de piano ! Contrastes, reliefs, couleurs… voilà un nouvel apport bénéfique de l’orchestre sur instruments anciens pour la défense du génie orchestral de Saint-Saëns. Saluons ce live épatant qui renouvelle notre perception du genre symphonique français: Saint-Saëns s’y montre plus proche de Liszt que de Wagner. Son sens de l’architecture éloquente, ce raffinement de l’orchestration colossale jamais monstrueuse (comme celle de Berlioz) se distinguent nettement ici gra^ce à la sensibilité active du chef et de son orchestre.

Au total, voici une lecture de référence: la dernière Symphonie de Saint-Saëns figure bien telle une arche somptueuse qui à la fin des années 1880 atteste de l’essor de la symphonique française: le timbre lui aussi historique de l’orgue Cavaillé-Coll 1862 souligne parfaitement combien il s’agit d’un instrument parmi les autres, ajoutant sa couleur et sa spatialité spécifique.

Même filiation lisztéenne, pour le Concerto pour piano n°4 (1875) antérieur à la Symphonie opus 78: la parenté des deux opus se retrouve aussi dans leur tonalité (ut mineur). Même unité et écoulement organique entre les mouvements: François-Xavier Roth souligne le caractère vif et précis de l’Allegro initial: entre chaque section orchestrale véhémente, se glisse le piano dansant (ici un Erard de 1874 soit contemporain de la création de l’oeuvre)…
Chef, orchestre et solistes partagent un réel sentiment énergique doublé d’un souci de la précision, révélant toutes les associations de timbres; c’est donc un Saint-Saëns d’une fougue prodigieuse, à la fois flamboyante et colorée qui s’affirme ici dans cette lecture historique.
L’Andante trop court et de couleurs typiquement Lisztéennes, affirme ce même équilibre entre passion et équilibre, activité et unité, flamboiements et intimisme. Et le finale redouble de clarté triomphante, de surenchère saine et vigoureuse (cuivres). La flamme et le panache de l’orchestre contraste avec la retenue parfois terne du pianiste (seule réserve à nos yeux).

Programme cohérent où s’affirme le génie lisztéen d’un Saint-Saëns admirablement éclectique… les deux live de 2009 (Concerto pour piano) et 2010 (Symphonie avec orgue) confirment la valeur des instruments historiques pour la musique romantique française. Mais, outre la séduction des timbres et de l’univers sonore ainsi restitué, saluons surtout la justesse stylistique de l’approche des Siècles.


Camille Saint-Saëns
(1835-1921): Symphonie avec orgue opus 78 n°3 en ut mineur; Concerto pour piano n°4 (Jean-François Heisser, piano). Les Siècles. François-Xavier Roth, direction. 1 cd Actes sud, collection Musicale, « Les Siècles Live », Réf.: ASM04. Enregistrements live réalisés en 2009 et 2010.

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