vendredi, décembre 9, 2022

Marseille. Opéra. Le 11 juillet 2008. 3ème Festival des musiques interdites. Verdi Requiem, création. Josef Bor et Michel Pastore

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De dégénéré à interdit
« Interdites » mais ardemment défendues par Michel Pastore, son Conseiller culturel, et le Consul d’Autriche à Marseille, Jean Léopold Renard. De Marseille, de cette enclave d’une Autriche revenue d’un électrochoc électoral qui choqua l’Europe, ces deux hommes, adonnés avec passion à la tâche d’en revisiter le passé, se sont donnés la mission d’exhumer et de faire revivre tout ce pan du patrimoine musical européen exécré, excommunié et exécuté par les nazis sous le titre infamant révélateur de : Entartete musik, ‘musiques dégénérées’. « Dégénéré » : ‘qui s’écarte du ‘gène’ réputé bon (aryen), ‘qui sort du rang’ (formé par qui ?), qui s’écarte de la règle, de la norme (décrétées par qui ?), de la loi (édictée par qui ?). Bref, tout qui ne va pas, qui ne file pas droit dans la bonne direction assignée par le Pouvoir, vers le bon sens signalé par l’index, dans le sens unique obligatoire d’un art officiel et d’une société aux ordres où tout ce qui n’est pas interdit est obligé, tout cela est forcément (par la force) décrété insensé, le fou étant naturellement l’Autre, étrange et inquiétant, le non politiquement correct, le non bien-pensant, le non-conforme et conformiste, en somme, le déviant, le dévoyé, sorti de la bonne voie et remis sur les rails uniformes (vert-de-gris) conduisant à Auschwitz. Ou aux asiles psychiatriques staliniens. Dictatures du monde entier, unissez-vous : même combat contre la culture libre et la libre pensée.
On imagine la ferveur, la foi de Pastore et des associations qui ont soulevé des montagnes et permis de se fédérer en une plateforme européenne pour pérenniser recherches et colloques sur ces musiques étouffées auxquelles ce Troisième Festival vient apporter un oxygène vivifiant, soutenu par l’ARES (Association pour l’enseignement et la Recherche de la Shoah en France), la République tchèque, l’Opéra de Bucarest et, ici, l’Opéra de Marseille qui offre fidèlement un lieu et un orchestre.

Verdi à Terezín
Forteresse autrichienne du XVIII e siècle que le régime nazi, déjà en pleine déroute, voulut ériger en « ghetto modèle : le tout confort possible pour cette antichambre de la mort, camp de transit direct pour Auschwitz-Birkenau, camp modèle d’extermination industrielle de masse, fonctionnant jusqu’à la fin.
1933 et 1937 : les expositions d’ « Art dégénéré » (entartete Kunst, selon l’expression de Goebbels) montées par les nazis condamnaient tous les courants de l’art moderne, Impressionnisme, Cubisme, Dadaïsme, Expressionnisme, Futurisme, Abstraction, illustrés par Cézanne, Kandinsky, Miró, Picasso, Matisse, Soutine, Chagall, etc. œuvres confisquées, détruites, qui vont rejoindre les autodafés de livres interdits. Suit l’exposition de Düsseldorf en 1938 : Entartete musik. Si l’on n’a pas oublié non plus, on ne s’interdira pas de rappeler tout ce que la modernité culturelle européenne doit à une élite culturelle « juive » d’Europe centrale : Freud, Mahler, von Hoffsmanthal, Kafka, Schönberg, Berg, Korngold, etc.
On ne s’étonnera donc pas qu’aux confins de Berlin, Vienne, Prague, dans ce camp de Terezín de Bohême, prévu pour 5000 internés mais y entassant 80 000 déportés, se retrouve un grand nombre d’artistes, dont nombre de musiciens, interprètes ou compositeurs dont le seul crime est d’être nés. Juifs. Parmi eux, le chef d’orchestre tchèque Rafael Schächter qui, malgré la faim, le froid, la misère, aide à la survie grâce à la musique. Pour donner le change à l’opinion internationale enfin éveillée au sort des Juifs, les nazis permettent au chef de monter le Requiem de Verdi, spectacle paravent cynique et pervers donné pour la visite de la Croix Rouge et devant les dignitaires nazis, dont Eichmann, en 1944, alors que la machine à tuer ronronne à plein rendement. Schächter prépare orchestre, choristes, les quatre solistes, recommençant inlassablement, formant des remplaçants quand les convois incessants de la mort diminuent impitoyablement ses effectifs. Lui aussi prendra le train pour Auschwitz. Messe de Requiem catholique, messe des morts écrite par un athée et jouée par des Juifs devant leurs bourreaux pour masquer le génocide…

