Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 15 janvier 2015. Mozart : Don Giovanni. Erwin Schrott, Marie-Adeline Henry, Adrian Sâmpetrean… Orchestre et choeurs de l’opĂ©ra. Alain Altinoglu, direction. Michael Haneke, mise en scène.

mozart-don-giovanni-michel-haneke-opera-bastille-paris-janvier-fevrier-2015-300La cĂ©lèbre production de Don Giovanni du cinĂ©aste autrichien Michael Haneke revient encore une fois Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Cette fois-ci elle ouvre l’annĂ©e 2015 Ă  l’OpĂ©ra Bastille (bien qu’originellement crĂ©Ă©e au Palais Garnier en 2006). Le nouveau directeur de la maison, StĂ©phane Lissner, monte sur scène avant la reprĂ©sentation et donne un court discours admirable et encourageant en rĂ©action aux Ă©vĂ©nements tragiques de ce dĂ©but d’annĂ©e 2015. Le chĹ“ur de l’OpĂ©ra de Paris interprète par la suite « Va, pensiero », le « chĹ“ur des hĂ©breux » de Nabucco. Un moment de grand Ă©motion, rĂ©compensĂ© par une standing-ovation et des applaudissements très vifs, que les choristes ont ensuite redonnĂ© au public. Un prĂ©lude pour Don Giovanni que nous saurons ne pas oublier.

Don Giovanni flippant mais sans nuances

L’OpĂ©ra des opĂ©ras, la pièce fĂ©tiche des romantiques, ce deuxième fils du couple Da Ponte-Mozart, transcende le style de l’opera buffa proprement dit pour atteindre les sommets de la tragĂ©die. Avant cette fresque immense jamais la musique n’avait Ă©tĂ© aussi vraie, aussi rĂ©aliste, aussi sombre ; jamais n’avait-elle exprimĂ© aussi brutalement le contraste entre les douces effusions de l’amour et l’horreur de la mort. Peut-ĂŞtre le chef d’œuvre de Mozart le plus enflammĂ©, le plus osĂ©, il raconte l’histoire de notre anti-hĂ©ros libertin prĂ©fĂ©rĂ© et sa descente aux enfers avec la plus grande attention aux pulsions humaines, avec la plus grande humanitĂ© en vĂ©ritĂ©. Michael Haneke, aussi, arrive Ă  Ă©voquer la plus grande humanitĂ© souvent par des moyens glaciaux. Or, ce soir Ă  Bastille nous sommes devant une production « selon une mise en scène de Michael Haneke ». Pour quoi ne pas aussi dire selon un opĂ©ra de Mozart ? DĂ©veloppons.

L’action se dĂ©roule dans un grand bâtiment de bureaux style « La DĂ©fense ». Zerlina et Masetto sont des employĂ©s de nettoyage. Anna et son père, patrons d’entreprise. Ottavio un prince hĂ©ritier. Giovanni le jeune directeur gĂ©nĂ©ral avec son assistant Leporello. Elvira « occupe un poste important dans une entreprise de province oĂą Giovanni travaillait auparavant ». Deux actes passent et Elvira tue Giovanni et les employĂ©s de l’immeuble le jettent par la fenĂŞtre. Ensuite ils chantent tous le lieto fine « telle est la fin de qui fait le mal. Et la mort des impies est toujours semblable Ă  leur vie ». Applaudissements. Saluts. Le metteur en scène ne viendra pas recevoir sa rĂ©compense.
Pas de fantastique (ce serait sinon des masques de Mickey, dĂ©rangeants…), peu de profondeur (mais qui en est responsable?). Nous avons droit par contre Ă  l’expressionnisme dĂ©guisĂ© d’un Haneke absent, et Ă  une interprĂ©tation plus dans le choc immĂ©diat que dans la nuance psychologique bien pensĂ©e.

La distribution des chanteurs est peu Ă©quilibrĂ©e. Le Don Giovanni du baryton Uruguayen Erwin Schrott n’est pas laid Ă  regarder, quoi qu’un peu brusque Ă  entendre. L’absence de nuances, scĂ©niques et musicales, est malheureusement très visible chez lui tenant le rĂ´le-titre. Mais si son Don Giovanni souffre de monotonie, il le compense en personnalitĂ©. Nous avons donc un protagoniste Ă  la voix surprenante, avec plus l’attitude d’un latin-lover des annĂ©es 90′s que d’un sĂ©ducteur hispanique dont le charme devrait dĂ©passer les limites du temps et de l’espace. Il est plus mĂ©chant macho que sĂ©ducteur ambigu. La Donna Anna de Tatiana Lisnic arrive Ă  chanter toutes ses notes, ce qui semble devenir un fait de plus en plus remarquable. Or, nous remarqueons chez elle plutĂ´t sa belle implication scĂ©nique et son jeu d’actrice. Oui, elle arrive Ă  faire les jeux pyrotechniques de sa partition… Dans ce sens, saluons aussi le bon effort de la soprano Moldave, mais un effort un peu trop flagrant, il nous semble. Le Leporello de la basse Adrian Sâmpetrean n’est pas toujours très stable mais sa performance reste sans doute l’une des meilleures. Moins unidimensionnel que Don Giovanni dans son jeu, nous constatons que, autant il rĂ©veille l’auditoire au premier acte avec « Notte e giorno… » autant il peine Ă  l’ensorceler avec l’air du catalogue (quoi que quand mĂŞme rĂ©compensĂ© d’applaudissements). Marie-Adeline Henry dans le rĂ´le de Donna Elvira est une force ! Le seul personnage impulsĂ© par l’amour trouve une matĂ©rialisation exquise chez la soprano. Elle chante sa cavatine au premier acte « Ah che mi dici mai… » avec plus de sentiment amoureux qu’avec la rage, comme le veux Mozart (chose très souvent incomprise). Sa caractĂ©risation est la plus nuancĂ©e et la plus riche du groupe, son « Mi tradi… » au deuxième acte est le moment le plus fort de la soirĂ©e (mĂŞme si elle aussi se voit affectĂ©e par les quelques gags expressionnistes de Haneke). La Zerlina et le Masetto de Serena Malfi et Alexandre Duhamel rayonnent de talent : la chanteuse pourrait gagner peut-ĂŞtre en tendresse ou piquant, mais leur performance reste excellente. Finalement que dire de Don Ottavio, le rĂ´le dont les tĂ©nors ont horreur ? Cela n’a pas Ă©tĂ© tout Ă  fait horripilant pour Stefan Pop, mais peu mĂ©morable (et audible!), pour dire le moins.

REGRETS. Elles-sont passĂ©es oĂą les nuances et les Ă©clairages psychologiques dont on a encore le souvenir pour la reprise de cette production en 2012 ? Comment est-il possible qu’il y a deux ans Don Giovanni embrasse Leporello et que le public soupire, se surprend, et qu’en 2015 un Erwin Schrott allĂ©chant l’embrasse et qu’il n’y ait pas de rĂ©action, ou dans le meilleur cas, que le public, maladroitement, rigole ??? Don Giovanni est-il devenu le rĂ´le des barytons qui rĂŞvent d’ĂŞtre tĂ©nors? Cela donne matière Ă  la rĂ©flexion. Nous garderons pourtant le souvenir des rĂ©ussites toujours prĂ©sentes dans cette production d’après Haneke… Si Elvira tuant Don Giovanni Ă  la fin de l’oeuvre enlève tout l’aspect fantastique, ceci s’inscrit dans le parti pris du rĂ©alisateur et demeure, qu’on soit ou pas d’accord, tout Ă  fait cohĂ©rent. Elvira, la seule qui aime, et qui aime purement, se voit tour Ă  tour exploitĂ©e, mĂ©prisĂ©e, torturĂ©e et moquĂ©e par l’objet de son amour, qui dĂ©nature en passion meurtrière. De mĂŞme, les vĂ©ritables intentions de Donna Anna sont Ă©clairĂ©es avec une grande perspicacitĂ© et pour notre plus grand bonheur.

Si la distribution et la mise en scène sont plutĂ´t dĂ©sĂ©quilibrĂ©es, l’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris sous la direction d’Alain Altinoglu donne au contraire l’impression d’une belle homogĂ©nĂ©itĂ©. Dès l’ouverture, l’orchestre convainc par son jeu clair et propre, brillant mĂŞme. S’il gagne en brio progressivement, nous constatons que la performance des bois est Ă©blouissante et impeccable Ă  tous moments. Cette homogĂ©nĂ©itĂ©, si charmante soit-elle, va parfois contre le chiaroscuro omniprĂ©sent dans l’opus mozartien. Dans ce sens la performance de l’orchestre s’accorde Ă  celle des chanteurs, Au final nous apprĂ©cions cette cohĂ©sion dans le dĂ©sordre et le bel et bon effort des musiciens.

En sortant de l’immense salle de Bastille, nous entendons des murmures anonymes dĂ©crivant la production comme « pas du tout grand public ». Est-ce juste ? Mais, est-ce bon ? L’adaptation nĂ©cessaire pour la rĂ©alisation de la production Ă  l’OpĂ©ra Bastille montre, certes, encore ses coutures, mais l’œuvre elle-mĂŞme reste d’une grande valeur, avec une humanitĂ© exprimĂ©e par les moyens cinĂ©matographiques de Haneke, le trouble brĂ»lant de la partition achevĂ© par le froid dĂ©licat et la dĂ©saffectation flagrante. Un chef-d’œuvre Ă  voir et Ă  revoir Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 15, 20, 25 et 28 janvier et le 2, 5, 8, 11 et 14 fĂ©vrier 2015.

Compte rendu, opéra. Paris. Théâtre du Châtelet, le 22 janvier 2015. Mozart : Il Re pastore. Rainer Trost, Soraya Mafi, Raquel Camarinha… Ensemble Matheus. Jean-Christophe Spinosi, direction. Olivider Fredj, co-mise en scène. Nicolas Buffe, co-mise en scène, scénographie, costumes.

Le Théâtre du Châtelet accueille l’Ensemble Matheus sous la direction de Jean-Christophe Spinosi pour une nouvelle production du dernier opĂ©ra de jeunesse de Mozart, Il Re pastore (1775). Le duo associĂ© Ă  la crĂ©ation est composĂ© d’Olivier Fredj et Nicolas Buffe ; il s’agĂ®t d’une première mise en scène d’opĂ©ra pour les deux ! Avec ce choix audacieux nous avons droit Ă  un Mozart revisité ; un Mozart interstellaire, un Mozart illustrĂ© en 3D, issu de l’univers des mangas et des dessins animĂ©s japonais. Un Mozart pas comme les autres … Ă  ne surtout pas rater.

Mozart rencontre Mazinger Z

mozart il re pastore chatelet-IlRePastore3k-1266x1900Il Re pastore (1775) est l’un des opĂ©ras de Mozart qu’on met rarement en scène. Cette « festa teatrale » en deux actes et un faux opera seria, voire une fausse pastorale. Le livret est dĂ» au poète-père de l’opera seria, MĂ©tastase : il a l’Ă©lĂ©gance marmorĂ©enne et la beautĂ© statique typique du poète. Remarquons qu’il est Ă©ditĂ© par Gianbattista Varesco pour Mozart, et qu’ils seront emmenĂ©s Ă  collaborer une dernière fois, pĂ©niblement, pour Idomeneo, en 1780-1781. Le sujet de circonstance, mi-hĂ©roĂŻque, mi-pastoral, traite le thème de la raison d’Etat et de l’amour. Cette dualitĂ© entre rationalisme et sentimentalitĂ© sera dĂ©sormais omniprĂ©sente, quoique parfois subtilement dĂ©guisĂ©e, dans les opĂ©ras de maturitĂ© du maĂ®tre salzbourgeois. Ici, Alexandre le Grand vient au pays de Sidon pour couronner le Roi cachĂ©, après la dĂ©faite du tyran prĂ©cĂ©dent, accessoirement le père de Tamiri, Ă©prise d’AgĂ©nor, un ami d’Alexandre. Le berger amoureux Aminta est le roi en vĂ©ritĂ©, mais il ne rĂŞve que d’une vie d’amour et de simplicitĂ© avec sa bien-aimĂ©e Elisa, dont le sentiment est rĂ©ciproque. Un long poème riche en images touchantes mais avec très peu d’action traitable. D’oĂą l’idĂ©e de Mozart d’en faire une sorte de symphonie pour 5 voix solistes avec orchestre, oĂą chaque air devient un concerto pour la voix et parfois quelques instruments en solo. Un divertissement, certes. Mais quel divertissement si personnel, si vivant, si chaleureux, beaucoup plus robuste et concis que les opĂ©ras milanais prĂ©cĂ©dents.

Qui pourrait donner davantage de chaleur et de vivacitĂ© Ă  l’œuvre au XXIe siècle? Comment la rendre plus accessible et intĂ©ressante pour le public divers et curieux de notre Ă©poque, un public qui aime aussi rapidement qu’il se lasse ? La rĂ©ponse de Nicolas Buffe et Olivier Fredj est incroyable. Le plasticien Nicolas Buffe crĂ©e un univers de dessin animĂ© japonais, aux couleurs vives, très technologique (mais pas trop!), un storyboard de manga qu’Olivier Fredj met en mouvement par le travail d’acteur. Les difficultĂ©s innĂ©es aux conventions de l’opera seria, notamment la succession de rĂ©citatifs-airs et la structure de l’aria da capo, sont traitĂ©s avec grande intelligence et efficacitĂ©. Le monde des mangas et dessins animĂ©s a aussi ses conventions et ses codes formels, le gĂ©nie du duo de choc rĂ©side dans l’efficacitĂ© surprenante achevĂ©e par l’accord, l’Ă©trange symbiose des conventions. Si deux ou trois airs ont une rĂ©alisation un peu gratuite, la plus grande partie est rĂ©alisĂ©e avec maestria et panache. Les coloratures omniprĂ©sentes dans l’opus sont traitĂ©s de façon remarquable, ainsi que les da capo. La plĂ©thore des robots, marionnettistes, acrobates, voitures, machines interagit en permanence avec les chanteurs : tous aident Ă  illustrer et Ă©claircir le texte sentimental mais peu dynamique. Ainsi, lors de son premier air « Alla Selva » Elisa, qui chante le courage de son amour pour Aminta, est chatouillĂ©e par la station de service intergalactique du premier acte. Quoi ? Exactement ! La station de service a des bras qui chatouillent la chanteuse, elle ne peut que faire des vocalises en consĂ©quence. Ou encore, pendant l’air d’entrĂ©e d’Alessandro, venu de l’espace sidĂ©ral, la course parfaitement synchronisĂ© avec le tremolo des violons… Ou encore lors du deuxième air du mĂŞme Alessandro, qui prend un bain et se change avec l’aide de ses guerriers, et dont les vocalises sont le rĂ©sultat naturel du shampooing, bien Ă©videmment ! Il y a tant d’exemples rĂ©ussis et tout simplement gĂ©niaux, que nous ne saurions ici tous les paraphraser.

Des mozartiens généreux et drôles

Le groupe des 5 solistes semble ĂŞtre complètement investi dans le parti-pris artistique. La complicitĂ© est Ă©vidente, les interprètes s’amusent entre eux et divertissent le public d’une façon Ă©tonnante, voire dĂ©rangeante pour ceux qui n’acceptent toujours pas qu’on rit vivement devant Mozart. Heureusement, des productions comme celle-ci aident Ă©tablir des nouveaux ponts et poussent au progrès, Ă  la rĂ©Ă©valuation critique des conventions. Qu’en est-il du chant ? Il est sans doute superbement illustrĂ© par la scĂ©nographie et le travail d’acteur, mais est aussi, et surtout, la raison principale d’ĂŞtre de l’opĂ©ra. Une belle musique qui rĂ©gale l’auditoire !

Le duo amoureux d’Aminta et Elisa est interprĂ©tĂ© magistralement par Soraya Mafi et Raquel Camarinha. Les deux sopranos font preuve d’une musicalitĂ© ravissante et d’un style mozartien d’une grande fraĂ®cheur. La première Ă  un beau timbre et un remarquable contrĂ´le de son instrument. Si nous sommes frappĂ©s par les spĂ©cificitĂ©s de son talent depuis son entrĂ©e au dĂ©but de l’opĂ©ra, son rondo du deuxième acte avec violon obbligato « L’amero, saro costante » est un sommet lyrique d’Ă©motion que nous aurons du mal Ă  oublier. Remarquons Ă©galement qu’il s’agĂ®t de la toute première reprĂ©sentation en France de la jeune soprano Anglaise. Raquel Camarinha quant Ă  elle fait preuve d’agilitĂ© et de candeur en permanence. Elle est aussi très captivante sur scène, dans tous les plans. Le finale du premier acte est un duo Ă©blouissant pour les deux sopranos oĂą les voix s’accordent avec une aisance impressionnante ! Tamiri et AgĂ©nor sont interprĂ©tĂ©s par Marie-Sophie Pollak et Krystian Adam. Leur performance est solide, quoi que quelque peu effacĂ©e par celle des 3 autres solistes.

C’est un plaisir de revoir le tĂ©nor Allemand Rainer Trost dans la mĂŞme salle oĂą il a conquis tout Paris en 1992 (!) dans le rĂ´le de Ferrando de Cosi Fan Tutte, dirigĂ© et mis en scène par John Eliot Gardiner. Un mozartien confirmĂ© et de longue expĂ©rience ; il est Ă  la fois charmant et drĂ´le dans le rĂ´le, plus ou moins ingrat, en papier, d’Alessandro. Sa performance, comme celle du couple principal, est… pĂ©tillante ! Il assume et intègre complètement l’humour de la production et s’y investit de façon spectaculaire. S’il pourrait gagner en dynamisme dans les vocalises, il demeure toutefois enchanteur par sa musicalitĂ© et son style ; par sa belle et toujours stimulante prĂ©sence, tant théâtrale que musicale.

Dans la fosse l’Ensemble Matheus, et son directeur Jean-Christophe Spinosi, font preuve d’une retenue Ă  laquelle nous ne nous attendions pas ! Comme d’habitude ses vents sont ravissants (bellissime flĂ»te obligata dans l’air d’Alessandro « Se vincendo »!), Le recul dont le chef fait preuve ce soir donne davantage d’homogĂ©nĂ©itĂ© Ă  la prestation. Si nous prĂ©fĂ©rons des contrastes plus marquĂ©s, nous apprĂ©cions la consistance et la clartĂ© de l’ensemble au cours des deux actes.

Un Mozart pas comme les autres, ranimĂ© par les talents combinĂ©s d’une Ă©quipe audacieuse et riche en crĂ©ativitĂ© au Théâtre du Châtelet… Un production si rĂ©ussie que nous aimerions qu’il y ait beaucoup plus de reprĂ©sentations ! Des chanteurs de talent Ă  dĂ©couvrir et rĂ©-dĂ©couvrir, une partition Ă  revisiter, l’humour dĂ©voilĂ© d’un Mozart (dont on fĂŞte aujourd’hui l’anniversaire il y a 259 ans !) qui doit sans doute sourire devant cette appropriation. A voir et revoir sans modĂ©ration au Théâtre du Châtelet les 22, 24, 26, 28 et 30 janvier ainsi que le 1er fĂ©vrier 2015.

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 2 dĂ©cembre 2014. Jean-Guillaume Bart : La Source. Muriel Zusperreguy, François Alu, Audric Bezard, Vamentine Colasante… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Minkus, DĂ©libes, compositeurs. Orchestre Colonne. Koen Kessels, direction musicale.

la source bart carre vignetteLa Source revient au Palais Garnier Ă  Paris trois ans après sa crĂ©ation pour notre plus grand bonheur ! (LIRE notre premier compte rendu de la crĂ©ation de La Source au Palais Gariner, le 25 octobre 2011 par Alban Deags) Le professeur et chorĂ©graphe français (ancien danseur Etoile) Jean-Guillaume Bart signe une chorĂ©graphie très riche inspirĂ©e du ballet Ă©ponyme original d’Arthur Saint-LĂ©on crĂ©e en 1866. Pour cette aventure, il est rejoint par une Ă©quipe artistique fabuleuse, avec notamment les costumes de Christian Lacroix, les dĂ©cors d’Eric Ruf. L’Orchestre Colonne accompagne les diffĂ©rentes distributions sous la direction musicale de Koen Kessels.

 

 

 

Une Source éternelle de beauté

Le livret de La Source, d’après Charles Nuitter, est l’un de ces produits typiques de l’ère romantique inspirĂ© d’un orient imaginĂ© et dont la cohĂ©rence narrative cède aux besoins expressifs de l’artiste. L’actualisation Ă©laborĂ©e par Jean-Guillaume Bart avec l’assistance de ClĂ©ment Hervieu-LĂ©ger pour la dramaturgie, rapproche le spectacle, avec une histoire toujours complexe, Ă  l’Ă©poque actuelle et y explore des problĂ©matiques de façon subtile. Ainsi, nous trouvons le personnage de La Source, appelĂ© NaĂŻla, hĂ©roĂŻne Ă  la fois pĂ©tillante, bienveillante et tragique, qui aide le chasseur dont elle est Ă©prise, DjĂ©mil, Ă  trouver l’amour auprès de Nouredda, princesse caucasienne aux intentions douteuses. Elle est promise au Khan par son frère Mozdock. Un DjĂ©mil ingĂ©nu ne reconnaĂ®t pas l’amour de NaĂŻla qui se donne et s’abandonne en se sacrifiant pour que DjĂ©mil et Nouredda puisse vivre leur histoire d’amour. La Source a des elfes, des nymphes, des caucasiens caractĂ©ristiques, les odalisques du Khan exotiques, et tant d’autres figures fĂ©eriques… Si l’histoire racontĂ©e parle de la situation de la femme, toute Ă©poque confondue, il s’agĂ®t surtout de l’occasion de revisiter la grande danse noble de l’Ecole française, avec ses beautĂ©s et ses richesses. Un faste audio-visuel et chorĂ©graphique, plein de tension comme d’intentions.

 

 

 

Rafinement collectif, virtuosités individuelles…

source bart delibes opera garnier paris decembre 2014 49199La-SourceNous sommes impressionnĂ©s par la qualitĂ© et la grandeur de la production dès le levĂ©e du rideau. L’introduction fantastique rĂ©vèle non seulement les incroyables dĂ©cors d’Eric Ruf, mais prĂ©sente aussi les elfes virevoltants de La Source. ZaĂ«l, l’elfe vert en est le chef de file. Il est interprĂ©tĂ© ce soir par Axel Ibot, Sujet, sautillant et lĂ©ger, avec un regard d’enfant qui s’associe très bien Ă  l’aspect irrĂ©el du personnage, dont la danse est riche des difficultĂ©s techniques. Audric Bezard dans le rĂ´le de Mozdock, le frère de la princesse caucasienne, est magnĂ©tique sur scène. Il fait preuve d’une beautĂ© grave par son allure, amplifiĂ©e par un je ne sais quoi d’allĂ©chant dans sa danse de caractère, souple et tranchant au besoin. Si nous trouvons ses atterrissages parfois pas très propres, son investissement, sa prĂ©sence sur scène, et sa complicitĂ© surprenante avec ses partenaires, notamment avec sa sĹ“ur Nouredda, Ă©blouissent. François Alu en DjĂ©mil est aussi impressionnant. Le jeune Premier Danseur a l’habitude d’Ă©pater le public avec une technique brillante et une virtuositĂ© insolite et insolente. Ce ne sera pas autrement ce soir, mais nous constatons une Ă©volution intĂ©ressante chez le danseur. Le personnage de DjĂ©mil semble ne jamais ĂŞtre au courant des vĂ©ritĂ©s sentimentales de ses partenaires. Il subit l’action presque. Dans ce sens il n’a pas beaucoup de moyens d’expression, Ă  part la danse. C’est tant mieux. Dès sa rentrĂ©e Alu frappe l’audience avec une virilitĂ© palpitante sur scène (trait qu’il partage avec Bezard) ; tout au long de la reprĂ©sentation, c’est une dĂ©monstration de prouesses techniques Ă©poustouflantes, de sauts et de tours Ă  couper le souffle.

Indiscutablement, le danseur gagne de plus en plus en finesse, mais nous remarquons un fait intĂ©ressant… Il est si virtuose en solo qu’il paraĂ®t un tout petit peu moins bien en couple. Nous pensons surtout Ă  la fin de la reprĂ©sentation, qu’il y avait quelque chose de maladroit dans ses portĂ©s avec la Nouredda d’Eve Grinsztajn, peut-ĂŞtre une baisse de concentration… due Ă  la fatigue.

La-Source-danse-Opera_pics_390Les femmes de la distribution ce soir offrent aussi de très belles surprises. Trois Premières Danseuses dont les prestations, contrastantes, rĂ©vèlent les grandes qualitĂ©s de leurs techniques et de personnalitĂ©s. Eve Grinsztajn est une Nouredda finalement formidable, mĂŞme si nous n’en avons eu la certitude qu’après l’entracte. C’est une princesse sĂ©duisante manipulatrice et glaciale Ă  souhait, avec un cĂ´tĂ© mĂ©chant mais subtile qui montre aussi qu’il s’agĂ®t d’une bonne actrice. Mais c’est après sa rencontre avec le Khan (fabuleux Yann SaĂŻz!), et l’humiliation qui arrive, que nous la trouvons dans son mieux. Elle laisse tomber la couverture Ă©paisse et contraignante de la mĂ©chancetĂ© et de la froideur après le rejet du Khan et devient ensuite touchante, presque Ă©lĂ©giaque. La NaĂŻla de Muriel Zusperreguy est tous sourires et ses gestes sont fluides et ondulants comme l’eau qui coule. Une sorte de grâce chaleureuse s’installe quand elle est sur scène, avec une dĂ©licatesse et une fragilitĂ© particulière. Elle fait preuve d’un abandon lors de son Ă©change avec le Khan auquel personne ne put rester insensible. Une beautĂ© troublante et sublime. Finalement, Valentine Colasante campe une DadjĂ© (favorite du Khan) tout Ă  fait stupĂ©fiante ! En tant qu’Odalisque elle paraĂ®t avoir plus d’Ă©lĂ©gance et de prestance que n’importe quelle princesse mĂ©chante… Elle est majestueuse, caractĂ©rielle, ma non tanto, avec des pointes formidables… Sa performance brille comme les bijoux qui dĂ©corent son costume exotique !

Qu’en est-il du Corps de Ballet ? Jean-Guillaume Bart montre qu’il sait aussi faire des très beaux tableaux, insistons sur la tenue de ces groupes, chose devenue rare dans la danse actuelle. Les nymphes sont un sommet de grâce mystĂ©rieuse mais pĂ©tillante, elles deviennent des odalisques altières et allĂ©chantes. Les mĂŞmes danseuses plus ou moins dans le mĂŞme dĂ©cor, dans les ensembles ne se ressemblent pas, et les groupes sont tous intĂ©ressants. De mĂŞme pour les caucasiens et leur danse de caractère, Ă  la fois noble et sauvage. L’orchestre Colonne sous la direction de Koen Kessels joue aussi bien les contrastes entre la musique de Minkus, simple, pas très mĂ©morable, mais irrĂ©mĂ©diablement russe et mĂ©lancolique, et celle de LĂ©o Delibes, sophistiquĂ©e, raffinĂ©e, plus complexe. Il sert l’œuvre et la danse avec panache et sensibilitĂ©, avec des nombreux solos de violon et des vents qui touchent parfois le sublime.

 

 

Une soirée exceptionnelle dans le Palais de la danse, à voir et revoir au Palais Garnier à Paris les 2, 3, 5, 6, 7, 8, 10, 12, 13, 15, 17, 19, 20, 22, 23, 24, 26, 27, 28, 29, 30 et 31 décembre 2014. Spectacle idéal pour les fête de cette fin d’année 2014.

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 2 dĂ©cembre 2014. Jean-Guillaume Bart : La Source. Muriel Zusperreguy, François Alu, Audric Bezard, Vamentine Colasante… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Minkus, DĂ©libes, compositeurs. Orchestre Colonne. Koen Kessels, direction musicale.

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra de Paris, le 20 novembre 2014. Engelbert Humperdinck : Hansel et Gretel. Andrea Hill, Bernarda Bobro, Imgard Vilsmaier, Doris Lamprecht, Jochen Schmeckenbecher… Orchestre et choeur d’enfants de l’OpĂ©ra de Paris. Yves Abel, direction. Mariame ClĂ©ment, mise en scène

humperdinck-palais-garnier-paris-nov-dec-2014-operaOpĂ©ra incontournable du NoĂ«l outre-Rhin, l’opĂ©ra fĂ©erique Hansel et Gretel d’Engelbert Humperdinck, sur le livret d’Adelheid Wette d’après le cĂ©lèbre conte des frères Grimm, revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris un an après son entrĂ©e au rĂ©pertoire de l’illustre maison. En 2013, soit 120 ans après la crĂ©ation de l’œuvre, Mariame ClĂ©ment signe la mise en scène qui est reprise cette saison. Le chef Yves Abel assure la direction musicale de l’orchestre et d’une distribution des chanteurs-acteurs d’une qualitĂ© remarquable.

 

 

 

délectable et joyeux mélange de lourdeur et de légèreté

 

humperdinck_03Engelbert Humperdinck (1854 – 1921) a composĂ© plusieurs Ĺ“uvres lyriques, la première et la plus cĂ©lèbre aujourd’hui est Hänsel und Gretel, « festival sacrĂ© pour les enfants ». Sa composition est plutĂ´t accidentelle au dĂ©but. En fait, Humperdinck commence des Ă©tudes d’architecture Ă  l’universitĂ© de Cologne quand le compositeur Ferdinand Hiller le convainc de se consacrer Ă  la composition. En 1879, il gagne le Prix Mendelssohn qui lui permet de sĂ©journer en Italie oĂą il rencontre Richard Wagner ; ce dernier, par la suite l’invite Ă  Bayreuth pour l’assister Ă  la prĂ©paration de Parsifal (NDLR: crĂ©Ă© en 1882). Humperdinck avait composĂ© des Ĺ“uvres chorales et orchestrales, mais tient en fait un poste de professeur de musique quand sa sĹ“ur Adelheid Wette lui demande d’Ă©crire 4 chansons pour la pièce pour enfants qu’elle a Ă©crit d’après le conte de Hansel et Gretel des frères Grimm. Au dĂ©but rĂ©ticent, le compositeur finit par ĂŞtre si fascinĂ© par l’histoire qu’il crĂ©e une partition lyrique intĂ©grale qu’il envoie Ă  Richard Strauss pour recueillir son avis. Strauss rĂ©pond Ă  Humperdinck : « Ton opĂ©ra m’a enchantĂ©. C’est vĂ©ritablement un chef d’oeuvre ; il y a longtemps que je n’avais pas vu un ouvrage d’une telle importance. J’admire la profusion mĂ©lodique, la finesse, la richesse polyphonique de l’orchestration (…) tout cela est neuf, original, vraiment allemand. ».

En effet, Humperdinck se sert de l’orchestre romantique wagnĂ©rien et des procĂ©dĂ©s musicaux que Wagner a popularisĂ©, pour mettre en musique le conte fantastique du frère et de la soeur perdus dans la forĂŞt et sĂ©questrĂ©s par une sorcière qui veux les manger. Pour se faire, il se sert des sources folkloriques, des rythmes dansants et des thèmes de contines. Le succès incontestable repose sur l’Ă©criture savante, complexe, sans aucune concession, mais qui demeure accessible par la riche inspiration mĂ©lodique issue des musiques populaires. Une façon d’Ă©quilibrer les extrĂŞmes, d’un cĂ´tĂ© l’aspect sombre et psychologique du conte, qui gagne en puissance dramatique grâce Ă  l’orchestre ; de l’autre, la naĂŻvetĂ©, la magie, les jeux de l’enfance imaginĂ©e, Ă©voquĂ©s continĂ»ment par le chant.

hansel gretel opera garnier 2014Impossible qu’une telle Ĺ“uvre laisse le public parisien indiffĂ©rent, si attirĂ© par la psychanalyse et si wagnĂ©rien, mais aussi tellement amateur de clartĂ© et de lĂ©gèretĂ©. Dans ce sens, l’œuvre de Mariame ClĂ©ment s’accorde savamment Ă  l’opus, ma non troppo. Avec sa scĂ©nographe fĂ©tiche Julia Hansen, elle prĂ©sente l’action du point de vue des enfants. Le dĂ©cors unique de la maison scindĂ©e reprĂ©sente très directement l’idĂ©e omniprĂ©sente du dĂ©doublement. Nous avons droit alors Ă  la « rĂ©alité » et Ă  la vĂ©ritĂ© des enfants, au mĂŞme plan, mais en parallèle, sĂ©parĂ© par les arbres anonymes de la forĂŞt lĂ©gèrement Ă©voquĂ©e. Une idĂ©e qui a le bizarre potentiel de faire couler des litres d’ancre ou absolument rien du tout, puisque qui pourra faire un jugement de valeur de l’enfance, d’une enfance, de la pĂ©riode la plus fantasmĂ©e et idĂ©alisĂ©e de l’imaginaire collectif ? Comme souvent chez la jeune metteure en scène, le travail d’acteur est remarquable, et le parti pris esthĂ©tique, souvent très intellectuel, est tout Ă  fait rĂ©ussi.

