CRITIQUE CD événement. BEETHOVEN : « The symphonies » / intégrale des 9 Symphonies – Chamber Orchestra of Europe – Yannick Nézet-Séguin (DG Deutsche Grammophon – Baden Baden, juil 2021)

Beethoven-nezet-seguin-complete-symphonies-chamber-orchestra-of-europe-5-cd-DG-deutsche-Grammophon-review-critique-cd-CLIC-classiquenewsCRITIQUE CD événement. BEETHOVEN : « The symphonies » / intégrale des 9 Symphonies – Chamber Orchestra of Europe – Yannick Nézet-Séguin (DG Deutsche Grammophon – Baden Baden, juil 2021)  -  Le chef montréalais Yannick Nézet-Séguin inscrit les symphonies dans l’urgence et un sens du détail qui soigne angles et accents de cette machine rythmique affûtée qu’est le COE Chamber Orchestra of Europe (premier violon : Lorenza Borrani), ce dès la 1ère Symphonie, d’une vivacité comme foudroyée. Pourtant dans ce geste électrique, se tend et s’affirme une dureté parfois tranchée, presque trop incisive qui exalte voire exacerbe les effets de contrastes, entre respirations des bois et tutti des cordes. Le chef s’applique, joue toutes les mesures dans un « premier enregistrement Urtext de la nouvelle édition Beethoven ». La battue est fouettée, le geste nerveux (” Menuetto ” de la symph 1), d’une véhémence impérieuse qui gomme toute nuance : ce Beethoven est martial rien que martial et trépidant. Parfois trop sec. Heureusement l’approche évolue au fil des symphonies, enregistrées ainsi en juillet 2021, lors du Festival estival de Baden Baden dont il est familier (cf ses précédents opéras de Mozart aussi édités par DG et tous critiqués sur CLASSIQUENEWS – voir ci après).

Ainsi le maestro, pilier de la nouvelle politique artistique du Met à New York, fait valoir sa sensibilité dramatique, proche de l’opéra. Nézet-Séguin, chef lyrique, aussi passionnant que peut l’être Kirill Petrenko à Berlin (et auparavant à Bayreuth), articule, ouvrage dans le détail chaque timbre et combinaison de timbre, selon les nouvelles proportions et données de l’édition Urtext Beethoven qui permet des pépites inédites, en matière de couleurs et de palette sonore, en particulier dans la riche et très passionnante 9è. Tour d’horizon sélectif de cette intégrale qui compte.

Bain de pure poésie et d’évocation enivrée que donne la Symphonie n°6 ? Marquant ses distances avec la sécheresse de la symph 1, le premier « Allegro » sait respirer davantage, s’assouplir, varier et colorer la palette déjà impressionniste qu’a conçu Beethoven, premier romantique écologiste… Le Scherzo qui mène à l’explosion de la tempête (Finale) sait aussi ciseler chaque intervention soliste instrumental ; la construction du déchaînement des éléments, coup de tonnerre à la clé, est admirablement mené, en contrastes, tension, élasticité, timbres déchirants, déchirés (cuivres) dont l’éclat acéré complète une somptueuse peinture cataclysmique. Et quand vient l’accalmie, clarinette et cor avant les cordes, dispensent leur chant apaisant, véritables appels à l’harmonie, avant que la conclusion n’ondule littéralement grâce aux cordes souplement tressées, à la fois, tendues et …éperdues. La sonorité est particulièrement saisissante et le cheminement ultime, capable d’unissons souples, jaillissants désormais comme l’aurore d’une ère nouvelle, régénérée, prometteuse.

 

 

 

 

Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre de chambre d’Europe
jouent tout Beethoven selon la nouvelle édition Urtext

9 symphonies régénérées

 

 

 

 

De la 8è, – bain d’énergie dansante-, Nézet-Séguin exprime l’urgence, les secousses qui trépignent ; ce Beethoven racé qui convoque le destin et sait faire rugir un orchestre … cosmique. Réglé comme une mécanique horlogère, « l’Allegretto scherzando » regorge de nerveuse vitalité, alliant précision, nuance, intensité (avec clarinettes délirantes d’un effet inédit, superlatif). L’Allegro vivace quant à lui réalise cette implosion dansante, transe magnifiquement réglée là encore, où la prise de son semble goûter le relief de chaque timbre, électrisé par une direction plus qu’affûtée, elle-même exultante, se jouant des couleurs et accents avec une verve qui devient ferveur collective. Avec la 6è, cette 8è est la plus réussie, et ces derniers accords martelés, jalons d’une ivresse libératrice.

