CRITIQUE, Festival de Música dos CAPUCHOS, ALMADA (Portugal) : SCHUBERT. Felipe Pinto-Ribeiro… le 26 juin 2022

A ne pas rater

Après une première édition convaincante et réussie (https://www.classiquenews.com/critique-festival-de-musica-de-capuchos-almada-portugal-couvent-des-capucins-les-2-et-3-juillet-2021/), la deuxième mouture du Festival dos Capuchos à Almada (Portugal) – concoctée par son infatigable directeur Filipe Pinto-Ribeiro – conforte son ambition en s’étalant cette année sur quatre week-ends, du 16 juin au 10 juillet 2022. Une ambition qui s’étend aussi aux formations et artistes invités, tels que l’Orchestre de Chambre de Vienne, le DSCH – Shostakovich Ensemble ou le fameux Orchestra Gulbenkian (pour ce qui est des formations), et Pierre Hantaï, Victor Julien-Laferrière, Konstantin Lischfitz ou encore Gérard Caussé, du côté des solistes instrumentaux. En lieu et place du certes magique parvis du couvent, mais soumis aux aléas climatiques (sans compter le couloir aérien juste au-dessus et les aboiements intempestifs des chiens des villas environnantes !…), c’est donc dans une belle salle emménagée à l’intérieur du couvent que se déroule désormais les concerts, aux côtés de l’Auditorium de la Faculté des sciences de Lisbonne (situé à quelques encablures du couvent).

 

Le concert du 26 juin était entièrement dédié à Franz Schubert, avec comme première pièce le célèbre Notturno D. 897, délivré par les cinq compères (dirigés au violon par le toujours excellent David Castro-Balbi) dans un climat méditatif particulièrement nuancé. Dans la non moins fameuse Sonate Arpeggione qui suit, l’altiste andalouse Isabel Villanueva et le pianiste Filipe Pinto-Ribeiro voient au-delà de l’aspect solaire et animé, et c’est un sentiment de lyrisme et de plénitude sonore, enveloppé d’une intense nostalgie même dans la plus grande effusion, qui se dégage de cette superbe interprétation. On reste assez subjugué par la maîtrise instrumentale ou l’épanchement mélodique de la jeune altiste tout au long de cet ouvrage, avec une intensité fervente culminant dans un Adagio quasi intemporel. Et au-delà de la parfaite entente entre les deux interprètes, avec une mention spéciale pour le splendide travail chambriste du pianiste portugais, c’est surtout la mise en valeur de l’« ambivalence » schubertienne, avec ses alternances de tensions et de répits, de sourires expansifs et de larmes rentrées que l’on trouve captivant.

 

Donnée sans entracte, la soirée se poursuit avec le roboratif Quintette pour piano et cordes en La majeur op. 114 D.667 (dit « La Truite ») qui réunit – aux artistes déjà cités – la violoncelliste coréenne Jisoo Ok et le contrebassiste portugais Tiago Pinto-Ribeiro. Ce Quintette pour piano et cordes est certainement l’œuvre la plus populaire de Schubert : elle lui a été commandée par le violoncelliste Sylvestre Paumgartner qui suggéra au compositeur d’y insérer la musique du Lied La Truite écrite quelques années plus tôt. C’est un ouvrage gai, vivant et mélodieux qui reflète une époque qui paraît être la plus heureuse vécue par le compositeur, et on y sent en effet une joie de vivre et un optimisme plein d’allant. La lecture qu’en offrent ici les cinq joyeux drilles est à la fois brillante, enjouée, et généreuse, les cinq interprètes se complétant splendidement dans une unité exemplaire. Chaque mouvement, chaque motif, chaque thème est restitué avec efficacité, émotion, intelligence et tendresse. Le bonheur et la joie de faire de la musique ensemble se lit sur leurs visages qui n’ont pas de mal à faire vibrer une audience conquise, qui leur fait une ovation amplement méritée après le dernier accord !

 

Un mot également sur le beau concert de la veille, à l’Auditorium de la Faculté des sciences de Lisbonne : une soirée tango dirigée depuis son bandonéon par le musicien argentin Hector del Curto – qui était bien évidemment essentiellement consacré à Astor Piazzolla (mais pas que…). En plus du violoniste, de la violoncelliste et du contrebassiste précités, s’y sont adjoints la pianiste chilienne Rosa Maria Barrantes et le tout jeune (15 ans) clarinettiste argentino-coréen Santiago del Curto (fils du bandonéoniste et de la violoncelliste !). Dans chacune des œuvres ici retenues (Verano Porteño, Adiós Nonino, La Muerte del Angel…), Piazzolla alterne des mouvements vigoureusement rythmés, reprenant en litanies de courts motifs obsessionnels, à de grandes mélodies d’une mélancolie déchirante, tout en évitant toujours toute sensiblerie. Et avec de tels instrumentistes, le succès était assuré pour cette musique qui parle le langage du cœur.

