CRITIQUE, opéra. Paris, Athénée, le 18 juin 2021. Thomas ADES : Powder her face. Kuhn / Chavaz

CRITIQUE, opéra. Paris, Athénée, le 18 juin 2021. Thomas ADES : Powder her face. Kuhn / Chavaz – La parabole est centrée sur la femme adultère. Qu’elle soit biblique ou dans la fiction des arts, la féminité a toujours été liée à la tentation, à la chair, aux mille et un démons de midi ou de minuit. Cependant, ce n’est qu’une perspective, une focalisation passéiste de ce qu’est vraiment l’adultère, le désir, le libertinage. Malgré les changements et la libération progressive des moeurs, les société humaines demeurent fortement conservatrices, condamnant surtout celles qui osent ouvrir la porte au désir insatiable de se consommer dans le bûcher des passions autrement que dans l’âtre chaste du bonheur domestique. Est-ce ainsi que le XXIème siècle veut toujours concevoir le rapport entre les corps et les âmes ?

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“La première pierre”

L’histoire de Margaret Campbell, duchesse d’Argyll a défrayé la chronique dans les “Sixties” de la “British upper class”. En effet cette femme promise dès sa naissance à briller dans la très fermée haute bourgeoisie Londonienne a fait ce que tous les hommes de son milieu auraient fait, mais que les femmes n’étaient pas censées faire. Pour certains, son histoire de duchesse déchue s’assimile au destin fatal d’une Violetta Valéry, mais, contrairement à la pathétique phtisique de Verdi, Margaret Campbell a assumé d’un bout à l’autre sa vie, sans aucune envie de rédemption. Cette course folle vers l’excès la rend iconique et d’autant plus qu’elle a été condamnée lors des ces folles années 60, dans une Angleterre qui montrait au monde une liberté sans complexes de l’éternel féminin.

Mieux qu’un fait divers des pages roses des tabloïds, Thomas Adès a sublimé la duchesse sans philtre. “Powder her face” est à la fois la sublimation d’un personnage hors normes, mais aussi la mise en abîme de ce que peut être l’humanité confrontée à la liberté totale. Telle une statue d’Aphrodite, la duchesse de Thomas Adès, est entourée de coryphées de carton-pâte, comme des traces de maquillage laissées sur du satin de soie, ou des silhouettes qui se dessinent entre la fumée d’une cigarette. Musicalement et dramatiquement, cet opéra est construit avec précision et finesse.

Julien Chavaz nous pose un décor unique pour la mise en scène de “Powder her face”. On est tour à tour dans une chambre drapée de rose aux riches tentures, aux velours voluptueux. Tout provoque la sensualité, les miroirs en quinconce, les meubles aux rondeurs généreuses. La vision de Julien Chavaz nous plonge à la fois dans le pathétique de Margaret Campbell, demi-mondaine par distraction et la profonde souffrance de cette femme habituée à être un ornement social. Le talent de Julien Chavaz est de mettre en lumière la double nature des personnages tout en sur-lignant ce qu’ils cachent. Il créé aussi des moments humoristiques qui contrastent avec la tragédie sociale de la duchesse.

L’Orchestre de chambre Fribourgeois, mené avec sobriété et énergie par Jérôme Kuhn, interprète la partition de Adès avec une belle palette de couleurs qui font ressortir les plus infimes ressorts du drame.

Côté distribution, Sophie Marilley a l’allure et la voix pour incarner Margaret Campbell, elle apporte au rôle de la duchesse toutes les nuances du rôle. Son timbre riche en rondeur et incarné, ajoute une grande dose de sensualité à son interprétation.

Timur, que l’on a apprécié dans The importance of being earnest de Barry, nous propose une incarnation de l’électricien plein d’argutie et avec une voix puissante et fruitée. Alison Scherzer allie un joli timbre et une belle présence théâtrale. Graeme Danby campe à la perfection la voix de la raison et la silhouette comminatoire de la morale, une statue du commandeur, hiératique et funeste.

Cette fabuleuse production est l’avant-dernier projet programmé par Patrice Martinet à la tête de L’Athénée-Louis Jouvet. Je tiens à saluer son travail fabuleux qui a permis au public de prendre en considération des répertoires souvent oubliés par les autres scènes musicales. Sous son mandat, il a proposé une vision du théâtre musical inédite en proposant à des générations d’artistes d’exprimer des langages des musiques de patrimoine et de création.

“Powder her face” est en définitive un manifeste plus qu’une parabole de la femme adultère. Dans ce sens, cet opéra entre dans la longue liste des oeuvres telles Carmen ou Orphée aux Enfers d’Offenbach ou des films comme La Vérité d’Henri-Georges Clouzot et Mighty Aphrodite de Woody Allen. Les personnages féminins à la sensualité débordante et libre succombent ainsi à la pruderie masculine, qui finit par les dévorer, au nom de l’opinion publique.

CRITIQUE, opéra. Paris, Athénée, le 18 juin 2021. Thomas ADES : Powder her face. Kuhn / Chavaz – Vendredi 18 juin à 20h – Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet

Sophie Marilley – la duchesse
Timur – l’électricien
Alison Scherzer – la femme de chambre
Graeme Danby – le gérant de l’hôtel

Orchestre de chambre Fribourgeois
Direction -: Jérôme Kuhn
Mise en scène : Julien Chavaz

Photo © Magali Dougados / Athénée 2021