La chevauchĂ©e humoristique de la Sorcière au 3ème acte, avec ces clones dansant le cabaret, est d’une justesse non nĂ©gligeable, en ce qui concerne la musique et le texte, et surtout très divertissant. Les jeux des perspectives est parfois utilisĂ© de façon humoristique Ă©galement, comme lorsque la Sorcière nourrit le petit Hansel prisonnier dans une chambre Ă  faire friser les arachnophobes (clin d’œil aux araignĂ©es de l’artiste Louise Bourgeois). Si le propos si sympathique de ClĂ©ment se distingue par son inscription Ă©vidente dans l’Ă©poque actuelle (grâce Ă  l’approche cinĂ©matographique et Ă  la diffĂ©rence des mises en scènes passĂ©istes et nĂ©o-avant-gardistes si courantes), sa rĂ©alisation laisse parfois perplexe.

Au point qu’il existe presque parfois un dĂ©calage trop flagrant entre les deux rĂ©alitĂ©s prĂ©sentĂ©es … C’est comme si un effet miroir (et donc d’imitation prĂ©cise) Ă©tait recherchĂ©, et pourtant jamais rĂ©ussi ; ailleurs les diffĂ©rences sont si clairement explicitĂ©es, souvent par le dĂ©cor seul, que cela doit ĂŞtre fait exprès. Par moment,  il se passe beaucoup de choses sur le plateau, ceci n’enlève rien Ă  la musique ni au texte, bien heureusement… mais qu’apporte concrètement cette agitation ?

NĂ©anmoins, globalement, il s’agit d’une production de grande valeur, dont l’apprĂ©ciation peu ĂŞtre mitigĂ©e, mais ne justifiant absolument pas les quelques huĂ©es vers l’Ă©quipe artistique pendant les saluts, des cris vulgaires qui ne font qu’enlaidir un palais de beautĂ©.

La musique, vĂ©ritable protagoniste de l’œuvre, a sans doute eu l’effet Ă  la fois apaisant et enchanteur qu’on attendait. Hansel et Gretel sont interprĂ©tĂ©s par les jeunes Andrea Hill et Bernarda Bobro respectivement. Leur prestation est remarquable tous points de vue confondus. Leurs voix s’accordent d’une très belle façon, avec une facilitĂ© et un naturel qui rehaussent la fraĂ®cheur de l’œuvre.

Leurs nombreux duos repartis tout au long des trois actes sont un mĂ©lange de douceur champĂŞtre, de vivacitĂ©, d’humour, de tendresse, mais pas que. Les parents, quoi que moins prĂ©sents, sont tout aussi investis. Jochen Schmeckenbecher et Irmgard Vilsmaier sont très crĂ©dibles, le premier a un timbre presque solaire qui sied parfaitement Ă  l’image d’un père aimant ; la seconde, une allure et une couleur imposante d’humanitĂ©. La Sorcière de Doris Lamprecht a un je ne sais quoi typique des vilaines charmantes, un parti-pris qui ne plaĂ®t pas Ă  tout le monde, mais que nous trouvons tout Ă  fait dĂ©licieux ! Dans ce sens sa performance est plus magnĂ©tique qu’Ă©lectrisante, et tant mieux, puisque sa musique, en dĂ©pit de la pesanteur wagnĂ©rienne, est de nature folklorique et populaire.

Remarquons Ă©galement le Petit Bonhomme RosĂ©e d’Olga Seliverstova, pour ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, pĂ©tillant, ou encore les petits chanteurs de la MaĂ®trise des Hauts-de-Seine et du Choeur d’enfants de l’OpĂ©ra National de Paris qui rĂ©alisent un sommet de tendresse Ă  la fin du troisième et dernier acte. Le chef Yves Abel, quant Ă  lui, trouve un Ă©quilibre idĂ©al entre le plateau et l’orchestre. Un fait pas du tout anodin tenant en compte les spĂ©cificitĂ©s de la partition. Dès l’ouverture, la beautĂ© somptueuse et mystĂ©rieuse des cuivres et des bois, sous le fond des cordes modulantes très wagnĂ©rien, captive. S’enchaĂ®ne ensuite une sĂ©rie des chansons populaires allemandes plus ou moins transfigurĂ©es par Humperdinck. L’orchestre arrive Ă  Ă©tablir l’atmosphère du conte, sombre et pesante, sans pour autant perdre en brio et en vivacité ! Les instrumentistes font preuve d’une complicitĂ© superbe qui se traduit par une performance pleine d’Ă©clat et des nuances.

humperdinck-palais-garnier-paris-nov-dec-2014-operaUn spectacle formidable, souvent savoureux, toujours tendre ; un plat de Noël gourmand et raffiné, à consommer sans modération au Palais Garnier, encore les 25 et 28 novembre ainsi que les 1er, 4, 9, 11, 14, 16, 18 décembre 2014.

Compte rendu, opĂ©ra. Limoges. OpĂ©ra de Limoges, le 13 novembre 2014. Germaine Tailleferre : L’Affaire Tailleferre. Magali Arnault-Stanczak, Luc Bertin-Hugault, Dominique CotĂ©, Jean-Michel Richer… Orchestre de Limoges et du Limousin. Christophe Rousset, direction. Marie-Eve Signeyrole, mise en scène et textes additionnels.

L’OpĂ©ra de Limoges propose cet automne la crĂ©ation d’un spectacle lyrique d’après les 4 opĂ©ras bouffes radiophoniques de Germaine Tailleferre (1892 – 1983), seule femme du groupe des Six, « Du style galant au style mĂ©chant », sous un livret de Denise Centore. Pour se faire, la jeune metteur en scène invitĂ©e, Marie-Eve Signeyrole, adapte le texte qui devient « L’Affaire Tailleferre », gagnant en cohĂ©sion et en unitĂ©. Christophe Rousset dirige l’Orchestre de Limoges et du Limousin et une distribution des jeunes chanteurs tout Ă  fait pĂ©tillante !

tailleferre germaine-tailleferre-1Le groupe des Six, sous l’influence d’Erik Satie et Jean Cocteau, songe Ă  revendiquer la musique française au XXe sièce comme ils l’idĂ©alisaient, l’opposant au wagnĂ©risme allemand ainsi qu’au dit impressionnisme de Debussy ou de Ravel. Ces personnalitĂ©s distinctes unies par le hasard et avec une mĂŞme mission, ne forment pas un groupe homogène comme le groupe des 5 (Russe) dont ils reprennent l’idĂ©e originelle. Ainsi se cĂ´toient le classicisme irrĂ©vĂ©rencieux de Poulenc, le romantisme assumĂ© de Honegger (pourtant Suisse!) et le lyrisme exotique de Milhaud, entre autres, sans le moindre souci. Germaine Tailleferre, longtemps oubliĂ©e, est la seule femme du groupe des compositeurs. L’ingratitude de l’histoire fait que son Ĺ“uvre reste moins cĂ©lèbre et connue que celle des compositeurs citĂ©s, en dĂ©pit de sa valeur et de sa modernitĂ©. En fait, le cas Tailleferre est complexe peut-ĂŞtre prĂ©cisĂ©ment pour la richesse de son inspiration. Moins dĂ©finissable que Poulenc ou Milhaud, elle fait quand mĂŞme preuve d un nĂ©o-classicisme proche du premier (dans le Concerto pour Piano et Orchestre n°1, ou encore ses ballets), d un intĂ©rĂŞt pour l’exotique semblable au second (dans sa Pastorale Inca pour piano solo, sublime, ou encore son Fandango), mais Tailleferre sait  aussi se rapprocher de l’humour de Satie (dans la très rĂ©ussie Fugue du parapluie pour piano solo), entre autres. Des pièces comme la Ballade pour piano et orchestre ou la Sonate pour piano et violon n°1,  elle fait preuve Ă  la fois et d’originalitĂ© et d’inspiration historique protĂ©iforme, mĂ©langeant acadĂ©misme, nĂ©o-classicisme, romantisme, impressionnisme et modernitĂ©. Remarquons enfin ses Six chansons françaises avec des textes du XVe, XVIIe et XVIIIe siècle, les premières compositions ouvertement fĂ©ministes dans l’histoire de la musique !

 

 

Tailleferre revendiquée, réévaluée

 

 

Le pari de cette Affaire Tailleferre en 2014 est de faire des quatres mini-opĂ©ras bouffes, chacun inspirĂ© musicalement par une « Ă©poque » de la musique française et par consĂ©quent riche en pastiches, …. quelle coherence une telle Ĺ“uvre oeuvre Ă©clectique peut-elle montrer sur un plateau?  Ces opĂ©ras de poche s’intitulent Le bel ambitieux (parodie de Rameau), La fille d’opĂ©ra (parodie de Boieldieu et Auber), M. Petitpois achète un château (parodie d’Offenbach) et La pauvre EugĂ©nie (parodie de Gustave Charpentier). Pour des raisons tout Ă  fait logiques l’Affaire Tailleferre se termine avec la parodie dĂ©licieuse et pompeuse d’Offenbach et pas avec celle de Charpentier, beaucoup plus sombre, mĂŞme si ce n’est pas l’ordre original ni chronologique. Le travail de Marie-Eve Signeyrole, dĂ©jĂ  avec cette modification, est intelligent et juste. Elle paraĂ®t avoir un vĂ©ritable souci dramaturgique, en ajoutant des textes propres qui sont en effet des ponts narratifs et comiques permettant de crĂ©er l’illusion d’unitĂ©. Les quatres opĂ©ras radiophoniques deviennent donc un seul spectacle mettant en scène quatre affaires judiciaires Ă  l’humour insolent. Toute l’Ă©quipe des chanteurs-acteurs paraĂ®t, Ă  son tour, complètement complice et investie. L’insistance sur le travail d’acteur est remarquable, et dans ce sens quelques personnalitĂ©s se distinguent (le tĂ©nor comique Aaron Ferguson en patronne de maison close travestie ou encore le baryton Dominique CotĂ© un M. Petitpois folâtre et loufoque). Huit danseurs participent activement dans l’action. Trois membres du tribunal au sexe inconnu, ou encore un avocat very hot, illustrent l’action avec leurs corps en mouvement. S’ils font parfois les rĂ©gisseurs du plateau, ils donnent davantage de rythme et de panache Ă  la narration. FĂ©licitons la chorĂ©graphe Julie Compans pour son effort, elle rĂ©ussit Ă  intĂ©grer brillamment la danse dans l’action, et surtout offre au public des pas variĂ©s, adaptĂ©s aux situations et contextes de chaque Ă©pisode. Remarquons Ă©galement les beaux costumes de Signeyrole et surtout le travail fabuleux de Fabien TeignĂ©, scĂ©nographe. Ce dernier crĂ©e un tribunal surrĂ©aliste d’une richesse inattendue. Dès le lever du rideau, nous sommes devant un escalier gĂ©ant qui n’est pas sans rappeler les dĂ©cors des opĂ©ras d’Olivier Py. Ceci s’explique facilement, TeignĂ© a Ă©tĂ© formĂ© auprès de Pierre-AndrĂ© Weitz, le scĂ©nographe de Py. Nous constatons cependant que l’influence de l’œuvre de Py n’est pas uniquement Ă©vidente dans les dĂ©cors. L’aspect théâtral, le théâtre dans le théâtre, fait parfois penser Ă  Jean-François Sivadier. Le tout est d’une cohĂ©sion impressionnante et nous fĂ©licitions chaleureusement toute l’Ă©quipe artistique de la production.

Musicalement, Christophe Rousset paraĂ®t s’amuser en dirigeant ces bijoux oubliĂ©s. Il se fait plaisir et fait plaisir Ă  l’auditoire avec une verve comique, voire un swing très musical. L’orchestre sous sa baguette est rĂ©actif et bondissant, et l’Ă©quilibre avec les voix n’est jamais compromis. Quelques personnalitĂ©s musicales se distinguent. La soprano Kimy McLaren splendide et lĂ©gère dans son jeu, la basse Luc Bertin-Hugault, d’une voix Ă  la profondeur allĂ©chante, ou encore le tĂ©nor Jean-Michel Richer, au timbre bellissimo, et qui sur scène paraĂ®t impulsĂ© par l’ardeur de sa jeunesse. Parlant de jeunesse, remarquons que les hautes instances Ă©ducatives françaises ont dĂ©cidĂ© de programmer « Du style galant au style mĂ©chant » pour les sessions 2016, 2017 et 2018 du BaccalaurĂ©at. L’OpĂ©ra de Limoges y collabore avec une sĂ©rie d’actions mettent en avant son engagement dans l’Ă©ducation, la mĂ©diation et transmission culturelle de l’art lyrique. Nous saluons cette dĂ©marche et fĂ©licitons l’opĂ©ra pour ce pari… gagnĂ© !

Compte rendu, opĂ©ra. Limoges. OpĂ©ra de Limoges, le 13 novembre 2014. Germaine Tailleferre : L’Affaire Tailleferre. Magali Arnault-Stanczak, Luc Bertin-Hugault, Dominique CotĂ©, Jean-Michel Richer… Orchestre de Limoges et du Limousin. Christophe Rousset, direction. Marie-Eve Signeyrole, mise en scène et textes additionnels.

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 24 octobre 2014. Anne Teresa de Keersmaeker : Rain. Marc Moreau, Letizia Galloni, Adrien Couvez, LĂ©onore Baulac… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Steve Reich, compositeur. Synergy Vocals, Ensemble Ictus. Georges-Elie Octors, direction musicale.

keersmaker anna teresa de keersmakerLa danse d’Anne Teresa de Keersmaeker revient Ă  l’OpĂ©ra de Paris pour les dernières semaines de prĂ©sence in loco de Brigitte Lefèvre, comme directrice sortante du Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris. Rain, crĂ©Ă© par la chorĂ©graphe flamande en 2001, fait son entrĂ©e au rĂ©pertoire du Ballet en 2011, l’oeuvre est maintenant reprise pour la première fois. Deux distributions sans Etoiles interprètent la pièce contemporaine sur la musique pĂ©tillante et obsessionnelle de Steve Reich, jouĂ©e par l’Ensemble Ictus avec la participation de Synergy Vocals. Anne Teresa de Keersmaeker est l’une des figures marquante du monde de la danse actuelle. Particulièrement jouĂ©e en France, malgrĂ© une absence notoire Ă  Paris, sa danse aux allures Ă©clectiques est en rĂ©alitĂ© un produit unique, issu de la relation de la chorĂ©graphe avec la musique et de son souci Ă©vident pour la forme et les formes. Elle se veut maĂ®tre des mouvements, lignes et angles d’un monde au chaos. Pour Rain, « danse de la pluie », il s’agit d’une Ă©tude impressionnante de formes gĂ©omĂ©triques et formules mathĂ©matiques dans une forme chorĂ©graphique savante et de grand rigueur. Cette soirĂ©e d’automne  invite sur scène 10 danseurs, Sujets, CoryphĂ©es et Quadrilles confondus. Une vĂ©ritable opportunitĂ© pour de jeunes danseurs d’explorer un langage et un rĂ©pertoire loin de l’acadĂ©misme classique qu’ils maĂ®trisent par ailleurs si bien.

 

La danse d’Anna Teresa de Keersmaeker revisitĂ©e

Le Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris n’est pas la compagnie Rosas (crĂ©atrice de l’œuvre). Il semble donc curieux de vouloir comparer ce que les crĂ©ateurs ont fait en 2001 avec la performance de nos danseurs parisiens. Les individualitĂ©s caractĂ©ristiques de la compagnie de la chorĂ©graphe sont bien Ă©videmment absentes. Voici une troupe classique, peut-ĂŞtre la meilleure au monde, essayant de se libĂ©rer des contraintes et dogmes qui dĂ©corent l’Ă©difice de la danse classique. Une programmation et un conditionnement artistique qui ne se transforme pas facilement, surtout quand le maintien d’une qualitĂ© et d’une tradition historique est l’un de ses piliers. En l’occurrence, l’attrait de la chorĂ©graphe pour les contrastes et les contradictions semble s’accorder parfaitement avec la situation. Mais qu’est-ce que cela donne ? Commençons par la fin. Nous avons Ă©tĂ© surpris de la standing ovation que le public ensorcelĂ© a si gĂ©nĂ©reusement offert aux danseurs, après 1h10 des mouvements perpĂ©tuels sous la musique rĂ©pĂ©titive mais protĂ©iforme et riche de Steve Reich. Remarquons dĂ©jĂ  Ă©galement la prestation fabuleuse de l’Ensemble Ictus et de Synergy Vocals interprĂ©tant la pièce devenue l’emblème de Reich « Music for 18 musicians ».

Quant aux danseurs leur prestation est idĂ©alement exaltante ! La danse audacieuse de la chorĂ©graphe est interprĂ©tĂ©e avec une attention indĂ©niable Ă  la beautĂ© des gestes. ImmĂ©diatement nous sommes frappĂ©s par un Marc Moreau (Eros de rĂŞve dans le PsychĂ© de Ratmansky du 19 juin dernier -2014- Ă  l’OpĂ©ra de Paris) glissant mais dĂ©sarticulĂ©, Ă  l’investissement vivifiant, trait qu’il partage avec ses complices sur scène. La prestation monte et descend, mais tourne aussi. La sensation de gradation est prĂ©sente et les danseurs se lâchent et se relâchent de plus en plus. L’effort physique est Ă©vident. Adrien Couvez, CoryphĂ©e, fait preuve d’une certaine virtuositĂ© que nous prenons du plaisir Ă  dĂ©couvrir. L’extension est belle, certes, mais surtout ce qui nous interpelle, c’est l’aspect tranchant de ses mouvements. Il coupe le vent sans hĂ©sitation ainsi que le souffle d’un public impressionnĂ©. Les filles paraissent davantage libĂ©rĂ©es. SĂ©verine Westermann et Laurence Laffon, mais aussi LĂ©onore Baulac et Camille de Bellefon, prĂ©sentent un je ne sais quoi de sauvage, avec une sorte d’abandon très plaisant. Letizia Galloni comme JĂ©rĂ©my-Loup Quer quant Ă  eux s’ouvrent et s’exposent progressivement, avec des mouvements parfaitement maĂ®trisĂ©s qui relèvent de leur formation mais aussi d’une volontĂ© progressiste. Ils sont tous engagĂ©s et engageants et la rĂ©action du public est complètement mĂ©ritĂ©e. Une Ĺ“uvre riche et intĂ©ressante pour plusieurs raisons, Ă  dĂ©couvrir et redĂ©couvrir au Palais Garnier les 21, 23, 25, 26, 28, 30 et 31 octobre, ainsi que les 2, 3, 4, 6 et 7 novembre 2014.

Compte rendu, opĂ©ra. Angers. Le Quai, le 22 octobre 2014. OpĂ©ra de PĂ©kin «La lĂ©gende du serpent blanc ». Shengsu Li, Zhongyu Dai, Qihu Jiang, Kuizhi Yu… Qi Zhao, maĂ®tre tambour. Shungxiang Zhang, maĂ®tre jinghu.

L’OpĂ©ra de PĂ©kin fĂŞte les 50 ans de relations diplomatiques entre la France et la Chine avec une tournĂ©e d’exception dans l’Hexagone ! Angers Nantes OpĂ©ra accueille une production d’un opĂ©ra pĂ©kinois « La lĂ©gende du serpent blanc », lĂ©gende classique du folklore chinois racontant les aventures d’un serpent blanc mĂ©tamorphosĂ© en femme.

Les charmes rares d’une Ă©trange beautĂ©

 

L'Opéra de Pékin à l'Opéra d'Angers

 

L’opĂ©ra chinois est une forme d’art rarement reprĂ©sentĂ©e en Occident. L’opĂ©ra classique chinois (kunqu) voit le jour au 14e siècle sous la dynastie Ming. Le genre mĂ©lange le théâtre, le chant et la danse, avec une attention mĂ©ticuleuse aux dĂ©tails, une stylisation somptueuse des costumes, maquillages et postures. Dans le kunqu, la ligne mĂ©lodique est surtout assurĂ©e par le dizi, flĂ»te traversière chinoise en bambou. Cela donne des airs raffinĂ©s souvent Ă©lĂ©giaques et langoureux. A la fin du 18e siècle, une nouvelle forme d’opĂ©ra voit sa naissance dans le nord de la Chine. L’opĂ©ra pĂ©kinois ou jingju renouvelle l’art, incorporant la danse acrobatique et l’instrument mĂ©lodique devient le jinghu, sorte de violon traditionnel Ă  deux cordes. Ceci influence fortement l’aspect musical, donnant davantage de brillance et de vivacitĂ© aux airs. La lĂ©gende du Serpent blanc, issue d’une tradition orale ancestrale, a plusieurs versions, tant théâtrales que musicales.

 

 

Ce soir nous assistons Ă  une performance de Jingju, par la troupe de l’OpĂ©ra de PĂ©kin elle-mĂŞme ! Dans cette version comique et sentimentale, le serpent blanc mĂ©tamorphosĂ©e en femme se marie avec le jeune lettrĂ© Xu Xian, qui auparavant lui avait sauvĂ© la vie. Mais Fahai, un moine jaloux, arrive Ă  troubler et ruser le jeune homme et le serpent blanc aidĂ© du serpent bleu s’embarquent dans une odyssĂ©e piquante et agitĂ©e pour le regagner.

Dès l’entrĂ©e des acteurs, la beautĂ© exquise des maquillages et des costumes, saisit. Le serpent blanc est interprĂ©tĂ© par Shengsu Li, grande vedette de l’opĂ©ra chinois, accompagnĂ©e de la jeune Zhongyu Dai dans le rĂ´le du serpent bleu. Dans ce duo de toute beautĂ© et plutĂ´t talentueux, le serpent bleu est Ă  la fois la servante et l’avatar acrobatique du serpent blanc. Par consĂ©quent, non seulement le serpent blanc chante davantage, mais a aussi une prestance et une dignitĂ© qui contrastent avec l’insolence passionnĂ©e du serpent bleu. Une des nombreuses particularitĂ©s de l’opĂ©ra chinois est que toute la troupe, donc tous les personnages, doivent ĂŞtre capables de jouer tous les aspects. Ainsi, le serpent bleu qui dĂ©clame plus qu’il ne chante, participe aux ensembles chantĂ©s, et a droit Ă  quelques moments en solo. De mĂŞme, la cantatrice Shengsu Li participe aussi aux chorĂ©graphies et acrobaties. C’est un duo tout Ă  fait ravissant et Ă©quilibrĂ©. L’entrĂ©e de Qihu Jiang dans le rĂ´le de Xu Xian marque aussi les esprits. De grande stature, il chante dans tous les registres confondus. Si l’ouĂŻe n’est peut-ĂŞtre pas immĂ©diatement conquise par la spĂ©cificitĂ© du chant, nous le sommes par l’attrait théâtral de la prĂ©sentation.

pekin-opera-Mei-Fanlang-Angers-Serpent-blancEn effet, dans l’opĂ©ra chinois, le rĂ©alisme est proscrit. Que ce soit dans le chant ou dans la rĂ©citation, dans la danse et surtout dans la gestuelle, l’important est de tout styliser. Au niveau du langage corporel, l’opĂ©ra chinois se sert d’une pantomime souvent influencĂ©e par l’art Indien. Les positions et le mouvement des mains ne sont pas naturels mais au contraire aident Ă  illustrer davantage la narration ; il suscite la sensation de beautĂ©. Une beautĂ© Ă©trange qui Ă©veille la curiositĂ© d’un public fortement impressionnĂ©. Les scènes de combat ont sans doute un peu Ă  avoir avec ce choc esthĂ©tique. Le sommet athlĂ©tique arrive dans l’acte « Combat sur l’eau », avec très peu de chant, mais avec une chorĂ©graphie des plus athlĂ©tiques et virtuoses qu’on n’ait jamais vue. Dans cette vĂ©ritable apothĂ©ose, les deux serpents luttent contre les gardes du temple du Mont d’Or. Ceux-ci sont sous les ordres du moine Fahai, dĂ©licieusement interprĂ©tĂ©s par le directeur artistique de l’OpĂ©ra de PĂ©kin, M. Kuizhi Yu, chanteur d’une grande expĂ©rience. Ici, nos hĂ©roĂŻnes sont aidĂ©es par des ĂŞtres marins. A la vivacitĂ© de la musique instrumentale se joignent donc le brio et le panache Ă©poustouflant de la danse acrobatique, le souffle de l’auditoire est coupĂ© en permanence devant les pas et les pirouettes impressionnantes. Au dernier acte « Le pont brisé », l’acte de la rĂ©conciliation entre les Ă©poux, mais aussi du serpent bleu avec le mari ingrat-, Li interprète un soliloque magnifique, un sommet d’expression comique et sentimentale.

Le spectacle rare se termine avec de longues et chaleureuses ovations d’un public très fortement stimulĂ©, Ă©bahi mĂŞme. EvĂ©nement Ă  ne surtout pas rater ! Vous pouvez encore le dĂ©couvrir 27 octobre au Théâtre du Châtelet Ă  Paris.

 

 

Compte rendu, opéra. Paris. Théâtre des Champs Elysées, le 14 octobre 2014. Rameau : Castor et Pollux. John Tessies, Edwin Crossley-Mercer, Omo Bello, Reinoud van Mechelen… Le Concert Spirituel, choeur et orchestre. Hervé Niquet, direction. Christian Schairetti, mise en scène.

Castor pollux DĂ©cor-de-Castor-et-Pollux-c-Rudy-SabounghiCompte rendu, opĂ©ra. L’annĂ©e Rameau est fĂŞtĂ©e au Théâtre des Champs-ÉlysĂ©es avec un Ă©vĂ©nement devenu rare : un opĂ©ra baroque mise en scène ! Voici donc la tragĂ©die lyrique en 5 actes du maĂ®tre de Dijon, Castor et Pollux, dont le livret de Gentil-Bernard est inspirĂ© des GĂ©meaux lĂ©gendaires de la mythologie grecque. C’est Ă©galement l’occasion de retrouver HervĂ© Niquet et son orchestre Le Concert Spirituel, avec une jeune distribution des chanteurs beaux Ă  entendre et Ă  regarder. La mise en scène Ă©purĂ©e est signĂ©e Christian Schiaretti.

Quel marbre si beau

Castor et Pollux voit le jour en 1737 dans une version plus longue avec un prologue allĂ©gorique sur le traitĂ© de Vienne. Les Lullystes acharnĂ©s sont alors très critiques et mĂ©prisants, ironie de l’histoire : en 1754 l’opĂ©ra repris et remaniĂ© sera l’ exemple illustre de l’Ă©cole française de musique effectivement crĂ©Ă©e par Lully et dont Rameau sera le dernier vĂ©ritable reprĂ©sentant d’envergure, voire le sommet, avec ce mĂ©lange de science et d’Ă©motion qui lui sont propres. La version mise en scène pour cette nouvelle production et celle de 1754 dont peut-ĂŞtre seul l’aspect dramaturgique est amĂ©liorĂ©. Comme dans toute tragĂ©die lyrique, chĹ“urs et danses abondent. Les pages les plus impressionnantes de la partition leur sont dĂ©diĂ©es. Ainsi le chĹ“ur du Concert Spirituel rĂ©gale l’audience au cours des 5 actes, avec des passages fuguĂ©s impressionnants, une complicitĂ© et une synchronie Ă©poustouflante avec l’orchestre, souvent vocalisants (remarquons que les fioritures et la base mĂ©lodique rappellent parfois l’Ecole napolitaine par le rythme et l’Ecole romaine par la gravitĂ©), que ce soit dans la joie rĂ©vĂ©rencieuse du « Chantons l’Ă©clatante victoire » au 1er acte, dans la solennitĂ© larmoyante du « Que tout gĂ©misse », ou encore dans l’entrain innovateur et endiablĂ© du chĹ“ur des dĂ©mons au mĂŞme acte : « Brisons tous nos fers », un vĂ©ritable tour de force. Ce dernier chĹ“ur est prĂ©cĂ©dĂ© d’un trio « Rentrez, rentrez dans l’esclavage » d’une virtuositĂ© et d’une vivacitĂ©, reprĂ©sentatives du gĂ©nie cosmopolite de Rameau. Ici, sous un fond des cordes faisant penser aux procĂ©dĂ©s typiques du baroque tardif romain, Rameau ajoute les plus impressionnantes harmonies au chant des trois solistes, crĂ©ant en effet un Ă©difice musical dont la structure en elle-mĂŞme charme l’ouĂŻe et stimule l’intellect. HervĂ© Niquet dirige un orchestre Ă  la rĂ©activitĂ© et au brio Ă©vidents mais parfois galants. MĂŞme si nous trouvons qu’il aurait pu gagner en audace, l’orchestre suit la partition Ă  la lettre et sert l’œuvre, qui, malgrĂ© les passages novateurs et de grande beautĂ© (pensons toujours aux vents incroyables, en particulier les bassons si bien aimĂ©s de Rameau) donne parfois une sensation de … monotonie.

La jeune distribution offre une prestation vocale rĂ©ussie. Les faux gĂ©meaux sont interprĂ©tĂ©s par John Tessier en Castor et Edwin Crossley-Mercer en Pollux. Si le Castor de Tessier a un certain charme, il ne dĂ©passe pas les limites du personnage moins dĂ©veloppĂ© que son frère divin. Son ariette virtuose « Quel bonheur règne dans mon âme » est interprĂ©tĂ© avec une certaine rĂ©serve, ce qui fait du morceau un moment de beautĂ© certes mais qui manque d’Ă©clat.  Edwin Crossley-Mercer a des pages plus riches et plus intĂ©ressantes. Sa performance est allĂ©chante par la singularitĂ© de son timbre et une technique solide. Sa beautĂ© plastique ne distrait donc pas, au contraire, elle paraĂ®t ĂŞtre en l’occurrence l’expression visuelle et naturelle de ses talents musicaux. Omo Bello dans le rĂ´le de TĂ©laĂŻre, mĂŞme si elle pouvait valoriser ses atouts avec un coach pour raffiner encore son articulation de la langue française, offre incontestablement une prestation d’une grande dignitĂ©. Sa fausse lamentation au 2e acte « Tristes apprĂŞts, pâles flambeaux » est l’ un des plus beaux moments de la soirĂ©e, un grand moment au sein du catalogue Rameau en vĂ©ritĂ©. Nous ne pouvons pas rester insensibles Ă  la riche couleur vocale de la soprano d’origine NigĂ©rienne; elle remplit la salle facilement par l’ampleur du chant et captive l’auditoire par une prestance indĂ©niable. Remarquons Ă©galement la prestation de Hasnaa Bennani et Michèle Losier en ClĂ©one et PhoebĂ©, toutes deux charmantes et touchantes, avec une belle prĂ©sence sur le plateau. La dernière chante le fabuleux trio de l’acte 4 « Rentrez, rentrez dans l’esclavage » avec une vivacitĂ© et un entrain confondants ! Finalement remarquons la superbe performance de Reinoud van Mechelen en Mercure (un spartiate et un athlète), il participe aussi Ă  ce trio Ă©tonnant et fait preuve d’un grand talent. Nous avons Ă©tĂ© tout particulièrement saisis par son interprĂ©tation de l’ariette virtuose de l’athlète Ă  la fin du 2e acte « Eclatez, fières trompettes », oĂą il se distingue par ses vocalises hĂ©roĂŻques, par l’attaque franche et prĂ©cise, la candeur toute fraĂ®che de son timbre.

