CD événement, critique. DANIIL TRIFONOV, piano : SILVER AGE / l’Âge d’argent. Scriabine, Prokofiev, Stravinsky (Gergiev, 2 cd DG Deutsche Grammophon 2019)

Silver-Age daniil trifonov scriabine straninsky prokofiev 2 cd deutsche Grammophon critique cd review CLIC de classiquenews decembre 2020CD événement, critique. DANIIL TRIFONOV, piano : SILVER AGE / l’Âge d’argent. Scriabine, Prokofiev, Stravinsky (Gergiev, 2 cd DG Deutsche Grammophon 2019). De tous les albums du jeune Daniil Trifonov, édités par DG, voici assurément le plus dense, le plus personnel, porté par une volonté interprétative qui fait feu de tout bois. La digitalité manifeste, d’une facilité déconcertante sert un plan poétique, un calibrage sonore qui réussit à concilier intensité et profondeur (en cela ses Prokofiev sont d’une maturité ahurissante). Dans chaque partition choisie, le pianiste semble révéler l’ineffable, il ouvre des portes et envisage des perspectives jamais écoutées avant lui ; c’est un alchimiste lunaire, à la fois facétieux et prodigieusement musical ; son acuité sonore s’exprime dans une élégance technicienne qui s’efface au profit du sens. Sublime maturité qui s’expose ici sans artifice et interroge les possibilités du clavier invité à égaler voire surpasser les mille éclats de l’orchestre. Dans la splendeur d’une sensibilité sincère et directe qui touche par son intériorité calibrée, nuancée, naturellement subtile, le pianiste s’interroge sur la signification des œuvres, semble y tisser des résonances naturelles avec le contexte social et politique. Son style est nourri d’une conscience inédite, assumée, revendiquée même (cf le texte du livret). Scriabine, Stravinsky, Prokofiev composent sous ses doigts magiciens, une sainte trinité, celle de l’avant-garde russe, à l’époque des premières années de l’Union Soviétique, quand Sergei Diaghilev sélectionnait et encourageait les « prodiges » russes.
La Séranade et l’Oiseau de feu de Stravinsky, la Sonate n°8 opus 84 de Prokofiev soulignent combien l’interprète illumine par sa clairvoyance expressive, son sens de l’unité, cette modernité musicale à l’œuvre.
On ne s’étonne pas qu’il fasse ainsi du Concerto n°2 de Prokofiev une errance fantomatique aux éclairs diffus, énoncée à reculons comme une lecture rembobinée aux allures de rêve ressuscité. C’est une marche hallucinée au bord du précipice à laquelle répond cette radicalité rythmique franche et autodéterminée : toujours avec une digitalité étonnante, aux nuances de toucher d’une irrésistible justesse. Ce qui distingue Trifonov de ses confrères et consoeurs chez DG (tel Yuja Wang elle aussi adepte de Prokofiev, mais avec une finesse expressive moindre et une technicité plus « tapageuse »), c’est sa propre sonorité toujours ronde et introspective, nuancée, colorée, énigmatique tant elle est riche de questionnements. D’autant que Gergiev sait lui aussi diffuser entre énergie et exubérance, des éclats scintillants d’une grande portée suggestive.
Créé à Saint-Petersbourg en nov 1898, le seul Concerto pour piano opus 20 de Scriabine est une rareté dont le manque de structure et de caractère explique qu’il soit peu joué. CLIC_macaron_2014Œuvre de jeunesse, le fa dièse mineur est une succession d’épisodes romantiques où le fil s’égare entre ivresse et éclairs crépusculaires. Cependant Trifonov en offre une lecture ardente, somptueusement soyeuse, qui cherche et trouve l’activité crépitante de champs souterrains. Le pianiste semble même y dévoiler une cohérence organique insoupçonnée.
Doué d’une imagination narrative illimitée, Daniil Trifonov éclaire les 3 mouvements de Petrouchka entre expressivité et fulgurance. Le jeu pianistique exprime toutes les péripéties de la marionnette suractive, héros dérisoire d’une fable qui n’est qu’une machinerie propre à tuer toute ambition héroïque. Pourtant un feu poétique et pétaradant porte la poupée sublime, ici d’une présence incandescente. Double coffret magistral. Daniil Trifonov affirme un talent exceptionnel qui en fait le pianiste russe le plus captivant de sa génération.

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CD événement, critique. DANIIL TRIFONOV, piano : SILVER AGE / l’Âge d’argent. Scriabine, Prokofiev, Stravinsky (Gergiev, 2 cd DG Deutsche Grammophon) – Enregistré en janvier et octobre 2019. CLIC de CLASSIQUENEWS hiver 2020.

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