CD événement. JS BACH : ORATORIO DE NOËL / WEIHNACHTS-Oratorium (Savall, 2019  -  2 cd ALIA VOX)

JS-BACH-weihnachts-oratorium-oratorio-de-noel-cd-savall-nations-catalunya-alia-vox-cd-critique-ALIA-VOX-critique-cd-classiquenews-AVSA9940COVEROratoriPREPCD événement. JS BACH : ORATORIO DE NOËL / WEIHNACHTS-Oratorium (Savall, 2019  -  2 cd ALIA VOX) – Profitant de la respiration naturelle des prises live (déc 2019 à Barcelone), ce cycle des cantates de Noël formant « oratorium » (bwv 248) affirme une cohérence progressive produite dans la continuité du geste musical ; la lecture dévoile l’ampleur du projet spirituel élaboré par l’artisan Bach, son unité aussi : les 6 séquences célèbrent le nom glorieux de l’Enfant, nouveau né miraculeux dans lequel se concentrent tous les espoirs, Jésus de Béthléem ; sa puissance surgit bientôt car il est le Sauveur. Il appartient à l’interprète de suivre la conception de Bach ; dans la sensibilité orchestrale (raffinement instrumental dans les parties solistes des hautbois, cor, basson, flûte, violon…), la vitalité des choeurs et la ferveur intime des chorals, se précise une vision tendre et pastorale (présence des bergers marchant jusqu’à Béthléem en Judée) ; Jordi Savall réussit tout cela, reliant surtout les partitions liturgiques au matériau orchestral précédent ; car nul doute qu’ici s’affirme l’ambition lyrique et le goût des couleurs comme des grands effectifs du Cantor de Leipzig. Si le compositeur n’a jamais écrit d’opéras à proprement parler, ces 6 cantates / parties formant cycle, propose plus qu’un oratorio, un opéra spirituel dont le sens s’approfondit dans chaque réflexion incarnée par les arias solistes ou les chorals idéalement singularisés. Chacun opère ce questionnement fondamental de l’humain confronté au Mystère divin, source d’une interrogation salvatrice sur sa vie et ses actes. Les partitions éclaire le dialogue intime de l’âme du croyant avec elle-même. Et l’on suit ainsi le cheminement d’une pensée de plus en plus sûre, joyeuse, voire conquérante. A contrario des autres cantates, – si nombreuses de la part de JS Bach, il y a peu de place au doute comme à l’errance panique. Ici triomphe dans la caresse de l’Enfant, la toute puissance du Sauveur.

En décembre 2019, Jordi Savall et ses fidèles troupes construisent une lecture particulièrement vivante qui implique le groupe, la communauté, insufflant un sentiment de partage fraternel. Seule réserve : la prise de son qui privilégie les basses au détriment du détail dans les aigus ; éloigne les vents et les bois dans une définition ronde, ample, globalement peu détaillée. Côté solistes, c’est l’un des plateaux les plus homogènes écoutés jusque là : chacun des solistes assurant une caractérisation fine, dans la sobriété expressive et l’articulation du texte.

Suivons les temps forts des 6 sections. La somptueuse sinfonia de la Cantate 2 (plage 10) réaffirme la conscience orchestrale de Bach : extension purement instrumentale de la plénitude du croyant, contrepoint égal aux chorals qui rayonnent d’humaine espérance.
Formidable machine d’espérance incarnée, le cycle prépare en réalité, depuis son début, à l’élégie à 2 voix, vocale / instrumentale : ténor / traverso (« Joyeux bergers hâtez vous » : tout en vocalises attendries pour l’Enfant récemment né ; Savall y cultive avec brio et clarté ce pastoralisme clair et sobre (excellente projection et intonation du ténor Martin Platz ). La certitude du croyant s’accomplit davantage dans l’aria sui qui suit nimbé de la grâce des cordes et des hautbois (pour une prière qui tendant au sommeil et à la sérénité des justes au repos, invite à la pure délectation de la joie : sobre et onctueux contre ténor Raffaele Pe qui articule en souplesse et grande probité lui aussi).
Savall emporte sa troupe dans l’exaltation libre et la ferveur partagée, clarifiant avec tendresse les chorals somptueux qui concluent la cantate de la journée 2 : superlatif premier choeur doxologique qui est toute exaltation verticale (« Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre / Ehre sei Gottin der Höhe und Friede auf Erden» ; puis intérieur et réfléchi (avec le choeur des bois et des vents alterné, pause pastorale des plus poétiques) : « Wir singen dir in deinem Heer / Fortement nous chantons avec ton armée », armée plus attendrie elle aussi que réellement martiale, et donc d’une bouleversante humanité.