La mise en scène de Christian Schiaretti, qui dit dans le programme que son mĂ©tier est un art mineur (!), n’arrive pas Ă  surprendre. Rudy Sabounghi signe des dĂ©cors très Ă©lĂ©gants… du théâtre. En fait, sauf exceptions, la plus remarquable celle aux Enfers du 4e acte, le plateau realise une imitation du Théâtre des Champs ElysĂ©es, avec les peintures de Bourdelle et mĂŞme la coupole de Maurice Denis. Le tout très beau, très Ă©lĂ©gant, mĂŞme si l’idĂ©e n’est pas originale (pensons, entre autres, au Capriccio de Robert Carsen avec les dĂ©cors du Palais Garnier). L’Ă©quipe artistique a souhaitĂ© insister sur l’idĂ©e d’abstraction, sans vraiment transposer, ni recrĂ©er non plus. Un sorte d’arte povera superbement maquillĂ©e, certes, mais … pauvre. Les acteurs-chanteurs sont souvent statiques malgrĂ© la multitude des rythmes de la pièce ; ils n’arrivent pas non plus Ă  Ă©voquer l’esprit altier de la tragĂ©die. Que dire du chorĂ©graphe Andonis Foniadakis qui met en mouvement 10 danseurs aux talents confirmĂ©s ? Les danses sont aussi belles et abstraites que hasardeuses ; elles n’Ă©clairent la narration que très rarement. Or, quand elles le font, l’effet est frappant (nous pensons surtout au 4e acte aux Enfers, avec le dĂ©doublement de Castor et de Pollux, le premier devant la scène, le dernier, dont on ne voit que l’ombre, derrière ; ou encore Ă  un pas de deux reprĂ©sentant l’amour des gĂ©meaux plein d’Ă©motion).

Nonobstant nos rĂ©serves,   il faut courrir dĂ©couvrir cette production: les opĂ©ras baroques mis en scène au Théâtre des Champs-ElysĂ©es, restent rares : une exception d’autant plus opportune pour l’annĂ©e Rameau. Attendez-vous Ă  une musique et des chĹ“urs Ă©poustouflants ; un orchestre, des chanteurs et danseurs très investis! A voir au TCE, Paris : les 13, 15, 17, 19 et 21 octobre 2014. VOIR aussi notre CLIP vidĂ©o exclusif

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 10 octobre 2014. Puccini : Tosca. Martina Serafin, Marcelo Alvarez, Ludovic Tézier… Orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris. Daniel Oren, direction. Pierre Audi, mise en scène.

tosca-opera-paris,-teizier,-alvarez-opera-bastilleCompte rendu : la nouvelle Tosca de l’OpĂ©ra Bastille. Tosca, l’opĂ©ra de l’opĂ©ra et une des pièces les plus aimĂ©es du public mĂ©lomane du siècle prĂ©cĂ©dent, et peut-ĂŞtre lĂ -encore, revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris après seulement deux ans d’absence dans une nouvelle production signĂ©e Pierre Audi. Une des Ĺ“uvres les plus populaires du rĂ©pertoire lyrique, le rĂ´le-titre d’une diva d’opĂ©ra a Ă©tĂ© notamment immortalisĂ© par Maria Callas, et jusqu’Ă  il y a peu de temps revigorĂ© par Angela Gheorghiu. L’histoire adaptĂ©e de la pièce de théâtre de Sardou « La Tosca » (1887), aborde l’amour du peintre Cavaradossi pour la soprano vedette Floria Tosca, dont le Baron Scarpia, chef de la police, est très fortement et morbidement Ă©pris, ceci dans le contexte de la Rome catholique et crispĂ©e par l’avancĂ©e de NapolĂ©on.

Nouvelle Tosca oĂą personne ne tremble, jamais

Aux antipodes du lyrisme sentimental et intimiste de La Bohème, Puccini fait avec Tosca une incursion dans le vĂ©risme musical, avec une insistance sur les dĂ©tails rĂ©alistes, une recherche d’effets théâtraux marquĂ©s, une exagĂ©ration des aspects cruels et glauques. Il s’approche aussi d’une certaine manière du ton hĂ©roĂŻque et tragique du grand-opĂ©ra avec sa puissance dramatique incontestable. Dans ce sens, l’orchestre maison sous la baguette attentive de Daniel Oren, ne déçoit pas vraiment. Certes, on pourrait toujours vouloir, avec raison, davantage de nuances, surtout en rapport avec chaque profil si diversement caractĂ©risĂ© du trio des protagonistes. Mais l’orchestre de Puccini Ă©vite la sophistication, malgrĂ© son usage, modeste, de quelque procĂ©dĂ©s thĂ©matiques « wagnĂ©riens ». Au final, les instrumentistes dirigĂ©s par Oren accompagnent les personnages dans leurs pĂ©ripĂ©ties avec caractère, ma non troppo ! Distinguons particulièrement les vents, excellents.

Le trio de vedettes est composĂ© de Martina Serafin, Marcelo Alvarez et Ludovic TĂ©zier, dans les rĂ´les de Tosca, Caravadossi et Scarpia (ce dernier est annoncĂ© souffrant au dĂ©but de la reprĂ©sentation mais se prĂ©sente quand-mĂŞme, pour notre grande bonheur). En peintre amoureux, Marcllo Alvarez interprète les tubes telles que Recondita armonia au premier acte ou encore E lucevan le stelle au dernier avec un timbre Ă  l’allure particulièrement jeune et allĂ©chante, mais avec quelques soucis techniques qui nous ont laissĂ© perplexes. La Tosca bellissima de “La Serafin”, arrive Ă  toucher les âmes et donner des frissons par la force de la voix, surtout, pendant la cĂ©lèbre prièr : Vissi d’arte au deuxième acte. Enfin Ludovic TĂ©zier pourtant souffrant campe une performance exemplaire, avec l’ampleur vocale et la prestance qui lui sont propres. Son chant est souvent angoissant mais jamais caricatural ou ouvertement grotesque. Au contraire, c’est le vilain le plus digne qu’on ait pu voir dernièrement.

tosca-puccini-opera-bastille-pierre-audi-opera-bastille-2014Et pourtant le drame vocalement si brĂ»lant devient … tristement tiède par la mise en scène spartiate et de surcroĂ®t pragmatique de Pierre Audi. Visuellement imposante (les dĂ©cors de Christof Hetzer y  contribuent nettement, surtout la croix noire gĂ©ante polyvalente, omniprĂ©sente et mobile), le travail d’acteur se fait remarquer par l’absence d’intention. Ce qui suscite par consĂ©quent la monotonie gestuelle trop affectĂ©e des chanteurs, comme s’ils se demandaient peut-ĂŞtre comment les crĂ©ateurs ont interprĂ©tĂ© les rĂ´les Ă  la première mondiale plutĂ´t dĂ©criĂ©e en 1900. S’ajoutent et s’enchaĂ®nent donc gestes et postures les plus mĂ©lodramatiques et les plus tristement clichĂ©es. Sans une conception théâtrale dĂ©veloppĂ©e, chose fondamentale pour Puccini, cette Tosca si bien rĂ©alisĂ©e d’un point de vue plastique refroidit tout enthousiasme. Le deuxième acte est en principe le moment fort de la partition ; l’image de la diva meurtrière dĂ©clamant devant le cadavre de Scarpia qui faisait trembler tout Rome, a marquĂ© la conscience collective dès la crĂ©ation. Or, dans cette douce soirĂ©e d’automne, devant cette nouvelle production si jolie, personne ne tremble Ă  l’opĂ©ra. En dĂ©pit du te Deum impressionnant et rugissant qui convoque de façon spectaculaire toute la Sainte hiĂ©rarchie de l’Ă©glise, vraie rĂ©ussite visuelle, la rĂ©alisation scĂ©nographique de cette nouvelle Tosca Ă  Paris nous laisse rĂ©servĂ©s. Vocalement, la production reste convaincante.

Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 13, 16, 19, 22, 24, 26, 27 et 29 octobre ainsi que les 1er, 4, 8, 10, 12, 13, 15, 17, 21, 25 et 28 novembre 2014.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 10 octobre 2014. Puccini : Tosca. Martina Serafin, Marcelo Alvarez, Ludovic Tézier… Orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris. Daniel Oren, direction. Pierre Audi, mise en scène.

Illustration : © C.Duprat 2014 – OpĂ©ra national de Paris

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 19 septembre 2014. Rossini : Le Barbier de SĂ©ville. Karine Deshayes, Carlo Lepore, Dalibor Jenis, CornĂ©lia Oncioiu… Orchestre et chĹ“urs de l’OpĂ©ra National de Paris. Carlo Montanaro, direction. Damiano Michieletto, mise en scène.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 19 septembre 2014. Rossini : Le Barbier de SĂ©ville…. Rossini ouvre la nouvelle saison 14-15 de l’OpĂ©ra National de Paris en joie ! Damiano Michieletto signe une mise en scène inventive, jouissive, bondissante, Ă  la hauteur et au rythme de la musique rossienne. La distribution des acteurs-chanteurs est Ă©quilibrĂ©e, mais avec des personnalitĂ©s distinctes, parfois mĂŞme rĂ©volutionnaires ! L’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris sous la baguette du chef Carlo Montanaro offre une performance de grande classe, mais qui suscite quelques rĂ©serves.

Un Barbier de Séville hautement revendiqué

oncioiu corneliaDamiano Michieletto fait Ă©galement ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra National de Paris avec cette production datant de 2010, apparemment adaptĂ©e pour notre capitale. Il se trouve que le jeune metteur en scène vĂ©nitien fait souvent scandale dans son pays, oĂą l’on peine souvent Ă  accepter modernitĂ© et transposition. L’Ă©quipe artistique de ce Barbier contemporain reste tout Ă  fait talentueuse et pertinente. Paolo Fantin signe les impressionnants dĂ©cors : dans une SĂ©ville actuelle et populaire, touchant malgrĂ© tout la caricature et le kitsch, les façades des immeubles pleins de vie de quartier cachent un secret. Il s’agĂ®t de l’immeuble central qui pivote pour montrer l’intĂ©rieur des appartements, les escaliers, voire la loge du gardien ; le tout pensĂ© et animĂ© dans le moindre dĂ©tail. Un festin visuel qui ne se contente pas de l’ĂŞtre, bien heureusement : ses nombreux dĂ©tails et accessoires servent en permanence les interprètes. Michieletto insiste sur le travail d’acteur, rĂ©ussi dans l’intention et dans l’exĂ©cution. Saluons son instinct théâtral et surtout sa perspicacitĂ©. Devant un travail intellectuel dĂ©jĂ  si riche, il a Ă©tĂ© Ă©vident que les chanteurs aient Ă©tĂ© aussi investis et enthousiastes.

Karine Deshayes chante un rĂ´le qui lui va très bien et dans cette production nous dĂ©couvrons et redĂ©couvrons ses dons de comĂ©dienne, puisqu’il s’agĂ®t d’une Rosina ado rebelle qui, entre autres, fume en cachette avec Figaro lors du cĂ©lèbre duo au premier acte « Dunque io son ». Vocalement solide, nous apprĂ©cions particulièrement sa grande complicitĂ© avec la distribution et son aisance sur scène, rafraĂ®chissante ! Le Figaro de Dalibor Jenis chante son grand air « Largo al factotum » tout en traversant, montant et descendant l’immeuble. Un dĂ©fi rĂ©ussi. Il fait preuve d’une bonne projection vocale et d’une prĂ©sence singulière, mĂŞme si nous pensons qu’il pourrait gagner en force. C’est aussi un partenaire complice qui n’éclipse jamais ses camarades. En l’occurrence le Comte Almaviva de RenĂ© Barbera qui dĂ©bute avec une colorature incertaine et un brin d’interventionnisme pas toujours rĂ©ussi, mais avec un timbre brillant, surtout une chaleur et une candeur particulière dans l’expression qui compensent. Remarquons Ă©galement quelques personnages secondaires qui ont tendance Ă  plus ou moins s’effacer devant la virtuositĂ© des protagonistes. D’abord le Bartolo de Carlo Lapore, dĂ©butant Ă  Paris, en excellente forme vocale ; de surcroĂ®t son jeu d’acteur est des plus crĂ©dibles. Ou encore le Basilio d’Orlin Anastassov Ă  la voix puissante et au jeu rĂ©actif. Finalement que dire de la Berta de CornĂ©lia Oncioiu ? En tant que femme de mĂ©nage de Bartolo elle n’est pas emmenĂ©e Ă  chanter autant que les autres, mais son chant est sans le moindre doute le plus virtuose du plateau ; le timbre mĂ»r et chaleureux, et la maĂ®trise totale de la dynamique rossinienne font mouche. C’est une chef de file Ă©clatante dans le finale du premier acte « Fredda e immobile », un vĂ©ritable tour de force pour la mezzo-soprano que nous aimerions voir et Ă©couter plus souvent ici et ailleurs. Mais il s’agĂ®t aussi d’une excellente actrice avec une prĂ©sence sur scène constante et… inoubliable ! Elle est ravissante et drĂ´lissime en bonne cocasse et au bon galbe, mais aussi touchante lors de son seul air de circonstance au deuxième acte « Il vecchiotto cerca moglie », vivement applaudi. C’est la perle rare d’un spectacle dĂ©jĂ  fantastique… Une rĂ©vĂ©lation !

L’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris a du mal Ă  ne pas plaire Ă  son public fidèle. Le chef italien Carlo Montanaro, dĂ©couvert par nul autre que Zubin Mehta, sacrifie un peu de vivacitĂ© pour l’Ă©lĂ©gance. Il s’agĂ®t peut-ĂŞtre d’une dĂ©cision concertĂ©e entre toute l’Ă©quipe, tellement la production requiert un effort physique, voire acrobatique, des interprètes. Le rĂ©sultat est très intĂ©ressant, une sorte de Barbier parisien dans le sens instrumental, avec des crescendos de grande dignitĂ©, des cordes bondissantes et coquines. Il sait pourtant lâcher prise notamment lors des finales Ă  l’entrain endiablĂ©.

Courrez donc Ă©couter et voir cette nouvelle production baignĂ©e de gaĂ®tĂ© rossinienne hautement revendiquĂ©e Ă  l’OpĂ©ra National de Paris (OpĂ©ra Bastille) par une Ă©quipe fabuleuse et Ă©quilibrĂ©e, riche en bonheur et pleine de qualitĂ©s. A l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille :  les 23, 25, 28, 29 septembre, les 1, 4, 14, 15, 20, 23, 28 et 30 octobre ainsi que le 3 novembre 2014.

Illustration : la mezzo Cornelia Oncioiu : la quarantaine radieuse, la mezzo est la rĂ©vĂ©lation de la production parisienne de ce Barbier enjouĂ© … (DR)

Compte rendu, rĂ©cital. Paris. Festival Jeunes Talents, le 9 juillet 2014. « Entre Orient et Occident », recital. Bloch, Debussy, Bartok… Virgil Boutellis-Taft, violon. Antoine de GrolĂ©e, piano.

Les Archives Nationales accueillent deux jeunes virtuoses à l’occasion du Festival Jeunes Talents à Paris. Le récital de Virgil Boutellis-Taft et Antoine de Grolée est un voyage musical, mélangeant exubérance et intimisme, tradition et modernité, avec un programme riche en couleurs orientales et occidentales. A côté des pièces importantes du répertoire pour violon et piano comme les Sonates de Janacek et Debussy, le programme comprend aussi des extraits et transcriptions exaltant mettant en valeur les traits brillants des deux jeunes talents !

L’Orient et l’Occident, transfigurĂ©s

virgil boutellis taft et Antoine de GrolĂ©eLe rĂ©cital commence avec Nigun, pièce centrale du triptyque Baal Shem (1923), pour piano et violon du compositeur Suisse-AmĂ©ricain Ernest Bloch. La composition de Bloch, hautement personnelle, illustre trois scènes de la vie spirituelle juive. Il s’agĂ®t d’une spiritualitĂ© transfigurĂ©e par le prisme crĂ©ateur du compositeur, qui souhaitait davantage mettre en musique l’âme juive que faire une Ă©tude ethnomusicologique, comme le firent Kodaly ou Bartok pour le folklore hongrois et tchèque. Sans doute le morceaux le plus extraverti du triptyque, ici le violon chante la ferveur religieuse avec une mĂ©lodie tout Ă  fait euphorique qui monte en intensitĂ© pour ensuite redescendre. Boutellis-Taft l’interprète avec une forte vigueur, dĂ©montrant aisĂ©ment les qualitĂ©s de son talent avec des effets sonores impressionnants. La complicitĂ© avec Antoine de GrolĂ©e au piano est dĂ©jĂ  Ă©vidente. Lors de la Sonate en La mineur pour Violon et Piano de Janacek, il rĂ©gale l’auditoire avec une dextĂ©ritĂ©, un entrain, et aussi une grande sensibilitĂ©. Quel brio des musiciens ! A l’attaque si juste du violoniste s’ajoute la rĂ©activitĂ© du pianiste dans les mouvements rapides. Dans la Ballade et l’Adagio une sensibilitĂ© partagĂ©e ravit l’ouĂŻ. Un mĂ©lange de douceur et d’anxiĂ©tĂ©, d’inspiration folklorique et d’art savant. MĂ©lange que nous retrouvons dans la Sonate pour Violon et Piano en Sol mineur de Debussy, la dernière composition du maĂ®tre français. Antoine de GrolĂ©e exĂ©cute les dĂ©licieuses harmonies originelles de Debussy avec sentiment, tandis que le violon est insolent et exotique, ma non troppo dans les mains de Boutellis-Taft, qui montre un jeu finement nuancĂ©, avec des vifs Ă©clats d’humour et virtuositĂ©, sans jamais perdre en musicalitĂ©. La sonate avec ses Ă©pisodes d’inspiration orientale a quelque chose de sensuel et hypnotisant, mais aussi une certaine joie et virilitĂ© dans cette performance.

La deuxième partie commence avec la transcription pour piano et violon du cĂ©lèbre Poème pour Violon et Orchestre d’Ernest Chausson. Il s’agĂ®t Ă  l’origine d’une commande de concerto du violoniste et compositeur Eugène YsaĂże, dĂ©dicatoire et crĂ©ateur de l’œuvre. Chausson prĂ©fère crĂ©er une Ĺ“uvre de forme libre et plus courte qu’un concerto, mais avec des nombreux passages pour le violon solo. L’atmosphère sentimentale s’instaure rapidement et Virgil Boutellis-Taft offre une prestation spectaculaire, souvent brillante, toujours sincère. Il a une sensibilitĂ© exquise lors des passages mĂ©lancoliques et un brio resplendissant pour des moments d’une passionnante intensitĂ©. Après ce pseudo-concert pour violon, le jeune virtuose interprète une Ĺ“uvre pour violon solo d’un compositeur vivant, Les Chants du Sud (1996) de Philippe Hersant, prĂ©sent au rĂ©cital et qui partage rapidement avec le public son admiration pour Bartok et l’inspiration folklorisante de sa partition. Chacun des six courts chants s’inspire librement des musiques traditionnelles du bassin mĂ©diterranĂ©en ; le produit de l’imagination du compositeur a donc une allure traditionnelle mais rĂ©vèle aussi une rĂ©elle modernitĂ©. L’œuvre, accessible, flatte le jeune interprète comme elle flatte l’audience. La composition qui finit le rĂ©cital est le morceau de bravoure de la soirĂ©e, la transcription virtuose de Zoltan Szekely pour violon et piano, des Six Danses populaires roumaines de Bela Bartok. Virgil Boutellis-Taft est enflammĂ© ; son approche est nostalgique, dramatique, langoureuse et piquante Ă  la fois. Il se montre maĂ®tre des doubles cordes et de l’harmonique artificiel propres Ă  l’œuvre. Mais puisqu’en s’enflammant, ils enflamment le public Ă©galement, les musiciens offrent un bis plein de brio et de virtuositĂ©. La transcription pour violon et piano de la Danse Macabre de Saint-SaĂ«ns, qu’ils interprètent en un tempo endiablĂ©, avec beaucoup de caractère et d’une façon plus qu’assurĂ©e.

Une fin éblouissante à un récital riche en couleurs par deux jeunes talents prometteurs d’une générosité superlative. A suivre désormais.

Compte rendu, danse. Paris. Studio Le Regard du Cygne, le 10 juillet 2014. «Dancing Dreaming Isadora» par Mary Sano, « her » Duncan Dancers. Chopin, Brahms, Corelli, Scriabine, musiques. Eriko Tokaji, piano. Isadora Duncan, Mary Sano, chorĂ©graphies. Mary Sano, Amber Sky… danseuses.

Occasion rarissime Ă  Paris : le studio Le Regard du Cygne accueille Mary Sano, disciple d’Isadora Duncan, mère de la danse moderne, pour une performance gĂ©nĂ©reuse assez extraordinaire ! Le spectacle clĂ´t une sĂ©rie de cours d’initiation Ă  la danse Duncan par la directrice artistique du Mary Sano Studio of Duncan Dancing de San Francisco.

Souvenirs chorĂ©graphiques d’une beautĂ© sauvage et ancestrale

Body and soul Mary Sano et Amber SkyIsadora Duncan (1877-1927) eut une vie hors normes. A part sa cĂ©lèbre et tragique mort Ă  Nice en 1927, Ă©tranglĂ©e par son long foulard de soie pris dans la roue de la voiture sportive qu’elle avait prise, elle a aussi Ă©tĂ© l’une des premières Ă  rĂ©agir contre la danse acadĂ©mique. Son refus des pointes et des tutus ainsi que sa conception chorĂ©graphique et philosophique inspirĂ©e de la nature et de la Grèce Antique, ont ouvert la voie Ă  une danse moderne, Ă©mancipĂ©e, musicale, très expressive, Ă  l’effet Ă  la fois libĂ©rateur, fondateur et innovant. Cette nuit d’étĂ©, l’occasion est donnĂ©e de (re)dĂ©couvrir les qualitĂ©s du style Duncan Ă  travers un grand Ă©chantillon de chorĂ©graphies interprĂ©tĂ©es par Mary Sano et Amber Sky, accompagnĂ©es par la pianiste japonaise Eriko Tokaji. Mary Sano, originaire du Japon, reçoit sa formation auprès de Mignon Garland, disciple dĂ©vouĂ©e de la danse Duncan aux Etats-Unis, ancienne Ă©lève d’Anna et Irma Duncan et fondatrice de l’Isadora Duncan Heritage Society, chargĂ©e de maintenir et promouvoir le legs artistique de la danseuse et chorĂ©graphe amĂ©ricaine. Sano propose un programme Duncan d’une grande diversitĂ©, comprenant l’une de ses propres chorĂ©graphies. La première partie est exclusivement sur la musique de Chopin : elle consiste en quelques pièces en solo ou duo crĂ©Ă©es aux dĂ©buts de carrière. Sano commence le spectacle avec « Ball » Ĺ“uvre joviale, suivie de « Oriental », pièce d’une sensualitĂ© pleine de grâce. La danseuse Amber Sky continue avec la chorĂ©graphie si poĂ©tique de « Butterfly », racontant la vie et la mort d’un papillon, sous la musique de l’Etude n°9 en sol bĂ©mol majeur de l’opus 25 de Chopin. Dans le duo « Boy and Girl » ou encore « Body and soul », la beautĂ© particulière des pas classiques du style Duncan se distingue. Dans le premier, Sano et Sky, jouent et se poursuivent comme une fille et un garçon, prĂ©sentant les diffĂ©rentes facettes du sautillement si typique de la danse Duncan. Dans le dernier, d’une dĂ©licatesse et d’une profondeur narrative Ă©mouvantes, l’âme Ă©veille et impulse le corps Ă  suivre et vivre sa destinĂ©e. Ici, l’aspect théâtral et la richesse expressive propre au style Duncan sont mis en avant de façon sublime, sous la musique (non moins sublime) du Nocturne en mi bĂ©mol majeur (Op. 2) de Chopin, en l’occurrence interprĂ©tĂ© avec beaucoup d’Ă©motion par Eriko Tokaji (-rubato sensible et belle complicitĂ© avec les danseuses). Remarquons Ă©galement la seule chorĂ©graphie du spectacle n’appartenant pas au rĂ©pertoire Duncan, le « Ajisai » de Mary Sano, avec un je ne sais quoi de romantique et mĂŞme de parisien, beaucoup plus grandiloquent que les pièces prĂ©cĂ©dentes avec un trait sensuel et ravissant.

Mary Sano OrientalLa deuxième partie consiste en Ĺ“uvres de la pĂ©riode tardive d’Isadora, et compte avec la participation de quelques Ă©lèves de la masterclass parisienne, pour deux pièces de groupe. Ces deux chorĂ©graphies « Run run leap » et « Tanagra Figures » sont emblĂ©matiques grâce Ă  l’Ă©vidente inspiration de l’art grec classique, avec une certaine euphorie rituelle dans la première et une impressionnante beautĂ© sĂ©vère dans la dernière, vĂ©ritable tableau visuel oĂą sont mises en mouvement les statuettes d’argile de Tanagra datant du IVè et IIIè siècles avant notre ère. Avant la fin de la reprĂ©sentation unique Amber Sky interprète « Flames », faisant partie de la sĂ©rie « Visages de l’amour » d’Isadora, sous la musique des valses de l’opus 39 de Johannes Brahms. Ici la danseuse amĂ©ricaine fait preuve d’un entrain enflammĂ© et d’une force expressive… athlĂ©tique. HabillĂ©e en rouge, elle parcourt le studio habitĂ©e par l’esprit d’une Isadora passionnĂ©e et passionnante, Ă©blouissant l’auditoire avec les mouvements des bras et surtout les nombreux sauts cycliques. « Revolutionary » est l’ultime pièce de la soirĂ©e : sur la musique virtuose et troublĂ©e de l’Etude « PathĂ©tique » en rĂ© dièse mineur (op.8 n°12) d’Alexandre Scriabine, dansĂ© par Mary Sano. Il s’agĂ®t de l’une des plus intenses chorĂ©graphies d’Isadora Duncan, d’un point de vue expressif et physique. C’est une sorte d’Ă©vocation des sentiments tourmentĂ©s et partagĂ©s Ă  cause de la Première Guerre Mondiale, chaque geste faisant allusion Ă  la force et la dĂ©termination nĂ©cessaires pendant la pĂ©riode de guerre, chaque pas reprĂ©sentant l’intensitĂ© pesante du quotidien d’un temps belliqueux. Un  indĂ©niable tour de force !

Inoubliable et riche en Ă©motions, le spectacle laisse espĂ©rer une revalorisation de la danse Duncan dans l’Hexagone. Souhaitons voir se dĂ©velopper les prestations de Mary Sano et d’autres disciples de la mère de la danse moderne en France : la danse contemporaine y puise manifestement son vocabulaire. Un retour aux sources bĂ©nĂ©fiques et stimulant.

Paris. OpĂ©ra National de Paris (OpĂ©ra Bastille), le 3 juillet 2014. « Notre-Dame de Paris », Ballet en deux actes d’après le roman de Victor Hugo. Roland Petit, chorĂ©graphie et mise en scène. Kevin Rhodes, direction musicale.

Retour de Roland Petit Ă  l’OpĂ©ra de Paris pour la fin de saison 2013-2014! Notre-Dame de Paris, le ballet mĂ©diĂ©val du chorĂ©graphe français, avec les costumes intemporels d’Yves Saint-Laurent, les dĂ©cors d’après RenĂ© Allio et la musique du cĂ©lèbre compositeur pour le cinĂ©ma Maurice Jarre, est aussi le dernier ballet de l’Étoile Nicolas Le Riche, dont la dernière performance officielle a lieu ce 9 juillet. Une soirĂ©e haute en couleurs et en Ă©motion !

Un si beau et trĂ©pidant malheur…

notre_dame_de_paris2-_c_c._leiberLe ballet devenu dĂ©sormais un classique, reprĂ©sente clairement le style particulier du chorĂ©graphe, loin des acadĂ©mismes inĂ©vitables de la danse nĂ©o-classique. Avec la clartĂ© et la prĂ©cision qui lui sont propres, Petit s’inspire des scènes importantes du monument de Victor Hugo, focalisant l’action sur trois personnages : EsmĂ©ralda la gitane, l’effrayant archidiacre Frollo et Quasimodo, bossu monstrueux protĂ©gĂ© par ce dernier. Les deux hommes, ainsi que Phoebus, capitaine des archers, sont fascinĂ©s par EsmĂ©ralda. Frollo dans sa jalousie meurtrière, tue Phoebus et incrimine la belle, condamnĂ©e Ă  mort mais sauvĂ©e par Quasimodo qui la cache ensuite dans la cathĂ©drale oĂą elle est protĂ©gĂ©e par le droit d’asile. Frollo la trouve et la dĂ©livre après son refus de cĂ©der Ă  ses passions. Elle est ensuite exĂ©cutĂ©e et Frollo Ă©tranglĂ© par Quasimodo, qui part avec le corps inerte de celle qu’il a aimĂ©. Roland Petit (1924 – 2011), met en scène et en mouvement la tragĂ©die de façon incisive et fulgurante, mais aussi avec lyrisme et innovation.

Comment faire danser Quasimodo, qui peine dĂ©jĂ  Ă  marcher proprement ? La rĂ©ponse de Roland Petit, qui Ă  crĂ©e lui-mĂŞme le rĂ´le Ă  l’OpĂ©ra de Paris en 1965, se voit davantage magnifiĂ©e et mise en valeur quand Nicolas Le Riche, l’un de ses danseurs fĂ©tiches, l’interprète. Le personnage habitĂ© par la douleur causĂ©e par le regard mĂ©prisant de la sociĂ©tĂ©, acquiert quelque chose d’attendrissant. Ce n’est pas un Quasimodo tourmentĂ©, c’est un ĂŞtre avant tout triste et amoureux, en l’occurrence non seulement d’EsmĂ©ralda, brillamment interprĂ©tĂ©e par Eleonora Abbagnato, mais aussi de la danse. Jamais la danse si parfaite et si sincère de Le Riche s’oppose Ă  la situation et Ă  la psychologie du personnage, au contraire, on dirait que le danseur se sert du tourbillon d’Ă©motions qu’est le ballet ainsi que des sentiments partagĂ©s de son dĂ©part imminent, pour offrir une prestation bouleversante de beautĂ©. L’abandon dans ses pirouettes et dans ses pas boiteux en gĂ©nĂ©ral s’exprime jusqu’au bout de ses cheveux : il touche l’auditoire jusqu’aux frissons, pleurs et bravos.

Le personnage plus Ă©videmment tourmentĂ© dans cette distribution est sans doute Frollo, interprĂ©tĂ© par Josua Hoffalt. Après sa performance inoubliable dans Robbins il y a quelques semaines, le jeune papa sportif, campe une performance saisissante, incroyable d’un point de vue artistique et athlĂ©tique. Comme Le Riche, il paraĂ®t profondĂ©ment habitĂ© par le personnage sombre et inquiĂ©tant.

A chacune de ses apparitions sur scène, une ambiance diabolique fortement troublante s’instaure. Au superbe travail de l’acteur, s’ajoute une souplesse Ă  laquelle nous ne pouvons pas rester insensibles… Mais aussi des sauts et des pirouettes impressionnants qui font de lui un virtuose, indĂ©niablement. L’EsmĂ©ralda d’Eleonora Abbagnato fait preuve d’un mĂ©lange de piquant et de sensualitĂ© avec une gestuelle outrĂ©e et un entrain plein de brio. MalgrĂ© une performance en manque d’Ă©quilibre, elle demeure une grand interprète de Petit et se montre très souvent grande technicienne, parfois aussi touchante et tendre. Florian Magnenet dans le rĂ´le de Phoebus

, nous laisse de marbre. MĂŞme ses mouvements tremblants et dubitatifs peinent Ă  toucher. On dirait un Prince d’un conte romantique d’une terrible froideur et fadeur. Il est beau, il est grand, il est mĂŞme blond Ă  l’occasion, et il danse joliment un rĂ´le sans vĂ©ritable profondeur.

Le Corps de Ballet a des belles occasions dans cette Ĺ“uvre. Les danseurs bĂ©nĂ©ficient surtout des superbes costumes d’Yves Saint-Laurent mais ils sont aussi très souvent gâtĂ©s par les tableaux fulgurants et percutants que Petit crĂ©e pour eux. Kevin Rhodes, quant Ă  lui, dirige un Orchestre National d’Ile-de-France plutĂ´t,  rĂ©actif et efficace. La musique de Maurice Jarre, quoi que pas terriblement originale et intĂ©ressante, illustre parfaitement les mĹ“urs Ă©voquĂ©s dans la scĂ©nographie Ă  la fois moderne et moyenâgeuse de RenĂ© Allio. Elle  offre surtout une pulsation rythmique constante pour les auditeurs et les danseurs.

Cest donc une grand Ĺ“uvre d’art moderne que nous accueillons avec bonheur après 10 ans d’absence dans la maison. A dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir sans modĂ©ration ! A l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille les 8, 10, 11, 13, 15 et 16 juillet 2014.

Paris. OpĂ©ra National de Paris (OpĂ©ra Bastille), le 3 juillet 2014. « Notre-Dame de Paris », Ballet en deux actes d’après le roman de Victor Hugo. Roland Petit, chorĂ©graphie et mise en scène. Yves Saint-Laurent, costumes. Eleonora Abbagnato, Nicolas Le Riche, Josua Hoffalt… Ballet de l’OpĂ©ra. Maurice Jarre, musique. Orchestre National d’Ile-de-France. Kevin Rhodes, direction musicale.

