CRITIQUE, opéra. Lille, le 24 sept 2021. CAMPRA : Idoménée. Tassis Christoyannis, Samuel Boden, Hélène Carpentier, Chiara Skerath… Le Concert d’Astrée, chœur et orchestre. Emmanuelle Haïm, direction. Denis Comtet, chef de choeur. Alex Ollé, mise en scène. Martin Harriague, chorégraphe.

CRITIQUE, opéra. Lille, le 24 sept 2021. CAMPRA : Idoménée. Tassis Christoyannis, Samuel Boden, Hélène Carpentier, Chiara Skerath… Le Concert d’Astrée, chœur et orchestre. Emmanuelle Haïm, direction. Denis Comtet, chef de choeur. Alex Ollé, mise en scène. Martin Harriague, chorégraphe.

andre-campra-portraitVraie rentrée à l’Opéra de Lille avec la très attendue production d’Idoménée d’André Campra, signée Alex Ollé, de la troupe catalane La Fura dels Bauls. Bijou méconnu du baroque français, il est enfin présenté au public dans une nouvelle mise en scène, après la version réduite proposée l’année dernière (pandémie oblige), intitulée « Le Retour d’Idoménée ». Emmanuelle Haïm défend brillamment l’opus avec une direction rayonnante de son chœur et orchestre, Le Concert d’Astrée, en résidence à l’Opéra, ainsi que d’une distribution de solistes dans la meilleure des formes à la première. Une rentrée lyrique fort sympathique malgré quelques réserves au niveau de la mise en scène.

À mi-chemin entre Lully et Rameau, André Campra (1660 – 1744) est une figure très intéressante et curieuse dans le paysage musical français du début du 18e siècle. À la fin du 17e, il quitte le sud pour devenir maître de musique à Notre-Dame de Paris et y acquiert une notoriété en tant que compositeur de musique sacrée. Or, le succès populaire de sa musique profane, notamment des opéra-ballet et tragédies lyriques, l’oblige à quitter définitivement son poste en 1700. Idoménée (livret d’Antoine Danchet), très probablement d’après la pièce éponyme de Crébillon père, est créé avec succès à Paris en 1712 et ressuscité avec autant de succès dans une version remaniée en 1731, jouée ici.

Idoménée de Campra à Lille…
Tragédie lyrique en 1712,
opéra-cauchemar en 2021

L’opéra raconte l’histoire d’Idoménée, Roi de Crète, rentrant chez lui après la victoire des Grecs dans la Guerre de Troie. Vénus, désirant le punir, demande au dieu maître des vents, Éole, de déclencher la tempête.  Idoménée promet alors à Neptune de sacrifier la première personne qui se présenterait à lui sur le rivage de Crète, s’il survit. Pendant ce temps, sur l’île de Crète demeurent Électre, la fille d’Agamemnon, et la captive Ilione, fille du Roi des Troyens, Priam. Les deux aiment Idamante, le fils d’Idoménée, qui croit son père naufragé, et qui est lui-même secrètement amoureux d’Ilione, pour le plus grand malheur d’Électre. Idoménée, arrivé sauf en Crète, s’apprête à faire le sacrifice promis, uniquement pour se rendre compte que cette première personne croisée n’est autre que son fils. Le Roi essaye d’éviter le sacrifice fatidique par tous les moyens, mais ne peut pas échapper à la colère des dieux, et termine par assassiner Idamante dans un moment de folie. Il désire alors se donner la mort, mais les dieux le punissent à vivre…