 

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CRITIQUE, Festival de Música dos CAPUCHOS, ALMADA (Portugal), Couvent des Capucins, le 26 juin 2022. Pièces de musique de chambre de Franz Schubert. David Castro-Balbi (violion), Isabel Villanueva (alto), Jisoo Ok (violoncelle), Tiago Pinto-Ribeiro (contrebasse), Filipe Pinto-Ribeiro (piano).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Jean Rondeau et Nevermind à SaintesPOITIERS, TAP – BACH & fils par Jean Rondeau, le 21 mars 2017, 20h30. Toujours la coiffe hirsute et le jean décontracté, le claveciniste Jean Rondeau s’entoure d’une phalange de musiciens complices dans une évocation de la dynastie Bach, – programme familial et collectif, musicalement très unitaire et stylistiquement cohérent, déjà sujet d’une parution discographique. Le claveciniste réalise le relief expressif de plusieurs Concertos pour clavecin et cordes, avec la connivence de certains instrumentistes déjà familiers, dont le violoniste Louis Creac’h, – déjà repéré par classiquenews comme ex apprenti académicien du JOA Jeune Orchestre de l’Abbaye, ou participant aussi à certains projets d’Amarillis (Stabat Mater de Pergolesi avec Sandra Yoncheva).
Ainsi paraissent les fils Bach (Wilhelm Friedemann, Carl Philipp Emanuel et Johann Christian) aux côtés du père Jean-Sébastien. Le claveciniste barbu (christique ?) du Baroque actuel cultive une posture décalée qui s’entend à régénérer (dynamiser ?) l’interprétation contemporaine du Baroque, ici germanique. Depuis son clavecin axial, défricheur, relecteur, porteur d’une vision désormais dépoussiérante des oeuvres choisies.
RONDEAU jean portrait concert classiquenews poitiers 390643_concert-de-jean-rondeau-clavecin-et-piano-festival-europeen-jeunes-talents_111341Classiquenews avait suivi la résidence de Jean Rondeau, – entouré d’un autre collectif (Nevermind) à Saintes (Abbaye aux dames, la cité musicale / VOIR notre reportage vidéo Jean Rondeau et Nevermind à Saintes / février 2016), dans Telemann et Bach (entre autres). Ici, le style direct, franc, expressif, « rock », revisite le genre du Concerto instrumental, entendu comme un drame sans paroles, véritable conversation à plusieurs protagonistes ; il sied à la vivacité des Bach fils, en particulier Wilhelm F. et CPE – illustres représentants du style galant Empfindsamkeit, néo classique – collectionneurs inspirés en contrastes et acuité rythmique ; même aspérité mordante, vivaces dans les Bach père, comme juvénilisés avec une ardeur verte et très présente : Concertos pour clavecin BWV 1052 et 1056. Du creuset paternel, antre magicien d’une invention jamais épuisée, les fils, en apprentis sorciers inspirés, dignes héritiers du modèle-mentor, osent toutes les audaces… Ils poursuivent le geste libre, inventif, neuf, moderne du modèle paternel. Dont se saisit comme un flambeau électrisant, les jeunes interprètes de ce concert; Et si la dynastie Bach était surtout une généalogie de tempéraments expérimentateurs ?

Le concert présenté à Poitiers fait suite au premier volet Bach, dédié précédemment aux ancêtres de Bach (décidément la dynastie Bach est une colonie impressionnante de talents dont la généalogie explique le plus grand d’entre tous, Jean-Sébastien).

 

 

 

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boutonreservationLes Concertos de Bach père et fils
TAP, POITIERS, mardi 21 mars 2017, 20h30

Johann Sebastian Bach
Concerto pour clavecin n°1 en ré mineur BWV 1052,
Concerto pour clavecin n°5 en fa mineur BWV 1056

Wilhelm Friedemann Bach
Concerto pour clavecin en fa mineur

Carl Philipp Emanuel Bach
Concerto pour clavecin en ré mineur

Jean Rondeau, clavecin
Sophie Gent, Louis Creac’h violons
Antoine Touche, violoncelle
Evolène Kiener, basson
Thomas de Pierrefeu, contrebasse

 

 

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INFOS et RESERVATIONS
sur le site du TAP Théâtre Auditorium de Poitiers, page dédiée au Concert Jean RONDEAU + ensemble instrumental : Concertos de Bach et ses fils…
http://www.tap-poitiers.com/jean-rondeau-1799

 

 

 

 

 

 

 

 

UN PERE ET SES 3 FILS… Comme un généalogiste, le claveciniste vedette Jean Rondeau reéactive les liens et filiations fécondes qui aimantent la succession du père et des ses fils : Jean-Sébastien a su transmettre à sa descendance cet amour de l’excellence, ce goût de l’expérimentation.

