jeudi, décembre 8, 2022

Marseille. Opéra, le 27 mars 2010. Verdi: Attila. Mise en espace, Yves Coudray. Orchestre de l’Opéra de Marseille. Giuliano Carella, direction

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Tout Verdi est là…

L’œuvre. Et pas le chef-d’œuvre de Verdi, on le sait. Mais quoiqu’en disent ceux qui font la fine bouche, cet opéra de jeunesse créé à la Fenice le 17 mars 1846, dans cette Venise encore annexée par les Autrichiens, est plus qu’un brouillon du génie futur : on trouve ici, dans le livret du même Temistocle Solera, le même thème d’un peuple opprimé que dans Nabucco (1842). Si, dans ce dernier, le chœur « Va, pensiero… », devenu hymne presque national d’une Italie qui n’est pas encore une nation, universellement célèbre, se contente de chanter la nostalgie du pays perdu, passivement soumis, comme dans une évolution de la conscience politique, dans Attila, c’est la résistance à l’oppresseur pressant qui s’organise en la figure d’un général romain, Ezio, et c’est la vengeance incarnée par une femme, Odabella, après l’arrêt par le pape du chef des Huns marchant sur Rome, qui signe la fin de l’envahisseur. Certes, dans ces Huns de fantaisie, on peut s’amuser de leur germanique dieu Wotan (encore que les Ostrogoths renforcent les armées barbares) et de leurs celtiques druides. Mais la vérité historique détournée tourne donc déjà les regards vers la signification patriotique et, bien sûr, dès les sombres accords de l’ouverture, déchirés d’un aigu plaintif, puis à l’écoute du traitement héroïque des voix, à la beauté des airs, tout Verdi est là. Les Vénitiens de la création (Venise fut fondée sur des îles pour se protéger justement des Huns) ne s’y trompèrent pas qui firent un triomphe à l’œuvre, en retenant les accents patriotiques, prophétiques mêmes symbolisés dans le passé.

Réalisation et interprétation. La mise en espace d’Yves Coudray a le grand mérite de nous épargner une quelconque reconstitution de l’Italie adriatique de l’an 425 de notre ère. Pauvres hères errants, les Huns, qui viennent ravager de Aquilée (celle du cataclysme récent), sont ici élégamment costumés et leur chef Attila, « Fléau de Dieu », en plastron de smoking, jaquette et nœud pap, surtout avec la prestance d’Askar Abdrazakov, titulaire du rôle, fait un très présentable barbare de bar mondain qu’on imagine plus aisément la coupe de champagne à la main que l’épée, même pour tondre une herbe qui repoussera plus drue sous ses pieds en souliers vernis. Il est d’ailleurs noble et magnanime. Signalons, pour tempérer l’image de sa légende noire, que le conquérant des steppes de l’Asie centrale à l’Europe cherchait plus les alliances que les conflits et que son petit-fils, Romulus Augustule, sera le dernier empereur de l’Empire romain d’Occident. Bref, même si Verdi se piquait de vraisemblance, en dehors de celle des sentiments, assez primaires aussi, il ne faut pas la chercher dans ce camp d’assaillants où chacun retrouve tout le monde, ami, ennemi, entrant comme dans un moulin où l’on sanglote, complote, conspire.
La mise en espace fait surgir de l’ombre les sombres personnages nécessaires à la trahison et les chœurs excellents de Pierre Iodice, dans des géométries variables, avec un étrange salut du bras en angle aigu de la tête, se découpent sur des fonds aux couleurs diverses, de sang et de nuit, de flammes, découpés en triangles divers sous les lumières de Philippe Grosperrin qui captent et sculptent des reliefs de visages ombreux. Mais l’on sent les limites du genre dans les limites de ce livret.
Le faste est dans les qualités vocales des interprètes, du ténor Bruno Comparetti en félin et félon Uldino, à Eric Martin-Bonnet, Pape Léon 1er à voix tonnante d’Apocalypse. Le rôle ingrat de Foresto, amoureux transi, trahi sinon dans les faits, dans les actes (dont celui du mariage) de sa belle Odabella est sauvé par la vaillance vocale et scénique de Giuseppe Gipali, quant à Vittorio Vitelli, c’est un Ezio magnifique, chaleureux et puissant baryton. En Attila, Askar Abdrazakov a une belle allure physique et, si en entrée, sa grande voix, paraît menacée d’un vibrato excessif qui afflige souvent les basses russes, c’est vite maîtrisé et la beauté et la couleur du timbre, la sûreté de l’émission, en font le plus séduisant des Huns.

Physique de star, yeux fascinants qui rendent même admirables ses regards de haine, Sylvie Valayre captive tous les nôtres en Odabella et l’on se prend alors à regretter que, chez cette belle artiste, la remarquable actrice mette en péril la grande chanteuse par des choix de rôles périlleux, trop lourds et trop tôt sans doute, dont celui-ci, aux aigus aussi meurtriers que ceux d’Abigaïle de Nabucco. Chez des soprani au tempérament de tragédienne, c’est le malheur du syndrome Callas, dont les grands défauts sont plus faciles à imiter que les qualités. Avec une voix plus belle, un médium charnu et rond et de la puissance, la valeureuse Valayre ne triche pas, mais se trahit par un grave pas assez corsé pour asseoir des aigus stables surtout dans les piani. Cependant, quelle expression, quelle flamme, quelle femme ! À protéger d’urgence contre elle-même car on souhaite la revoir et la garder longtemps. À la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, Giuliano Carella enflamme la fosse de sa fougue et de sa passion communicative, pour notre bonheur.

Marseille
. Opéra, le 27 mars 2010. Verdi: Attila. Mise en espace, Yves
Coudray. Choeur et Orchestre de l’Opéra de Marseille. Giuliano Carella, direction. Chef de chœur, Pierre Lodice. Mise en espace, Yves Coudray ; lumières, Philippe Grosperrin. Distribution : Sylvie Valayre, Odabella ; Askar Abdrazakov, Attila ; Vittorio Vitelli, Ezio ; Giuseppe Gipali, Foresto ; Bruno Comparetti, Uldino ; Eric Martin-Bonnet, le pape Léon 1er.

Illustrations: © Christian Dresse :
1. Attila et ses guerriers
2. Odabella, la belle prisonnière

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