Compte rendu, ballet. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 19 juin 2014. SoirĂ©e Robbins / Ratmansky, prĂ©cĂ©dĂ©e du Grand DĂ©filĂ© du Ballet de l’OpĂ©ra. « Dances at a gathering », Jerome Robbins, chorĂ©graphe. « PsychĂ© », AlexeĂŻ Ratmansky, chorĂ©graphe. Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris. Choeur Accentus, Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Felix Krieger, direction musicale. Ryoko Hisayama, piano.

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SoirĂ©e d’une beautĂ© rayonnante au Palais Garnier ! Le Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris prĂ©sente son dĂ©filĂ© annuel, dĂ©monstration de la noblesse et de la grandeur de la danse française Ă  son plus haut niveau, dans le lieu le plus emblĂ©matique. Le dĂ©filĂ© prĂ©cède deux ballets nĂ©o-classiques de rĂŞve, joyau en joie et poĂ©sie de Jerome Robbins « Dances at a gathering » sur la musique de Chopin, et« PsychĂ© » d’AlexeĂŻ Ratmansky, succession des tableaux fĂ©eriques au sujet merveilleux sur la musique Ă©ponyme de CĂ©sar Franck.

Poésie et virtuosité 

Les Ă©lèves de l’Ecole de Danse de l’OpĂ©ra de Paris commencent le somptueux dĂ©filĂ© en toute dignitĂ©. C’est l’occasion pour les « petits rats » de l’OpĂ©ra de se prĂ©senter sur la scène imposante et fantastique du Palais Garnier ; de recevoir les applaudissements d’un public impressionnĂ© par leur prestance dĂ©jĂ  avĂ©rĂ©e Ă  un si jeune âge ! Le rĂŞve de beautĂ© commençant Ă  peine, leur succèdent les danseurs du Corps de Ballet, les Premier Danseurs et les Etoiles. La marche d’Hector Berlioz extraite de l’opĂ©ra Les Troyens donne la mesure aux futurs et actuels protagonistes de la danse classique planĂ©taire, pendant une quinzaine de minutes. Un dĂ©lice visuel tout en prestige qui dĂ©bute une soirĂ©e au rituel fortement attendu.

Le chorĂ©graphe amĂ©ricain d’origine russe Jerome Robbins (1918-1998) a un parcours particulier. C’est l’une des figures inoubliables de la danse au XXe siècle. Il devient cĂ©lèbre en chorĂ©graphiant des comĂ©dies musicales Ă  succès, telles Fancy Free, Le roi et moi, Un violon sur le toit et West Side Story notamment. En 1969, il revient au New York City Ballet pour la crĂ©ation de « Dances at a gathering », ballet nĂ©o-classique abstrait au lyrisme infini pour 10 danseurs sur une succession de pièces de Chopin (surtout des valses et des mazurkas). S’il s’agĂ®t d’un ballet Ă  l’aspect poĂ©tique confirmĂ©, les danseurs de l’OpĂ©ra y ajoutent une certaine fraĂ®cheur, une joie de vivre qui relève du je ne sais quoi charmant si propre Ă  Robbins. Nous avons trouvĂ© la distribution riche en Etoiles tout Ă  fait exemplaires : Mathieu Ganio est un danseur brun qui ravit l’audience par son allure très romantique, mais aussi par son Ă©lĂ©gance, sa musicalitĂ©, une finesse dans l’expression,y compris dans ses sauts parfois impressionnants. Josua Hoffalt, en danseur vert, fut une rĂ©vĂ©lation. S’il voit la danse comme un sport selon ses dĂ©clarations, il se montre ce soir avant-tout artiste de talent , faisant preuve d’une souplesse incroyable, voire d’une virtuositĂ© insolente. Les Premiers Danseurs Christophe Duquenne et Emmanuel Thibault, en danseurs bleu et rouge brique respectivement, sont Ă  la hauteur, mĂ©langeant tĂ©nacitĂ©, entrain, humour et bonheur dans leurs mouvements. Karl Paquette, en violet est un artiste talentueux et partenaire ès mĂ©rite, avec des portĂ©s les plus stables et les plus solides de la soirĂ©e. Il brille avec la lumière de l’excellence avec ses port de bras allĂ©chants et une technique irrĂ©prochable. D’ailleurs, son partenariat avec Ludmila Pagliero, Etoile en danseuse rose est, comme d’habitude, particulièrement rĂ©ussi. La danseuse argentine est d’une prĂ©sence gĂ©niale dans Robbins, sa dĂ©licatesse alliĂ©e Ă  une certaine virtuositĂ© dans l’expression fait mouche. Nolwenn Daniel et Charline Giezendanner se montrent pĂ©tillantes et rĂ©actives. C’est une joie de les voir danser avec autant d’engagement, de vivacitĂ© et de fraĂ®cheur. Le public ne peut d’ailleurs pas s’empĂŞcher de les ovationner, avec Amandine Albisson, Etoile mauve, lors d’un pas de six impressionnant. Cette dernière a une Ă©lĂ©gance et une grâce particulière… Très en vogue en ce moment, nous l’avons trouvĂ© charmante et avec ce soir, un beau legato. Finalement AurĂ©lie Dupont, en vert, campe une performance de brio. Superbe technicienne, elle fait preuve aussi, bien heureusement, d’humour comme de piquant.

Nouveaux visages prometteurs

« PsychĂ© » d’AlexeĂŻ Ratmansky, ancien directeur du BolchoĂŻ, revient Ă  Paris après sa crĂ©ation en 2011. InspirĂ© du mythe tardif lĂ©guĂ© par ApulĂ©e, auteur Latin du IIe siècle, le ballet nĂ©o-classique plutĂ´t narratif raconte l’histoire et quelques aventures de PsychĂ© et d’Eros, sous la musique fabuleuse du poème symphonique de CĂ©sar Franck (pour grand orchestre et choeur). Aux dĂ©cors vibrants et enchanteurs de l’artiste contemporaine Karen Kilimnik s’ajoutent les beaux costumes, non moins enchanteurs, allĂ©gĂ©s par rapport Ă  la crĂ©ation, d’Adeline AndrĂ©. Avec les tableaux chorĂ©graphiques de Ratmansky, et ces ensembles attirants et quelques solos impressionnants, le ballet s’impose en vĂ©ritable bijou.
Que cela soit dĂ» aux blessures, Ă  l’indisposition des Etoiles de la compagnie, ou tout simplement d’une dĂ©cision de l’administration, la distribution compte avec des personnalitĂ©s que nous voyons rarement sur le plateau. Le couple d’Eros et PsychĂ© est interprĂ©tĂ© par le sujet (!) Marc Moreau et l’Etoile LaĂ«titia Pujol. Elle incarne le rĂ´le-titre avec aisance, sa performance a quelque chose de théâtral et de touchant. Le couple est en gĂ©nĂ©ral très aimable. Marc Moreau est une rĂ©elle surprise. Il allie un entrain fabuleux Ă  une tendresse ravissante dans l’expression. Le Corps de Ballet et quelques rĂ´les secondaires ont Ă©tĂ© particulièrement dĂ©licieux Ă  regarder. Ratmansky rĂ©ussit très bien ses tableaux et leur donne de la matière pour exprimer leur dons de danseurs. Remarquons particulièrement Laurence Laffon, LĂ©onore Baulac, SĂ©bastien Bertaud, AurĂ©lien Houette, Axel Ibot et Alexis Renaud ; ainsi que les Quatre ZĂ©phyrs de Daniel Stokes, Simon Valastro, Adrien Couvez et Alexandre Labrot au bel investissement. Finalement Alice Renavand, Etoile dans le rĂ´le de VĂ©nus montre les qualitĂ©s de sa danse et une prĂ©sence altière qui lui sied bien. La fin du ballet en marque l’apothĂ©ose, et nous insistons sur le talent, rare, du chorĂ©graphe Ă  crĂ©er des beaux tableaux visuels incluant tous les danseurs.

Un duo de ballets d’une rare beautĂ© Ă  ne surtout pas rater. Encore Ă  l’affiche du Palais Garnier Ă  Paris, les 23, 25, 27 et 29 juin, ainsi que les 1er, 2, 3, 4, 5 et 7 juillet 2014.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris, le 9 juin 2014. Verdi : La Traviata. Diana Damrau, Ludovic TĂ©zier, Francesco Demuro, Cornelia Oncioiu… Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra National de Paris. Daniel Oren, direction. BenoĂ®t Jacquot, mise en scène.

damrau-diana-traviata-bastille-575Nouvelle Traviata après l’annĂ©e Verdi Ă  l’OpĂ©ra National de Paris ! Une Traviata nouveau cru qui profite de la performance choc de la soprano Diana Damrau dans le rĂ´le-titre, pour ses dĂ©buts Ă  Paris. La mise en scène est de BenoĂ®t Jacquot, dont nous gardons l’agrĂ©able souvenir d’un Werther rĂ©ussi La direction musicale est assurĂ© par le chef italien Daniel Oren. L’opĂ©ra le plus jouĂ© dans le monde, parfois mĂŞme une carte de prĂ©sentation des grandes divas ne laisse toujours pas indiffĂ©rent. Raconter l’histoire peut paraĂ®tre redondant, l’intrigue respectant plutĂ´t fidèlement le cĂ©lèbre roman d’Alexandre Dumas Fils, oĂą une courtisane de luxe se sacrifie par amour et (re)devient victime de la sociĂ©tĂ©. C’est peut-ĂŞtre aussi la plus saisissante Ă©tude psychologique de tout le théâtre lyrique romantique, crĂ©Ă©e par Verdi en 1853 sur le livret de Francesco Maria Piave d’après La Dame aux CamĂ©lias.

 

 

Non italienne, une inoubliable Traviata

 

Que faire avec une telle crĂ©ature ? Le pari, payant, de l’OpĂ©ra de Paris en embauchant BenoĂ®t Jacquot et son Ă©quipe artistique pour la nouvelle production et sans doute celui du « retour aux origines ». La Traviata est une Ĺ“uvre italienne, certes, mais son esprit est français. L’inspiratrice du drame se nommait Maire Duplessis, maĂ®tresse d’un Liszt et d’un Dumas Fils. Giuseppe Verdi a mis en musique les mĹ“urs et valeurs de la France de la monarchie de juillet. On a tendance Ă  l’oublier, voire Ă  l’ignorer dans certaines mise en scènes transposĂ©es parfois de façon trop Ă©sotĂ©rique, touchant le snobisme sans fond ni intention. Dans le cas Jacquot, les intentions ne sont pas les plus explicites, et tant mieux. Nous acceptons rapidement l’aspect cinĂ©matographique de sa production, toujours avec deux plans diffĂ©rents sur le plateau, dans les dĂ©cors esthĂ©tiques de Sylvain Chauvelot, avec les riches costumes de Christian Gasc et les lumières pertinentes d’AndrĂ© Diot. IdĂ©alement, le cinĂ©aste metteur en scène a voulu rompre, en toute dĂ©licatesse, avec certaines conventions… Notamment avec les chĹ“urs les plus statiques que nous ayons jamais vu dans une Traviata. Si nous aimons les chansons Ă  boire animĂ©es et dansantes, le fameux Brindisi devient ici un mini-concert de Violetta et d’Alfredo. C’est moins une approche psychologique qu’une rĂ©presentation très juste des codes et mĹ“urs de la sociĂ©tĂ© d’alors. L’Ă©lĂ©gance, le raffinement, les nons-dits, l’isolement et la dĂ©solation dansent ensemble dans les tĂ©nèbres pendant que deux amoureux cĂ©lèbrent la joie et la voluptĂ©. Cela ne peut pas ĂŞtre plus français, ni plus beau dans sa vĂ©racitĂ©.

Quel profil pour Violetta ValĂ©ry ? Diana Damrau, soprano allemande, offre une prestation rare par l’excellence de son chant. N’oublions pas qu’il s’agĂ®t d’un rĂ´le très exigeant pour l’interprète d’un point de vue vocal. Les talents propres Ă  la soprano, avec sa formation acadĂ©mique mozartienne font de sa Violetta une tragĂ©dienne plus française qu’italienne, avec une ligne de chant impeccablement soignĂ©e, des piani et pianissimi dans les sommets et les profondeurs du rĂ´le qui font ravir les cĹ“urs. « Addio del passato » au dernier acte est l’un des nombreux moments forts, la salle respire et soupire Ă  l’unisson devant la perfection sonore des adieux de la Violetta mourante. A ses cĂ´tĂ©s, Ludovic TĂ©zier dans le rĂ´le de Giorgio Germont, père d’Alfredo, est aussi excellent. Il incarne le rĂ´le avec un air hautain qui va très bien dans cette production. Sa performance est une vĂ©ritable master class, peut-ĂŞtre trop vaillant et hĂ©roĂŻque pour le rĂ´le, mais puissamment crĂ©dible quoi qu’il en soit.

 

Daniel Oren dirigeant l’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris dĂ©fend aussi le parti-pris de faire une Traviata rĂ©solument non italienne. Si sa baguette manque parfois de clartĂ©, il arrive souvent Ă  obtenir un son frĂ©missant, sensuel et sans excès. Pourquoi ĂŞtre libre quand nous sommes si bien dans nos prisons ? Soit, mais nous l’aurions prĂ©fĂ©rĂ© libĂ©rĂ©. Ne manquer pas cette Traviata française, si brillante et raffinĂ©e Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille les 12, 14, 17 et 20 juin 2014.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris, le 7 juin 2014. Monteverdi : L’Incoronazione di Poppea. Karine Deshayes, Jeremy Ovenden, GaĂ«lle Arquez, Varduhi Abrahamyan… Concerto Italiano. Rinaldo Alessandrini, direction. Robert Wilson et Giuseppe Frigeni, mise en scène.

monteverdi-460-strozzi-portraitMonteverdi chic Ă  l’OpĂ©ra National de Paris! Le Palais Garnier prĂ©sente la nouvelle production maison, L’Incoronazione di Poppea signĂ©e Robert Wilson et Giuseppe Frigeni.  A la distribution des chanteurs aux profils Ă©clectiques se joint l’ensemble baroque Concerto Italiano dirigĂ©e par Rinaldo Alessandrini, responsable Ă©galement de la rĂ©vision musicale et de la compilation non critique des partitions disponibles. Claudio Monteverdi, vĂ©ritable père de l’opĂ©ra, compose son dernier opus lyrique, L’Incoronazione di Poppea (1642), Ă  la fin de sa vie, âgĂ© de 75 ans! Il fait pourtant preuve d’une jeunesse Ă©tonnante en mettant en musique la vie ardente de Venise, avec ses scènes d’amour, de voluptĂ©, de crime. Il renonce au rĂ©citatif florentin et adopte une sorte d’arioso qui Ă©pouse la parole. Il utilise aussi toutes les formes d’airs, y compris la chanson populaire, renonce aux chĹ“urs et restreint l’orchestre, tout en privilĂ©giant les voix. L’excellent livret de Gian Francesco Busenello est emprunte Ă  l’Histoire romaine (encore une nouveautĂ© Ă  l’Ă©poque); il raconte l’histoire de l’ascension de PoppĂ©e au trĂ´ne grâce Ă  son mariage avec NĂ©ron. Son traitement est nĂ©anmoins caractĂ©ristique du siècle et reste un vĂ©ritable produit de la culture libre, artistique, intellectuelle de la RĂ©publique VĂ©nitienne.

Une Poppée plus sophistiquée que populaire

monteverdi_le-couronnement-de-poppeeCette nouvelle PoppĂ©e parisienne est sĂ©duisante. L’engagement des chanteurs, corrects au pire des cas, est souvent impressionnante. Le couple de Nerone et Poppea est exemplaire, mĂŞme si nous pensons qu’il ne plaira peut-ĂŞtre pas Ă  tous les « baroqueux ». Dans le rĂ´le-titre, Karine Deshayes se rĂ©vèle surprenante. Elle s’accorde magistralement Ă  la conception du duo Wilson/Frigeni, mais aussi, et surtout, aux intentions musicales voulues par le chef. Elle offre donc une performance noble et distinguĂ©e, sa Poppea n’est pas une maĂ®tresse vulgaire, au contraire, elle est une future ImpĂ©ratrice dĂ©jĂ  altière, sans pour autant tomber dans le piège de la sĂ©vĂ©ritĂ©. Musicalement, elle fait preuve d’agilitĂ©, comme on l’attendait, mais aussi d’une sensibilitĂ© particulière, notamment dans duos et ensembles. Son duo avec Nerone Ă  la fin de l’œuvre : « Ne piĂą s’interporrĂ  noia o dimora », est un vĂ©ritable sommet et d’agilitĂ© et d’expression.

Nerone est interprĂ©tĂ© par le tĂ©nor Jeremy Ovenden. Mozartien reconnu et apprĂ©ciĂ©, il fait ce soir ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra National de Paris avec Monteverdi et Wilson. Il s’est très bien sorti de ce que aurait pu paraĂ®tre un dĂ©fi angoissant ! Musicalement il est Ă  l’aise avec la coloratura et la dynamique du rĂ´le probablement crĂ©Ă© par un castrat. Mais plus qu’Ă  l’aise, il offre une performance virtuose et Ă©lĂ©gante, tout Ă  fait … impĂ©riale. Si nous sommes moins convaincus par l’affectation de Monica Bacelli en Ottavia, curieusement dramatique tout en paraissant absente, sauf peut-ĂŞtre lors de ses adieux ; celle de Varduhi Abrahamyan en Ottone est une rĂ©elle caresse Ă  l’ouĂŻe, mais aussi pour les yeux. Son chant chaleureux comme toujours ravit les cĹ“urs et sa transformation en amant rĂ©pudiĂ© est Ă©tonnante et plus que crĂ©dible.

GaĂ«lle Arquez dans les rĂ´les de Fortuna et Drusilla est une rĂ©vĂ©lation. Son chant n’est pas seulement impeccable mais aussi voluptueux, et par sa ravissante prĂ©sence sur scène, elle maĂ®trise la gestuelle Wilson de façon allĂ©chante. En Fortuna, la soprano rayonne par la richesse propre Ă  l’allĂ©gorie ; en Drusilla, elle Ă©meut par sa constance. Sa performance est inoubliable. Remarquons Ă©galement La VirtĂą, pĂ©tillante de JaĂ«l Azzaretti, ou encore l’Amore aussi pĂ©tillant et si doux d’Amel Brahim-Djelloul. Marie-Adeline Henry dans le rĂ´le de Valletto est de mĂŞme très convaincante, mouvements très rĂ©ussis, chant très beau. Nous ne dirons pas la mĂŞme chose d’Andrea Concetti en Seneca, qui nous touche uniquement au moment de sa mort. Manuel Nunez Camelino dans le rĂ´le travesti d’Arnalta, nourrice et confidente de Poppea, rĂ©ussit quant Ă  lui, un vĂ©ritable tour de force comique.

La mise en scène de Robert Wilson et Giuseppe Frigeni est d’une efficacitĂ© théâtrale impressionnante. C’est une conception bien pensĂ©e et, surtout, très bien rĂ©alisĂ©e. L’Ă©quipe artistique est sans doute Ă  la hauteur du chef-d’oeuvre musical et du lieu. Beaux dĂ©cors Ă©conomes efficaces et quelque peu Ă©sotĂ©riques de Wilson, beaux costumes inspirĂ©s de la Renaissance, sobres mais aussi somptueux par la richesse Ă©vidente des matières, signĂ©s Jacques Reynaud ; lumières sentimentales et théâtrales de Wilson et Weissbard. Ensuite, que dire du travail d’acteurs ? Wilson dĂ©veloppe son langage personnel qu’il « apprend » aux chanteurs/acteurs dans chacune de ses productions. Ceux qui ont du mal Ă  l’accepter dans PellĂ©as et MĂ©lisande ou dans Madama Butterfly, seront peut-ĂŞtre surpris de sa pertinence dans une Ĺ“uvre comme l’Incoronazione di Poppea. C’est probablement grâce Ă  l’influence de Giuseppe Frigeni, co-rĂ©alisateur, que la mise en scène est beaucoup moins statique que prĂ©vu. Au final, le travail du duo de metteurs en scène est fabuleux, un songe vĂ©nitien si raffinĂ© qu’on n’a pas envie de se rĂ©veiller. Attention, l’effet est enchanteur, pas somnifère. Pas de temps mort ni de lacunes, pas d’insistance sur les didascalies. Uniquement du théâtre lyrique très personnel, et du bon. MĂŞme commentaire pour la performance immaculĂ©e du Concerto Italiano sous la direction de Rinaldo Alessandrini. Elle peut paraĂ®tre un peu trop sobre pour une musique (vocale) si incarnĂ©e, mais se marie superbement avec la conception globale, d’une dignitĂ© sans doute plus sophistiquĂ© que populaire.

A l’affiche du Palais Garnier à Paris les 11, 14, 17, 20, 22, 24, 26, 28 et 30 juin 2014.

Compte rendu, concert. Paris. Cathédrale Notre-Dame de Paris, le 23 mai 2014. Mozart : « Grande » Messe en Ut. Christina Landshamer, Ingeborg Gillebo, Pascal Charbonneau, Peter Harvey, solistes. Maitrise Notre-Dame de Paris. Lionel Sow, direction. Orchestre de Chambre de Paris. Roger Norrington, direction.

Sir Roger Norrington dirige la Messe en ut de MozartLa CathĂ©drale de Notre-Dame de Paris accueille l’Orchestre de Chambre de Paris sous la direction musicale de son premier chef invitĂ© Roger Norrington et une distribution des solistes pleine de cĹ“ur. Cadre et compagnie idĂ©aux pour la reprĂ©sentation de la « Grande » messe inachevĂ©e de Mozart, la Messe en Ut mineur, en l’occurrence prĂ©sentĂ©e dans la version reconstituĂ©e par le pianiste et compositeur Robert Levin (2005). Dire que Roger Norrington est l’une des figures emblĂ©matiques du mouvement « baroqueux » n’est qu’approximation. La pratique historiquement informĂ©e (HIP en anglais) qu’il dĂ©fend si vivement pour notre plus grand bonheur, est un concept que le mot « baroqueux », si banal, n’illustre pas avec justesse. Certes, il est baroqueux parce qu’il s’Ă©loigne de la tradition post-romantique devenue standard Ă  la fin du XIXe siècle, mais ceci n’implique pas toujours le fait de jouer sur instruments d’Ă©poque. Son approche historique a une profondeur qui dĂ©passe la date de facture des instruments. Le focus est plus dans la façon de jouer une Ĺ“uvre qu’autre chose. Dans ce sens, sa dĂ©marche a une valeur inestimable. Entendre un orchestre moderne s’attaquer Ă  un rĂ©pertoire prĂ©-romantique de façon historiquement informĂ©e, peut tout simplement ĂŞtre une expĂ©rience positive, bouleversante, transcendantale pour mĂ©lomanes et musiciens confondus. C’est le cas ce soir Ă  Notre-Dame avec cet opus qui condense en lui-mĂŞme le siècle qui l’a vu naĂ®tre.

L’OCP et Norrington à Notre-Dame : un Mozart majestueux !


Beaucoup d’encre a coulĂ© sur la ou les raisons pour lesquelles Mozart n’a pas achevĂ© le monument qu’est cette cĂ©lèbre Messe en Ut (K 427), parfaitement positionnĂ©e par son envergure entre les grandes Ĺ“uvres de Bach (Passions, Messe en si) et celle en RĂ© majeur de Beethoven. Elle a Ă©tĂ© composĂ©e pendant une pĂ©riode assez instable de la vie de Mozart, entre 1782 et 1783. A l’origine destinĂ©e Ă  sa femme Constance, elle restera inachevĂ©e comme la plupart des Ĺ“uvres qu’il aurait Ă©crit pour elle. Fait curieux, mais anecdotique. Sa valeur « religieuse » a aussi inspirĂ© (et inspire encore, bizarrement) de vives discussions. Il existe toujours une minoritĂ© de gens qui ne supportent pas qu’il y ait d’impressionnantes vocalises dans une messe, pour eux c’est tellement profane que c’est sacrilège ! Curieusement, et pour partager une autre anecdote, le Pape actuel, Francois, considère cette messe comme Ă©tant sans Ă©gale, et plus prĂ©cisĂ©ment que le « Et incarnatus est » Ă©lève l’homme vers Dieu.

mozart_portrait-300DĂ©passons l’anecdote. La ferveur Ă  la CathĂ©drale, en cette soirĂ©e de printemps, est palpable. Elle s’exprime par l’investissement et le plaisir Ă©vident des artistes Ă  interprĂ©ter la Messe. Les solistes et les musiciens se regardent et sourient avec un bonheur paisible, tout en jouant une musique redoutable. Les voix fĂ©minines, comme souvent chez Mozart, sont privilĂ©giĂ©es. La soprano Christina Landshamer chante le « Kyrie » et le « Et incarnatus est » avec beaucoup de sentiment ; dans le dernier sa voix achève des sommets cĂ©lestes et se confond avec les sublimes vents obligĂ©s. La jeune mezzo-soprano Ingeborg Gillebo, qui remplace Jennifer Larmore programmĂ©e originellement, est rayonnante dans l’italianisme virtuose et joyeux du « Laudamus te » ou encore dans le duo « Domine », variante sacrĂ©e des incroyables duos fĂ©minins des opĂ©ras de Mozart. Le tĂ©nor Pascal Charbonneau est visiblement habitĂ© par la musique, dont il chantonne en silence les chĹ“urs. Quand c’est Ă  lui de chanter vĂ©ritablement il fait preuve d’agilitĂ© et de lĂ©gèretĂ©, mĂŞme si le timbre paraĂ®t plus corsĂ© que d’habitude, ce qui s’accorde superbement Ă  l’œuvre. La basse Peter Harvey, qui, certes, chante peu, offre une prestation sans dĂ©faut.

Nous nous attendons toujours a d’excellentes performances de la part de la MaĂ®trise Notre-Dame de Paris sous la direction de Lionel Sow. Nous ne sommes pas déçus ce soir mais notre apprĂ©ciation n’est pas sans rĂ©serves. Le chĹ“ur ne paraĂ®t pas toujours concertĂ© lors des nombreux, glorieux et difficiles double-choeurs haendeliens, surtout au dĂ©but. Mais ces petits dĂ©tails dans la dynamique initiale, s’expriment au final en une performance d’une grande humanitĂ©, d’une intense ferveur.

Pour leur part, les musiciens de l’Orchestre de Chambre de Paris sont Ă  la hauteur de la pièce et du lieu. Le toujours fabuleux et implacable premier violon de Deborah Nemtanu, ou encore le non moins fantastique groupe des vents tout particulièrement sollicitĂ©, ont Ă©tĂ© tous impressionnants dans leur prestation. Idem pour les cordes sans vibrato (ou peu, Ă  vrai dire) que nous aimons tant chez Norrington, Ă  la belle prĂ©sence malgrĂ© quelques petits oublis et notes comiques des violoncelles. Nous sommes encore Ă©bahis par la beautĂ© du concert et n’avons que des fĂ©licitations pour les artistes. Un concert de talents concertĂ©s qui restera dans nos mĂ©moires, et dans nos cĹ“urs.

Compte rendu, concert. Paris. Cathédrale Notre-Dame de Paris, le 23 mai 2014. Mozart : « Grande » Messe en Ut. Christina Landshamer, Ingeborg Gillebo, Pascal Charbonneau, Peter Harvey, solistes. Maitrise Notre-Dame de Paris. Lionel Sow, direction. Orchestre de Chambre de Paris. Roger Norrington, direction.

 

Compte rendu, concert. Lyon. Salle Rameau, le 21 mai 2014. Orchestre des Pays de Savoie. Concert Mozart. Sophie Karthäuser, soprano. Cédric Tiberghien, piano. Nicolas Chalvin, direction.

A Lyon, l’Orchestre des Pays de Savoie dĂ©die un concert Ă  Mozart. La soprano mozartienne Sophie Karthäuser ainsi que le pianiste français CĂ©dric Tiberghien se joignent Ă  l’ensemble pour explorer la musique vocale et pianistique du gĂ©nie salzbourgeois. Ils sont sous la direction musicale de Nicolas Chalvin, l’actuel directeur de l’orchestre, qui a eu l’idĂ©e de donner carte blanche aux interprètes pour ce rĂ©cital lyrique de fin de saison.

Aimable rencontre des sentiments

Karthauser Sophie karthauserLe programme est riche. Il comprend un concerto pour piano et orchestre, plusieurs airs de concert et mĂŞme une symphonie ! Il est pourtant prĂ©sentĂ© Ă  la manière d’un concert de souscription typique de l’époque de Mozart ou encore de Beethoven. C’est Ă  dire, avec les mouvements de la symphonie interprĂ©tĂ©s de façon interrompue, suivis chaque fois par une autre Ĺ“uvre, en l’occurrence des airs de concerts et le Concerto pour piano et orchestre en Sol majeur K 453. Ce dernier est l’un des concerts les plus solaires de toute l’œuvre de Mozart. CĂ©dric Tiberghien en paraĂ®t l’interprète idĂ©al, avec une certaine lĂ©gèretĂ© non dĂ©pourvue de … sensualitĂ©. Si l’Ă©quilibre instrumental est Ă©vident dès le 1er mouvement chatoyant et sentimental, jusqu’au 3ème plus dĂ©monstratif et charmant, le point fort reste le mouvement central, l’Andante en Ut majeur. Ici, le tempĂ©rament deTiberghien et l’orchestre mettent en valeur l’art mozartien de la demi-teinte. Les vents immaculĂ©s et le piano sensible, plein de caractère, prĂ©cisent Mozart Ă  la fois appassionato ET spiritoso, suscitant larmes et sourires simultanĂ©ment. Sophie Karthäuser est une Ă©toile brillante dans l’univers de l’ère classique… La soprano belge interprète plusieurs morceaux avant de chanter la crĂ©ature unique qu’est la scène et rondo pour soprano, piano obligĂ© et orchestre : « Ch’io mi scordi di te… Non temer amato bene » K 505. Dans ces airs, elle fait preuve d’une sensibilitĂ© et d’une musicalitĂ© particulières, que ce soit dans l’air provincial et virtuose « Sol nascente » K 70 ou encore dans « Nehmt meinem Dank » K 383 d’une sentimentalitĂ© propre Ă  toutes les compositions pour voix de Mozart en langue allemande.
La rencontre avec CĂ©dric Tiberghien Ă  la fin du concert est sans doute le moment fort de la soirĂ©e. Jouant cette pièce pour la première fois ensemble, ils offrent tous une prestation fabuleuse ! la lecture est pleine de cĹ“ur, lui avec un beau mĂ©lange de respect et d’insolence, l’orchestre en solide accompagnateur. Le tout rĂ©ussit joyeusement grâce aux affinitĂ©s partagĂ©es des musiciens, grâce Ă  une complicitĂ© Ă©vidente entre les solistes. Le duo entre la voix et le piano est une vĂ©ritable dĂ©claration d’amour en musique, en l’occurrence d’un point de vue artistique, par le dialogue si intime des instruments, mais aussi biographique, puisque Mozart l’a composĂ© pour lui et Nancy Storace, la crĂ©atrice du rĂ´le de Susanna dans les Noces de Figaro : le compositeur Ă©tait probablement sous le charme de la jeune diva. MariĂ© et avec des enfants dĂ©jĂ , il exprime en musique des sentiments qui ne pourront pas se concrĂ©tiser. Le public ravi inspire les solistes Ă  offrir un bis de toute sensualitĂ©, la mĂ©lodie « HĂ´tel » de Francis Poulenc sous le cĂ©lèbre texte d’Apollinaire.

Finalement que dire de plus de l’orchestre dirigĂ© par Nicolas Chalvin ? Les musiciens jouent la Symphonie n° 33 en Si bĂ©mol majeur K 319 de façon interrompue, ce qui ne nous permet vraiment pas d’apprĂ©cier la richesse de la composition de façon naturelle. Nous arrivons pourtant Ă  dĂ©couvrir toutes les qualitĂ©s des instrumentistes surtout dans le 2e et 4e mouvement. Le premier met en lumière la beautĂ© des vents (beau legato des cors, bois enchanteurs) ; le dernier, le brio martial des cordes, finalement Ă©mancipĂ©es. Enthousiasmante carte blanche de fin de saison si riche en sentiments et sensations !

Compte rendu, récital lyrique. Paris. Théâtre du Palais Royal, le 13 mai 2014. Récital de Sumi Jo (soprano). Jeff Cohen, piano. Krzysztof Meisinger, guitare.