Carl Philipp Emanuel BachAu firmament de cette constellation heureuse et fructueuse, se situe le second fils de son premier mariage avec Maria Barbara, Carl Philipp Emmanuel (1714-1788) qui eut pour parrain l’illustre Telemann de Hambourg. Le père voulait qu’il fasse son droit, or Carl Philipp préféra comme son mentor, éblouir par la musique. Ce qu’il fit. Hélas son génie ne fut guère reconnu : à la Cour de Frédéric de Prusse, bien que zélé  et inspiré, CPE végète comme simple claveiniste, préféré au bien conforme Quantz. Sa Symphonie en Do majeur pour cordes et continuo (composée à Hambourg en 1773),  cultive cette langue nerveuse, souple, intensément dramatique qui porte l’empreinte du courant préromantique « Sturm und Drang » (Tempête et passion). A cette source, s’abreuvent directement les grands symphonistes de la génération suivante : Haydn et Mozart qui le tenaient en très grande estime.

 

 

Benjamin des 11 fils qu’il eut avec sa seconde femme, Anna Magdalena : Johann Christian (1735-1782), est formé par Carl Philip à la mort de leur père en 1750. JC gagne l’Italie avant de servir la Cour britannique de George III. Claveciniste ès mérite, autant que son frère ainé, CPE, Johann Christian compose son Concerto n°6 en fa mineur, vers 1750 alors qu’il suit les leçons de son frère à Berlin. Très influencé par ce dernier, JC écrit alors dans le style Sturm und Drang, avec ce goût immodéré mais maîtrisé pour les syncopes, ruptures harmoniques qui produisent le dramatisme fièvreux de la partition.

Singulier et opiniâtre autant que ses frères cadets, le premier fils de Jean-Sébastian, Wilhelm Friedemann (1710-1784) sait improviser comme son père. Et comme lui, WF montre dans l’Allegro e forte en ré mineur, fugue complexe et animée, un génie contrapuntique exceptionnel.

 

bach-jean-sebastien-pastel-582-portrait-2015-messe-en-si-classiquenews-william-christie-582-Pastell_Terry_kleinPour conclure la généalogie musicale dont il se fait le passeur, Jean Rondeau rend hommage au fondateur de la dynastie au XVIIIè : Jean-Sébastien (1685-1750). Composé à Leipzig en 1738, le Concerto en ré mineur impose un génie premier, libre, inventif, narrateur né, soucieux de renouvellement et d’expressivité permanente. La verve dont est capable alors JS Bach, égale le foisonnement tout aussi audacieux et expérimental, de l’autre côté du Rhin, celui du Français Rameau dont l’invention rayonnante trouve un écho fraternel dans l’oeuvre « divine » de Bach le père.

 

 

 

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CD à écouter :

vertigo jean rondeau cd erato critique review classiquenews fevrier 2016CD, compte rendu critique. Vertigo. Rameau, Royer. Jean Rondeau, clavecin (1 cd Erato, mai 2015). Clavecin opératique…. En février 2016, ERATO publiait l’un des meilleurs disques récents pour clavecin. Peut-être le premier indiscutable du jeune musicien français, ici particulièrement serviteur de la musique qui l’inspire. Le texte du livret notice accompagnant ce produit conçu comme une pérégrination intérieure et surtout personnelle donne la clé du drame qui s’y joue. Quelque part en zones d’illusions, c’est à dire baroques, vers 1746… Jean Rondeau le claveciniste nous dit s’égarer dans un fond de décors d’opéra dont son clavecin (historique du Château d’Assas) ressuscite le charme jamais terni de la danse, “acte des métamorphoses” (comme le précise Paul Valéry, cité dans la dite notice). Entre cauchemar (surgissement spectaculaire de Royer dans Vertigo justement) et rêve (l’alanguissement si sensuel de Rameau ou le dernier renoncement du dernier morceau : L’Aimable de Royer), l’instrumentiste cisèle une série d’évocations, au relief dramatique multiple, contrasté, parfois violent, parfois murmuré qui s’efface. Rondeau ressuscite dans les textures rétablies et les accents sublimes des musiques dansantes ici sélectionnées, le profil des deux génies nés pour l’opéra : Rameau (mort en 1764) et son “challenger” Pancrace Royer (1705-1755), à la carrière fulgurante, et qui au moment du Dardanus de Rameau, livre son Zaïde en 1739. Deux monstres absolus de la scène dont il concentre et synthèse l’esprit du drame dans l’ambitus de leur clavier ; car ils sont aussi excellents clavecinistes. Ainsi la boucle est refermée et le prétexte légitimé. Comment se comporte le clavier éprouvé lorsqu’il doit exprimer le souffle et l’ampleur, la profondeur et le pathétique à l’opéra ? Comme il y aura grâce à Liszt (tapageur), le piano orchestre, il y eut bien (mais oui), le clavecin opéra (contrasté et toujours allusif). Les matelots et Tambourins de Royer valent bien Les Sauvages de Rameau, nés avant l’Opéra ballet que l’on connaît, dès les Nouvelles Suites de Pièces de Clavecin de 1728. Déjà Rameau lyrique perçait sous le Rameau claveciniste. Une fusion des sensibilités que le programme exprime avec justesse. EN LIRE +

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