CRITIQUE, opéra. BEAUNE, 17 juil 2021. HAENDEL : Semele, Millenium Orchestra, Chœur de Chambre de Namur, LG Alarcón.  

CRITIQUE, opéra. BEAUNE, 17 juil 2021. HAENDEL : Semele, Millenium Orchestra, Chœur de Chambre de Namur, LG Alarcón. Leonardo García Alarcón poursuit, à Beaune, son cycle Haendel, après Samson et Saül, avec l’une des partitions les plus théâtrales et les plus riches de Haendel. Une distribution qui frise l’idéal, un orchestre et un chœur superlatifs dirigés par un chef toujours aussi inspiré. On se frotte les mains, l’œuvre est déjà en boîte.

La Semele d’Alarcon embrase les Hospices

haendel handel classiquenewsAprès l’annulation de l’édition 2020, la 39e édition revient en beauté avec une riche programmation dont la rare Semele de Haendel constitue l’un des points forts. Une histoire puissamment érotique, qui à l’époque, en plein carême, suscita quelques remous : la gracieuse Semele acquiesce aux avances du lascif Jupiter lequel a pris l’apparence d’un mortel, provoquant ainsi la jalousie de sa sœur Ino, le désespoir de son prétendant Athamas et surtout la fureur de la toujours trompée Junon, dans l’espoir d’acquérir par cette liaison hétérodoxe, l’immortalité de son divin amant. Habitué du festival, d’abord comme assistant de Gabriel Garrido, puis comme chef, c’est la première fois que Leonardo García Alarcón joue dans le cadre enchanteur de la cour des Hospices, luttant avec succès contre les éléments (le vent capricieux, le chant impromptu des oiseaux). Cela nous a valu un véritable spectacle, à la tension dramatique jamais prise en défaut, grâce à une distribution de haut vol et un chœur impressionnant de force et de justesse.
Les conditions sanitaires et l’heure tardive ont contraint à quelques coupures, dans les récitatifs en particulier, qui n’ont pourtant jamais nui à la cohérence du propos. D’emblée, l’entrée en scène de Cadmus, incarné par la basse allemande Andreas Wolf (qui interprète Somnus et le Grand Prêtre), donne le ton. Projection admirable d’assurance et diction impeccable, il fera merveille tout au long de l’œuvre et en particulier dans les ensembles, le quatuor du premier acte (« Why dost thou thus untimely greve »), une des nombreuses pages sublimes de la partition, ou dans le récitatif accompagné « Wing’d with our fears », véritable hypotypose et réactivation magistrale du principe florentin du recitar cantando. Le rôle-titre est excellemment défendu par la soprano Ana Maria Labin. Si la voix manque parfois un peu de puissance, sa présence scénique remarquable et les mille subtilités du timbre font merveille pour dépeindre un personnage aux affects variés. Chacune de ses interventions est marquée par une parfaite adhésion au texte, chaque mot est littéralement incarné. Son air pathétique « O Jove ! » transperce les cœurs et font se ployer les arbres, tout comme le délicat air de sommeil du second acte « O sleep, why dost thou leave me ». Dans le double rôle d’Ino et de Junon la mezzo estonienne Dara Savinova séduit par son abattage et sa voix chaude et sonore, notamment dans l’air avec violoncelle obligé, puis repris par le violon solo « Turn, hopeless lover », un pur joyau de délicatesse, puis montre aussitôt après, dans l’air de fureur « You’ve undone me », toute l’étendue de son ambitus vocal, exacerbé dans le rôle furibond de Junon (« Awake Saturnia, from thy lethargy ! » ou le célèbre « Hence, Iris, hence away »). Le timbre scintillant et toujours profondément ample et sonore de Lawrence Zazzo rend parfaitement justice à l’amant éploré Athamas, et si par moments la voix accuse une certaine fatigue, elle ne fait jamais réellement défaut, l’expérience, la beauté et la richesse harmonique, notamment dans les aigus, balayant immédiatement ces quelques défauts véniels. La plainte magnifique « Your tuneful voice », comme l’air plus guilleret et plus ironique « Hymen, haste, thy torche prepare », témoignent à la fois de son immense talent de comédien et de la riche palette sonore d’un timbre toujours émouvant. Dans le rôle central et écrasant de Jupiter, bien que n’intervenant qu’au début du second acte, Matthew Newlin est toujours aussi impressionnant d’autorité et d’aisance vocale. Il allie aussi bien la virtuosité propre à l’opéra du 18e siècle (« I must with speed ») que la plus délicate des interventions, illustration baroque du bel canto (« Where’ er you walk ») ; il arrache même des larmes aux pierres dans l’émouvant « Come to my arms ».
Enfin la soprano italo-belge Chiara Skerath est une très belle découverte. Elle instille au rôle d’Iris, la messagère de Junon, et qui, comme Jupiter, n’intervient qu’à partir du second acte, une présence et une puissance vocale proprement époustouflantes. Un timbre à la fois flûté, métallique et charnu, magnifiquement projeté et qui éblouit à chacune de ses brèves interventions, notamment dans l’accompagnato concitato « With the adamant the gates are barr’d », ou dans son unique air qui le précède « There, from mortal cares retiring ».
On le sait, les chœurs ont une grande importance dans les oratorios dramatiques anglais de Haendel. Ici, ils ne sont pas en reste et le Chœur de chambre de Namur, habitué du Festival, est comme toujours impeccable, mêlant dans un continuum sonore qui en assure la cohérence, puissance et justesse et une diction d’une parfaite intelligibilité.
Le Millenium Orchestra allie des sonorités âpres et une grande morbidezza dans les passages plus élégiaques, cornaquée par un chef toujours attentif à la dramaturgie de l’œuvre (le livret de William Congreve initialement prévu pour la musique de John Eccles, est une grande réussite). Car son geste est d’emblée théâtral avant que d’être musical. Il anticipe ainsi le geste pour magnifier la parole, dans une démarche pleinement rhétorique qui fait toujours son effet. Sa direction captive ; elle saisit l’attention du public jusqu’au silence final. Une soirée à maints égards… mémorable.

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CRITIQUE, opéra. Beaune, Festival d’Opéra Baroque et Romantique, Haendel, Semele, 17 juillet 2021. Anna Maria Labin (Semele), Matthew Newlin (Jupiter), Dara Savinova (Ino, Junon), Chiara Skerath (Iris), Lawrence Zazzo (Athamas), Andreas Wolf (Cadmus, Somnus, Grand Prêtre), Millenium Orchestra, Chœur de chambre de Namur, Leonardo García Alarcón (direction).

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