De la mise en scène d’Alex Ollé, retenons avant tout l’idée très pragmatique, et peut-être carrément salutaire, de faire appel au chorégraphe Martin Harriague et à la compagnie de danse Dantzaz, non seulement parce qu’il y a de nombreux divertissements ou ballets dans la partition, mais aussi par la fonction que la danse sur scène finit par remplir (toutes nos félicitations aux danseurs). L’intention du metteur en scène était de transformer la tragédie lyrique en un cauchemar contemporain. Pour se faire, il a recours à une scénographie, signée Alfons Flores, faite uniquement avec des panneaux transparents en forme de verres brisés sur lesquels sont projetées des vidéos, parfois en lien avec le livret, parfois non. Tout l’opéra est donc un mauvais rêve ou un cauchemar, inspiré du surréalisme, en raison de l’insensibilité explicite du metteur en scène au répertoire baroque français, mais avec la mission de rendre plus réels les personnages. Tout cela interpelle, laisse perplexe, comme les moyens déployés et leurs raisons d’être. Le résultat est parfois très intéressant et réussi, grâce aux différents moyens techniques et humains (lumières d’Urs Schönebaum, vidéos d’Emmanuel Carlier), comme les scènes dans la mer, visuellement impressionnantes, le chœur des Troyens libérés, émouvant, ou encore l’entrée de la Jalousie sur scène, un faste-spectacle à part entière, dans le spectacle. Il est pourtant indéniable que ces scènes réussies n’arrivent pas à cacher les coutures beaucoup trop apparentes de la production, ni ses incohérences et contradictions.

Somptueuse rentrée lyrique à Lille

S’il y a en effet beaucoup de strates de signification dans l’œuvre, comme c’est souvent le cas des histoires antiques, le protagoniste absolu de cette rentrée lyrique est la musique. Le Concert d’Astrée sous la direction d’Emmanuelle Haïm est rayonnant ! Il correspond parfaitement à la richesse de la partition, qui est exécutée énergiquement, avec beaucoup de vigueur dans les moments furieux, et une grande sensibilité presque chambriste dans l’élégiaque et l’intime (au 4e acte entre une musette et deux bergères qui chantent « Volez au son de nos musettes », avec musette et basson seulement, un moment de grâce pastorale d’une beauté indescriptible). La distribution des solistes va globalement dans le même sens musical. Chiara Skerath (Illione) est toute dignité et intensité, elle montre un investissement indéniable dans sa caractérisation, musicalement sans défaut, le timbre toujours beau. L’Idamante du ténor aigu Samuel Boden est fort charmant, tendre même, bien plus à l’aise après l’entracte en ce qui concerne sa projection. Dans le rôle-titre, le baryton Tassis Christoyannis semble avoir trouvé un équilibre sublime d’interprétation, entre théâtre et chant, dans sa prestation particulièrement touchante.
La Vénus de la mezzo-soprano Éva Zaïcik est absolument délicieuse ! Elle incarne une déesse frivole, capricieuse et vindicative à souhait, avec une présence scénique imposante et un remarquable gosier. Elle a une sorte de binôme « mortel » dans le personnage d’Électre, tout aussi fabuleusement interprété par la soprano Hélène Carpentier. Cette dernière termine le premier acte avec une scène de vengeance où elle fait preuve d’un grand dynamisme musical et interprétatif, ne s’agissant pas uniquement d’un air de fureur typiquement agité, mais au contraire d’une scène où elle est confrontée à des forts contrastes, plus musicaux que poétiques en vérité. A la fin du 2e acte, Électre rejetée prie Vénus, qui décide à son tour d’invoquer la Jalousie pour les aider, en un tableau parmi les plus spectaculaires de l’œuvre. La Jalousie du baryton Victor Sicard est tout panache ! Il impressionne par une aisance globale, avec une voix grave saisissante contrastant fortement son apparence, dans la tenue légère et alléchante attribuée au personnage travesti. Remarquons également la basse Frédéric Caton en Arbas / Protée à la voix saine, l’émission d’une grande précision, le chant profond ; le baryton Yoann Debruque en Éole / Neptune avec un je ne sais quoi plein de charme dans la voix ; le ténor Enguerrand de Hys en Arcas, avec son joli timbre brillant. Que des louanges pour l’excellente prestation du chœur, très sollicité : « Embarquons-nous » du 3e acte est un sommet d’expressivité et de dynamisme d’ensemble, délicieusement vocalisant.

A l’affiche à l’Opéra de Lille encore les 26, 28 et 30 septembre ainsi que le 2 octobre 2021. Diffusion sur France Musique samedi 6 novembre à 20h.

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