CRITIQUE opéra. LYON, le 2 juin 2021. RIMSKI-KORSAKOV, Le Coq d’or. Rustioni / Kosky

CRITIQUE opéra. LYON, le 2 juin 2021. RIMSKI-KORSAKOV, Le Coq d’or. Rustioni / Kosky. Avant les festivaliers d’Aix-en-Provence cet été en juillet, les Lyonnais ont eu la primeur de cette magnifique production qui restera gravée dans toutes les mémoires. Une réussite magistrale et exemplaire. Dès le prologue, l’Astrologue avertit le public : ce Coq d’or est une fable ; comprenons : une allégorie critique du pouvoir tsariste. Comme toute fable, alors qu’elle s’inscrit dans un contexte politique précis (la tourmente révolutionnaire de 1905 qui affecta le compositeur), celle-ci s’inscrit dans une sorte d’intemporalité et d’indétermination topographique qui renforce son caractère universel. Le metteur en scène Barrie Kosky en a parfaitement saisi l’essence et propose une lecture d’une force dramatique proprement hallucinée qui tient en haleine les spectateurs durant les plus de deux heures du spectacle donné sans entracte. Les contraintes sanitaires ont ici une vertu : l’absence d’interruption magnifie la progression dramatique de l’œuvre et en révèle la force et la parfaite cohérence.

 

 

Prodige à l’Opéra de Lyon,
mis en scène par Barrie Kosky

un Coq double et fascinant qui chante et enchante

 

 

 

RIMSKY-COQ-D-OR-KOSKY-Opera-de-lyon-aix-en-provence-festival-2021-critique-opera-par-classiquenewsLe Coq d’or – production de l’Opéra de Lyon, juin 2021 (DR : © Jean-Louis Fernandez)

 

 

 

Sur scène, un champ d’ajoncs à perte de vue et un arbre sec servant de perchoir au volatile ; côté personnages, le tsar n’est pas en tenue d’apparat, mais porte un maillot de corps maculé de sang et de sueur, tandis que ses deux fils – seul clin d’œil à une lecture plus contemporaine – apparaissent comme des bureaucrates d’une Russie soviétique. L’armée n’a point de visage, qui s’indifférencie dans des dizaines de têtes de chevaux en jarretelles et bas en dentelles, évoquant un gigantesque jeu d’échecs dont le tsar se croit le roi incontesté. Le caractère hybride et sexuellement indifférencié du conte (inspiré de Pouchkine, lui-même se souvenant des Contes de l’Alhambra de J. Irving) se retrouve chez les deux personnages essentiels de l’intrigue : l’Astrologue, tour à tour féminin et masculin, dans la voix comme dans l’attitude, et chez le coq, peinturluré d’or et « vêtu » d’une seule chaussure à talon aiguille, tandis que la reine de Chemakha semble tout droit sortie d’une revue de music-hall ou d’un film glamour des années cinquante, rappelant avec sa robe à paillettes telle Marlène Dietrich entourée de ses quatre boys exécutant de suggestives danses lascives.

La distribution réunie pour cette production magique ne mérite que des éloges. La reine est campée par la soprano arménienne Nina Minasyan, d’un aplomb, d’une présence scénique et d’une aisance stupéfiante dans les aigus sans que cela n’affecte un timbre charnu d’une grande sensualité qui constamment enchante ; dans le rôle de la nourrice Amelfa, Margarita Nekrasova conjugue puissance masculine et grande douceur, en particulier dans sa berceuse du premier acte. L’hybridisme est aussi celui du coq, incarné par Wilfried Gonon, à la trouble sensualité, et, pour la voix, par Maria Nazarova, au timbre à la fois flûté et sonore, sans qu’à aucun moment n’apparaisse l’étrangeté de cette double incarnation. Le tsar illustre un autre aspect de la dualité à l’œuvre dans cet opéra : son caractère ridicule, jouet du destin dont le coq tire les ficelles, n’obère jamais la beauté ni la qualité de la voix. Dmitry Ulyanov respecte avec constance et bonheur ces deux aspects a priori contradictoires du personnage. Caché sous sa tête de cheval, le général Polkan – personnage absent chez Pouchkine – est le parangon du chef militaire dévoué, aux vociférations canines (inspiré du folklore russe où il apparaît en créature monstrueuse mi-homme mi-chien). Le timbre caverneux de la basse Mischa Schelomianski perce sans effort le voile épais de son costume d’équidé, avant de disparaître sans qu’on sache vraiment comment.

Plus impressionnante encore la voix de l’Astrologue à la tessiture invraisemblable, irréelle, parfois d’une laideur alliciante, à l’image de l’étrangeté fascinante de ce personnage qui ouvre et achève l’opéra. Andrey Popov en propose une lecture époustouflante, magnifiée par un jeu scénique qui fige le regard et l’écoute des spectateurs. Les chœurs sont un personnage à part entière de l’intrigue et, comme pour chaque production, les Chœurs de l’Opéra de Lyon, superbement dirigés par Roberto Balistreri, maintiennent un très haut niveau d’excellence que la direction habile de Barrie Kosky met en valeur, aussi bien en cavaliers d’échec qu’en foule tchadorisée, finissant presque par se confondre avec le décor végétal.

A nouveau Daniele Rustioni démontre son exceptionnelle habileté à s’approprier une partition redoutable, qui conjugue sortilèges orientalisants et âpreté des timbres : le grotesque côtoie le sublime, fruit d’une imagination sans limite, comme dans le cortège des créatures bizarres qui fait dire au peuple médusé ce qui fait office de profession de foi esthétique : « Le monde est plein de prodiges ! »

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CRITIQUE opéra. LYON, le 2 juin 2021. RIMSKI-KORSAKOV, Le Coq d’or. Dmitry Ulyanov (Le Tsar Dodon), Nina Minasyan (La Reine de Chemaka), Andrey Popov (L’Astrologue), Margarita Nekrasova (Amelfa), Mischa Schelomianski (Polkan), Andrey Zhilikhovsky (Le Tsarévitch Aphron), Vasily Efimov (Le Tsarévitch Gvidon), Maria Nazarova (La voix du Coq d’or), Wilfried Gonon (Le Coq d’or), Stéphane Arestan-Orré, Rémi Benard, Vivien Letarnec, Christophe West (Danseurs), Barrie Kosky (mise en scène), Rufus Didwiszus (décors), Victoria Behr (costumes), Franck Evin (lumières), Otto Pichler (Dramaturgie), Roberto Balistreri (Chef des chœurs), Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Lyon, Daniele Rustioni (direction).

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