CRITIQUE CD, événement. LULLY : Grands Motets (VOL. 2) : Miserere, Quare Fremuerunt gentes, Jubilate Deo (Les Épopées, Stéphane Fuget – 1 cd Château de Versailles Spectacles CVS)

lully-grands-motet-vol-2-miserere-stephane-fuget-les-epopees-cd-critique-classiquenews-review-chateau-versailles-spectacle-CLIC-de-classiquenewsCRITIQUE CD, événement. LULLY : Grands Motets (VOL. 2) : Miserere, Quare Fremuerunt gentes, Jubilate Deo (Les Épopées, Stéphane Fuget – 1 cd Château de Versailles Spectacles CVS) – Ce Volume 2 des Grands Motets complète la réussite du premier volume ; il confirme l’excellence du chef Stéphane Fuget à l’endroit de Lully dont il révèle comme aucun avant lui, le sentiment de grandeur et l’humilité misérable du croyant ; la sincérité de l’écriture lullyste, sa langue chorale et solistique, surtout son génie des étagements, un sens de la spacialité entre voix et orchestre (qui prolonge les essais polychoraux des Vénitiens un siècle avant Lully). Le Florentin recueille aussi les dernières innovations des français Formé et Veillot. D’ailleurs le seul fait de dévoiler la maîtrise de Lully dans le registre sacré est déjà acte audacieux tant nous pensions tout connaître du Florentin, à la seule lumière de sa production lyrique (déjà remarquable). Et pourtant le Surintendant de la musique n’occupa aucune charge officielle à la Chapelle royale.

A travers la majesté et la puissance, l’expressivité joyeuse, doxologique ou implorative du chœur se manifestent la ferveur d’un roi croyant, l’omnipotence de Dieu dont le Souverain tire directement sa légitimité. Le genre du Grand Motet exprime cette volonté autoritaire, cette croyance spectaculaire et aussi rappelle la force de cette filiation divine. Mais Lully apporte une franchise, un dramatisme piloté par la seule intelligence de la sincérité ; jamais factice ni seulement brillante. D’autant qu’ici, la sensibilité pour la vivacité et la caractérisation des timbres vocaux ajoute à l’humanisation voire l’individualisation, rappelant sous l’ampleur de la fresque, l’intimité de la prière du seul croyant.

 

 

LES ÉPOPÉES ressuscitent la ferveur lullyste
Une arche grandiose constellée de prières misérables et individuelles

 

 

Au total Lully laisse 12 grands Motets, chefs d’oeuvre de puissance et de sincérité : voilà qui mérite bien une collection de concerts et de cd. Composé pour célébrer le Traité des Pyrénées (et aussi le Mariage de Louis XIV), le « Jubilate Deo » date de 1660 quand Lully fait danser le roi (Alcidiane, 1658, surtout La Raillerie, 1659).
Ce Motet de la jeunesse, regorge de saine énergie avec ce sens du verbe articulé, projeté qui réinvente notre connaissance des Grands Motets de Lully. La maîtrise des Epopées est un régal de chaque instant, tant la justesse des accents, le travail inédit sur l’articulation, la déclamation, la ciselure du texte redéfinissent jusqu’à la langue lullyste : jamais sa musique n’avait été abordée de telle façon ; l’orchestre rayonne lui aussi, souverain et détaillé, aussi scintillant que méditatif ; les voix du Petit chœur caractérise, incarne l’essence de la prière individuelle ; celles du Grand choeur exalte le sentiment d’imploration et de jubilation collective. Déjà l’introduction, purement instrumentale laisse envisager pour la musique versaillaise une ampleur souple et majestueuse, intérieure et même introspective jamais écoutée avant. Le choix des solistes fait merveille : le relief des timbres, leur combinaison relève d’une insolente complicité qui par la sincérité du geste, réactive dans les Motets, leur nerf théâtral et dramatique.