SUMI JO diva soprano coreenne sumi jo 300x450xSumi-Jo-3-300x450.jpg.pagespeed.ic.w0W_KWJxFsSumi Jo dans le cadre intime d’un rĂ©cital Ă  Paris ? Oui ! … au Théâtre du Palais-Royal oĂą d’ordinaire l’on peut voir les comĂ©dies les plus pĂ©tillantes, mais Ă  l’occasion comme ce soir, Ă©couter aussi les voix Ă  l’affiche des dĂ©jĂ  cĂ©lèbres lundi musicaux. La diva corĂ©enne se prĂ©sente avec Jeff Cohen au piano et Krzysztof Meisinger Ă  la guitare, pour un rĂ©cital ample, diverse, ambitieux, mais aussi comique et … dĂ©contractĂ©. Nous nous attendions Ă  un rĂ©pertoire de lieder plus ou moins dramatiques, requĂ©rant peu les feux d’artifices de coloratura qui ont fait de la cantatrice une vĂ©ritable star. Petit bĂ©mol tout Ă  fait pardonnable pour les admirateurs de l’art de Sumi Jo de ne pas savoir quelle musique allait ĂŞtre interprĂ©tĂ©e, formule risquĂ©e un rien cavalière vis-Ă -vis  d’un public moins adepte ou avisĂ©. Au final, nous avons tous eu droit Ă  tout un Ă©ventail de pièces musicales des 4 derniers siècles !!! Si elle se sert encore d’un suraigu insolent, pourtant moins brillant qu’auparavant, elle le dĂ©ploie sans prĂ©tentions et avec de la joie (fait rare!) quand elle chante le si virtuose morceau d’Adolphe Adam « Ah ! Vous dirais-je, maman » ou « A Tornar la bella aurora », rĂ©duction pour piano et voix d’un air d’opĂ©ra de Domenico Cimarosa. Avouons que ce style de musique lui convient toujours, dĂ©sormais davantage avec ce nouvel Ă©lan théâtral, avec le charme dĂ©jantĂ© de la diva. Les deux pièces baroques qu’elle chante, Music for a while de Purcell et le fameux Bist du bei mir… attribuĂ© Ă  Jean-SĂ©bastien Bach, sont d’une beautĂ© confondante. Confondante parce que, mĂŞme si elle n’est pas la plus dramatique des sopranos, elle les interprète avec une innocence et une candeur que nous aurons du mal Ă  oublier. Le Bist du bei mir fut sans doute l’un des bijoux de la soirĂ©e, avec la belle participation de Choen au piano et Meisinger Ă  la guitare. Un amour Ă  l’art partagĂ© entre les artistes et avec l’auditoire.

La diva du Palais-Royal !

La deuxième partie du rĂ©cital est dĂ©diĂ©e Ă  l’Espagne. L’Espagne de Chabrier, de Manuel de Falla, de Debussy, de Ravel et mĂŞme de … Massenet. L’Espagne ravissante et fantasmĂ©e qu’on aime parfois cĂ©lĂ©brer. Les 7 chansons populaires espagnoles de Manuel de Falla avec guitare sont jouĂ©es sans interruption : la diva s’y engage portant une robe somptueuse rouge et chair. Un sommet de charme qui continue lors de l’Espagne de Chabrier, l’Habanera de Ravel et la Sevilana final extrait d’un opĂ©ra de Massenet. Le public stimulĂ© lui demande des bis : pas chiche et rĂ©active, la soprano corĂ©enne en offre 3. O mio babbino caro de Puccini qui,avec elle, n’a plus rien d’un clichĂ©, et qui a Ă©mu tout le monde très rapidement ; Bist du bei mir encore une fois pour finir la soirĂ©e ; et juste avant, l’Annen Polka de Johann Strauss fils, avec bonus expressifs…  coupe de vin et une espèce de mise en scène comique et jouissive.

La saison actuelle des Lundis musicaux au Théâtre du Palais Royal se poursuit. Ne manquez de (re)dĂ©couvrir le lieu pour un autre rĂ©cital qui promet lui aussi, celui d’Elina Garanca, le 23 juin 2014.

Paris. Théâtre du Palais Royal, le 13 mai 2014. Récital de Sumi Jo (soprano). Jeff Cohen, piano. Krzysztof Meisinger, guitare.

Compte rendu, danse. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 10 mai 2014. Le Palais de Cristal, Daphnis et ChloĂ© (première mondiale). Georges Balanchine, Benjamin Millepied, chorĂ©graphes. Marie-Agnès Gillot, Karl Paquette, AurĂ©lie Dupont, HervĂ© Moreau, François Alu, Ballet de l’OpĂ©ra. Choeur et Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction musicale.

millepied benjamin opera paris danse cocteau balanchine daphnis chloeNouvelle production et première mondiale très attendues ce soir Ă  l’OpĂ©ra Bastille ! D’abord le Palais de Cristal de Balanchine, crĂ©e en 1947 pour la compagnie parisienne et rhabillĂ© aujourd’hui par Christian Lacroix dans une nouvelle production. Ensuite une nouvelle chorĂ©graphie du ballet de Ravel, Daphnis et ChloĂ© par le chorĂ©graphe français Benjamin Millepied, prochain directeur de la Danse. Une salle remplie de balletomanes Ă  la fois crispĂ©s et pleins d’espoir, avec des attentes au bout des nerfs, pour la reprise comme pour la crĂ©ation… Un dĂ©fi et un pari, -malgrĂ© les rĂ©serves, gagnĂ©s !

Les couleurs fantastiques d’un nĂ©oclassicisme glorieux

Les adeptes du New York City Ballet seront très surpris de voir leur si cher ballet Symphony in C revenir Ă  ses origines parisiennes. Si le noir et blanc simple et efficace des costumes cède aux vives couleurs de Lacroix dans Le Palais de Cristal (titre originel), les diffĂ©rences les plus pertinentes sont dans la danse, Balanchine ayant remaniĂ© et renommĂ© son ballet pour New York. La musique du ballet et celle de la Symphonie en Ut de Bizet, seule du compositeur (et l’une des rares en France au XIXe siècle), est en 4 mouvements ; chacun inspire fantastiquement 4 tableaux chorĂ©graphiques distincts. La danse ici paraĂ®t suivre l’aspect formel de la symphonie, avec une exposition, un dĂ©veloppement, une rĂ©capitulation chaque fois mise en mouvements par un couple de solistes, plusieurs semi-solistes et des danseurs du corps de ballet. Le premier tableaux fait paraĂ®tre la nouvelle Etoile Amandine Albisson avec Mathieu Ganio. Leur prestance est indĂ©niable et ils sont si beaux sur le plateau (comme un Audric Bezard ou un Vincent Chaillet semi-solistes d’ailleurs)… La danseuse assure de belles pointes (quoi qu’une modeste extension), lui a le charme princier qui lui est propre. Une sagesse immaculĂ©e qui pourtant impressionne peu. Ce n’est qu’au 2e mouvement avec Marie-Agnès Gillot et Karl Paquette, tout Ă  fait spectaculaires, que nous ressentons le frisson. Lui, -toujours si bon et solide partenaire, n’est jamais dĂ©pourvu de virtuositĂ© dans ses tours et ses sauts, et elle, que nous aimons tant, une … rĂ©vĂ©lation ! L’extension insolite, une expressivitĂ© romantique, ses jambes enchanteresses, tout comme la fluiditĂ© de leurs Ă©changes sur le plateau ont fait de ce couple le plus beau, les plus Ă©quilibrĂ© et rĂ©ussi du ballet. Si nous remarquons le Corps davantage prĂ©sent et excitĂ© au 3ème mouvement, le couple formĂ© par Ludmila Pagliero, Etoile d’une belle et impressionnante technique normalement, et Emmanuel Thibault, Premier Danseur, est sans doute le moins convaincant. Moins naturels et comme dissociĂ©s, ils semblent dĂ©ployer leurs dons sĂ©parĂ©ment, … qu’ensemble, il n’y a que dĂ©saccord. Un Ă©vident et inconfortable dĂ©saccord. Ce malheur s’oublie vite au 4ème mouvement grâce aux sauts virtuoses, la beautĂ© plastique et l’Ă©lĂ©gance pleine de fraĂ®cheur de Pierre-Arthur Raveau, Premier Danseur, tout Ă  fait Ă  l’aise avec sa partenaire Nolwenn Daniel, d’une grande prĂ©cision.

Talents concertés

Alu_francois-premier danseurAprès l’entracte vient le moment le plus attendu. Daphnis et Chloè. L’une des meilleures partitions du XXème siècle, avec un choeur sans paroles et un orchestre « impressionniste » gĂ©ant. D’une richesse musicale pourtant très difficile Ă  chorĂ©graphier, l’ouvrage est tellement difficile qu’on a presque oubliĂ© l’existence de la version (originelle) de Fokine ou encore celle (rĂ©ussie Ă  une Ă©poque) de Frederick Ashton. Benjamin Millepied s’attaque au challenge avec de fortes convictions : le futur directeur de la Danse de l’OpĂ©ra en fait un ballet nĂ©o-classique plein de beautĂ© et d’intĂ©rĂŞt, Ă  la fois pluristylistique et fortement personnel. L’Ă©quipe artistique comprend l’artiste Daniel Buren pour la scĂ©nographie et Holly Hynes et Madjid Hakimi pour les costumes et lumières respectivement. Ils ont dĂ©cidĂ©s d’Ă©viter tout naturalisme et se sont inspirĂ©s, avant tout, de l’universalitĂ© abstraite du mythe grec si brillamment mise en musique par Ravel. Un spectacle qui ravit et stimule les sens, tous, et ce mĂŞme avant l’arrivĂ©e des danseurs sur l’immense plateau de l’OpĂ©ra Bastille. D’abord, le Corps de ballet Ă  une prĂ©sence importante et Millepied l’utilise intelligemment ; nous sommes d’ailleurs contents de voir des danseurs qu’on voit très peu sur le plateau. Les tableaux collectifs sont particulièrement rĂ©ussis en l’occurrence. Mais parlons aussi d’inspiration avant de parler des solistes. Pendant la performance, nous avons parfois des flashbacks de Robbins, par la musicalitĂ© de quelques pas de deux, mais aussi d’Isadora Duncan, par l’abandon dans quelques mouvements… Mais peut-ĂŞtre aussi un peu de Nijinsky Ă  l’intĂ©rieur ? (par une certaine bidimensionalitĂ© parfois Ă©voquĂ©e). C’est peut-ĂŞtre l’effet hypnotique des formes et des couleurs de la scĂ©nographie de Buren. Dans tous les cas, les solistes et le Corps affirment un entrain particulier, une fluiditĂ© Ă©tonnante, une sensation de complicitĂ© et de bonheur rare en ces temps. AurĂ©lie Dupont en ChloĂ© n’est pas une petite fille ingĂ©nue, mais elle est une grande danseuse, maestosa dans sa danse jusqu’Ă  ce qu’elle se retrouve dans les bras d’HervĂ© Moreau en Daphnis. Lui est au sommet de ses aptitudes : beautĂ© des lignes, des sauts, une musicalitĂ© palpitante Ă  laquelle nous ne pouvons pas rester insensibles. Eleonora Abbagnato dans le rĂ´le mĂ©chant de LycĂ©nion est, elle, au sommet de la sĂ©duction, avec le legato si sensuel qui lui est propre. Son partenaire dans le crime, Dorcon, est interprĂ©tĂ© par Alessio Carbone, bon danseur, mais Ă  l’occasion Ă©clipsĂ© par les prestations des autres. François Alu en Bryaxis (photo ci dessus) est, lui aussi, au sommet de la virtuositĂ©, avec des enchaĂ®nements de pas d’une difficultĂ© redoutable et une prĂ©sence qui est Ă  la fois sincère, voire dĂ©contractĂ©e, complètement Ă©lectrisante.

Remarquons Ă©galement la direction Ă©lĂ©gante comme toujours de Philippe Jordan Ă  la tĂŞte de l’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Ses musiciens semblent aussi en symbiose avec la danse, et ce mĂŞme pendant le monument instrumental qu’est Daphnis et Chloè. Ce soir les talents si bien concertĂ©s ont pour but ultime d’honorer l’art chorĂ©graphique. Pari gagnĂ© pour l’Ă©quipe artistique, tout Ă  fait Ă  la hauteur de la maison. A voir et revoir sans modĂ©ration Ă  l’OpĂ©ra Bastille, les 14, 15, 18, 21, 25, 26, 28, 29 et 31 mai ainsi que les 3, 4, 6 et 8 juin 2014.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 3 mai 2014. OrphĂ©e et Eurydice : opĂ©ra dansĂ© en 4 tableaux. Christoph W. Gluck, musique. Pina Baush, chorĂ©graphie et mise en scène. Yun Jung Choi, Maria Riccarda Wesseling, JaĂ«l Azzareti, chant. StĂ©phane Bullion, Marie-Agnès Gillot, Muriel Zusperreguy, Ballet de l’OpĂ©ra. Ensemble et choeur Balthasar-Neumann. Thomas Hengelbrock, direction musicale.

bausch,-orphee,-pina-opera-garnier,-gluckReprise d’OrphĂ©e et Eurydice de Pina Bausch Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. Le Palais Garnier accueille le choeur et l’orchestre Balthasar-Neumann dirigĂ© par Thomas Hengelbrock. L’opĂ©ra dansĂ© du 20e siècle par excellence, l’oeuvre puissante est une vision chorĂ©graphique du mythe d’OrphĂ©e aux enfers, crĂ©e en 1975 sur la musique sublime de l’opĂ©ra Ă©ponyme du Chevalier Gluck.

Le mythe transfiguré

Nul mĂ©lomane ne peut rester insensible au formidable travail de la chorĂ©graphe allemande dans ce chef d’oeuvre. Dans les 4 tableaux d’OrphĂ©e, s’affirment les traits typiques du langage Bausch, des formes rĂ©pĂ©tĂ©es, une puissante expressivitĂ© dans les mouvements, des bras dĂ©sarticulĂ©s, et cette Ă©trange sensation de tension et d’intensitĂ©. Mais aussi une musicalitĂ© accrue et un entrain dramatique progressif et cohĂ©rent. La partition est celle de la version française de 1774, mĂŞme si le rĂ´le d’OrphĂ©e est chantĂ© par la mezzo Maria Riccarda Wesseling et non par un haute-contre, et qu’il s’agĂ®t, naturellement, d’un texte en langue allemande. Paraissent aussi Yun Jung Choi dans le rĂ´le d’Eurydice et JaĂ«l Azzareti dans celui d’Amour. Les trois interprètes offrent une performance de grande qualitĂ©. Wesseling est davantage touchante dans le cĂ©lèbre air du deuxième acte « Quel nouveau ciel pare ces lieux ? » qui est aussi l’un des moments les plus sublimes pour l’orchestre Balthasar-Neumann jouant sur instruments d’Ă©poque.

Mais n’oublions pas qu’il s’agĂ®t, avant tout, d’une Ĺ“uvre chorĂ©graphique. La musique ainsi que le texte sont des strates de signification dont Pina Bausch se sert pour mettre en mouvement le mythe d’OrphĂ©e. Elle se dĂ©tache de l’oeuvre de Gluck notamment par l’absence de lieto fine si cher au XVIIIe siècle. Les rĂ´les-titres sont interprĂ©tĂ©s par deux des plus brillantes Etoiles de la compagnie parisienne, StĂ©phane Bullion et Marie-Agnès Gillot. L’OrphĂ©e de Bullion est d’une grande intensitĂ©. La force de sa prestation va crescendo. Si au dĂ©but nous le trouvons un peu froid dans l’expression, il incarne rapidement l’artiste aux sentiments conflictuels en une souffrance d’une terrible beautĂ©. Son duo avec Gillot est très rĂ©ussi. MĂŞme si Eurydice ne danse qu’Ă  partir du troisième tableaux, sa prĂ©sence sur scène a toujours quelque chose de captivant. Quand elle danse, l’espace se transforme. Nous ne savons pas ni pourquoi ni comment, mais elle fait preuve d’un abandon touchant et troublant. Muriel Zusperreguy, première danseuse, interprète le rĂ´le d’Amour de façon tout Ă  fait pĂ©tillante et aĂ©rienne.

Remarquons Ă©galement les 3 interprètes de Cerbère, gardien des enfers. Il s’agĂ®t du trio composĂ© par AurĂ©lien Houette avec l’agilitĂ© virtuose qui lui est propre, Vincent Cordier au physique et mouvements imposants, mais pas très souple, et Alexis Renaud avec un bel Ă©quilibre d’Ă©lĂ©gance et virilitĂ©. Ils sont le point focal du deuxième tableau « Violence » et rĂ©ussissent Ă  crisper le public par leur entrain. Le corps de ballet est prĂ©sent dans tous les tableaux et parfaitement utilisĂ©. Le troisième, « Paix », est un sublime et Ă©thĂ©rĂ© prĂ©lude au quatrième. Le travail des mains et bras des filles du corps est tout particulièrement remarquable. Le dernier mouvement « Mort », mĂŞme si un peu ingrat pour l’OrphĂ©e danseur, est un vĂ©ritable tour de force pour l’Eurydice de Marie-Agnès Gillot.

L’expĂ©rience du mythe d’OrphĂ©e transfigurĂ© par les talents concertĂ©s de Pina Bausch, par les formidables danseurs du Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris et les chanteurs et musiciens de grand talent, Ă  la fosse comme sur le plateau, rĂ©alisent Ă  nouveau un tour de force. Spectacle magistral Ă  l’affiche du Palais Garnier jusqu’au 21 mai 2014.

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. OpĂ©ra, le 29 avril 2014. Christian Lauba : La Lettre des Sables (opĂ©ra en 4 actes, crĂ©ation mondiale). BĂ©nĂ©dicte Tauran, Christophe Gay, DaphnĂ© Touchais… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Jean-MichaĂ«l Lavoie, direction musicale. Daniel Mesguisch, livret et mise en scène

bordeaux lauba La Lettre Des SablesNous sommes Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux pour un des Ă©vĂ©nements du printemps 2014, la première mondiale de l’opĂ©ra contemporain La Lettre des Sables du compositeur Christian Lauba. Commande du directeur Thierry Fouquet, elle s’inscrit dans la mission de la maison de soutenir la crĂ©ation contemporaine. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est dirigĂ© par le jeune chef Jean-MichaĂ«l Lavoie. L’œuvre complexe et protĂ©iforme mĂŞle Ă©conomie et excès ; ambitieuse et parfois Ă©sotĂ©rique mĂŞme, elle aborde des sujets pertinents Ă  l’humanitĂ©.

Tension exquise, intentions accomplies

Le livret originel est de Daniel Mesguich, qui assure Ă©galement la mise en scène pluristylistique mais sympathique ; il est librement inspirĂ© des thèmes du livre La machine Ă  explorer le temps de H.G.Wells. C’est l’histoire d’une quĂŞte Ă  travers le temps. Karl, cherche sa bien-aimĂ©e Lira, qu’une tempĂŞte lui a arrachĂ©e. « Alors qu’il se lamente sur la plage, Ă©merge du sable humide la figure de proue d’un galion sombrĂ© qui ressemble Ă©trangement Ă  cette femme. » De la bouche de la statue, il retire ensuite un parchemin mystĂ©rieux l’invitant Ă  chanter pour qu’il la rejoigne enfin. Nous avons ainsi droit Ă  un opĂ©ra de 4 actes, dont uniquement le premier se passe au temps prĂ©sent.

Une justification parfaite pour s’aventurer au Moyen Age, au XVIIIe et XIXe siècles, dans le 2e, 3e et dernier acte respectivement (avec tous les pastiches musicaux et dĂ©coratifs que cela implique).

La partition est imposante. Il s’agĂ®t du premier opĂ©ra de Christian Lauba. Il nous faut avant tout remarquer les qualitĂ©s de l’Ă©criture vocale. Comme l’opĂ©ra lui-mĂŞme, les lignes et styles de chant se transforment au cours des « âges » reprĂ©sentĂ©s. Ainsi, les voix sont traitĂ©es et maltraitĂ©es par le compositeur avec le souci fondamental de servir le texte. Nous trouvons les insupportables cris wagnĂ©riens des sopranos, mais aussi la lĂ©gèretĂ© pĂ©tillante de l’opĂ©rette ; des murmures prĂ©tentieux, des dialogues parlĂ©s, les rythmes endiablĂ©s du XXe siècle et une (fausse) virtuositĂ© mozartienne. La partition est sans doute ambitieuse et dĂ©monstrative, la plume de Lauba sophistiquĂ©e, cultivĂ©e mais habile. Musicalement, le premier acte rĂ©vèle l’influence du compositeur futuriste George Antheil (1900-1959), qui rĂŞvait d’une musique actuelle avec les sonoritĂ©s des sous-marins et hĂ©licoptères, ou d’un Glass ; il fait penser aussi parfois Ă  Prokofiev ou encore Ă  Stravinsky (remarquons l’Ă©vidente inspiration rythmique du Sacre du printemps du dernier). Le deuxième acte voit un Moyen Age fantasmĂ© oĂą les chanteurs se montrent davantage inspirĂ©s, mais oĂą la musique, si faussement mĂ©diĂ©vale soit-elle, est moins intĂ©ressante. Au 3e, nous sommes en plein XVIIIe siècle, le style musical est celui du classicisme viennois, mais en plus modeste. Le dernier acte se passe au XIXe siècle, riche en rĂ©pĂ©titions wagnĂ©riennes et Ă©dulcorĂ© des sonoritĂ©s d’opĂ©rette.

La distribution des chanteurs est très investie d’un point de vue théâtral et interprĂ©tatif. Ils sont tellement Ă  l’aise qu’ils interviennent dans le texte très souvent sans pourtant crĂ©er un dĂ©rangement dans le plateau ni chez le public. Mira est interprĂ©tĂ© par BĂ©nĂ©dicte Tauran, qui fait ses dĂ©buts Ă  Bordeaux. Elle fait preuve d’un sens de l’adaptation indĂ©niable et d’une rĂ©activitĂ© scĂ©nique Ă©vidente. Mais l’Ă©mission dans les graves laisse Ă  dĂ©sirer et elle a parfois du mal Ă  dĂ©passer la fosse d’orchestre. Christophe Gay dans le rĂ´le du Karl Vieux, une première fois Ă  Bordeaux Ă©galement, est exemplaire. Sa caractĂ©risation du personnage mystĂ©rieux est saisissante. Il se montre maĂ®tre de la diction et sa prosodie et son art du texte ravi l’auditoire. Comme pour le rĂ´le de Mira, sa partition est particulièrement exigeante, notamment dans l’aigu et le suraigu. Il s’en sort magistralement. DaphnĂ© Touchais en Lira se montre agile dans le chant comme d’habitude, mais aussi gĂ©niale actrice. Nous dirons le mĂŞme pour Avi Klemberg interprĂ©tant le Karl Jeune, avec un timbre chaleureux et un lyrisme tout Ă  fait touchant. Finalement le Frantz de Boris Grappe est enchanteur, surtout par son aisance corporelle dans les mouvements et ses dons de comĂ©dien.

L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine dirigĂ© par Jean-MichaĂ«l Lavoie offre une prestation aussi imposante que la partition. Si nous sommes surpris par l’Ă©quilibrĂ© pas toujours rĂ©ussi, nous le sommes aussi par la facilitĂ© du chef et des musiciens de s’attaquer Ă  une musique si intellectuelle et pluristylistique. Les percussions sont tout particulièrement remarquables. Au niveau de la mise en scène, chaque acte Ă  son style propre, mĂŞme dans le travail d’acteur. Alors, un peu rustique et obscurantiste au Moyen Age, libertin et affectĂ© au XVIIIe siècle et fabuleusement théâtrale au XIXe. Le tout valorisĂ© par les dĂ©cors de Csaba Antal. Le dernier acte se passe dans une maison d’opĂ©ra, ici la vision et la notion du théâtre dans le théâtre dans le théâtre est très rĂ©ussie.

Nous saluons l’esprit audacieux de l’OpĂ©ra National de Bordeaux dans sa programmation et le soutien Ă  la crĂ©ation contemporaine. Nous quittons la salle avec un mĂ©lange des sentiments, avec une sorte de sensation mĂ©taphysique qui restera sans doute longtemps. Un pari gagnĂ© pour la maison, et un très bon effort du compositeur. EspĂ©rons revoir cette belle crĂ©ature bientĂ´t dans d’autres théâtres français.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Bastille), le 24 avril 2014. Bellini : I Capuleti e i Montecchi. Yun Jung Choi, Karine Deshayes, Charles Castronovo… Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra National de Paris. Bruno Campanella, direction musicale. Robert Carsen, mise en scène.

Bellini_vincenzo_belliniNouvelle reprise de I Capuleti et Montecchi de Bellini Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. L’OpĂ©ra Bastille accueille la production de Robert Carsen de 1996. Le choeur et l’orchestre maison sont dirigĂ©s par Bruno Campanella. La distribution se voit modifiĂ©e Ă  cause d’Ekaterina Siurina souffrante. Yun Jung Choi (prochaine Eurydice dans l’OrphĂ©e et Eurydice de Gluck/Bausch) la remplace … heureusement.

La revanche de La ZaĂŻra

Vincenzo Bellini (1801-1835), sicilien d’une nature fine et sensible, d’un tempĂ©rament rĂŞveur et passionnĂ©, est aussi l’un des mĂ©lodistes italiens les plus inspirĂ©s de la première partie du XIXe siècle. La crĂ©ation de sa tragĂ©die lyrique en deux actes, I Capuleti e i Montecchi (1830) reprĂ©sente en vĂ©ritĂ© une sorte de revendication. En effet, 80% de la musique vient d’un opĂ©ra prĂ©cĂ©dent La ZaĂŻra, qui fut un horripilant Ă©chec Ă  Parme. Le livret de Felice Romani est une adaptation d’un livret Ă©ponyme que l’auteur a Ă©crit pour le compositeur Nicola Vaccai, et inspirĂ© non pas de Shakespeare mais d’un autre livret d’opĂ©ra, celui de Giuseppe Maria Foppa intitulĂ© Giulietta e Romeo, mis en musique en 1796 par Niccolo Zingarelli, Ă  son tour inspirĂ© par la nouvelle de Masuccio Salernitano datant du XVe siècle. Ceci explique l’Ă©conomie des personnages et l’intrigue resserrĂ©e (Mercutio et bal sont absents, entre autres). Le conflit de ces familles est mis en musique par Bellini avec la mĂ©lancolie Ă©lĂ©giaque qui lui est propre, mais aussi avec une ardeur martiale remarquable.

L’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris sous la direction de Bruno Campanella sert la partition d’une façon tout Ă  fait correcte, quoi que peu distincte. Au niveau instrumental (comme souvent le cas chez Bellini et en termes plus gĂ©nĂ©raux au belcanto du XIXe), l’Ă©criture paraĂ®t souvent simple et superficielle, dans ce sens Bruno Campanella se focalise sur la clartĂ©. Sage dĂ©cision, mais peut-ĂŞtre un peu trop sage. Soulignons cependant la performance des violoncelles et de la harpe. Le feu, la douleur, l’ardeur viennent surtout des chanteurs engagĂ©s.
Karine Deshayes dans le rĂ´le travesti de RomĂ©o affirme une performance d’une grande sensibilitĂ©, avec beaucoup de cĹ“ur. Ce type de rĂ´les lui va très bien. Si elle n’a pas toujours la meilleure des projections, elle rĂ©ussit sans doute Ă  donner une prestation, peut-ĂŞtre inĂ©gale, mais riche en Ă©motions … bouleversante au final. Yun Jung Choi quant Ă  elle est une Giulietta presque mozartienne ! Les adeptes du belcanto idiosyncratique et affectĂ© de la vieille Ă©cole seront peut-ĂŞtre offensĂ©s par la belle et claire ligne de chant de la soprano, ou encore par la vĂ©racitĂ© de ses gestes et la grande dignitĂ© de ses sentiments, frappante, et sans affectation. Elle touche les cĹ“urs avec la romance du 2e acte « Oh ! Quante volte ! » ou encore dans le duo d’amour et de ferveur avec RomĂ©o « Si, fuggire ». Dans ce dernier les deux chanteuses s’harmonisent quasi sublime, pour le grand bonheur des spectateurs. Remarquons Ă©galement la performance de Charles Castronovo dans le rĂ´le de Tebaldo, cousin de Giulietta et Ă©pris d’elle, et celle du Lorenzo de Nahuel di Pierro. Le premier chante peu, mais ravit l’auditoire avec son « E serbata a questo acciaro » au premier acte grâce au timbre sombre et tout Ă  fait hĂ©roĂŻque de sa voix. Le dernier peine Ă  convaincre au premier acte mais se rĂ©vèle au deuxième, avec une belle projection et un beau contrĂ´le de sa ligne de chant.

Finalement que dire de la mise en scène de Robert Carsen ? Tout d’abord nous sommes heureux de dĂ©couvrir qu’une production d’il y a presque 20 ans, sert toujours aussi bien le texte et la partition, ceux d’une Ĺ“uvre de plus de 180 ans. Les livrets Belliniens ne sont pas du tout Ă©vidents Ă  mettre en scène, seulement un artiste habile et intelligent comme l’est Carsen peut le faire et sortir vainqueur (remarquons qu’il s’agĂ®t de la 4e reprise de sa production dans ce lieu). Outre les qualitĂ©s esthĂ©tiques (le rouge sang omniprĂ©sent mais jamais distrayant, les costumes d’inspiration historique de Michael Levine, etc.), sa conception est d’une grande lisibilitĂ©. L’Ă©conomie des moyens ainsi que le travail d’acteur solide (quoi qu’encore perfectible), font leur effet sur un public captivĂ©… ma non troppo. Nous vous invitons Ă  redĂ©couvrir ce bijoux martial et langoureux du belcanto romantique dans cette production toujours pertinente et mĂŞme fabuleuse, encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Bastille le 30 avril, ainsi que les 3, 8, 13, 17, 20 et 23 mai 2014.

Paris. OpĂ©ra National de Paris (Bastille), le 24 avril 2014. Bellini : I Capuleti e i Montecchi. Yun Jung Choi, Karine Deshayes, Charles Castronovo… Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra National de Paris. Bruno Campanella, direction musicale. Robert Carsen, mise en scène.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris, le 8 avril 2013. Wagner : Tristan und Isolde. Robert Dean Smith, Franz-Josef Selig, Violeta Urmana… Orchestre et Choeur de l’OpĂ©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction musicale. Peter Sellars, mise en scène. Bill Viola, crĂ©ation vidĂ©o.

WAGNER EN SUISSEPremière de Tristan et Isolde de Richard Wagner ce soir mais reprise de la production signĂ©e Peter Sellars de 2005, le spectacle commence par une minute de silence dĂ©diĂ©e Ă  la mĂ©moire de GĂ©rard Mortier. Le temps paraĂ®t voler, puisque deux clins d’œils après nous sommes submergĂ©s dans le chromatisme puissant du cĂ©lèbre prĂ©lude. En l’occurrence, il est puissant mais aussi raffinĂ©. C’est grâce Ă  la baguette sensible mais intelligente de Philippe Jordan, qui dirige l’Orchestre National de l’OpĂ©ra de Paris de façon impressionnante. Comme souvent chez Wagner, l’orchestre est le vĂ©ritable protagoniste.

Long poème de l’amour et de la mort

L’opĂ©ra, sur le livret du compositeur, est un poème Ă  l’amour transcendĂ© par la mort. Donc, très peu d’action. Le drame est heureusement enrichi d’un chromatisme exprimant le dĂ©sir d’amour et de mort, vĂ©ritable prĂ©lude Ă  la rupture de tonalitĂ©. Ceci, avec l’impression d’un flux musical continu, fait de l’œuvre une pièce rĂ©volutionnaire du romantisme finissant. Le couple Ă©ponyme est interprĂ©tĂ© par Violeta Urmana et Robert Dean Smith. Les chanteurs partagent un fait curieux dans leur vie professionnelle. Les deux ont commencĂ© leurs carrières dans un registre vocal diffĂ©rent, elle ancienne mezzo, lui ancien baryton. Cette curiositĂ© s’est vite transformĂ©e en explication, vues les limites des chanteurs en cours de prestation. Le Tristan de Robert Dean Smith commence de façon presque allĂ©chante, mais nous remarquons rapidement que ce Tristan a la voix fatiguĂ©e. Si au dĂ©but de la reprĂ©sentation, nous avions perdu la notion du temps, vers la fin, au 3e acte, nous avons presque perdu la notion du protocole ; Tristan souffrant et ringard (nous reviendrons sur le jeu d’acteur plus tard et la mise en scène), tu n’es toujours pas mort ??? L’Isolde de Violeta Urmana est plus Ă©quilibrĂ©e, plus heureuse affirmant plus de brio. Si elle pourrait gagner Ă  une plus grande souplesse dans les aigus, la soprano a un timbre altier auquel il est difficile de rester insensibles, et campe une performance avec de la profondeur et beaucoup de vigueur.

