CRITIQUE, opéra. CAEN, le 10 nov 2021 / Christopher Gibbons & Matthew Locke – CUPID & DEATH (Londres, 1653) – Correspondances

CRITIQUE, opéra. CAEN, le 10 nov 2021 / Christopher Gibbons & Matthew Locke – CUPID & DEATH (Londres, 1653)Correspondances, Séb. Daucé. Le 30 janvier 1649, sous les fenêtres de la Banqueting House de Whitehall, le bourreau fait tomber la hâche sur la nuque de Charles Ier, roi d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande. La guerre civile britannique est consommée, la monarchie absolue s’est éteinte en Albion avec ce corollaire sanglant. Le régime “républicain” d’Oliver Cromwell peut définitivement asseoir son autorité et la mainmise sur les consciences. Une année auparavant, alors que le roi Charles conservait une autorité morale et symbolique qui empêchait Cromwell et ses thuriféraires de se saisir du pouvoir durablement. Malgré cela, le “Long parliament” décide le 11 février 1648 en ces “temps d’humiliations”, de “bannir toutes les pièces qui répandent la liesse lascive et légère.” Ce puritanisme marque un coup d’arrêt dans l’évolution des lettres britanniques, jusqu’alors en plein essor après l’ère Elisabéthaine.

 

 

“Lascivious Mirth and Levity”

 

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Mais le 26 mars 1653, l’ambassadeur portugais João Rodrigues de Sá e Meneses, 3ème comte de Penaguião, assiste à la création du “Masque”, « Cupid and Death » de James Shirley, mis en musique par Christophe Gibbons et Matthew Locke. L’oeuvre s’inspire des fables d’Esope et met en scène l’échange des carquois de la Mort et de l’Amour. Dans une époque qui avait légiféré sur l’interdiction formelle de toute forme de représentation théâtrale et au coeur d’un conflit qui opposait l’Angleterre et la République des Provinces-Unies, il est étonnant qu’une telle création eut lieu et qu’il n’y ait eu ni condamnation, ni conséquences pour le librettiste et les musiciens.

Il semble vraisemblable que la représentation chez l’ambassadeur de l’allié Portugais y soit pour beaucoup dans la magnanimité des autorités parlementaires, mais aussi le message de l’oeuvre qui semble inciter à l’ordre après le chaos a pu garder le discours moralisateur de l’époque. Cependant, certaines figures et certaines situations dans la narration semblent mettre en avant plutôt un discours contraire à l’idéologie en place et un appel à une puissance de droit divin pour ramener la paix sur les terres d’Albion. L’apparition de Mercure, “deus ex-machina”, semble un appel à la restauration de la monarchie comme un catalyseur aux bouleversements socio-politiques qui s’ensuivirent après la fin de la 2ème Guerre Civile Anglaise.

 

 

Cupid & Death à Caen
Un défrichement convaincant

 

 

Chaque fois que le Théâtre de Caen s’aventure dans les sentiers méconnus du répertoire, c’est un succès. Depuis qu’il est à sa tête, Patrick Foll a été un acteur central dans la résurrection du répertoire et leur rayonnement. Grâce à sa vision et son dynamisme il a permis à Vincent Dumestre de recréer la Coronis de Sebastian Duron et à Sébastien Daucé de ressusciter enfin le Ballet Royal de la Nuit. Cette fois-ci, le Théâtre de Caen, toujours à l’avant-garde dans l’exploration des trésors baroques, accompagne Correspondances dans Cupid and Death.
La volonté du talentueux Sébastien Daucé dans la restitution des oeuvres du XVIIème siècle a commencé d’abord par la France et maintenant continue avec le répertoire anglais. Quasi exact contemporain du Ballet Royal de la Nuit, le Cupid and Death de Gibbons/Locke est un des rares masques anglais a nous être parvenu dans son intégralité (texte parlé, musique et airs chantés). L’interprétation est d’une richesse et d’un raffinement sans égal, digne de la subtilité de la partition à 4 mains du fils du divin Orlando Gibbons et de Locke. La direction de Sébastien Daucé est enthousiasmante (danses), dynamique (grands récits), notamment celui de la Nature, et vigoureuse (airs). On aime l’élégance des ritournelles et le souci de l’équilibre. Le chef nous fait franchir le seuil d’un style oublié, mais d’une formidable beauté.

La mise-en-scène de Jos Houben est construite sur un décor de boîtes en bois brut. On se croirait dans les caves d’un musée ou la cale d’un navire au coeur d’une cargaison merveilleuse plutôt que dans un théâtre. On saisit assez bien qu’il veut apporter un peu des arts circassiens dans le discours quelque peu absurde de la fable, cependant tout ne semble pas fonctionner. Est-ce qu’il faut oublier le contexte dans lequel l’oeuvre est née ? Faut-il que le théâtre parlé l’emporte sur la musique ? Il y a des idées très belles; de purs moments de poésie, comme la belle apparition des singes et les masques qui les griment astucieusement. Or, la présence constante de comédiens pas très justes qui dévient l’attention sur une sous-intrigue pas très bien développée, évoquent davantage une tentative d’adaptation moderne à la restitution de la forme. Le masque n’avait pas assez d’arguments dramaturgiques pour s’imposer au public du XXIème siècle ?

Côté chanteurs, Lucile Richardot est divine dans les grands récits avec un timbre riche en couleurs et en contrastes. Le grand Air de Nature “Change your fatal bows” est déclamé avec une force dramatique, une maîtrise du style, une prégnance très émouvante. Le reste de la distribution est correct dans les interventions assez courtes des solistes et les belles pages chorales qui contrastent avec la période plutôt morne du puritanisme triomphant. Malheureusement Yannis François, malgré une belle présence sur scène, semble avoir quelques problèmes de justesse dans le grand air de Mercure.

Après la descente de Mercure et le retour à l’ordre établi, il semble que la “Merry England” revienne à ses plaines fertiles et ses bosquets joyeux. Or en 1653 s’instaure la dictature militaire de Cromwell à sa tête et un régime qui verra les masques se flétrir jusqu’à 1660 et le retour du roi Charles II et sa suite joyeuse de festivités. L’histoire de Cupid and Death démontre que la musique ne peut mourir sans avoir chanté les deux fondements de l’existence humaine : l’amour constant qui épice l’existence, et le repos du trépas reçu comme un cadeau. A la fin de la représentation, on peut supposer que Shirley, Gibbons et Locke imaginaient, peut-être que les traits de la mort allaient les atteindre après un procès humiliant, finalement quelques siècles plus tard, c’est l’éternité des feux de la rampe qui les rendra immortels malgré la nuit qu’ils ont subi.

 

 

CRITIQUE, opéra. CAEN, le 10 nov 2021 / Christopher Gibbons & Matthew Locke – CUPID & DEATH (Londres, 1653) – Correspondances, Séb. Daucé.

Solistes :
Perrine Devilliers
Lieselot De Wilde
Yannis François
Nicholas Merryweather
Lucile Richardot
Antonin Rondepierre

Comédiens:
Fiamma Bennett,
Soufiane Guerraoui

Ensemble Correspondances
Orgue, virginal et direction : Sébastien Daucé

Mise en scène: Jos Houben et Emily Wilson
Scénographie, costumes et masques : Oria Puppo
Réalisation des costumes et masques : Julia Brochier, Sabine Schlemmer
Dramaturgie : Katherina Lindekens
Lumières : Christophe Schaeffer

 

 

 

 

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