Le « Miserere » (circa 1663) œuvre maîtresse, destiné à la Chapelle pour l’Office de la Semaine Sainte, fut repris pour plusieurs événements royaux ou privés : pour les funérailles d’Henriette-Anne d’Angleterre, pour celles du Chancelier Séguier (1672),… ; la riche texture de l’orchestre des Épopées impose un Lully à la fois solennel et grave, d’une profondeur inédite. L’alternance des séquences d’exaltation collective et de prière individuelle captive particulièrement par la force et l’articulation des épisodes enchaînés ; « Miserere mei Deus / Ayez pitié de moi, Seigneur », le sujet est la prière dans l’humilité. Lully impressionne par la puissance et l’humanité de la musique. De même, tout autant bouleversant, la gestion de la plage 11 (« Sacrificium Deum ») qui éclaire une autre réalisation délectable dans ce geste étonnant : la suspension, un temps totalement inouï, entre lévitation, à vide, en somme le sentiment du purgatoire où chaque âme attend l’heure de son jugement, dans un éther que le chef pilote dans un effet de ralenti cinématographique, repoussant encore le vacuum harmonique. Le doute humilié, la profonde compassion et la pitié meurtrie s’épanchent en une sincérité jamais écoutée chez Lully. Stéphane Fuget étage, orchestre les plans sonores en une éblouissante perspective qui synthétise toute la grandeur et l’espérance baroque. Il dévoile ce que nous ne soupçonnions pas chez le Florentin : sa gravitas vertigineuse, la vérité et la justesse du sentiment de douleur. Confondant.

Stéphane Fuget convoque le « Grand tragique », exprimant le souffle à la fois du Divin impénétrable et aussi l’imploration macabre des tristes pêcheurs, tous accordés en une seule prière de salut… Le travail remarquable se réalise dans la caractérisation de chaque phrase du texte latin, dont Lully, en génie des couleurs expressives sait varier les parties, tour à tour pour 1, 2, 3 voix solistes et pour tout le choeur.

 

 

Stéphane Fuget réalise le « grand tragique » de Lully :
déploration, humilité et grandiose versaillais

 

 

Cette constellation de formes vocales s’avère sous la direction de Stéphane Fuget aussi riche que peut l’être l’art de la tapisserie du XVIIè : une infinité de détails et nuances orchestrés en un tout architecturé d’une cohérence irrésistible. Emblématique : « Ecce enim in iniquitatibus, conceptus sum… » / j’ai été souillé de vices à l’instant de ma naissance, énoncé par le dessus soliste synthétise aussi cette surenchère de la déploration épurée et intime, fortement individualisée qui expose l’âme dénudée et misérable ; une référence directe au choix du visuel de couverture où Madeleine pénitente, marquée par le péché, offre son humble prière… dénuement sublime de la pècheresse (plage 4). Cependant que lui succèdent les vagues du choeur parmi les plus bouleversantes, en harmonies inédites qui manifestent la révélation de la sagesse Divine, surgissement saisissant par son intelligence et sa justesse (« Incerta »…), et ici, source d’un réconfort inespéré ; voila ce Lully fulgurant qui nous est ainsi révélé.

Plus narratif et exalté encore, le « Quare Fremuerunt gentes » célèbre la Paix de Rastisbonne (1684 : nouvelles conquêtes – Alsace et Sarre- de Louis XIV sur l’empire de Leopold Ier) et impliquent les effectifs impressionnants des 3 départements musicaux du roi (Chapelle, Chambre, Écurie) : soit une palette élargie, spectaculaire d’accents et d’expressions diverses que Stéphane Fuget organise avec clarté, contrastes, précision, d’autant qu’il s’agit d’un des motets les plus linguistiques ; exigeant des voix, une diction articulée irréprochable pour que le texte soit malgré le nombre, toujours intelligible : le Motet met en scène littéralement, à la façon d’un opéra sacré, en une verve narrative comme libérée, le tumulte des rois révoltés contre l’empire divin ; face à ce chaos, s’élève la désignation par Dieu (ténor solo) du seul Souverain digne : Louis de France ; voilà expliquée la filiation du roi puisant son pouvoir divin de l’être suprême. Ainsi est révélé dans l’agitation impétueuse du chœur, le mystère même du pouvoir royal.
Le choeur souligne les figuralismes du texte avec une netteté martiale, assumée, superbe (tutti fortissimo sur le seul mot « ferrea », plage 17) car il est évoqué la verge de fer du Roi élu, sa puissance supérieure sur tous), avant que les interprètes ne réalisent d’autres contrastes accentués dont le dramatisme comme sidéré préfigure un siècle auparavant, l’impétuosité flamboyante, la ductilité filigranée de l’écriture chorale des génies à venir, Rameau et Mondonville, eux aussi très inspirés dans le genre du Grand Motet, successeurs de Lully dans la majesté, le solennel intensément dramatique. Il n’y aucun doute que la science et l’expérience du Lully lyrique et théâtral profite au brio de telles pages sacrées.