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La Brangäne de Janina Baechle met du temps Ă  se chauffer, mais quand elle y est, elle se rĂ©vèle sensible et chaleureuse avec un zeste d’esprit maternel et protecteur. Franz-Josef Selig en Roi Marke est Ă  son sommet expressif, il fait preuve d’un legato d’une sensualitĂ© bouleversante ; son chant est sensible et profond. Remarquons Ă©galement le Melot de Raimund Nolte, toujours aussi plaisant Ă  entendre qu’Ă  voir, en plus chantant pour la première fois Ă  l’OpĂ©ra de Paris, ou encore le marin et le berger d’un Pavol Breslik … rayonnant.

Le metteur en scène Peter Sellars s’est associĂ© Ă  l’artiste contemporain Bill Viola pour cette production. La mise en scène, normalement sobre et Ă©purĂ©e, avec le dĂ©cor unique minimaliste effacĂ© et utilitaire, dĂ©pend presque exclusivement de la crĂ©ation vidĂ©o du dernier, omniprĂ©sente et d’une beautĂ© et d’une complexitĂ© Ă©tonnantes. Dans cette rĂ©alisation cinĂ©matographique, Bill Viola se montre maĂ®tre de son art. A l’intĂ©rieur nous trouvons un couple terrestre et un couple cĂ©leste, ce sont les couples sur lesquels nous devons focaliser l’attention. Puisqu’il se passe très peu de choses pendant les plus de 5 heures de reprĂ©sentation, la vidĂ©o rehausse la tension et prĂ©sente une nouvelle strate de lecture du texte. L’effet est hallucinant ! Bill Viola se sert de l’effet ralenti, d’un riche chromatisme visuel, des juxtapositions des plans, des jeux des perspectives et de bien d’autres effets pour s’accorder Ă  la richesse et Ă  la complexitĂ© de la partition et des Ă©motions des personnages. Cette incroyable vidĂ©o est sans doute l’un des aspects les plus saisissants de la production.

Alors, pourquoi le public de Bastille inonde la salle de huĂ©es contre Bill Viola quand il monte sur scène pour les saluts ? Nous voulons croire qu’il s’agĂ®t peut-ĂŞtre d’un malentendu. Peut-ĂŞtre, puisque Peter Sellars n’a pas participĂ© Ă  la reprise et donc n’Ă©tait pas lĂ  pour les huĂ©es et les applaudissements, le public l’a confondu avec l’artiste vidĂ©o. Mais on se demande encore pourquoi cette violence si rĂ©actionnaire ? Peut-ĂŞtre parce que, les chanteurs laissĂ©s Ă  eux-mĂŞmes pour le jeu d’acteur, ont essayĂ© de remplir l’action avec des gestes dĂ©cidĂ©ment maladroits et contradictoires Ă  la nature de la production. Ainsi le Tristan de Robert Dean Smith, surtout, souffre et se fourvoie comme s’il s’agissait d’un Don JosĂ© appassionato interprĂ©tĂ© par un tĂ©nor italien de la vieille Ă©cole. Il y a dĂ©jĂ  assez des cris et des chuchotements dans Tristan et Isolde, le terrible bruit visuel qu’ajoutent ces gestes distrayants et contrastants fut peut-ĂŞtre insupportable pour une partie du public, mais, insistons encore, la performance des artistes ne mĂ©rite pas ce type de rĂ©action. Quoiqu’il en soit une performance vocale, musicale et visuelle Ă  voir et revoir pour juger sur pièces ; le chef et l’orchestre y sont captivants Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille, les 17, 21, 25 et 29 avril ainsi que le 4 mai 2014.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Comique, le 17 fĂ©vrier 2014. Claude Debussy : PellĂ©as et MĂ©lisande. Karen Vourc’h, Phillip Addis, Laurent Alvaro. Orchestre des Champs ElysĂ©es. Louis LangrĂ©e, direction. StĂ©phane Braunschweig, mise en scène.

Pelleas_opera_comique_2014_Addis-Pelleas-Karen-Vourch-Melisande Reprise choc Ă  l’OpĂ©ra Comique. La Salle Favart remonte sa production de 2010 du seul opĂ©ra de Claude Debussy, PellĂ©as et MĂ©lisande, dans la mise en scène signĂ©e StĂ©phane Braunschweig. L’Orchestre des Champs ElysĂ©es dirigĂ© par Louis LangrĂ©e apporte prĂ©cision et nettetĂ© sur instruments anciens. Chef-d’oeuvre incontestable du 20e siècle, l’ouvrage voit le jour prĂ©cisĂ©ment Ă  l’OpĂ©ra Comique, dès sa naissance bastion de la modernitĂ© en 1902. En effet, cette première d’hiver est la 455e reprĂ©sentation de l’ouvrage dans les murs qui l’ont vu naĂ®tre. L’histoire est celle de la pièce de théâtre symboliste homonyme de Maurice Maeterlinck. La spĂ©cificitĂ© littĂ©raire et dramaturgique de l’oeuvre originelle permet plusieurs lectures de l’opĂ©ra. La puissance Ă©vocatrice du texte est superbement traduite en musique par Debussy. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une forĂŞt, retrouve la belle et Ă©trange, MĂ©lisande, … qu’il Ă©pouse. Elle tombera amoureuse de son beau-frère PellĂ©as. Peu d’actions et beaucoup de descriptions font de la pièce une vĂ©ritable raretĂ©.

Il fait sombre dans les jardins

Dans la mise en scène de StĂ©phane Braunschweig, le flou symboliste recule et les sentiments, pour peu qu’il soient explicites, gagnent en pertinence. L’aspect lĂ©gèrement enfantin et abstrait des dĂ©cors (aussi de StĂ©phane Braunschweig) sont efficaces, mais pas pour tous les goĂ»ts. Le travail avec les acteurs/chanteur, lui, convainc unanimement. La faiblesse frappante en est le traitement des interludes et des changement de tableaux, il est très difficile de rester concentrĂ© sur l’oeuvre quand il y a souvent des minutes de silence dans le noir… Karen Vourc’h interprète MĂ©lisande, elle commence avec une puissance dramatique Ă©tonnante, parfois excessive. La chanteuse est investie complètement, et ses dons d’actrice sont indĂ©niables. Vocalement, c’est une MĂ©lisande dont la première scène restera la plus marquante, ensuite elle est la MĂ©lisande Ă©thĂ©rĂ©e et onirique dont beaucoup rĂŞvent. Une lĂ©gèretĂ©, une transparence, des aigus perçants, une fragilitĂ© naturelle font d’elle LA MĂ©lisande prĂ©fĂ©rĂ©e des symbolistes fin de siècle. Phillip Addis rayonne dans le rĂ´le de PellĂ©as. Ses aigus solaires ne sont pas très puissants soulignons la difficultĂ© vocale du rĂ´le Ă  la tessiture ambiguĂ«), mais comme sa partenaire le baryton incarne le personnage avec un charisme juvĂ©nile auquel il est difficile de rester insensible. Le Golaud de Laurent Alvaro frappe l’auditoire par sa force théâtrale Ă©galement, mais sa vocalitĂ© reste un peu rustique. L’effet est impressionnant puisqu’il crĂ©e une sorte d’Ă©quilibre avec les deux autres rĂ´les principaux plus fragiles.

La GenĂ©viève de Sylvie Brunet-Grupposo a un timbre particulier, elle incarne le rĂ´le de la mère avec une chaleur particulière. Si nous aimons la performance et surtout la prestance de l’Arkel de JĂ©rĂ´me Varnier, comme la candeur de l’Yniold de Dima Bawab, dommage que l’orchestre couvre la voix du dernier frĂ©quemment et le manque de relief de la dernière. L’Orchestre des Champs Elysees dirigĂ© par Louis LangrĂ©e Ă©blouit la grande majoritĂ© du public. Pourtant l’interprĂ©tation des excellents musiciens ne dĂ©passe pas les limites du correct. En l’occurrence la musique est belle mais pas sensuelle et l’aspect harmonique paraĂ®t plus classique que moderne. NĂ©anmoins, la prestation de l’orchestre
Ă©volue progressivement et ses beautĂ©s se trouvent dans la clartĂ© et la prĂ©cision plus que dans la couleur. Fabuleuse et intelligente reprise Ă  l’OpĂ©ra Comique, tout Ă  fait Ă  la hauteur du lieu.

Illustration : © Claire Besse

Compte rendu, concert. Paris. Théâtre des Champs Elysées, le 12 février 2014. Orchestre de chambre de Paris. Fazil Say, piano. Roger Norrington, direction.

L’Orchestre de Chambre de Paris et son premier chef invitĂ© Roger Norrington sont de retour au Théâtre des Champs ElysĂ©es, complices du compositeur et pianiste virtuose Fazil Say. Le programme orbite autour du romantisme franco-allemand et, par sa diversitĂ© et son envergure, il invite l’auditoire Ă  explorer tout un Ă©ventail de sentiments. Le concert dĂ©bute avec l’ouverture de Genoveva, seul opĂ©ra de Robert Schumann crĂ©e en 1850. D’une dizaine de minutes, le morceaux est d’une force expressive indĂ©niable, marquant les esprits par son ambiance dramatico-hĂ©roĂŻque. Le chef exploite l’orchestre avec aisance, le staccato et le sostenuto des cordes sont Ă©tonnants. Tension et brio, rien ne manque Ă  un orchestre de belle allure dĂ©ployant de dĂ©licieuses modulations, avec quelques petits effets expressionnistes qui surprennent.

Concert de sensations, concert sensationnel 

Puis, l’orchestre et le pianiste invitĂ© aborde le Concerto pour piano et orchestre n°2 en sol mineur de Camille Saint-SaĂ«ns crĂ©Ă© en 1868. L’oeuvre commence par une cadence initiale Ă  l’air improvisĂ© et dans le style d’une fantaisie de Bach. La lecture de Fazil Say est très expressive, d’une suavitĂ© presque sublime. PortĂ©e par une belle complicitĂ© entre les musiciens, l’interprĂ©tation, loin de tout acadĂ©misme prĂ©tentieux, est très virtuose. Sous des doigts aussi agiles, on comprend combien Saint-SaĂ«ns a signĂ© lĂ  un Concerto d’originalitĂ© formelle : l’allegro scherzando qui suit l’andante initial est tout Ă  fait giocoso. L’Orchestre de chambre de Paris joue superbement la partition reprĂ©sentative de tout le charme et la brillance de la musique de Saint-SaĂ«ns. Fazil Say l’interprète avec une lĂ©gèretĂ© pourtant non dĂ©pourvue de sensualitĂ©. Le Presto final est emblĂ©matique de la science du compositeur : coloris orchestral, mĂ©lange de feux d’artifices mondains et profondeur presque spirituelle… Les cordes s’y distinguent par leur caractère maestoso, par leur tonus et leur brillance. Fazil Say dĂ©voile une dextĂ©ritĂ© spectaculaire, con moto. Le soliste suscite lĂ©gitimement  les bravos de la salle et les nombreux rappels.

 

SAY_fazil_pianoAprès l’entracte, la Chaconne en rĂ© mineur de Busoni /Bach. Il s’agĂ®t d’une transcription pour piano d’un mouvement de la Partita pour violon en rĂ© mineur de Johann Sebastian Bach BWV 1004, datant de 1897. L’oeuvre d’une intensitĂ© expressive particulière est aussi extrĂŞmement virtuose. A la fois Mercure et Titan, Fazil Say, seul, offre une prestation presque religieuse surtout profondĂ©ment humaine. Il dĂ©lecte  son auditoire par un art du rubato surprenant. A cela s’ajoute une facilitĂ© digitale tout Ă  fait abasourdissante malgrĂ© l’immense difficultĂ© de l’oeuvre. Il est Ă©vident que Fazil Say prend beaucoup de plaisir (et quelques libertĂ©s! mais avec quelle intelligence musicale) dans ce qu’il interprète et cela fait plaisir au public fortement stimulĂ©.

Le concert se termine avec la Symphonie n° 4 en rĂ© mineur (dĂ©cidĂ©ment la tonalitĂ©,et donc le mode, de la soirĂ©e) de Robert Schumann, dont la version rĂ©visĂ©e par le compositeur date de 1851. Sans doute la symphonie la plus rĂ©ussie de Schumann, notamment dans l’aspect formel, hautement innovant. Schumann s’y aventure au-delĂ  des canons classiques, rĂ©alisant l’intĂ©gration d’un dĂ©veloppement thĂ©matique cyclique qui offre Ă  l’oeuvre une grande cohĂ©rence et sa profonde unitĂ©. L’OCP exĂ©cute l’opus avec brio. Pendant une trentaine de minutes Roger Norrington explore les contrastes de la partition, exploite le talents des musiciens, que ce soit l’incroyable hautbois au deuxième mouvement ou encore les cuivres puissants au dernier. La symphonie très originelle dans la forme est aussi riche en Ă©motions, nous passons d’une mĂ©ditation Ă  une romance, puis d’un scherzo rustique Ă  un finale solennel et mĂ©lancolique qui se termine de façon hĂ©roĂŻque. Grande soirĂ©e, concertante, chambriste, symphonique.

Paris. Théâtre des Champs Elysées, le 12 février 2014. Orchestre de chambre de Paris. Fazil Say, piano. Roger Norrington, direction.

Compte rendu, concert. Paris. Salle Pleyel, le 31 janvier 2014. Orchestre Philharmonique de Radio France. Leonidas Kavakos, violon et direction.

kavakos leonidas concert mozart-kavakos_classicalLa Salle Pleyel accueille l’Orchestre Philharmonique de Radio France pour un concert d’envergure autour du classicisme viennois et son influence dans l’histoire de la musique. Le violoniste et chef grec Leonidas Kavakos dirige un orchestre dans la meilleure des formes et se prĂ©sente lui-mĂŞme en soliste pour le Concerto pour violon et orchestre n° 3 de Mozart, la seule Ĺ“uvre rĂ©ellement classique du programme. Le concert commence avec Mozart, figure emblĂ©matique du classicisme viennois. Nous rappelons que le dit « classicisme » musical a Ă©tĂ© thĂ©orisĂ© Ă  posteriori (Ă  la diffĂ©rence du romantisme musical) ; les pères du classicisme Haydn, Mozart, Beethoven, ne pensaient pas aux Ă©tiquettes archaĂŻsantes et thĂ©oriques de leur art, qu’ils considĂ©raient vivant et moderne. Incontestablement classique, le Concerto pour violon et orchestre n°3 en sol majeur K216 est aussi l’un des plus connus et jouĂ©s, ses mouvements très souvent choisis par le jury et les interprètes de concours et compĂ©titions de violon. Le premier mouvement est toute gaĂ®tĂ© et toute brillance, le deuxième plus Ă©quilibrĂ©, est toute grâce avec un zeste de mĂ©lancolie, tandis que le dernier est populaire et dansant. Kavakos prĂ©sente une lecture d’une grande rĂ©serve pourtant. Son jeu paraĂ®t plus Ă©lĂ©gant et ralenti que dynamisant et solaire comme la tonalitĂ© de la pièce. Il a heureusement de l’humour dans sa prestation au violon, mais l’orchestre paraĂ®t beaucoup plus osĂ© et plus vivace que lui.

Le Classicisme rêvé

La complicitĂ© entre le chef et les musiciens est nĂ©anmoins plus qu’Ă©vidente. Dans la Symphonie n° 1 de Prokofiev dite « Classique » (1918), que le Russe a composĂ©e pendant son adolescence, nous dĂ©couvrons un autre visage du chef grec. Si les tempi sont ralentis comme dans l’œuvre prĂ©cĂ©dente, la performance est riche en effets expressionnistes, parfois intĂ©ressants, parfois dĂ©routants, toujours remarquables. Ainsi, la symphonie « Classique » paraĂ®t moins classique, surtout en ce qui concerne les cordes, d’une intensitĂ©… singulière. Cependant, le concertino des vents offre une prestation très distinguĂ©e, avec une concision et une limpiditĂ© en l’occurrence rafraĂ®chissante.

Après l’entracte ne pouvait venir que l’apothĂ©ose du concert :  la Symphonie n° 9 en ut majeur dite « La Grande » de Franz Schubert. Schubert est souvent situĂ© en concurrence avec Beethoven, qu’il a peu en vĂ©ritĂ©, Ă  envier Ă  part ses mĂ©cènes et protecteurs. En effet, Franz Schubert est officieusement le quatrième « classique viennois », d’autant plus qu’il s’agĂ®t du seul vĂ©ritable viennois. Ce qui, comme c’est le cas pour Mozart et Beethoven, n’exclut pas son appartenance au mouvement romantique. La symphonie, crĂ©Ă©e de façon posthume en 1839 sous la direction de FĂ©lix Mendelssohn, est un exemple fastueux de la syntaxe du premier romantisme, descendant spirituel du classicisme tardif. Il s’agĂ®t aussi de la symphonie que le compositeur apprĂ©ciait le plus de son opus. La correspondance existante nous montre qu’il la considĂ©rait comme sa seule symphonie digne de publication, et la seule qu’il ait effectivement envoyĂ©e aux Ă©diteurs. Dit l’anecdote que Robert Schumann la considĂ©rait comme la meilleure Ĺ“uvre instrumentale après la mort de Beethoven. L’Orchestre Philharmonique de Radio France est Ă  la hauteur de la composition, et Leonidas Kavakos nous offre finalement une lecture …  irrĂ©prochable de la partition. Le premier mouvement commence  ainsi avec un Ă©lan Ă©difiant qui devient triomphal, avec une certaine sensualitĂ© quand mĂŞme. Les vents sont prodigieux dans les quatre mouvements. Dans le deuxième, la mĂ©lodie ensorcelante prĂ©sentĂ©e par le hautbois puis reprise par la clarinette est enivrante. Mais les percussions s’expriment avec Ă©clat, Kavakos se sert d’elles d’une façon «  « haydnienne »  très pertinente. Le chiaroscuro schubertien est reprĂ©sentĂ© avec un brio et une sensibilitĂ© inattendus. Le troisième mouvement est charmant et dansant et l’allegro finale une rĂ©vĂ©lation. Ici les cuivres deviennent indĂ©pendantes et impressionnent par leur brio autant que les cordes. Le public ovationne fortement les musiciens qui ont ravi leurs sens pendant une heure de splendeur instrumentale ! Bravo !

Compte rendu, OpĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (OpĂ©ra Bastille), le 22 janvier 2014. Massenet : Werther. Roberto Alagna, Karine Deshayes, Jean-François Lapointe… Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Michel Plasson, direction. BenoĂ®t Jacquot, mise en scène.

Paris, OpĂ©ra Bastille : Werther de Massenet. Alagna, Deshayes, jusqu’au 12 fĂ©vrier 2014. La production parisienne sous la direction de Michel Plasson s’avère incontournable, confirmant le succès de cette reprise …  Werther de Massenet (1892) revient sur la scène de l’OpĂ©ra National de Paris dans la cĂ©lèbre mise en scène de BenoĂ®t Jacquot. Michel Plasson dirige l’Orchestre maison avec Ă©lĂ©gance et raffinement. Roberto Alagna incarne le rĂ´le-titre avec une passion et un abandon Ă  fondre les cĹ“urs. Karine Deshayes compose une Charlotte dramatique et d’une grande dignitĂ©.

 

 

Le cas Massenet ou l’investissement rĂ©dempteur des interprètes

Investissement rédempteur des interprètes

 

GetAttachment.aspx Werther est l’un des opĂ©ras les plus cĂ©lèbres et les plus reprĂ©sentĂ©s de tout l’opus lyrique de Massenet. Pourtant, lors de sa première mondiale (en Allemagne, 1892) le public et la critique sont dĂ©routĂ©s par l’aspect acidulĂ© de l’ouvrage. Ceci se comprend facilement, la source du livret Ă©tant un hĂ©ros prĂ©-romantique Allemand de la plume d’un grand gĂ©nie germanique Johann Wolfgang von Goethe. Le roman Ă©pistolaire et subtilement autobiographique de Goethe a fait sensation lors de sa parution en 1774. L’effet Werther se voyait dans le changement de mode vestimentaire, les jeunes hommes et femmes s’habillant comme les protagonistes du roman, mais l’impact de l’œuvre a eu aussi un visage plus profond et glauque : il a en effet dĂ©clenchĂ© une sĂ©rie de suicides qui marqueront fortement la conscience collective.

L’adaptation du roman  par Edouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann, comme la mise en scène traditionnelle et belle de BenoĂ®t Jacquot, sont d’une grande efficacitĂ©. S’il n’y a pas la profondeur mĂ©taphysique du roman, elle se marie brillamment Ă  la musique de Massenet, en l’occurrence d’une dĂ©licieuse mĂ©lancolie romantique. Cet Ă©tat d’esprit mĂ©langeant finesse diaphane et trouble sentimental est comme celui des protagonistes.

Le rĂ´le de Werther est tenu avec charisme par le tĂ©nor Roberto Alagna. Il compose un personnage rayonnant, captivant et touchant dans sa dĂ©tresse passionnelle. Il incarne avec brio l’exubĂ©rance et la naĂŻvetĂ© du jeune amoureux. Ici Alagna dĂ©lecte l’auditoire avec les apports gĂ©nĂ©reux de son art… : une diction sans dĂ©faut, une science dĂ©clamatoire confirmĂ©e, un souffle facile, un registre aigu lumineux. Quand il chante « Pourquoi me rĂ©veiller ? » au troisième acte, le temps s’arrĂŞte, rien ne paraĂ®t exister dans la salle gargantuesque Ă  part l’ardente et ensorcelante misère du jeune poète. La Charlotte de Karine Deshayes est aussi convaincante par son investissement, son jeu d’actrice engageant, une ligne de chant dĂ©licatement nuancĂ©e comme la psychologie du personnage… Elle est presque suprĂŞme dans la scène des « lettres » au troisième acte. Quand elle implore la pitiĂ© de Werther pendant qu’il l’Ă©treint en criant « Je t’aime !», Ă  la fin du mĂŞme acte, l’effet est impressionnant et les frissons inĂ©vitables. Remarquons Ă©galement l’Albert du baryton Jean-François Lapointe, d’une noblesse et d’une prestance ravissante, aussi en forme vocalement que physiquement, ou encore la Sophie d’HĂ©lène Guilmette pĂ©tillante ma non troppo, au chant charmant, faisant preuve d’une indiscutable candeur vocale et théâtrale.

La direction de Michel Plasson s’accorde somptueusement Ă  la nature de l’opĂ©ra. Il exploite avec douceur les qualitĂ©s de l’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris et les beautĂ©s de la partition… Un coloris raffinĂ©, dont l’aspect atmosphĂ©riste parfois fait penser Ă  un certain Debussy (!), ou encore la richesse mĂ©lodique dont la simplicitĂ© et la luciditĂ© prĂ©figurent Puccini. Massenet a dit de lui-mĂŞme qu’il Ă©tait « un compositeur bourgeois », ce soir, pourtant, sa musique dĂ©passe l’Ă©pithète mondaine grâce Ă  la performance touchante et surtout rĂ©ussie des interprètes. Encore Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille les 2, 5, 9 et 12 fĂ©vrier 2014. Incontournable.

Compte rendu, concert. Paris. Théâtre des Champs Elysées, le 8 janvier. Philharmonia Orchestra. Vladimir Ashkenazy, direction. Vadim Repin, violon. 

TchaikovskiLe Théâtre des Champs ElysĂ©es marque le dĂ©but de 2014 avec deux concerts dĂ©diĂ©s Ă  Tchaikovsky. Le pianiste et chef d’orchestre Vladimir Ashkenazy dirige le Philharmonia Orchestra, ce soir accompagnĂ©s du violoniste virtuose Vadim Repin. Vladimir Ashkenazy est une des figures de la musique classique qui n’a pas besoin de prĂ©sentation. En tant que pianiste subtil, ses enregistrements de la musique russe sont nos favoris intemporels, mais pas seulement. Son art s’exprime avec autant de cĹ“ur dans les concertos de Mozart (enregistrĂ©s avec le Philharmonia Orchestra dirigĂ© au piano), ou encore Brahms. Il s’initie Ă  la direction d’orchestre pendant l’essor de sa carrière pianistique, et se partage toujours entre la direction d’orchestre et le piano, pour le grand bonheur de ses admirateurs.

Tchaikovsky Ă  fleur de peau, ma non troppo…

D’abord le cĂ©lèbre poème symphonique intitulĂ© RomĂ©o et Juliette : Ouverture-fantaisie. La pièce d’une vingtaine de minutes commence avec une tension particulière sous la baguette d’Ashkenazy. Si nous trouvons les cordes du Philharmonia plutĂ´t lĂ©gères (et pas forcĂ©ment brillantes), la performance des vents est, elle, rĂ©vĂ©latrice. Les cuivres sont puissants comme attendues et les bois, vraiment prodigieux. Le thème d’amour gĂ©nĂ©rique de l’opus interprĂ©tĂ© avec candeur par le cor anglais et la flĂ»te est d’une beautĂ© redoutable. Nous remarquerons Ă©galement les percussions, assez sollicitĂ©es et toujours Ă  la belle prĂ©sence.
Ensuite vient le non moins cĂ©lèbre Concerto pour violon et orchestre en rĂ© majeur op. 35, avec le soliste virtuose Vadim Repin. Dès l’allegro moderato initial nous sommes sensibles Ă  la sonoritĂ© de l’instrument. L’interprĂ©tation est cependant riche en curiositĂ©s. Le tempo est un peu ralenti mais Repin accĂ©lère pendant certains moments pyrotechniques, peut-ĂŞtre dans le but de rĂ©affirmer sa technique … excellente. Pourtant, l’effet est plus extravagant qu’extraordinaire. Il compense avec une cadence brillante et musicale (bien heureusement). La canzonetta qui suit est tout Ă  fait charmante. La performance du soliste correcte mais superficielle. Le Philarmonia sous la direction d’Ashkenazy accompagne avec un mĂ©lange d’Ă©lĂ©gance et caractère. Chef et orchestre sont davantage prĂ©sents dans l’allegro vivacissimo qui clĂ´t le concerto. Il s’agĂ®t du mouvement le plus rĂ©ussi et Ă©quilibrĂ© entre le soliste et l’orchestre, mais nous avons toujours l’impression que Vadim Repin, ce soir en tout cas, a très peu de nuances dans son jeu. Et ce malgrĂ© les interventions sur le tempo. Le public est tout de mĂŞme conquis par la musique de Tchaikovsky : il remplit la salle de bravos et d’applaudissements. Vadim Repin s’est peut-ĂŞtre rendu compte lui-mĂŞme que son interprĂ©tation n’a pas Ă©tĂ© Ă  la hauteur de son talent et de sa trajectoire ; il dĂ©cide de ne pas faire de bis, contre l’ardent dĂ©sir de l’auditoire.

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Après l’entracte , place au point d’orgue de la Symphonie n°4 en fa mineur op.36. Pour le compositeur cette symphonie est une imitation de la Cinquième de Beethoven, pas dans la forme mais dans le fond, c’est-Ă -dire l’apprĂ©hension du destin. Les deux compositeurs n’ont pas la mĂŞme vision ni la mĂŞme attitude envers le destin, certes, mais c’est ici, dans le premier mouvement, qu’apparaĂ®t le thème du destin. Le mouvement commence avec une fanfare aussi fĂ©roce que mĂ©lancolique. L’effet est très puissant. Les cordes pleines de brio sont exaltantes, les bois toujours Ă  la vive candeur. Ashkenazy nous offre une version magistralement nuancĂ©e, faisant preuve de brio et de sensibilitĂ© pendant les 4 mouvements. Le deuxième est d’une beautĂ© paisible non sans une grande nostalgie. Le troisième aux cordes jouant exclusivement en pizzicato a quelque chose de mondain et populaire, qui rappelle aussi Mahler. Dans le Finale, nous retrouvons le thème du destin transfigurĂ©, vĂ©ritable tour de force instrumental, interprĂ©tĂ© de façon maestosa et avec panache par les musiciens du Philharmonia. Fortement ovationnĂ©s, ils nous offrent un bis inattendu : Snowdrop du recueil pour piano solo de Tchaikovsky « Les saisons », dans un arrangement pour grand orchestre rĂ©alisĂ© par l’un des instrumentistes. Un bis dĂ©licieux, oĂą la belle clarinette se distingue, très prĂ©sente et enchanteresse.

Ainsi se termine la série des deux concerts Tchaikovsky du Philharmonia Orchestra au Théâtre des Champs Elysées, sous la baguette toujours animée, chaleureuse de Vladimir Ashkenazy.

Illustration : Vladimir Ashkenazy © Sasha Gusov/Decca

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux (Grand Théâtre), le 16 janvier 2014. Gershwin : Porgy and Bess. Xolela Sixaba, Nonhlanhla Yende, Lukhanyo Moyake… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Albert Horne, direction. Christine Crouse, mise en scène.

L’OpĂ©ra National de Bordeaux accueille le Cape Town Opera pour leur superbe production du grand classique amĂ©ricain et chef d’œuvre lyrique de Gershwin, Porgy and Bess (1935), ici mis en scène par la directrice artistique de la compagnie, Christine Crouse. Pour la première, la direction musicale de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est assurĂ©e par le chef sud-africain Albert Horne, Ă©galement chef de chĹ“ur et assistant musical du Cape Town Opera.

 

Porgy and Bess, Bordeaux, Gershwin, Cape Town

 

 

 

Porgy and Bess, une révélation

 

Porgy and Bess est une Ĺ“uvre riche en controverses. Beaucoup d’encre coule encore sur des questions comme la forme de l’oeuvre, son genre, les intentions des auteurs, etc… Sans alimenter les petites histoires, il reste important d’Ă©claircir certains points. Avec Porgy and Bess, George Gershwin (1989-1937) a voulu faire un vĂ©ritable opĂ©ra avec tout le sĂ©rieux que ceci implique, et avec toutes les exigences formelles requises. Il est  incontestablement arrivĂ© Ă  son but dans une Ĺ“uvre d’ampleur dramatique, un grand opĂ©ra Ă  morceaux distincts, mĂ©langeant plusieurs styles certes, mais avec une cohĂ©rence indĂ©niable et une cohĂ©sion assurĂ©e par les spĂ©cificitĂ©s de la plume du compositeur. Il a aussi voulu crĂ©er un opĂ©ra AmĂ©ricain.

Et il a rĂ©ussi avec un langage musical nourri des sonoritĂ©s propres Ă  son pays, notamment le jazz, le gospel, les spirituals, le blues. Mais pas seulement. Le livret, une adaptation du roman Porgy de DuBose Heyward, est crĂ©e par le frère du compositeur Ira Gershwin avec le romancier. Son histoire tragique brille pourtant avec un optimiste inĂ©puisable et triomphal, trait de caractère terriblement amĂ©ricain. Mais pas seulement. Un Ă©lĂ©ment souvent oubliĂ© ou ignorĂ© est que George Gershwin, juif amĂ©ricain Ă  la belle carrière, a mandatĂ© que son Ĺ“uvre soit reprĂ©sentĂ©e et mise en scène exclusivement avec des chanteurs noirs. Nous sommes alors dans les annĂ©es 30, et la sĂ©grĂ©gation raciale aux États-Unis est brĂ»lante (on est loin du mouvement des droits civils des annĂ©es 50). Les noirs amĂ©ricains sont alors victimes des nombreuses politiques incapacitantes de la part des Ă©tats. Mais voilĂ  un blanc New-yorkais en train de bouleverser l’ordre social, en embauchant des noirs, en faisant un art inspirĂ© des talents musicaux d’un peuple discriminĂ©… cela dĂ©range.

Nous n’avons aucun doute du mĂ©rite de la dĂ©marche artistique et sociale de Gershwin, ni de la grande dignitĂ© et valeur musicale de Porgy and Bess. Cette production du Cape Town Opera, compagnie auto-gĂ©rĂ©e avec des fonds venant exclusivement du privĂ©, ne fait que prouver l’Ă©vident. L’histoire de Porgy, un noir estropiĂ© de la Caroline du nord vivant dans un bâtiment dĂ©laissĂ©, est celle avant tout d’un amoureux. Il est Ă©pris de Bess, la femme de Crown, un criminel, un « drogué » du quartier. Il veut la sauver, la libĂ©rer aussi de la glauque influence de Sportin’ Life, le dealer. La transposition dans le Soweto sud-africain des annĂ©es 70 par la metteure en scène est très cohĂ©rente, tenant en compte l’affligeante rĂ©alitĂ© de l’apartheid. L’universalitĂ© de l’œuvre ne se voit jamais compromise, et nous remarquons Ă  peine qu’il s’agĂ®t de l’Afrique du Sud. La direction des acteurs/chanteurs est consistante et singulière dans sa sincĂ©ritĂ©, l’engagement de la distribution frappe en tous points de vue confondus, dĂ©gageant une Ă©nergie extraordinaire certainement aidĂ© par les nombreuses chorĂ©graphies Ă©lectrisantes de Sbo Ndaba.