Verdi Requiem à Marseille
Josef Bor, un juriste tchèque, survivant, fut témoin des répétitions et en a laissé un terrible récit dans un livre (Éditions du Sonneur) dont Michel Pastore a tiré un texte sobre, une sorte d’oratorio pour une voix parlée soliste qui fait le lien entre les parties de l’œuvre, jouées ou rejouées dans l’ordre ou le désordre de l’exécution (mot terrible !) des répétitions à Terezín, selon la présence ou l’absence des solistes partis successivement dans les convois de la mort. Donc (seule restant jusqu’au bout la soprano) pour quatre solistes requis, sept exécutants, les uns venant remplir le vide laissé par les partants. Traduit en tchèque, ce Verdi Requiem fut donné en première audition le 21 juin à Térezín même, avant de venir à Marseille
Le récitant, c’est Fabrice Luchini, chemise blanche, voix nue, dans une simplicité complexe qui contient (de) l’émotion, qui détaille les phrases, mord syllabe par syllabe les mots, avec crudité et lucidité, commente les parties de l’œuvre qui s’affichent en latin sur un écran avec un sens terrible : « Dies irae » (‘jour de colère’), « Libera me… » (‘Libère-moi de la mort éternelle au jour de colère terrible’) et ce « Recordare » dédié au souvenir que le chef place au début, comme un défi et une dédicace à ceux qui sont déjà partis, et le « Lacrymosa » sur les larmes à la fin. Jamais Messe des morts ne porta mieux son nom.
Que dire de cette interprétation, ou, plutôt, célébration, cérémonie musicale retrouvant le sens profond et puissant de cette Messe des morts devant une salle comble, vibrante, bouleversée, en larmes souvent ? Les mots semblent alors dérisoires et le jugement doit laisser parler l’émotion. Tous les interprètes, du chœur à l’orchestre, on les sent conscients de cette sorte de mission de résurrection exceptionnelle et font corps autour du chef Cyril Diederich qui les enflamme, insuffle la tempête ou l’apaisement. Marie-Ange Todorovitch est la mezzo au timbre à la couleur « boisée », égal et rond, pétri d’humanité chaude, douloureuse et noble et Veronika Hajnova, à qui elle laisse la place après le départ vers l’ombre qu’on sait, plus fragile, dorée, déploie des envols mordorés d’âme souffrante. Jean-Luc Viala exprime une sensibilité frémissante en tendres touches, remplacé par la jeunesse éclatante et déchirante du jeune Jesús García. Jean-Philippe Lafont et Roman Vocel apportent la touche sombre de leur voix de ténèbres ardentes. Mais, lumineuse, avec un vibrato suave qui semble la vibration d’aile d’un ange, Sandrine Eyglier est une âme élue. Restée seule comme la chanteuse de Térézín qui chanta pour la première et dernière fois le Requiem devant ses bourreaux, elle est un pan de ciel descendu en enfer.


Marseille. Opéra, le 11 juillet: Verdi Requiem – Terezín 1944
. Oratorio création, Verdi/ Josef Bor/ Michel Pastore; Fabrice Lucchini, récitant ; Sandrine Eyglier, soprano ; Marie-Ange Todorovitch/ Veronika Hajnova ; Jean-Luc Viala/ Jesús García, ténors ; Jean-Philippe Lafont/Roman Vocel, barytons ; Orchestre Philharmonique de l’Opéra de Marseille. Chœur Adfontescanticorum, Cyril Diederich, direction.

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