CRITIQUE, opéra. Opéra Grand Avignon, le 27 mai 2022. Tchaïkovski : La Dame de pique. Olivier PY / Jurjen Hempel.  

CRITIQUE, opéra. Opéra Grand Avignon, le 27 mai 2022. Tchaïkovski : La Dame de pique. Olivier PY / Jurjen Hempel   –   C’est une belle initiative à saluer que celle de la Région Sud (PACA) qui, sous son égide (et ses efforts financiers), a réussi à fédérer les forces des quatre opéras émaillés sur son territoire (Marseille, Nice, Toulon et Avignon) pour offrir à leurs publics une réalisation lyrique confiée au metteur en scène star Olivier Py, qu’aucune des quatre maisons n’aurait pu s’offrir seule… Après Nice, Marseille et Toulon, c’est donc à l’Opéra Grand Avignon que s’achève la « tournée »… Le choix du premier titre de cette nouvelle collaboration s’est porté sur La Dame de pique de Tchaïkovski, l’un des plus dramatiques de tout le répertoire et une œuvre qui ne pouvait que « parler » au célèbre homme de théâtre français.

 

 

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De fait, c’est de loin la plus sombre, macabre et désespérée production du chef d’œuvre du maître russe à laquelle il nous ait été donné d’assister : une société totalement pervertie et pourrie, gangrenée par la mort qui rôde partout (avec moult renforts de crânes disséminés ici ou là). La scénographie est déplacée dans une Saint-Pétersbourg contemporaine dont les barres d’immeubles sans âme apparaissent, à intervalles réguliers et par projections vidéo, derrière l’imposant décor imaginé par le fidèle Pierre-André Weitz montrant, lui, l’intérieur d’un palais lugubre dont toutes les vitres ont été brisées. Dans ce décor sinistre évolue de manière quasi omniprésente un danseur / comédien (formidable Jackson Carroll !) qui est tour à tour double du héros ou de la Comtesse, mais aussi l’incarnation de Tchaïkovski lui-même, dont on sait qu’il fut poussé au suicide à cause de son « sale petit secret » (le mot est de la baronne Nadejda von Meck, sa principale mécène…), à savoir son homosexualité.

Comme à son habitude, Olivier Py a tendance à en faire un peu trop avec la composante sexuelle justement : pendant la fameuse polonaise, l’on voit la grande Catherine II de Russie se faire sodomiser par deux singes, dans une scène aussi énigmatique que dispensatoire…

Aucune réserve, en revanche, sur le plateau vocal réuni à Avignon, et légèrement différent qu’à Nice et Marseille, notamment en ce qui concerne l’impossible rôle d’Hermann. Le ténor irlandais Aaron Cawley fait preuve d’une résistance admirable ; sans trace d’effort apparent, il illumine le concert de son timbre éclatant et sain. La puissance de l’émission ne se fait pourtant jamais au détriment de la souplesse de la ligne de chant ni de la délicatesse de l’attaque, ce qui n’est pas le moindre de ses exploits. La soprano russe Elena Bezgodkova campe une Lisa radieuse, d’abord touchante de passion retenue, puis bouleversante de fragilité quand la réalité s’impose à elle. Comme cassée par les ans, la mezzo française Marie-Ange Todorovitch illustre de manière hallucinante la « sorcière » décrite par Pouchkine, avec un timbre profond et voluptueux comme on en entend rarement dans ce rôle confié d’habitude à des chanteuses en bout de course, recourant à un Sprechgesang plus ou moins expressif. Les accents vibrants et veloutés de la mezzo française Marion Lebègue, comme la rondeur affable du chant conquérant du baryton roumain Serban Vasile, soulignent toute l’importance de Pauline et d’Eletski, rôles pas si secondaires que cela. Alik Abdukayumov campe un Tomski solide et paternel, tandis que Svetlana Lifar ne fait qu’une bouchée du rôle de la Gouvernante.
Enfin, les comprimari remplissent correctement leur tâche, avec une mention pour le Sourine de Nika Guliashvili, tandis que les chœurs conjugués des Opéras d’Avignon et de Toulon fusionnent parfaitement.

A la tête des forces conjuguées des orchestres des opéras d’Avignon et de Toulon, le chef néerlandais Jurjen Hempel (directeur musical de la phalange toulonnaise), offre une direction heurtée, riche en surprises dramatiques, en éclats fulgurants et en ruptures stylistiques électrisantes. Ainsi, la scène de la mort de la Comtesse – dont le rythme retenu et la lenteur presque irritante semblent immobiliser la progression du temps – fait contraste avec le déroulement haletant du duo fiévreux entre Lisa et Hermann. Les deux orchestres fusionnent à merveille, se montrent sous leur meilleur jour, et sont légitimement plébiscités par un public avignonnais qui, malgré les 3h30 que dure la représentation, tient à manifester longtemps et bruyamment sa satisfaction à l’issue de la soirée.

 

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. Opéra Grand Avignon, le 27 mai 2022. Tchaïkovski : La Dame de pique. Olivier PY / Jurjen Hempel. Photo : © D Jaussein

 

 

 

 

 

 

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