 

 

Une distribution enflammée

 

La distribution vibre avec la force et le brio propre Ă  la jeunesse des chanteurs. Mais la performance est en gĂ©nĂ©ral rĂ©ussie et les nombreux personnages captivent en permanence, que ce soit pendant une ariette isolĂ©e ou dans les chĹ“urs. Le couple Ă©ponyme est interprĂ©tĂ© avec panache par Xolela Sixaba (Porgy) et Nonhlanhla Yende (Bess). Lui Ă  la voix large et chaleureuse, avec un timbre d’une beautĂ© touchante. Elle, une vĂ©ritable amazone, toujours ravissante, aux dons de comĂ©dienne Ă©vidents, avec une voix ronde et sĂ©duisante. Leur duo d’amour sans dĂ©veloppement au dĂ©but du deuxième acte est un des nombreux moments forts pour ces deux artistes rayonnant.  Ce soir Crown est incarnĂ© par Mandisinde Mbuyazwe aussi très investi d’un point de vue théâtral, mais Ă  la performance vocale progressive, quelque peu reservĂ©e au premier acte, puis très en forme et plutĂ´t imposant au deuxième.
De mĂŞme pour le Sportin’ Life de Lukhanyo Moyake, excellent acteur, avec une voix d’une certaine fraĂ®cheur et un sens du rythme indĂ©niable. Les nombreux personnages secondaires sont Ă©galement très engagĂ©s et engageants. Le Jake d’Aubrey Lodewyk avec une suavitĂ© dans la vocalisation et une certaine finesse dans l’expression, offre au dĂ©but du deuxième acte un chant de pĂŞcheur oĂą il met ses talents d’acteur et de chanteur au service de l’oeuvre, un moment très jazzy, lui aussi captivant. Sa femme Clara est interprĂ©tĂ© par Siphamandla Yakupa, qui chante aussi la vendeuse de fraises au deuxième acte. C’est elle qui ouvre l’oeuvre avec l’archicĂ©lèbre « Summertime », en l’occurrence chantĂ© de façon spiritosa, avec cĹ“ur. Elle est une vendeuse de fraises charmante et une Clara Ă  la fois pĂ©tillante et sentimentale. Remarquons aussi la Serena d’Arline Jaftha, sa lamentation Ă  la fin du premier acte, – l’air « My man is gone now », un des moments les plus puissants de la partition, donne des frissons.

Un personnage important de l’opĂ©ra est le choeur. C’est une facette fondamentale, et complètement intĂ©grĂ©e dans le drame. Il commente l’action, pose des questions, rĂ©pond, mais aussi dĂ©veloppe des idĂ©es musicales originales. Le Choeur du Cape Town Opera dirigĂ© par Albert Horne est exemplaire. Il est omniprĂ©sent et compte avec des belles voix et personnalitĂ©s. La façon avec laquelle ses chanteurs s’attaquent Ă  la musique traditionnelle amĂ©ricaine (spirituals, gospels), est caractĂ©risĂ©e et en termes gĂ©nĂ©raux… fabuleuse ! Ils sont superbement investis, leur complicitĂ© sur scène, ravissante.

Quoi dire enfin de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine ? Sous la direction d’Albert Horne, les musiciens jouent l’immense partition avec autant de complicitĂ© et d’investissement que les chanteurs. Le chef sud-africain a une maĂ®trise du rythme incontestable. Il exploite les cuivres et les sonoritĂ©s jazzy avec aisance, et maintient la tension en permanence tout en diffĂ©renciant avec Ă©nergie les diffĂ©rents styles qui se cĂ´toient. Belle dĂ©marche ! Nos plus sincères fĂ©licitations au Cape Town Opera et Choeur pour un Porgy and Bess de qualitĂ©. C’est la première fois que cette production se prĂ©sente en France et nous souhaitons de tous nos cĹ“urs qu’elle ne soit pas la dernière. Nous avons pu Ă©couter le Choeur du Cape Town Opera interprĂ©ter un rĂ©pertoire choral divers Ă  l’Auditorium de l’OpĂ©ra National de Bordeaux, mĂ©langeant chants traditionnels sud-africains et amĂ©ricains avec Verdi ou encore Gounod, et il n’a fait que confirmer ce qu’on a vu et entendu dans Porgy and Bess : la qualitĂ© des voix, leur tempĂ©rament collectif, un investissement sur scène Ă©difiant et contagieux ! Bravo !

 

 

Compte-rendu : Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scène.

De la maison des morts Robert CarsenL’OpĂ©ra National du Rhin ouvre sa nouvelle saison lyrique 2013-2014 avec la nouvelle production du dernier opĂ©ra de Leos Janacek, De la maison des morts. Robert Carsen signe une mise en scène Ă©purĂ©e, Ă  la dramaturgie astucieuse et audacieuse, qui rĂ©vèle un profond respect et une sincère comprĂ©hension du compositeur. L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg est rĂ©actif et puissant sous la direction du chef Marko Letonja. Avec les choeurs de l’OpĂ©ra National du Rhin et la distribution des chanteurs fortement engagĂ©s, le spectacle s’impose Ă  nous d’une sobre grandeur ; c’est une surprenante inauguration de saison !

NĂ© en Moravie en 1854, Leos Janacek est l’un des gĂ©nies de l’univers musical du siècle passĂ©. De ses 9 opĂ©ras, 5 font partie du rĂ©pertoire lyrique international. Ses 2 quatuors Ă  cordes sont parmi les meilleurs exemples du genre au 20e siècle. Il a composĂ© tous ces chefs-d’œuvre entre 50 et 74 ans. Sa voix profondĂ©ment tchèque est d’une humanitĂ© et d’une universalitĂ© qui rĂ©sonne très fortement partout dans la planète. Il compose De la maison des morts en 1928 mais hĂ©las dĂ©cèdera avant sa crĂ©ation en 1930. Le livret du compositeur est une traduction et adaptation libre du roman Ă©ponyme de DostoĂŻevski. Ce dernier est une compilation thĂ©matique des expĂ©riences et faits divers de l’Ă©crivain lors de son sĂ©jour dans une prison sibĂ©rienne. Janacek a tirĂ© des moments très dramatiques du roman ; il en a fait un livret plus compact, mais sans une vĂ©ritable trame au sens traditionnel. Il s’agĂ®t plutĂ´t de vignettes, des extraits de la vie en prison, Ă  peine reliĂ©s les uns des autres par l’apparition au premier acte d’un prisonnier politique, qui apprend Ă  un jeune tatar Ă  lire au deuxième, et qui retrouve sa libertĂ© au dernier.

 

 

La lumière au bout du tunnel

 

Ce prisonnier politique nommĂ© Aleksandr Petrovitch Gorjantchikov est l’un des personnages dans une distribution exclusivement masculine. Il est noblement interprĂ©tĂ© par Nicolas Cavallier, d’un beau timbre, et complètement investi musicalement et dramatiquement comme tous les chanteurs en rĂ©alitĂ©. Au premier acte, nous sommes dĂ©jĂ  marquĂ©s par le Skuratov du tĂ©nor Andreas Jäggi, son rĂ©cit au deuxième acte  rĂ©vèle une caractĂ©risation musicale d’une terrible tendresse. Pascal Charbonneau (Ă©mouvant David dans David et Jonathas de Charpentier), est touchant dans le rĂ´le du jeune tatar Aljeja, non seulement par son sens aigu du drame mais aussi par la beautĂ© de son timbre et la couleur et la chaleur de sa voix de tĂ©nor. Le baryton Jean-Gabriel Saint-Martin (charismatique Guglielmo Ă  Saint-Quentin-en-Yvelines) est un forçat/Don Juan rafraĂ®chissant, avec un langage corporel maĂ®trisĂ© et une certaine tĂ©nacitĂ© vocale. Soulignons l’extraordinaire prestation du baryton Martin Barta au troisième acte dans le rĂ´le du prisonnier Chichkov. Son grand rĂ©cit dĂ©roule toute la largeur de sa tessiture tout comme sa passionnante et bouleversante implication théâtrale.

Marko Letonja dirige un Orchestre Philharmonique de Strasbourg lui aussi totalement investi. Les vestiges du concerto pour violon et orchestre abandonnĂ© par le compositeur sont jouĂ©s brillamment par le premier violon lors de l’ouverture tout Ă  fait acrobatique. La rĂ©activitĂ© de l’orchestre est impressionnante, le son est toujours cristallin ; il s’accorde magistralement aux chanteurs. L’expression est sentimentale mais maĂ®trisĂ©e, que ce soit dans la tendresse presque enfantine au premier acte, dans la pompe dansante du deuxième (qui rappelle fortement le ballet de Stravinsky, Petruchka) ou dans l’Ă©tonnant chiaroscuro du troisième. L’orchestre a une puissance indĂ©niable, mais n’est jamais bruyant.  Le chef convainc naturellement pour cette prĂ©cision et cet Ă©quilibre remarquable qu’il sait cultiver dans la fosse.

Robert Carsen, quant Ă  lui, signe une mise en scène davantage aboutie, Ă  la fois personnelle et universelle. Les dĂ©cors et costumes du couple Boruzescu s’inscrivent dans l’Ă©tat d’esprit de respect envers l’œuvre avec une prison en briques grises et des habits efficaces et atemporels. Carsen et son collaborateur Peter van Praet mettent en place un jeu de lumières intelligent, les clairs obscurs devenant presque un leitmotif dramatique d’une efficacitĂ© incontestable. C’est un théâtre dans le théâtre, impeccable au deuxième acte, avec l’homo-Ă©rotisme inĂ©vitable mis en scène avec humour mais sans clichĂ©, en une pantomime parfaitement rĂ©alisĂ©e. La cohĂ©sion sur scène est frappante,  Carsen exploite le potentiel dramatique des acteurs/chanteurs de façon sincère et stylisĂ©e. Il se sert mĂŞme d’un rapace vivant pour Ă©voquer le rĂ©alisme de l’œuvre, ainsi que le rĂ©el dĂ©sir de libertĂ© des prisonniers. Nous quittons la salle, non pas dĂ©primĂ©s par la misère des personnages, mais bien Ă©blouis par la lumière qui se profile au bout du tunnel. L’âme sensible ne peut ĂŞtre que touchĂ©e.

Excellent dĂ©but d’une saison prometteuse Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin, courrez Ă  Strasbourg dĂ©couvrir cette production, encore Ă  l’affiche Ă  Mulhouse le 18 et 20 octobre. Robert Carsen revient en Alsace en dĂ©cembre/janvier pour une nouvelle production du Rigoletto de Verdi (avant une prometteuse PlatĂ©e en 2014 avec l’inĂ©galable William Christie chez Rameau, Ă  l’OpĂ©ra-Comique). A suivre !

Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Andreas Jäggi, Pascal Charbonneau, Jean-Gabriel Saint-Martin, Martin Barta… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scène.

Compte-rendu : Bordeaux. OpĂ©ra, le 29 septembre 2013. Mozart : Lucio Silla. Tiberius Simu, Elizabeth Zharoff, Paola Gardina… Jane Glover, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

Lucio Silla Emmanuelle BastetL’OpĂ©ra national de Bordeaux commence la saison lyrique 2013-2014 en toute noblesse et candeur avec l’opĂ©ra seria du jeune Wolfgang Amadeus Mozart, Lucio Silla. La coproduction d’Angers Nantes OpĂ©ra, l’OpĂ©ra de Rennes et de l’OpĂ©ra National de Bordeaux affiche en octobre 2013, une jeune distribution plein d’Ă©clat, superbement conduite par la metteure en scène Emmanuelle Bastet. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est dirigĂ© par la chef anglaise Jane Glover. 

 

L’étincelle mozartienne ou les virtuosités concertées

 

Wolfgang Amadeus Mozart compose Lucio Silla Ă  l’automne de 1772 Ă  l’âge de 16 ans. Il s’agĂ®t de sa dernière commande italienne d’opĂ©ra. S’il n’a pas forcĂ©ment la grandeur ni l’Ă©quilibre de ses opĂ©ras de maturitĂ©, il reste un ouvrage tout Ă  fait fascinant qui prĂ©voit dĂ©jĂ  des pages d’Idomeneo et de Cosi Fan Tutte. Le livret très conventionnel est de la plume de Giovanni de Gamerra, rĂ©visĂ© par MĂ©tastase. Il raconte l’histoire, avec beaucoup de licence vis-Ă -vis au personnage historique, de Lucio Silla, soldat romain devenu dictateur. Il dĂ©sire Ă©pouser Giunia, fille de son ennemi Caius Marius, fiancĂ©e au proscrit Cecilio. Ce dernier revient Ă  Rome en secret avec l’aide de son ami Cinna, aimĂ© lui-mĂŞme par Celia, sĹ“ur de Lucio Silla. Après des essais meurtriers et des pleurs, Silla montre une gĂ©nĂ©rositĂ© absolue, il fait place aux citoyens et cĂ©lèbre un double mariage.

Si Mozart ne rompt pas avec les contraintes formelles de la tradition seria, ni s’en approprie vĂ©ritablement comme il le fera dans Idomeneo, il innove notamment avec les nombreux rĂ©citatifs accompagnĂ©s, l’inclusion des cavatines et en ce qui concerne la quantitĂ© de strophes dans les airs. Il concentre ses forces crĂ©atrices dans l’orchestre et dans les rĂ´les de Giunia et de Cecilio, plus que dans celui du dictateur protagoniste. Lucio Silla est interprĂ©tĂ© par le tĂ©nor Tiberius Simu complètement investi d’un point de vue vocal comme dramatique, mais dont le rĂ´le est par nature gĂ©nĂ©rique. Cecilio, l’amoureux exilĂ©, est interprĂ©tĂ© par la mezzo-soprano Paola Gardina. A la diffĂ©rence de Silla, son rĂ´le est loin d’ĂŞtre ingrat. Si nous trouvons que ses notes graves manquaient parfois de sĂ»retĂ©, elle rayonne dans les hauteurs de sa tessitura et surtout est complètement engagĂ© et crĂ©dible d’un point de vue théâtrale. La soprano Elizabeth Zharoff chante Giunia. Le rĂ´le le plus pathĂ©tique de l’œuvre est magistralement interprĂ©tĂ© par la jeune soprano AmĂ©ricaine. Il est aussi d’une grande difficultĂ© vocale, notamment l’air du deuxième acte « Ah se crudel periglio » rempli des sauts, d’acciacatures, d’intervalles insolents, lignes brisĂ©es et cetera. Zharoff fait preuve non seulement d’une incroyable agilitĂ©, mais aussi d’un aplomb impressionnant et d’un souffle inĂ©puisable. Son dernier air « Fra i pensier piĂą funesti di morte » est un sommet dramatique et musicale pour la soprano. Le morceau d’une grave profondeur de sentiment et d’une mobilitĂ© effrayante prĂ©voit dĂ©jĂ  le dernier air d’Elettra dans Idomeneo. Si le livret est plutĂ´t monochromatique, Mozart injecte saveur et humeur avec sa musique. Zharoff paraĂ®t consciente des limites dramatiques du personnage, l’heureuse consĂ©quence est qu’elle s’engage davantage aussi du point de vue théâtral.

Le Cinna charismatique de la soprano Eleonore Marguerre ainsi que la Celia drolatique de DaphnĂ© Touchais ont laissĂ© une marque puissante dans les limites de leur rĂ´les, qu’elles dĂ©passent parfois. Pour la première, elle a une prestance et une sĂ»retĂ© qui opaque souvent la prestation de ses partenaires. En ce qui concerne DaphnĂ© Touchais, elle est davantage comique, une des brillantes particularitĂ©s de cette mise en scène d’Emmanuelle Bastet, mais aussi entièrement Ă  l’aise dans ses passages staccato et dĂ©monstratifs. Le Choeur de l’OpĂ©ra National de Bordeaux dirigĂ© par Alexandre Martin est rĂ©actif et polyvalent, sobre et triomphal Ă  la fois.

L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est sans doute le protagoniste musical. Le jeune Mozart a eu accès Ă  un grand orchestre qu’il a exploitĂ© de mille manières. Il a Ă©crit des passages d’une surprenante intelligence et s’est servi impeccablement des cors, trompettes, timbales, flĂ»tes, hautbois et mĂŞme bassons pour rehausser l’attrait du drame parfois lent. Jane Glover dirige l’orchestre avec une dose d’Ă©lĂ©gance et d’humeur mozartienne. Si sa direction est Ă  la fois exubĂ©rante et maestosa comme la plume du maĂ®tre, quoi que lĂ©gèrement conservatrice.

Nous venons donc au vĂ©ritable protagoniste : la mise en scène d’Emmanuelle Bastet et son Ă©quipe crĂ©atrice. Les dĂ©cors intelligents et sensibles du scĂ©nographe Tim Northam sont Ă  la fois stylisĂ©s et Ă©conomes. Sa conception d’une structure tournante permanente s’accorde brillamment avec les lumières rĂ©ussies de François Thouret. Ensemble ils instaurent des rĂ©elles ambiances distinctes, et ce malgrĂ© l’Ă©conomie du plateau. Northam signe Ă©galement les costumes, Ă©lĂ©gantes et Ă©vocatrices d’un 18e siècle rĂŞvĂ©. Emmanuelle Bastet a eu le très difficile travail de mettre en scène un livret rempli de contraintes. Nous sommes davantage impressionnĂ©s par son traitement ingĂ©nieux des airs da capo et son formidable travail avec les acteurs/chanteurs. Elle a une vision du drame qui est Ă  la fois respectueuse et intĂ©ressante. Elle donne Ă  l’œuvre une certaine fraĂ®cheur sans jamais s’interposer entre le public et la partition. Au contraire, ses choix, qu’ils soient subtiles ou audacieux,  comme le chĹ“ur aux visages tannĂ©s ou la Celia issue de l’opera buffa, augmentent encore plus l’attrait de l’œuvre. A consommer sans modĂ©ration !

“Le prochain rendez-vous lyrique Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux est une coproduction avec le Staatstheater NĂĽrnberg de l’Otello de Verdi, dirigĂ© par Julia Jones et dont la mise en scène est signĂ© Gabriele Rech. DĂ©couvrez la saison entière 2013-2014 Ă  l’OpĂ©ra national de Bordeaux

 

Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux (Grand Théâtre), le 29 septembre 2013. Mozart : Lucio Silla. Tiberius Simu, Elizabeth Zharoff, Paola Gardina… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Jane Glover, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

Illustrations : © G.Bonnaud 2013

Compte-rendu : Bordeaux. Auditorium de Bordeaux, le 26 septembre 2013. Purcell, Mahler … Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Paul Daniel, direction.

Paul Daniel PortraitPremier concert de la nouvelle saison de l’ONBA, l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine qui dĂ©bute sa saison symphonique Ă  Bordeaux avec un nouveau directeur musical : le chef anglais Paul Daniel (photo ci dessus). D’une longue trajectoire, il a collaborĂ© avec le compositeur Michael Tippett, entre autres. Sa prĂ©sence au disque concerne surtout la musique vocale, mais aussi le rĂ©pertoire symphonique anglais. Lors de la prĂ©sentation de son projet artistique avec l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, la maestro a rĂ©vĂ©lĂ© sa prĂ©dilection pour la musique romantique et contemporaine, comme sa volontĂ© d’insertion sociale  et son souci de diversitĂ©, au sein de l’orchestre comme et avec le public. 

 

Une saison d’ampleur et de nouveautĂ©

 

En effet, il compte inviter des femmes chefs d’orchestre et des jeunes chefs mais aussi explorer et faire dĂ©couvrir la musique contemporaine aux bordelais. De mĂŞme, l’orchestre entrera en contact avec de nouveaux publics, sur place Ă  l’OpĂ©ra et Ă  l’Auditorium de Bordeaux mais aussi hors de ces lieux familiers ; dans son dĂ©sir d’insertion et d’Ă©largissement de l’expĂ©rience et de l’activitĂ© musicale, Paul Daniel propose des concerts gratuits, invitant toute l’Ă©chelle socio-Ă©conomique Ă  dĂ©couvrir le bonheur de la musique classique et les qualitĂ©s de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine.

La saison 2013-2014 dĂ©bute avec un concert symphonique, mais aussi choral, tout Ă  fait exemplaire.  C’est une sorte d’avant-goĂ»t des ambitions de la saison remplie de temps forts et d’Ă©vĂ©nements immanquables ! Certainement un pari gagnĂ© avec Paul Daniel ; les mois qui viennent nous le diront.

Au rendez-vous de ce soir, voici Purcell et Mahler, chiaroscuro et solennitĂ© pleins de maestria et de caractère. Le programme commence avec la Musique pour les funĂ©railles de la Reine Mary de Henry Purcell, père de la musique anglaise. Purcell a composĂ© une musique Ă  la solennitĂ© rayonnante, aux effectifs pourtant rĂ©duits pour l’occasion. Une marche et une canzona purement instrumentales ainsi qu’une mise en musique d’un texte liturgique. Paul Daniel a dĂ©cidĂ© d’inclure Ă©galement un extrait choral du compositeur anglais de la renaissance Thomas Morley. Dans cet extrait « Man is born », les voix masculines du choeur rĂ©duit enchantent par leur sombre dignitĂ©. Purcell s’accorde brillamment au style antique de Morley avec « You knowest, Lord, the secrets of our heart » mais injecte de sublimes harmonies tout Ă  fait particulières. La marche et la canzona sont interprĂ©tĂ©s magistralement par les musiciens, nous remarquons surtout la canzona d’une beautĂ© sĂ©vère et austère mais aussi d’une grande difficultĂ© pour les cuivres. A ce prĂ©ambule baroque, s’enchaĂ®ne directement le premier mouvement de la 2e symphonie de Gustav Mahler.

RĂ©surrection de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine

Le premier mouvement est une sorte de marche funèbre (il s’agĂ®t Ă  l’origine d’un poème symphonique) en forme de sonate modifiĂ©e. Dès le dĂ©but, l’orchestre joue avec une sĂ»retĂ© Ă©tonnante. Le sens de l’Ă©preuve existentielle si typique Ă  Mahler est prĂ©sentĂ© de façon impeccable sous la direction de Paul Daniel. Les permanentes transitions entres les tĂ©nèbres post-wagnĂ©riennes et un lyrisme bucolique et quelque peu pompier sont plus subtilement exprimĂ©s encore. Les vents sont puissants ; les bois, d’une teinte pastorale et les cuivres Ă©poustouflants. Nous retenons notamment les excellentes flĂ»tes et trompettes.

Le deuxième mouvement est un andante moderato de grande beautĂ© et limpiditĂ©. Les cuivres apportent un cĂ´tĂ© sombre et sensuel pourtant. Les cordes jouant en pizzicato accompagnĂ©es du piccolo instaurent une ambiance presque enfantine, une certaine innocence mais non dĂ©nuĂ©e d’humour. Le troisième mouvement en forme de scherzo n’est pas sans rappeler le Mendelssohn de l’ouverture « Les HĂ©brides », notamment par les cordes et la clarinette. Un certain aspect folklorique juif se mĂ©lange ici avec le pathos obligatoire et poussĂ© si cher aux post-romantiques. L’orchestre passe facilement du massif brouhaha brucknĂ©rien Ă  l’intimitĂ© de la chambre pour revenir Ă  l’intensitĂ© bruyante avec un fortissimo peut-ĂŞtre trop fort vers la fin du mouvement.

Ensuite nous trouvons la contralto française Nathalie Stutzmann au quatrième mouvement « Urlicht ». Il s’agĂ®t originellement d’un lied, et si le mouvement est court il est davantage saisissant. Surtout grâce Ă  la voix puissante et idiosyncratique de Stutzmann ainsi qu’Ă  la prestation du premier violon. Ce court mouvement prĂ©pare au cinquième et dernier mouvement choral (qui est aussi le plus long, plus de 30 minutes!) oĂą participe Ă©galement la soprano soliste Henriette Bonde-Hansen. L’inspiration formelle beethovĂ©nienne est Ă©vidente mĂŞme si le langage est complètement diffĂ©rent. La couleur orchestrale est exploitĂ©e Ă  l’extrĂŞme et de façon spectaculaire, le son est distinct mais la cohĂ©sion n’est jamais compromise.

Dans une  remarquable cohĂ©rence, jamais l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine n’a semblĂ© jouer avec autant de suprĂ©matie, de virtuositĂ©. Après un dĂ©but sobre arrive le triomphe brillant et glorieux, la rĂ©surrection ! (le surnom programmatique de la symphonie est prĂ©cisĂ©ment « RĂ©surrection »). Une marche pompeuse du mouvement a, dans la lecture de Paul Daniel, une sonoritĂ© presque Elgarienne, ce qui rehausse le charme de la partition. La fanfare revient plus tard, et si Mahler a conçu tout un programme mĂ©taphysique pour la symphonie, cette marche Ă©voque plus un hĂ©roĂŻsme de pacotille qu’une expĂ©rience religieuse. Le sentiment mystique arrive avec les choeurs de l’OpĂ©ra National de Bordeaux et de l’Orfeon PamplonĂ©s, au dĂ©but très solennels mais gagnant en intensitĂ© avec le solo pour soprano Ă  la fois sentimental et lumineux. A partir de ce moment, les frissons nous submergent en permanence. Stutzmann se joint Ă  la soprano ; puis un violon Ă©lĂ©giaque sert de prĂ©lude aux choeurs revenants. Nous sommes au sommet de l’expressivitĂ© et du drame dans le duo des chanteuses auquel s’ajoutent les choeurs en crescendo. L’effet est d’une incroyable et inclassable beautĂ©, les frissons se complètent de larmes inĂ©luctables devant tant de talent et de majestĂ©. L’extase de la fin touche les cĹ“urs de l’auditoire et des interprètes qui sont aussi en larmes.

Après le concert nous sommes de surcroĂ®t enthousiasmĂ©s par la riche programmation de la saison 2013-2014 oĂą l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine devrait briller. L’excellente direction du chef Paul Daniel, mĂ©langeant subtilitĂ© et vivacitĂ©, est inspiratrice et allĂ©chante.

Les prochains concerts sont dĂ©jĂ  fortement attendus ! Le 9 et 11 octobre, il revient Ă  l’Auditorium cette fois-ci avec la soprano Heidi Melton pour un concert dĂ©diĂ© Ă  Wagner. Des extraits de Tannhäuser, Tristan et Isolde et Le CrĂ©puscule des dieux seront au rendez-vous. Nous en sommes impatients et invitons tous nos lecteurs Ă  dĂ©couvrir et redĂ©couvrir la force et les couleurs de l’Orchestre bordelais.

Les 28 et 29 novembre suivants, le pianiste Bertrand Chamayou, artiste associĂ© de la saison, sera aussi Ă  l’Auditorium pour un concert prometteur associant des Ĺ“uvres de Richard Strauss (dont le Burlesque pour piano et orchestre) Ă  la 9e symphonie de Dvorak.

Les 22 et 23 janvier, Paul Daniel aborde avec le violoniste franco-Serbe Nemanja Radulovic  Mendelssohn et Haydn ainsi que le compositeur anglais Eric Coates, rarement entendu en France. Des Ă©vĂ©nements Ă  ne surtout pas rater, vous pouvez consulter le programme de la saison sur le site de l’OpĂ©ra National de Bordeaux.  Bordeaux nouvelle capitale symphonique : nous sommes prĂŞts Ă  relever le pari ! Rendez-vous dans quelques semaines pour un premier bilan critique.

Bordeaux. Auditorium de Bordeaux, le 26 septembre 2013. Nathalie Stutzmann, contralto. Henriette Bonde-Hansen, soprano. Choeur de l’OpĂ©ra National de Bordeaux, Choeur de l’Orfeon PamplonĂ©s. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Paul Daniel, direction.

Compte-rendu : Fontdouce. Abbaye, 20ème festival estival, le 26 juillet 2013. Concert inaugural. Baptiste Trotignon, Natalie Dessay, Philippe Cassard. Mélodies françaises.

philippe cassard et natalie dessay Ă  fontdouceSaint-Bris des Bois en Charente-Maritime accueille l’inauguration du 20ème Festival de l’Abbaye de Fontdouce. L’endroit magique datant du 12e siècle concentre beautĂ© et mystère. Le concert exceptionnel d’ouverture se dĂ©roule en deux parties Ă  la fois contrastĂ©es et cohĂ©rentes. Il commence de façon tonique avec le pianiste jazz Baptiste Trotignon et se termine avec un duo de choc, la soprano Natalie Dessay et Philippe Cassard au piano !

 

 

Festival de l’Abbaye de Fontdouce,
le secret le mieux gardĂ© de l’Ă©té !

 

SituĂ©e entre Cognac et Saintes, Ă  deux pas de Saint-Sauvant, l’un des plus beaux villages de France, l’ancienne Abbaye Royale obtient le classement de Monument Historique en 1986. Elle fait ainsi partie du riche patrimoine naturel et culturel de la rĂ©gion. Elle en est sans doute l’un de ses bijoux, voire son secret le mieux gardé ! Le maĂ®tre du lieu (et prĂ©sident du festival Thibaud Boutinet) a comme mission de partager la beautĂ© et faire connaĂ®tre l’histoire et les milles bontĂ©s du site acquis par sa famille il y a presque 200 ans. Après notre sĂ©jour estival et musical Ă  l’Abbaye de Fontdouce, toute l’Ă©quipe met du coeur Ă  l’ouvrage et le festival est une indĂ©niable rĂ©ussite !

Le Festival comme le site historique acceptent avec plaisir la modernitĂ© et font plaisir aussi aux amateurs des musiques actuelles. L’artiste qui ouvre le concert est un pianiste jazz de formation classique : Baptiste Trotignon rĂ©gale l’audience avec un jeu Ă  l’expressivitĂ© vive, presque brĂ»lante, qui cache pourtant une vĂ©ritable dĂ©marche intellectuelle. Notamment en ce qui concerne sa science du rythme, très impressionnante. Le pianiste instaure une ambiance d’une gaĂ®tĂ© dansante, dĂ©contractĂ©e, contagieuse avec ses propres compositions ; il fait de mĂŞme un clin d’oeil Ă  la musique classique avec ses propres arrangements « dĂ©rangeants » d’après deux valses de Chopin. Mais son Chopin transfigurĂ© va très bien avec son Ă©loquence subtilement jazzy. La musique du romantique  d’une immense libertĂ© formelle, se prĂŞte parfaitement aux aventures euphoriques et drolatiques de Trotignon. Un dĂ©but de concert tout en chaleur et fort stimulant qui prĂ©pare bien pour la suite classique ou l’oĂą explore d’autres sentiments.

L’entracte tonique est l’occasion parfaite pour une promenade de dĂ©couverte, tout en dĂ©gustant les boissons typiques du territoire. Le sensation de beautĂ© paisible au long du grand prĂ©, l’effet saisissant et purement gothique de la salle capitulaire, les couleurs et les saveurs du patrimoine qui font vibrer l’âme… Tout prĂ©pare en douceur pour le rĂ©cital de mĂ©lodies par Natalie Dessay et Philippe Cassard.

Ils ont dĂ©jĂ  collaborĂ© pour le bel album des mĂ©lodies de Debussy « Clair de Lune » paru chez Virgin Classics. Pour ce concert d’exception, les deux artistes proposent Debussy mais aussi Duparc, Poulenc, Chabrier, FaurĂ©, Chausson… Un vĂ©ritable dĂ©lice auditif et poĂ©tique, mais aussi sentimental et théâtral. Natalie Dessay chante avec la vĂ©racitĂ© psychologique et l’engagement Ă©motionnel qui lui sont propres. Un registre grave limitĂ© et un mordant moins Ă©vident qu’auparavant n’enlèvent rien Ă  la profondeur du geste vocal. Elle est en effet ravissante sur scène et s’attaque aux mĂ©lodies avec un heureux mĂ©lange d’humour et de caractère. La diva interprète « Le colibri » de Chausson  avec une voix de porcelaine : la douceur tranquille qu’elle dĂ©gage est d’une subtilitĂ© qui caresse l’oreille. Philippe Cassard est complètement investi au piano : il s’accorde merveilleusement au chant avec sensibilitĂ© et rigueur. La « Chanson pour Jeanne » de Chabrier, la plus belle chanson jamais Ă©crite selon Debussy, est en effet d’une immense beautĂ©. Les yeux de la cantatrice brillent en l’interprĂ©tant ; nous sommes Ă©blouis et Ă©mus, au point d’avoir des frissons, par la dĂ©licatesse de ses nuances et par la finesse arachnĂ©enne de ses modulations. « Il vole » extrait des Fiançailles pour Rire de Poulenc est tout sauf strictement humoristique. La complicitĂ© entre les vers de Louise de Vilmorin et la musique du compositeur impressionne autant que celle entre le pianiste et la soprano. Sur scène, ils s’Ă©clatent, font des blagues, quelques fausses notes aussi, se plaignent du bruit des appareils photo… ils mettent surtout leurs talents combinĂ©s au service de l’art de la mĂ©lodie française, pour le grand bonheur du public enchantĂ©.