JOURNEE 3 – Savall montre en quoi Bach soigne les effets de contrastes dramatiques, d’une partie à l’autre. Retour aux trompettes festives et rayonnantes avec le JOUR III de la Nativité : « Weihnachtsag » quand les bergers regroupés vont à Béthléem pour voir l’Enfant (superbe choeur de marche débordant d’élan choral collectif : plage 26 cd1, « Lasset uns nun gen Bethlehem / A Béthlémen allons maintenant »). Le duetto sop / bas (sur un tapis de bassons dansants) scelle la protection du Père sur ses enfants. La prière recueillie qui concentre la fragilité du petit être divin, nouveau né, exprimée par l’alto « Schliebe,mein herze, dies selige Wunder / Enferme vite ô mon cœur ») souligne la valeur de toute naissance humaine dans un dialogue avec le violon et la viole : la sobriété de l’alto masculin Raffaele Pe, assuré, constant sur la tessiture de cet air grave, est idéale, d’une rondeur superbement humaine. On a distingué une même probité stylistique dans sa participation à l’intégrale Stradella (Santa Pelagia, La Forza delle stelle, sous la direction de Andrea De Carlo). Savall soigne particulièrement l’articulation des chorals qui suivent : expression d’une effusion individuelle où chaque fervent est touché dans son coeur par le miracle de l’Enfant – quel contraste avec le choeur final, d’une exaltation royale (trompettes) qui est la reprise du choeur d’ouverture. La tendresse et la lumière traversent à nouveau cette 3è Journée.

 

 

Tendresse et lumière
A Barcelone, Jordi Savall
dirige l’Oratorio de Noël de JS BACH

 

 

 

JOURNÉE IV : fête pour le 1er janvier. La séquence est riche d’espérance, célébrant en Jésus, le Sauveur et le guide protecteur. Le Choeur d’ouverture est plein de sérénité aux couleurs cynégétiques (cor naturel), annonçant l’avènement du Fils Rédempteur. Puis l’Arioso de la basse fait alliance avec « Mon Jésus » protecteur qui écarte toute inquiétude de la mort… ce que reprend l’air (central de cette Journée IV) de la soprano (excellente car sobre et claire Katja Stuber) en dialogue avec le hautbois (délicieux effets d’échos) ; la ferveur devient individuelle et le texte comme la musique renforce le lien entre l’Enfant et le seul nom pur et puissant de Jésus, avec chaque croyant. Ce dialogue entre Dieu et le fidèle est au coeur de la nouvelle section : les nombreux « Ja / oui » repris par la voix et le hautbois soulignent la certitude du croyant, comme baigné par la tendresse infinie et caressante de Jésus (ce qu’exprime le sublime récitatif qui suit, associant la basse accompagné par l’orchestre et le choeur des sopranos). Aussi engagé, presque combattant d’une ardente joie, le ténor rend grâce au Sauveur (« Ich will nur dir zu Ehren leben / Je veux vitre pour ta seule gloire ») : Savall construit cet air remarquable dans l’allant et l’exaltation mesurée propres aux meilleurs allegros orchestraux de Bach : l’articulation mordante et les ornements précis du ténor s’accordent idéalement là encore à la vitalité des instruments, qui semble gravir des marches à mesure que le continuum instrumental se déroule sous les pas du soliste. C’est la marche du pèlerin et le chemin du croyant qui sont ainsi évoqués dans ce sublime morceau.