CLIC_macaron_2014Dans ce nouveau volume, Stéphane Fuget réinvente l’espace et le temps, avec des effets de textures harmoniques d’une grandeur vertigineuse. Le motet lullyste relève autant d’une action spirituelle que d’une expérience sonore totale. Saluons l’ensemble des solistes de le suivre dans une nouvelle conception de l’articulation ; y compris dans l’impact mesuré, maîtrisé des superbes inflexions collectives : « justicia » affirmé à 2 reprises pour célébrer ce qui dans le texte est crucial alors : la justice divine. En célébrant Dieu, l’assemblée des croyants fervents célèbrent la puissance du Roi (qui tire son pouvoir de Dieu lui-même). L’aération, l’oxygénation que sait diffuser le chef à ses effectifs pourtant impressionnants et de surcroît dans une acoustique qui tend à les démultiplier, reste saisissante, en précision, en équilibre, en mesure. Au jeu des comparaisons et des métaphores, c’est comme lorsque les fresques virtuoses de la Sixtine étaient enfin révélées dans la splendeur de leurs couleurs d’origine, dans ce dessin si mordant et réaliste, dans cet art ineffable des modelés sculpturaux, propres à Michel-Ange. La sensation est la même pour Les Epopées dans Lully : révélation nous est faite de la ferveur versaillaise grâce à l’intelligence d’un chef qui parle Lully et sait l’articuler, comme il parle français. Magistrale réalisation.

 

 

 

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CRITIQUE CD, événement. LULLY : Grands Motets (VOL. 2) : Miserere, Quare Fremuerunt gentes, Jubilate Deo (Les Épopées, Stéphane Fuget – 1 cd Château de Versailles Spectacles CVS

 

 

 

AGENDA
Stéphane Fuget et Les Éopopées poursuivent leur cycle des Grands Motets de Lully au Château de Versailles, dim 20 mars 2022, Chapelle royale, 16h : Grands Motets – Benedictus (1685) / Notus in Judea Deus, chant de victoire célébrant la Gloire de Dieu / Domine Salvum fac Regem, énergique « Dieu sauve le Roi » (accompagné du sublime Magnificat d’Henry Du Mont, en charge de la Musique de la Chapelle du Roi jusqu’en 1683) … Les Épopées signent ainsi un nouveau jalon de leur intégrale en cours (volume 3), avec restitués, la somptuosité de l’orchestre versaillais (huit instruments de la famille des flûtes, les vingt-quatre violons l’orgue, le clavecin, le théorbe, la flamboyante bande des hautbois,…), la sincérité grave et solennel du chant, l’expressionnisme sincère propre à Lully, soucieux d’offrir à Louis XIV, un service liturgique et musical de premier plan…

Distribution :
Claire Lefilliâtre, Dessus
Victoire Bunel, Dessus
Cyril Auvity, Haute-contre
Clément Debieuvre, Haute-contre
Serge Goubioud, Haute-contre
Marc Mauillon, Taille
Benoît Arnould, Basse-taille
Geoffroy Buffière, Basse
Renaud Delaigue, Basse

Les Epopées
Stéphane Fuget Direction

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directement sur le site du Château de Versailles
https://www.chateauversailles-spectacles.fr/programmation/lully-grands-motets-benedictus_e2524

Photo : Stéphane Fuget / Les Épopées : Grands Motets de Lully © Louis Le Mée

 

 

 

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