CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, le 10 oct 2021. VERDI : Stiffelio. Tetelman, Bassénz Andrea Sanguinetti / Bruno Ravella. 

stiffelio-verdi-bruno-ravella-opera-du-rhin,-critique-opera-classiquenews-strasbourg-mulhouse-verdi-critique-classiquenewsCRITIQUE, opéra. STRASBOURG, le 10 oct 2021. VERDI : Stiffelio. Tetelman, Bassénz Andrea Sanguinetti / Bruno Ravella. L’Opéra National du Rhin propose une nouvelle production de l’opéra rare de Verdi, Stiffelio (1850), signée Bruno Ravella. Décrié, censuré, remanié, puis oublié, l’opus voit dans cette résurrection alsacienne la seule création française d’après l’édition critique de la partition (2003). L’excellente distribution des solistes (pour leur majorité en prise de rôle et en début à Strasbourg), sont dirigés par Andrea Sanguineti qui fait aussi ses débuts à l’Opéra en tant que directeur musical.

Élégante résurrection

L’œuvre, jugée blasphématoire par la censure italienne à sa création, en raison de quelques spécificités du livret de Piave (d’après Émile Souvestre et Eugène Bourgeois), est souvent présentée comme sujet sur l’adultère. L’histoire à nuancer, est celle de Stiffelio, pasteur protestant charismatique, trompé par sa femme Lina. Elle le trompe avec le gentilhomme Raffaele qui sera tué par le père, Stankar, pour l’honneur de la famille. Stiffelio, pasteur à la sérénissime compassion, côté jardin, fou de rage meurtrière, côté cour, rappelle à la fin que le devoir d’un chrétien est de pardonner ; il accepte le repentir de sa femme (après la signature d’un divorce quand même !).
Censuré officiellement en raison des éléments jugés « immoraux » (représentation scénique mondaine d’un objet de culte, citations bibliques dans une œuvre profane, évocation du divorce…), l’opéra d’une grande richesse musicale est à la fois un défi majeur pour les metteurs en scène ainsi qu’une opportunité parfaite pour montrer combien l’art lyrique, un art vivant, est intimement lié aux sensibilités de son public… Nous y reviendrons.

Avant le lever du rideau le ténor protagoniste est annoncé souffrant, mais il assurera néanmoins la représentation. Le spectacle commence avec une pétillante ouverture pot-pourri, marquée par un certain imbroglio instrumental que nous oublions rapidement grâce à la remarquable prestation de la trompette, avec sa délicieuse et charmante mélodie. Le ténor Jonathan Tetelman dans le rôle-titre entre sur scène avec un tel panache théâtrale et une projection vocale sans défaut que nous nous étonnons qu’il soit souffrant ! Un rôle vocalement exigeant pour tout ténor, mais aussi une superbe occasion de montrer l’ampleur de ses talents, Tetelman l’interprète dignement. Son timbre solaire, son beau chant trouvent un contraste heureux avec son jeu d’acteur, passionné et passionnant ; habité, plus théâtralement que musicalement, le ténor éclaire l’affreuse dualité entre l’amour christique qu’est sa fonction / mission et la rage meurtrière aveuglante de l’homme blessé qui ronge son cœur. Si elle manque parfois de force sombre, la prise de rôle à Strasbourg bien est plus que remarquable… époustouflante : une révélation ! Ses duos avec la soprano Hrachuhi Bassénz (Lina) sont excellents, en raison des spécificités et ambiguïtés de l’œuvre et du parti pris de la production. Si les aigus cristallins sont là et que son legato ne fait pas défaut, sa réussite se trouve ailleurs, précisément dans la distance qu’elle établit avec presque tout le monde : il s’agît après tout d’une femme qui vit dans une communauté fermée et qui a peur.

Les rôles secondaires, légèrement moins complexes, sont dignement interprétés par les solistes. Le baryton Dario Solari (Skandar, père de Lina), est touchant dans son chant plein d’esprit. Son air et cabaletta du 3e acte « Lina, pensai… O gioia inesprimibile » est un moment de grand impact. La basse Önay Köse (Jorg, l’ancien) est hyper convaincant à tout niveau, archaïque, menaçant comme il le faut. Finalement le ténor Tristan Blanchet dans le rôle de Raffaele brille par la force gaillarde du chant ; il offre une prestation à l’espièglerie nonchalante très efficace. La distribution rayonne encore plus et davantage lors des nombreux duos et dans les fins d’acte, très beaux.

« L’infamie ne vous suffit point, vous voulez être lâche ! »
Skandar

Pour revenir à la mise en scène, efficacité et pragmatisme paraissent être des mots-maîtres de la conception… C’est simple, épuré, beau. Comme un tableau de Raphaël que nous aimons tous et qui ne choque personne. Bruno Ravella situe l’action, de façon tout à fait ingénieuse et sage, dans une communauté religieuse fermée, à l’Amish. Le décor unique évoque le temple autour duquel tout se passe (décors et costumes d’Hannah Clark, lumières de Malcolm Rippeth). Les matières sont belles et élégantes dans leur simplicité, les lumières efficaces, souvent tamisées. Or, dans cet opéra où nous parlons de crimes d’honneur, où nous sommes encore à nouveau exposés à la souffrance « coupable » d’une femme, violée, nous trouvons la transposition en terre Amish, politiquement correcte et bouleversante, comme s’il y avait peut-être une volonté de ne pas froisser quelqu’un. Mais qui ? Matière à réflexion. Si l’occasion de parler à notre époque est quelque peu ratée, la création demeure agréablement efficace, sans plus.
La direction du chef Andrea Sanguineti est, elle, parfois tendue. Nous constatons l’évolution progressive de la performance, souvent le cas dans une première, à vrai dire, et l’Orchestre symphonique de Mulhouse prend un certain temps à trouver une dynamique cohérente et sa régularité. La performance des instrumentistes se révèle parfois très belle (cf. les vents, comme le hautbois sublime du duo « Opposto è il calle che in avvenire » au 3e acte). Les chœurs de l’Opéra, plutôt cosmétiques, sont corrects.

L’œuvre rare de Verdi est à découvrir et redécouvrir à l’Opéra National du Rhin, avant tout et surtout pour la beauté du chant. A l’affiche les 10, 12, 14, 16 et 19 octobre à Strasbourg, puis les 7 et 9 novembre à Mulhouse.

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CRITIQUE, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 10 oct 2021. VERDI : Stiffelio. Jonathan Tetelman, Hrachuhi Bassénz, Dario Solari, Tristan Blanchet, Önay Köse… Orch symphonique de Mulhouse. Andrea Sanguinetti, direction / Bruno Ravella, mise en scène.  Photos : © Klara Beck / ONR 2021.

A propos de Stiffelio, un opéra méconnu de Verdi, LIRE aussi :
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Notre dossier Stiffelio de Verdi
http://www.classiquenews.com/stiffelio-de-verdi/

Notre présentation du Stiffelio de Verdi à l’affiche de l’Opéra de Strasbourg en octobre 2021 :
http://www.classiquenews.com/stiffelio-a-strasbourg-et-mulhouse-10-oct-9-nov-2021/

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