DĂ©couvrir ainsi la magie indescriptible de l’Abbaye de Fontdouce et dĂ©guster sans modĂ©ration les musiques de son festival d’Ă©tĂ© reste une expĂ©rience mĂ©morable !

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Compte-rendu : Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux, le 9 juin 2013. Mozart : La FlĂ»te EnchantĂ©e. Julien Behr, Olga Pudova… Orch. National Bordeaux Aquitaine. Jurjen Hempel, direction. Laura Scozzi, mise en scène.

mozart_1L’OpĂ©ra National de Bordeaux clĂ´t sa saison lyrique 2012-2013 avec la reprise de La FlĂ»te EnchantĂ©e de 2010, signĂ©e Laura Scozzi. La transposition insolente, interventionniste voire irrĂ©vĂ©rencieuse est pourtant une rĂ©ussite incontestable. D’un point de vue purement théâtral, voici une comĂ©die convaincante : d’une fraĂ®cheur, d’un piquant, d’une actualitĂ© indĂ©niables.

 

 

FlĂ»te pleine d’humour …

 

Les superbes dĂ©cors de Natacha Le Guen de Kerneizon n’y sont pour rien. L’action se dĂ©roule dans les vallĂ©es et montagnes des Alpes autrichiennes, dirait-on. La rĂ©alisation est cohĂ©nte et bien pensĂ©e, et le sens de la comĂ©die est surtout magnifiĂ©. Ainsi nous avons droit Ă  trois dames en chaleur, une Reine de la Nuit ivrogne, un Sarastro joueur de golf, une piscine, un hĂ©licoptère… le tout composant une certaine fantaisie mozartienne plutĂ´t dĂ©calĂ©e, vĂ©cue autrement. La mise en scène glaciale se chauffe grâce aux rires et sourires des spectateurs. La divertissante bataille des sexes au ski dĂ©contractĂ©e et bebette se dĂ©roule sur les planches.
Si les yeux et l’intellect sont stimulĂ©s par la mise en scène, l’oreille l’est de mĂŞme par la belle implication des chanteurs. Lors de notre visite (la reprise a deux distributions en alternance), Tamino est interprĂ©tĂ© par Julien Behr. Le jeune tĂ©nor chante son lied du 1er acte avec une certaine qualitĂ© nostalgique d’une tendre beautĂ©. Très vite, il rayonne grâce Ă  son enthousiasme et les modulations sensibles de sa voix. Olga Pudova dans le rĂ´le de la Reine de la Nuit fait preuve Ă©galement d’une Ă©tonnante sensibilitĂ©. Ă€ cela s’ajoutent une coloratura impressionnante, une facilitĂ© dans le suraigu irrĂ©prochable, un timbre vocal d’une beautĂ© et d’une chaleur particulières.

Melody Moore en Pamina a le chant solide. Sa voix est d’une richesse qui a tendance Ă  aller vers le grave. Dans ce sens, elle paraĂ®t avoir plus de caractère que de souplesse, ce qui contraste un peu avec le personnage et la mise en scène, très comique. Le Papageno de Florian Sempey a Ă©galement une tendance vers le grave. Sa voix est sombre comme elle est puissante, mais rĂ©ussit Ă  allĂ©ger sa prestation avec un excellent jeu d’acteur. Wenwei Zhang fait, quant Ă  lui, un Sarastro avec un registre grave puissant et d’une noble beautĂ©. Il se projette et s’impose sans effort apparent et touche par les nuances chaleureuses de son chant.

Les rĂ´les secondaires se distinguent de la mĂŞme façon. En particulier les trois dames d’Eve Christophe-Fontana, Caroline Fèvre et GaĂ«lle Mallada, coquettes et dĂ©sinvoltes, ainsi que le Monostatos de Cyril Auvity, d’un chant presque trop beau pour son personnage mĂ©chant. Mention spĂ©ciale pour les 3 garçons interprĂ©tĂ©s par trois sopranos (Morgane Collomb, Laura Jarrell et Bridget Bevan) au bel investissement.

L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine dirigĂ© par Jurjen Hempel est d’une rĂ©activitĂ© trĂ©pidante. Si les tempis sont parfois arbitraires et l’Ă©quilibre pas toujours Ă©vident, la prestation est dans les lignes gĂ©nĂ©rales, d’une grande beautĂ©, notamment la prestation des vents très Ă©lĂ©gante. Une FlĂ»te hivernale au printemps bordelais qui fait tant rigoler, et qui inspire autant de sourires que d’applaudissements. Ă€ l’affiche jusqu’au 10 juin 2013 Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux.

Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux, le 9 juin 2013. Mozart : La FlĂ»te EnchantĂ©e. Julien Behr, Olga Pudova, Wenwei Zhang… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Jurjen Hempel, direction. Laura Scozzi, mise en scène.

Compte-rendu : Paris. Palais des Congrès, le 1er juin 2013. Gala Noureev & Friends. Orchestre Pasdeloup. Olga Jegunova, piano. Valery Ovsianikov, direction

Nureyev portraitLe Palais des Congrès annonce une soirĂ©e vraiment extraordinaire. ” Noureev & Friends ” est un gala de danse sous le patronage de la Fondation Rudolf Noureev, cĂ©lĂ©brant le 75e anniversaire de la naissance du danseur icĂ´nique. Pour l’Ă©vĂ©nement, une quinzaine d’Étoiles des meilleures compagnies de ballet dans le monde interprètent des extraits de chorĂ©graphies liĂ©es Ă  Noureev. L’Orchestre Pasdeloup assure  la partie musicale sous la direction du chef Russe Valery Ovsianikov.

 

 

Souvenirs de Noureev

 

Charles Jude, actuel directeur du Ballet de l’OpĂ©ra National de Bordeaux crĂ©e le programme de la soirĂ©e avec David Makhateli, ancien danseur Étoile du Royal Ballet. Le programme très complet prĂ©sente les diffĂ©rent facettes de l’art de Noureev ; le chorĂ©graphe, certes, mais aussi le danseur lĂ©gendaire, reprĂ©sentant par excellence de l’hĂ©ritage classique ainsi que l’artiste assoiffĂ© de modernitĂ©. Les prestations sont entrecoupĂ©es par des tĂ©moignages vidĂ©os d’une beautĂ© rare et particulièrement touchants. Ainsi Mikhail Baryshnikov partage avec un public Ă©mu, le fait que Rudolf lui manque et qu’il pense Ă  lui tous les jours de sa vie… Nous partageons ce sentiment Ă  100%.

Les danseurs du Ballet National de Bordeaux commencent la soirĂ©e avec la Petite Mort de JirĂ­ Kylián. Nous avons vu et apprĂ©ciĂ© la reprise du ballet lors des Quatre Tendances ce printemps Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux.

Ce soir, nous avons le plaisir d’entendre un Orchestre Pasdeloup immaculĂ© et le piano sensible d’Olga Jegunova dans les mouvements lents des concertos pour piano n° 21 et 23 de Mozart. Dans ce sens, l’ambiance est encore plus sensuelle et les danseurs paraissent plus expressifs et cohĂ©sifs.

CohĂ©sion et complicitĂ© s’accordent Ă  l’entrain et Ă  l’athlĂ©tisme de Maia Makhateli et Remi Wörtmeyer du Ballet National de Hollande, dans Two pieces for Het du chorĂ©graphe Hollandais Hans Van Manen. Ils font preuve d’un tempĂ©rament Ă  la fois imposant et dĂ©contractĂ© dans les deux pièces ; lui avec une sensualitĂ© et une virtuositĂ© trĂ©pidante ; elle, avec une personnalitĂ© Ă©lectrique.

Puis paraĂ®t non sans dĂ©lices, un pas de deux de La Sylphide, dans la chorĂ©graphie d’August Bournonville rarement programmĂ©e en France. Rudolf Noureev affectionnait particulièrement ce ballet de l’École Danoise. Iana Salenko et Marian Walter du Ballet de l’OpĂ©ra d’État de Berlin l’interprètent. La grâce infinie du couple se distingue très nettement, et notamment les beaux sauts et les impeccables entrechats de Marian Walter en James. Si Paris est peu habituĂ©e aux galas, elle est moins encore habituĂ©e aux ballets de Bournonville. Nous aimerions voir davantage les merveilles du style Bournonville en France, avec son Ă©paulement singulier, sa pantomime raffinĂ©e, sa batterie exquise.

Exquise est aussi la prestation de Tamara Rojo, Étoile incroyable du Royal Ballet et de l’English National Ballet, oĂą elle exerce aussi la direction artistique.  D’abord dans le pas de deux de la chambre du ballet Manon de MacMillian oĂą l’Orchestre Pasdeloup est rayonnant dans la musique somptueuse de Massenet. Tamara Rojo forme un couple ravissant avec son partenaire Federico Bonelli du Royal Ballet. Elle est tellement passionnĂ©e et passionnante dans sa performance… Son style captive par son engagement Ă©motionnel et son sens de l’abandon. Tout comme dans Marguerite et Armand, crĂ©Ă© spĂ©cialement pour Rudolf Noureev et Margot Fonteyn par le chorĂ©graphe Sir Frederick Ashton. L’occasion est rare et donc d’autant plus apprĂ©ciĂ©e de voir ce bijou chorĂ©graphique particulièrement Ă©mouvant. Le couple avec Robert Pennefather du Royal Ballet est de mĂŞme très beau, lui avec des lignes particulièrement Ă©lĂ©gantes.

L’Ă©lĂ©gance et l’excellence sont aussi au rendez-vous en ce qui concerne Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann, Étoiles du Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Elle impressionne avec ses pointes irrĂ©prochables, une prĂ©sence et un charisme irrĂ©sistible dans le pas de deux de Raymonda, version Noureev. Ici ils dĂ©bordent de brio lors des variations et la coda n’est pas moins que gĂ©niale. Mathias Heymann interprète Ă©galement le solo Manfred, chorĂ©graphie rare et intense de Noureev. Le danseur français offre une prestation puissante et dramatique. Il tient l’audience en haleine avec son envol et ses sauts. La performance des deux est Ă  la hauteur de l’occasion et fait sans doute honneur au Ballet de l’OpĂ©ra de Paris.

Tout Ă  fait honorable est aussi Evgenia Obrazstova, Étoile du BolchoĂŻ. Pendant le pas de deux de La Belle au Bois dormant, elle est spectaculaire. Ses mouvements sont pleins de grâce, sa technique est parfaite ;  son expression d’une immense musicalitĂ©. Nous sommes totalement Ă©blouis par la majestĂ© et la subtilitĂ© de sa danse.

L’oeuvre qui clĂ´t le programme n’est autre que le fameux pas de deux du ballet de Petipa Le Corsaire (il s’agĂ®t Ă  l’origine d’un pas de trois). La pièce de bravoure et de virtuositĂ© est pour toujours liĂ©e Ă  Noureev, devenu cĂ©lèbre dans son adolescence en l’interprĂ©tant. Aleksandra Timofeeva du Ballet du Kremlin et Vadim Muntagirov de l’English National Ballet la dansent ce soir. Le jeune couple est Ă  couper le souffle. Lui avec ses manèges Ă©poustouflants, elle avec ses 29 fouettĂ©s enflammĂ©s. C’est la cerise de virtuositĂ© d’un gâteau d’art très bien pensĂ©.

Saluons l’initiative de la Fondation Rudolf Noureev, et l’engagement de son Ă©quipe artistique. Les danseurs extraordinaires, le programme gĂ©nĂ©reux et diversifiĂ©, l’orchestre Pasdeloup plus brillant que jamais, ont fait de cet hommage Ă  Noureev un moment inoubliable. Le dvd de ce gala mĂ©morable est annoncĂ© courant 2014.

Paris. Palais des Congrès, le 1er juin 2013. Gala Noureev & Friends. Orchestre Pasdeloup. Olga Jegunova, piano. Valery Ovsianikov, direction.

Compte-rendu : Paris. Salle Pleyel, le 29 mai. Hartmann, TchaĂŻkovski … Orchestre de Paris. Christophe Eschenbach, direction. Matthias Goerne, baryton.

Matthias Goerne portraitLa Salle Pleyel accueille l’Orchestre de Paris. InvitĂ© vedette, le baryton allemand Matthias Goerne pour un programme d’une bouleversante intensitĂ©. Le chef Christophe Eschenbach dirige les musiciens dans une oeuvre mĂ©connue du compositeur allemand Karl Amadeus Hartmann et dans la 5e symphonie de TchaĂŻkovsky.

La scène chantĂ©e pour baryton et orchestre (1964) de Karl Amadeus Hartmann est la mise en musique d’un monologue extrait de la pièce de Jean Giraudoux “Sodome et Gomorrhe”. Compositeur mĂ©connu en France, il a Ă©tĂ© l’Ă©lève de Webern, et ce malgrĂ© le fait qu’il Ă©tait dĂ©jĂ  un compositeur cĂ©lèbre en Allemagne. La composition fait appel Ă  un très grand orchestre, une vĂ©ritable occasion pour les instrumentistes de l’Orchestre de Paris. Hartmann crĂ©e des timbres inouĂŻs, interprĂ©tĂ©s avec maestria sous la direction d’Eschenbach. L’oeuvre est d’une puissance dramatique indĂ©niable et l’influence de Webern Ă©vidente. Le solo de flĂ»te qui ouvre la pièce est d’une beautĂ© apocalyptique. Matthias Goerne, lui, chante l’apocalypse et devant son immense talent et sa sensibilitĂ© de braise, nous ne pouvons qu’ĂŞtre admiratifs. Il passe de l’arioso Ă  la langue parlĂ© puis au rĂ©citatif et s’approche de l’air… Le tout avec un engagement Ă©motionnel qui bouleverse. L’interprète fait preuve non seulement d’une inflexion parfaite de la langue allemande (dommage que la salle n’ait offert de sous-titres), mais aussi d’un registre aigu crĂ©meux et d’un grave saisissant. Il chante la fin du monde et nous mourons avec lui… de beautĂ©, tout simplement. Si le public semble lĂ©gèrement dĂ©rangĂ© par la modernitĂ© de la pièce, il n’est surtout pas insensible au talent du chanteur qui reçoit les plus chaleureux applaudissements.

Ensuite vient la Symphonie n° 5 en mi mineur op. 64 de TchaĂŻkovsky. Dès le dĂ©but, l’orchestre rayonne dans le langage romantique du gĂ©nie russe. Les vents impressionnent particulièrement au premier mouvement.

L’andante cantabile qui suit est l’occasion pour les cordes de rayonner, avec une prestation de grande beautĂ©, pendant que les cuivres jouent avec une prĂ©cision superbe et une certaine virilitĂ©. Le mouvement d’une beautĂ© mĂ©lodique particulière est lĂ©ger mais avec tant de sentiment qu’il paraĂ®t profond. Au troisième mouvement, nous retrouvons le TchaĂŻkovsky des ballets qu’on aime tant. L’orchestre joue le mouvement final avec beaucoup de brio et un entrain tout Ă  fait appassionato, les vents immaculĂ©s, les cordes expressives… Le tout d’une fureur impressionnante.

Nous sortons contents de la Salle Pleyel, d’abord grâce Ă  la dĂ©couverte et Ă  l’entrĂ©e au rĂ©pertoire de l’oeuvre de Hartmann, mais aussi par l’investissement et l’engagement des musiciens. Nous avons le souvenir apocalyptique mais savoureux d’un Matthias Goerne que nous aimerions voir plus souvent en France, et celui grandiose de la sentimentalitĂ© exquise de la 5e symphonie de TchaĂŻkovsky merveilleusement jouĂ©e.

Paris. Salle Pleyel, le 29 mai. Hartmann, TchaĂŻkovski … Orchestre de Paris. Christophe Eschenbach, direction. Matthias Goerne, baryton.

Compte-rendu : Paris. OpĂ©ra National de Paris (Palais Garnier), le 23 mai 2013. Haendel : Giulio Cesare in Egitto. Lawrence Zazzo, Sandrine Piau, … Concert d’AstrĂ©e. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Laurent Pelly, mise en scène.

haendel_portrait_perruqueL’OpĂ©ra National de Paris accueille l’Orchestre et Choeur du Concert d’AstrĂ©e dirigĂ© par Emmanuelle HaĂŻm, pour la reprise de leur production de Giulio Cesare de Haendel de 2011 dans la mise en scène signĂ©e Laurent Pelly.

Giulio Cesare a une place spĂ©ciale dans la production lyrique du Caro Sassone. Il s’agĂ®t de l’un des plus riches exemples de caractĂ©risation musicale dans tout le rĂ©pertoire. La partition est une des plus somptueuses et originales de la plume du compositeur. L’Ă©criture vocale est virtuose, d’une abondance mĂ©lodique enivrante. Le Concert d’AstrĂ©e sous la sĂ©vère et prĂ©cise d’Emmanuelle HaĂŻm se rĂ©vèle très convaincant (effet de la rbague d’aisance contagieuse …). Non seulement il soutien les chanteurs avec maestria, mais se distingue aussi de façon surprenante Ă  plusieurs moments de la ptte eprise : les musiciens et leur chef reprennent la production dĂ©jĂ  vue avec plusrĂ©sentation, et non seulement lors des intermèdes purement instrumentaux. L’orchestre se montre dramatique, noble et maestoso pendant les airs de CornĂ©lie, d’une dignitĂ© royale et d’un entrain presque romantique lors de l’air de Sextus “L’angue offeso mai riposa”, parfois agitĂ©, parfois larmoyant, toujours excellent. Les ritournelles sont d’un entrain souvent singulier et les solos de flĂ»te, violon et cor, vraiment impressionnants. 

Un Ă©ventail brillant de sentiments

 

Comme la distribution des chanteurs d’ailleurs. Si le livret peut paraĂ®tre risible, les chanteurs sont très engagĂ©s et donnent vie aux personnages avec les moyens dont ils disposent. Dans ce sens les rĂ´les de CĂ©sar et de ClĂ©opâtre, tenus par Lawrence Zazzo et Sandrine Piau respectivement, sont les vedettes incontestables, pourtant accompagnĂ©s d’une Ă©quipe de grande qualitĂ©. Le Jules CĂ©sar de Lawrence Zazzo est progressif. Si au tout dĂ©but, il semble plutĂ´t affectĂ© voire superflu, au cours des 4 heures de spectacle, il arrive Ă  dessiner un portrait fantastique et complexe du hĂ©ros romain, qui, malgrĂ© l’abondance mĂ©lodique, n’a pas la musique la plus individuelle de l’oeuvre. Il est ainsi le hĂ©ros Ă  la coloratura parfaite et savoureuse. Ses moments les plus intenses sont les rĂ©citatifs accompagnĂ©s, mais le souvenir plus vif que nous avons de sa prestation est sans doute son Ă©nergie et cet investissement indiscutable dans ses vocalises pleines de caractère et sa musicalitĂ©. L’interprète se rĂ©vèle mĂŞme irrĂ©sistible dans son court air guerrier Ă  la fin du 2e acte “Alla’po dell’armi”.

Sandrine Piau est une ClĂ©opâtre encore plus irrĂ©sistible! Sa prestation est piquante Ă  l’extrĂŞme. Tous ses airs chatouillent et caressent les oreilles. De plus, sa silhouette s’accorde parfaitement au personnage sĂ©ducteur. Son air du 2e acte : “V’adoro pupille” avec un orchestre des muses sur scène et l’un des sommets esthĂ©tiques et Ă©rotiques de l’oeuvre. Mais nous avons droit lors du mĂŞme acte Ă  un autre sommet de beautĂ© cette fois-ci presque spirituelle lors de son air “Se pietĂ  di me non senti” qui n’est pas sans rappeler Bach. Également investie dans les  duos, la soprano rĂ©ussit tout autant son air de bravoure Ă  la fin de l’opĂ©ra :  ”Da tempeste il legno infrango” est la cĂ©rise de virtuositĂ© sur le dĂ©licieux gâteau d’une performance indiscutable.

Le personnage le plus dramatique, CornĂ©lie, est vivement dĂ©fendu  par la mezzo-soprano Verduhi Abrahamyan (nous avons toujours des excellents souvenirs de sa NĂ©ris dans la Medea de Cherubini ainsi que de sa Pauline dans la Dame de Piques de Tchaikovsky). Elle est noble et fière dans sa souffrance et le duo final du 1er acte : “Son nata a lagrimar”,  est magnifique : il suscite une vague de forts applaudissements et des bravos justifies.  Le Sextus de Katherine Deshayes paraĂ®t malheureusement en retrait. Son personnage n’a que des airs de vengeance (Ă  l’exception du duo d’adieux avec CornĂ©lie), et ils sont tous dans sa tessiture. Ce qui aura pu ĂŞtre une excellente occasion pour elle n’est qu’une interprĂ©tation correcte mais peu mĂ©morable. Christophe Dumaux dans le rĂ´le de PtolomĂ©e est, au contraire, un chanteur que nous avons du mal Ă  oublier (excellent Disenganno dans Il Trionfo de fĂ©vrier 2013).  VirtuositĂ© vocale, sincère investissement, avec un sens aigu du théâtre, font de lui un mĂ©chant plutĂ´t attirant!  Paul Gay et Dominique Visse sont tous les deux excellents en Achillas et NirĂ©nus respectivement, d’ailleurs comme Jean-Gabriel Saint-Martin dans le rĂ´le de Curio (beau Guglielmo dans CosĂ­ fan Tutte Ă  Saint Quentin en avril 2013).

La mise en scène de Laurent Pelly n’est pas pour tous les goĂ»ts, mais elle ne nuit pas Ă   l’oeuvre. Au contraire, sa transposition de l’action dans un MusĂ©e du Caire imaginĂ© est plutĂ´t sympathique.  Comme le fait qu’il intègre le 18e siècle dans sa vision. Dans ce sens, le concert des muses habillĂ©es en costumes baroques avec divers clins d’oeil Ă  la Rome antique (le choeur des bustes entre autres!) affirment une belle humeur et une imagination plutĂ´t libĂ©rĂ©e. La reprise de la production est au final un festival pour tous les sens et l’Ă©ventail des sentiments et d’affects est certainement prĂ©sentĂ© avec candeur et noblesse. Au final, une production recommandable Ă  voir et Ă©couter au Palais Garnier, encore le 31 mai ainsi que les 4, 6, 9, 11, 14, 16 et 18 juin 2013.

Compte-rendu : Paris. Théâtre des Champs Élysées, le 21 mai 2013. Orchestre de chambre de Paris. Deborah Nemtanu, violon et direction. François Leleux, hautbois et direction.

Schubert portraitLe Théâtre des Champs ÉlysĂ©es accueille l’Orchestre de Chambre de Paris pour un concert mettant en avant leur acadĂ©mie bi-annuelle du ” JouĂ©-DirigĂ© “. Le programme de la soirĂ©e est dirigĂ© par le violon solo de l’ensemble DĂ©borah Nemtanu et un soliste invitĂ©, le gĂ©nial hautboĂŻste François Leleux, artiste associĂ© de l’Orchestre.

Nous nous attendions Ă  la crĂ©ation d’un Concertino pour violon, hautbois et orchestre de Thierry Escaich, commandĂ© par l’Orchestre, mais nous constatons qu’il est absent du programme. A sa place, s’est glissĂ©e une composition de circonstance du compositeur Bruno Maderna, ” Music of gaity ” dal “Fitzwilliam Virginal Book” mettant en valeur …  le violon et le hautbois. Cette pièce qui ouvre le concert n’est pas particulièrement rĂ©volutionnaire, mais elle est chantante et engageante en ce qui concerne les solistes …  tout Ă  fait brillants. Il s’agĂ®t d’un arrangement d’une sĂ©rie de pièces anglaises du 17e siècle. Elle n’est pas sans intĂ©rĂŞt, Maderna crĂ©e des beaux timbres comme dans la deuxième chanson oĂą se trouve le hautbois solo plutĂ´t serein accompagnĂ© uniquement par les cordes basses pour ensuite cĂ©der la place au violon solo larmoyant. Cependant la plupart des morceaux sont, comme le titre l’indique, gais et dansants. La composition n’a malheureusement ni le swing baroque que nous aimons tant, ni une Ă©criture d’une modernitĂ© vraiment saisissante. Sorte d’hommage divertissant et peu mĂ©morable, il est pourtant très bien jouĂ© par le musiciens.

C’est dans les pièces mĂ©dianes du programme oĂą nous trouverons les moments les plus beaux et les plus intĂ©ressants du concert.

D’abord dans le Concerto pour violon et orchestre n°5 en la majeur de Mozart, jouĂ© et dirigĂ© par la violoniste Deborah Nemtanu. Ă€ notre connaissance Mozart jouait et dirigeait ses concerti pour piano et orchestre avec un immense succès. La dynamique avec ses 5 concerti pour violon semble plus compliquĂ© pour la pratique, mais nous saluons l’effort de la violoniste dont l’engagement et la musicalitĂ© se reflètent aussi dans l’orchestre. Les musiciens sont en parfaite harmonie en particulier dans l’allegro aperto initial jouĂ© Ă  piacere, avec une certaine lĂ©gèretĂ©, mais non dĂ©pourvue de caractère, comme dans le rondeau final d’une vĂ©hĂ©mence magistrale et oĂą l’orchestre gère aisĂ©ment le mĂ©lange de grâce et de naturel propre au mouvement qui est Ă  la fois alla turca et un menuet !  Si la cohĂ©sion est moins Ă©vidente dans l’adagio central d’une simplicitĂ© et d’une innocence Ă©mouvante, Deborah Nemtanu l’interprète de façon impeccable, son jeu Ă©tant d’une beautĂ© paisible.

L’Adagio et Variations pour hautbois et orchestre op. 102 de Hummel, Ă©lève de Mozart et rival de Beethoven, est jouĂ© et dirigĂ© par François Leleux. Il s’agĂ®t Ă  la base d’une adaptation d’un Nocturne pour piano Ă  4 mains du compositeur. Aussi, c’est l’occasion pour Leleux de montrer en quoi il est l’un des grands hautboĂŻstes du siècle. Le thème de l’adagio est d’une beautĂ© irrĂ©sistible. L’Orchestre de chambre de Paris est rĂ©actif et dynamique : il passe facilement du tempĂ©rament singspielesque de la première variation au nocturne central jusqu’au galop d’une des dernières variations aux cordes pizzicato. Leleux en est pourtant le protagoniste indĂ©niable. La virtuose dextĂ©ritĂ© de son jeu ne compromet en rien la clartĂ© ni la musicalitĂ© exquise de son phrasĂ©.

Nous sommes Ă©blouis par sa prestation et très contents de dĂ©couvrir l’oeuvre de Hummel, un compositeur Ă  la postĂ©ritĂ© ingrate qui mĂ©rite sans doute qu’on redĂ©couvre ses pages.

Le programme se termine avec la Symphonie n°4 en Ut mineur de Franz Schubert dite “Tragique”, dirigĂ© par François Leleux. D’allure BeethovĂ©nienne et aux accents inspirĂ©s du mouvement Sturm und drang propre Ă  la fin du 18e siècle tardif, il s’agĂ®t en effet d’une oeuvre de jeunesse. Leleux fait un excellent travail avec l’orchestre, il privilĂ©gie les contrastes entre les blocs orchestraux et la dynamique est vivace. Comme d’habitude les vents de l’Orchestre de chambre de Paris offrent un spectacle fantastique. Le dialogue entre les cordes prĂ©cises et pleines de brio avec les vents lyriques au 2e mouvement est un moment d’un grande beautĂ©. Le 3e mouvement aux sonoritĂ©s populaires acquiert une certaine sensualitĂ© sous la baguette de Leleux. Le spectacle se termine avec un orchestre Ă©lectrique, plein d’esprit.

Le public conquis a beau inonder la salle par ses chaleureux applaudissements, il n’aura pas droit Ă  un bis. Pour nous,  l’excellente prestation des solistes n’empĂŞche pas cette impression  d’avoir assistĂ© Ă  un concert un rien  dĂ©monstratif … ma non troppo.

Illustration : Franz Schubert (DR)

Compte-rendu, ballet. Paris. Théâtre Chaillot, le 11 décembre 2013. «Constellation» ballet en deux actes. Alonzo King LINES Ballet. Alonzo King, chorégraphe.

La compagnie de ballet nĂ©oclassique amĂ©ricaine l’Alonzo King LINES Ballet se prĂ©sente finalement Ă  Paris en cette fin d’annĂ©e 2013. Le Théâtre National de Chaillot l’accueille pour la première française du ballet “Constellation” (2012), mĂ©langeant le chant de la mezzo-soprano Maya Lahyani avec les dĂ©cors interactifs lumineux signĂ©s Jim Campbell, partie fondamentale de l’œuvre.

Chorégraphie lumineuse, narration obscure

Alonso_king_constellationAvant de crĂ©er sa compagnie en 1982, Alonzo King danse dans celle d’Alvin Ailey et Ă  l’American Ballet Theater. Trois dĂ©cennies plus tard, il est invitĂ© Ă  Paris pour la première fois grâce au soutien de la fondation BNP Paribas. Presque inconnue de la scène française l’Alonzo King LINES Ballet est pourtant très cĂ©lèbre et sollicitĂ©e Ă  l’Ă©tranger. Il s’agĂ®t d’une compagnie contemporaine nĂ©oclassique fille de son siècle, avouant plus ou moins une filiation stylistique avec Balanchine et Forsythe. Elle se distingue grâce Ă  plusieurs particularitĂ©s, notamment la diversitĂ© raciale des danseurs, mais surtout par la taille “gigantesque” de ses danseuses. L’anecdote raconte qu’Alonzo King a voulu embaucher et travailler avec les filles rejetĂ©es des ballets classiques Ă  cause de leur stature. Ces singularitĂ©s augmentent l’attrait visuel du ballet prĂ©sentĂ© ce soir “Constellation”, oĂą prĂ©cisĂ©ment l’optique prime sur toute autre aspect.

Les crĂ©ations lumineuses de l’artiste plasticien Jim Campbell sont omniprĂ©sentes. Les 12 danseurs sur le plateau se dĂ©placent et agissent par rapport Ă  elles ; que ce soit une grille de lumière, des balles illuminĂ©es, ou encore des faux habits en guirlandes de lumière. Pendant presque 80 minutes nous avons droit Ă  un vĂ©ritable concert des couleurs et Ă  une danse… galactique. Les danseurs virtuoses, Ă  la technique implacable s’attirent, se rejettent, se confondent dans une sĂ©rie de pas de 2, de pas de 4, d’ensembles insolites. L’athlĂ©tisme de la troupe est remarquable, nous sommes en permanence saisis par les extensions incroyables des danseuses, rĂ©elles amazones, comme par les tableaux visuels du ballet grâce aux dialogues entre dĂ©cors, musiques et interprètes. Dans le pas de 4 Ă  la fin de l’œuvre, un couple d’hommes se distingue par la tonicitĂ© et l’intense expressivitĂ© des mouvements. L’abattage est toujours impressionnant ; la danse pure est Ă©lectrisante.

Nous ne pourrons pas assez louer la technique des danseurs, ni les beautĂ©s acrobatiques de la danse… La mezzo-soprano Maya Lahyani a une grande prestance sur scène et interprète Haendel, Vivaldi et mĂŞme Richard Strauss avec panache. Dans “Constellation” paraissent les astres, parfois fougueux, parfois touchants, toujours fugaces. MalgrĂ© tout cela, l’impression que l’œuvre manque de cohĂ©sion est prĂ©sente. Une certaine et discrète paresse intellectuelle paraĂ®t se cacher derrière toute la bravoure des interprètes, comme une froideur narrative derrière les vives couleurs de la scĂ©nographie.
Il est indĂ©niable que la danse isolĂ©e de l’Alonzo King LINES Ballet a satisfait notre soif de nĂ©oclassicisme et d’excellence, mais avec tous les composants pluridisciplinaires mis en jeu, nous avons le sentiment d’en avoir trop, sans savoir vraiment de quoi il est question, ni pourquoi, ni comment. VoilĂ  un spectacle pourtant sĂ©duisant oĂą la tension enivre mais l’intention manque… Bravo nĂ©anmoins Ă  la compagnie pour la grande qualitĂ© de la prestation, espĂ©rons bientĂ´t la retrouver sur nos scènes françaises.