JOURNÉE V (Dimanche après le 1er janvier). Le défi est l’activité des choeurs à la prodigieuse vitalité contrapuntique, ce dès le somptueux et ambitieux choeur d’ouverture; véritable cathédrale céleste (« Ehre sei dir, Gott, gesungen / Gloire te soit rendue, Dieu tout puissant ») : dans cette excitation première du collectif perce la curiosité des rois mages venus honorer la dignité de l’Enfant nouvellement né. La séquence souligne surtout la lumière de Jésus (thématique reprise dans le choral final), irradiant le monde, l’écartant des tentations maléfiques (air de la basse : « Erleucht auch meine finstre Sinnen / Eclaire aussi mes sombres pensées »). Plus narrative, la séquence évoque l’effroi d’Hérode quand est proclamée la naissance de Jésus et l’avènement du roi de Judée. Le trio sop / alto / ténor, parfaitement bien caractérisé (avec violon solo obligé) : « Ach, wenn wird die Zeit erscheinen? / Ah quand viendra-t-il ce jour tant attendu ? » exprime l’impatience des croyants à témoigner de l’avènement du royaume de Jésus. Les interprètes expriment l’impatience et la joie intérieure des croyants.

CLIC D'OR macaron 200JOURNÉE VI : Epiphanie – Par la voix de la soprano et en un très bel air, la toute puissance du Sauveur est célébrée contre les ennemis : air dramatique proche de l’opéra que Savall aborde avec une franchise et une élégance de ton auxquelles le clair soprano  Katjia Stuber apporte précision et clarté naturelle («  Nur ein wink von seinem händen / D’un seul signe de sa main ») ; même détermination heureuse du ténor dont l’air  «  Nun mögt ihr stolzen feinde schrekken / Durs ennemis essayer de me terroriser » confirme qu’il sera protégé, invincible, par le Sauveur. En dévoilant l’essence divine de Jésus, la musique souligne son caractère martial et protecteur. Le choral final complète ce tableau des délices en annonçant une nouvelle ère pour l’humanité qui repose dans les mains du Seigneur qui est combattant brisant « la mort, le diable, le péché et l’enfer  / Tod, teufel, sünd und hölle». Ainsi de la tendresse à la certitude, Savall inscrit tout le cycle dans une progressive détermination ; la volonté du croyant qui se dresse renforcé par le miracle du dieu Sauveur.

CD événement. JS BACH : ORATORIO DE NOËL / WEIHNACHTS-Oratorium (Savall, 2019  -  2 cd ALIA VOX) – cycle enregistré sur le vif, en décembre 2019 au Palau de la Musica Catalana, Barcelone. CLIC de CLASSIQUENEWS décembre Noël 2020.

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Approfondir :

MARIN-MARAIS-CD-ALCIONE-jordi-Savall-concert-des-nations-cd-classiquenews-critique-dossier-noel-classiquenews-critique-cd-Autre cd JORDI SAVALL : Alcyone de Marin Marais / CLIC de CLASSIQUENEWS Hiver 2020 – En 1706, Marin Marais, chef d’orchestre à l’Académie royale, adulé pour ses dons de violiste et depuis toujours favorisé par le Roi, livre Alcione, ultime tragédie en musique du règne de Louis XIV. Il y a peu d’effusion amoureuse et heureuse dans une partition qui touche par son éloquence instrumentale, sa progression tragique, ses rares duos sublimes (Alcione / Pelée au IV et V), ses évocations maritimes et sa tempête, mêlée au songe qui frappe Alcione. Jordi Savall accomplit en 2007 l’une des meilleures contributions au genre lyrique du Grand Siècle, éclairant même cette modernité poétique CLIC_macaron_2014de Marais, en particulier dans le flux irrépressible qui mène le drame vers son dénuement finalement heureux quand Neptune touché, ressuscite les amants éprouvés afin qu’ils engendrent les Alcions, protecteurs des marins, chasseurs de tempêtes et donc de naufrages.
https://www.classiquenews.com/cd-evenement-critique-marais-alcione-jordi-savall-3cd-alia-vox-2017/
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 LIRE aussi

Raffaelle Pe, contre-ténor, chante Stradella / Cycle intégrale par Andrea De Carlo :

STRADELLA, Santa Pelagia
http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-stradella-santa-pelagia-andrea-de-carlo-2016-1-cd-arcana/

STRADELLA, Forza delle Stelle
http://www.classiquenews.com/stradella-la-forza-delle-stelle-mare-nostrum-2013/

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