Mais le meilleur est pour la fin… La 9è, éruptive à souhait, rien que musclée, s’enflamme sans perdre la précision des attaques, ni la ciselure de chaque ligne des cordes. Tout avance, se précipite vers son terme dans une ébullition critique, échevelée des cordes, qui exige le dépassement immédiat ; où le chant des bois, inquiets, questionne. Nézet-Séguin clarifie les dialogues, cisèle chaque timbre, récapitule, répète, souligne l’impérieuse nécessité d’un Beethoven, clairvoyant, investi par l’idéal musical et artistique qui l’anime au plus haut, saisi par l’imminence de son propre destin. Le « Molto vivace » trépigne lui aussi, galvanisé par la même énergie insatisfaite, interrogative, brûlante.

Le 3è mouvement, « Adagio » laisse couler à la fois âpre, sobre, direct, son « cantabile » d’une tendresse infini. Que les bois et les cuivres détaillent en une longue séquence soliste, temps suspendu avant que les cordes ne chantent véritablement, que les cuivres ne rappellent un temps compté, appelant à la résolution qui cependant s’étire dans l’extrême douceur. La simplicité et le naturel, exposant chaque timbre, se révèlent bénéfiques dans une séquence exprimée amoureusement.

Comme la dernière confrontation entre Don Giovanni et le commandeur, le « presto » convoque le destin ; il ouvre sur l’ultime cycle, et s’accomplit dans la mélodie énoncée d’abord par les violoncelles (« allegro assai » qui suit), avant que le ténor entonnant le texte de Schiller – vibrant Werner Güra, n’inaugure l’accomplissement de la symphonie avec solistes et chœur.
Le chef se montre architecte, bâtisseur d’une cathédrale aux appels impérieux, sculptant l’orchestration avec un irrépressible élan qui a cédé l’espoir pour la pure joie, accordant le CLIC D'OR macaron 200chœur conquis tel une assemblée unie dans la réalisation d’un choral d’un nouveau type : le chant des partisans d’une humanité nouvelle, cependant que tous les instruments, vent debout, exprime l’avènement d’une ère nouvelle.

 

 

 

 

APPROCHE CRITIQUE ET RECRÉATIVE... L’intérêt de cette lecture outre ses qualités strictement interprétatives, vient de l’édition Urtext, apport nouveau permis par la nouvelle édition Beethoven, à l’initiative des Archives Beethoven de Bonn, sa ville natale. En découle des effets et un dispositif d’orchestration nouveau, révisé, en particulier pour la 9è, partition spectaculaire créée à Vienne le 7 mai 1824. Sur le texte de Schiller, l’ode à la joie, Beethoven souligne l’importance de l’avènement d’une humanité réconciliée, entièrement portée par la fraternité.
L’édition critique publiée en 2020 pour les 250 ans, analyse la genèse de la partition, amorcée dès 1815 et dont la composition s’étale sur … 12 ans. Car après la création viennoise de 1824, Beethoven eut encore à superviser la cohérence des reprises à Londres (mars 1825, l’Ode étant chantée en… italien) ; puis la copie de la partition adressée au Roi Friedrich Wilhelm III de Prusse en sept 1826… toutes ses sources ont été analysées, à travers aussi la correspondance et les carnets de conversations écrites, utilisés par Ludwig de venu sourd.
Des détails notables se font entendre (précisément dans la dernière symphonie avec le texte de Schiller), comme le rôle du contrebasson, lequel ne se cantonnant plus à jouer un rôle de doublage des cordes basses (colla parte), est révélé quand le baryton entonne l’Hymne à la joie, dans la 9è Symphonie. Même relecture critique quant à l’articulation et la prosodie des chanteurs solistes, révélant un souci du texte chez Beethoven, méconnu jusque là (l’ultime consonne étant placée après la dernière note) : il en résulte une primauté du texte que l’on ignorait jusque là et que Nézet-Séguin a à cœur de dévoiler.

Magistrale acuité du maestro Nézet-Séguin. Cette conception humaniste, individuelle et collective, régénère toute la section finale, conférant à la voix chorale, un relief inédit, l’expression de cette transcendance profane à laquelle invite le barde Beethoven, prophète d’un monde qu’il nous reste à conquérir (et que chef, instrumentistes, chanteurs semblent un temps entre-apercevoir et transmettre). Magistral. Outre son irrésistible énergie, cette édition Urtext confirme si l’on en doutait, les crépitements magiciens de la grandes forge beethovénienne. A Nézet-Séguin revient le mérite de nous en dévoiler l’alchimie intérieure.

 

 

 

 

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CD événement. BEETHOVEN : The Symphonies (Symph 1 à 9) – Yannick Nézet-Séguin · Chamber Orchestra of Europe – enregistré à Baden Baden, juil 2021 – 5 cd DG Deutsche Grammophon) – CLIC de CLASSIQUENEWS été 2022.

 

 

 

 

PLUS D’INFOS sur le site de Deutsche Grammophon :
https://www.deutschegrammophon.com/en/catalogue/products/beethoven-the-symphonies-nezet-seguin-12724

 

 

 

  

 

 

 

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