CRITIQUE, opéra. SAINT-ÉTIENNE, Grand Théâtre Massenet, le 10 mai 2022. JONCIERES : Lancelot, recréation. Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire, Niquet / Vesperini

CRITIQUE, opéra. SAINT-ÉTIENNE, Grand Théâtre Massenet, le 10 mai 2022. JONCIERES : Lancelot, recréation. Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire, Niquet / Vesperini – Après Dimitri, dirigé et enregistré par Hervé Niquet, ce dernier ressuscite le dernier opéra de Victorien Joncières, jamais repris depuis sa création à l’Opéra National de Paris en février 1900. Une mise en scène éblouissante qui offre le plus bel écrin à un drame pompier empli néanmoins de beautés.

Après Dante de Benjamin Godard, déjà mis en scène par Jean-Romain Vesperini en 2019, l’Opéra théâtre de Saint-Etienne poursuit son travail méritoire de redécouvertes du répertoire français oublié. Le jeune metteur en scène émerveille toujours autant par sa lecture fidèle à l’esprit de l’œuvre (une vision très dix-neuviémiste de la légende arthurienne, d’ailleurs contemporain du Roi Arthus de Chausson, créé à la Monnaie 3 ans plus tard). Les clins d’œil et l’imagination y sont de mise, qui évitent l’illusion d’une reconstitution historique, comme les risques d’une adaptation moderne trop souvent décevantes. Il fallait pourtant rendre compte d’une partition et d’une intrigue qui, dérivées en partie du modèle wagnérien tempéré par le goût français, s’orientent plus explicitement vers celui du Grand Opéra à la française, dans l’esprit de Meyerbeer (à l’image des fanfares qui rappellent maintes pages du Prophète). Tous les ingrédients y sont en effet réunis : sujet historique, présence massive des chœurs, insertion d’un grand ballet central. Le défi est amplement relevé, aidé par les lumières adéquates de Christophe Chaupin, et le spectacle visuel, autant que musical, étaient bien au rendez-vous. Si les airs ne sont pas légion, la partition se démarque par ses splendides duos (« Aux espérances délaissées » entre Guinèvre et Elaine), par son ballet-pantomime (« Le lac des fées ») d’une musicalité diaphane, chorégraphié par Maxime Thomas, et par la puissance des chœurs (dès la scène liminaire), touche nécessaire à la grandiloquence du genre.

 

 

L’Opéra romantique français à l’affiche de Saint-Étienne

Entre Wagner et Meyerbeer, LANCELOT ressuscité !

 
 
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Sur scène, une immense table ronde pivotante sert de scène surélevée, parfois inclinée (obligeant les chanteurs à d’acrobatiques positions), mais très efficace pour suggérer les différents lieux de l’action. Table insérée dans l’écrin d’un décor de palais luxueux tapissé de peintures murales inspirées du préraphaélite Edward Burne-Jones racontant la quête du Graal, un décor qui rappelle l’époque de la composition de l’œuvre dans un Paris fin de siècle, nostalgique des fastes du Second Empire, décors magnifiques de Bruno de Lavenère qui signe, avec le metteur en scène, également les somptueux costumes, dignes d’un Visconti des grands soirs.

La distribution réunie pour cette résurrection attendue est sans faille. Dans le rôle-titre, particulièrement exigeant, Thomas Bettinger campe un Lancelot magistral, au timbre solide et superbement projeté, voix ample et à l’aise dans le registre aigu qui rend compte avec sensibilité des modulations pathétiques du protagoniste, à la fois chevalier héroïque et amant éperdu. Le roi Arthus a les traits et le grain barytonal et incisif de Tomasz Kumiega, vocalement impeccable, si ce n’est quelque défaut d’élocution (« chévalier », et moult « e » muets peu orthodoxes), mais émeut dans la scène du pardon. Dans le rôle d’Alain de Dinan, la basse Frédéric Caton fait montre d’une noblesse de chant et d’une élégance qui sied au personnage, père d’Elaine qui dispute à Guinèvre les faveurs du chevalier. Celle-ci est très bien défendue par la mezzo Anaïk Morel (envoûtant air d’amour du premier acte), voix à la fois juvénile et charnue, tandis que sa rivale est incarnée par Olivia Doray, belle voix aux accents épurés, sans faille, doublée d’une idoine présence scénique. S’il n’apparaît que dans une seule scène, le traître jaloux de Lancelot, Markhoël, est campé par le baryton Philippe Estèphe, parfait dans ses élans belliqueux, tandis que Camille Tresmontrant prête sa sensibilité jubilatoire au ménestrel Kadio. Enfin, la brève intervention du serviteur incarné par Frédéric Bayle ne démérite pas.

Dans la fosse, la fougue toujours efficace d’Hervé Niquet, à la tête de l’Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire, magnifie les sortilèges de la partition, sans trahir l’équilibre des pupitres, même si parfois on souhaiterait des tempi moins rapides. Un satisfecit général pour les Chœurs in loco, admirablement préparés par Laurent Touche, personnage à part entière du Grand Opéra, dont la dizaine d’interventions constitue aussi l’un des beaux moments de l’opéra (celles du 3e acte en particulier, bouches fermées, suivie du Requiem, d’une grande force expressive). Une très belle redécouverte dont on regrette l’absence d’un enregistrement discographique, voire vidéo, amplement mérité.

 

 
 

 
 

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CRITIQUE, opéra. SAINT-ÉTIENNE, Grand Théâtre Massenet, le 10 mai 2022. JONCIERES : Lancelot, recréation. Thomas Bettinger (Lancelot), Tomasz Kumiega (Arthus), Frédéric Caton (Alain de Dinan), Philippe Estèphe (Markhoël), Camille Tresmontant (Kadio), Anaïk Morel (Guinèvre), Olivia Doray (Elaine), Frédéric Bayle (Un serviteur), Adèle Borde, Romane Groc, Anna Guillermin, Olivia Lindon, Joséphine Meunier (Ballet), Jean-Romain Vesperini (mise en scène), Olga Poliakova (Collaboratrice artistique à la mise en scène), Florent Mayet (Assistant direction musicale), Maxime Thomas (Chorégraphie), Olivia Lindon (Assistante chorégraphie), Corinne Tasso (Création maquillage et coiffure), Ateliers de l’Opéra de Saint-Etienne (décors et costumes), Bruno de Lavenère, Jean-Romain Vesperini (costumes), Christophe Chaupin (lumières), Chœur Lyrique Saint-Etienne Loire, Laurent Touche (direction), Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire, Hervé Niquet (direction). Photos : Cyrille Cauvet _ Opéra de Saint-Etienne.

 

 
 

 

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