CRITIQUE, opéra. INNSBRUCK, Festwochen der Alten Musik, , 25 août 2022. Giovanni BONONCINI : Astarto. Enea Barock Orchestra, Stefano Montanari (direction).

innsbrucker festwochen der alten musik festival classiquenews reviews opera critiques operaCRITIQUE, opéra. INNSBRUCK, Festwochen der Alten Musik, , 25 août 2022. Giovanni BONONCINI : Astarto. Enea Barock Orchestra, Stefano Montanari (direction) – Superbe redécouverte que cette pépite du rival de Haendel enfin réhabilité. Un casting et un orchestre superlatifs, malgré une mise en scène décalée, efficace et cohérente, mais discutable. On oublie le succès que Giovanni Bononcini avait obtenu en son temps ; véritable compositeur européen, il fut actif à Bologne, Milan, Rome, Berlin, Londres, Paris, Lisbonne et Vienne. Ses près de trente opéras méritent qu’on s’y arrête au même titre que les œuvres du « Caro Sassone », et c’est sur le magnifique Astarto que le Festival de Musique Ancienne d’Innsbruck s’est penché, révélant une partition d’une extrême richesse, représenté à Londres en 1720, sur un livret de Zeno et Pariati, remanié par Paolo Rolli, après une première représentation à Rome en 1715. L’intrigue, assez complexe, repose sur un schéma dramaturgique qui trouvera sa plénitude dans les drammi per musica de Métastase, et dont la résolution consistera en la révélation de l’identité du protagoniste. Le schéma pourrait être résumé comme suit : Nino aime Sidonia qui aime Clearco (= Astarto) qui aime Elisa.

Recréation d’Astarto à Innsbruck 2022…

La revanche de Bononcini

Silvia Paoli a imaginé une mise en scène décalée, a priori un peu fourre-tout, où des costumes et des décors très « Seventies » (le look très Marilyn Monroe de Sidonia et les tapisseries vintage), côtoient des références à Che Guevara, à des officiers mussoliniens (magnifiques costumes d’Alessio Rosati), à Chaplin et à son dictateur, à James Bond ou encore aux clichés publicitaires, alors que les armes sont remplacées par des raquettes de ping-pong pour suggérer le jeu tragi-comique des alliances de pouvoir, porteuses de possibles catastrophes. Tandis que se joue une tragédie (l’opera seria, né de la réforme de l’opéra se voulait la réincarnation de la tragédie délaissée par le drame en musique), le spectateur assiste à une comédie. Contre-sens total, si l’on n’accepte pas le point de vue du metteur en scène qui tente de substituer les codes d’un genre qui nous échappe par ceux d’un univers plus contemporain, mais tout autant liés aux jeux de pouvoir. On regrette une propension un peu trop tirée vers le comique, voire le burlesque qui brouille les pistes, puisque parallèlement à l’opera seria, se développait en Italie son versant comique, l’opéra bouffe. C’est une des modalités pour rendre attractif d’un point de vue théâtral, un genre particulièrement statique comme peut l’être l’opera seria. De ce point de vue, la réussite est incontestable.

Si ce genre de mise en scène ne peut que faire débat, en revanche la distribution réunie pour ressusciter ce joyau n’appelle que des éloges, par l’extrême qualité et homogénéité de ses interprètes. Dans le rôle-titre, Francesca Ascioti allie une prestance androgyne à une voix de contralto dramatique, qui pèche parfois par un manque de clarté dans le registre médium, un péché véniel compensé par une belle étendue vocale et une impeccable présence scénique, des vocalises parfaitement maîtrisées, un talent qui brille également dans le registre élégiaque (« Vaghe pupille »), tandis que certains morceaux ont des accents haendéliens (« La costanza, il timore, l’affetto »). Elisa, personnage-clé du drame, a les traits et la voix de la mezzo estonienne Dara Savinova, d’une grande puissance dramatique à qui échoient de nombreux arie di sdegno (« Sdegni tornate in petto »). Mêmes qualités chez la soprano roumaine Ana Maria Labin dans le rôle travesti d’Agenore, frère de Sidonia ; une voix brillante et sonore, admirablement projetée, à l’aise dans tous les registres (superbe aria martiale « Spero, ma sempre peno » ; impressionnante aria di sdegno virtuose « Con disperato sdegno »), et fait son entrée avec l’un des plus beaux airs de la partition (« M’insegna amor »), avec une ravissante partie B sur un rythme de menuet. Sa sœur Sidonia est incarnée par une des lauréates d’un précédent concours Cesti, la soprano chypriote Theodora Raftis, irrésistible en baby-dol américaine, actrice hors-pair aux qualités vocales superlatives (magnifique air pathétique « Sai pur ch’io vivo amante »). L’autre rôle travesti, Nino, est bien défendu par la soprano italienne Paola Valentina Molinari, une voix solide, mais qui peine au début à s’imposer et qui tout au long du drame révèle d’exceptionnelles qualités vocales, aussi bien par son ambitus étendu et sa virtuosité afférente que dans le registre plus galant. C’est à elle que revient d’ailleurs, au début du 3e acte, un des sommets de la partition, un air sans da capo et par là même encore plus marquant (« Così fedele »). Enfin, une mention spéciale pour l’unique voix masculine, Luigi De Donato, superbe basse, chanteur racé qui incarne Fenicio, père de Clearco / Astarto, révélant, comme à l’accoutumée, un timbre somptueux, d’une aisance stupéfiante, moirée, scintillant de mille nuances d’affetti, du pathétique « Mi veggo solo e vinto », contrebalancé par une partie B concitata à souhait, au plus véhément « Sì, perirà », d’une redoutable virtuosité.

Dans la fosse, Stefano Montanari dirige la jeune phalange de l’Enea Barock Orchestra, avec la fougue idoine et un sens aigu du théâtre. Les instruments sonnent avec une plénitude roborative qui restitue au drame a priori figé, un sens théâtral insoupçonné qui ce soir-là a brillé de mille feux. Une magnifique redécouverte qu’on pourra bientôt savourer au disque.

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CRITIQUE, opéra. INNSBRUCK, Festwochen der Alten Musik, , 25 août 2022. Giovanni BONONCINI : Astarto. Dara Savinova (Elisa), Francesca Ascioti (Clearco), Theodora Raftis (Sidonia), Paola Valentina Molinari (Nino), Ana Maria Labin (Agenore), Luigi De Donato (Fenicio), Silvia Paoli (mise en scène), Eleonora De Leo (décors), Alessio Rosati (costumes), Fiammetta Baldiserri (lumières), Enea Barock Orchestra, Stefano Montanari (direction)

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