Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, Amphith√©√Ętre, le 19 novembre 2016. Benjamin Britten : Owen Wingrave. Artistes en r√©sidence √† l’Acad√©mie de l’Op√©ra. Orchestre-Atelier Ostinato. Stephen Higgins, direction. Tom Creed, mise en sc√®ne.

Benjamin Britten s‚Äôinstalle √† l’Op√©ra de Paris dans une nouvelle production de son avant-dernier op√©ra, – le trop rare, Owen Wingrave, √† l’affiche √† l‚ÄôAmphith√©√Ętre- Bastille et faisant partie des productions de l’Acad√©mie de l’Op√©ra de Paris inaugur√©e en 2015. Les artistes en r√©sidence interpr√®tent l’op√©ra t√©l√©visuel avec panache et l’orchestre composite dirig√© par Stephen Higgins, r√©v√®le davantage les talents particuliers du compositeur anglais.

 

 

 

Britten : Owen Wingrave
la paix est un geste de guerre

 

 

benjamin_britten_vieuxCommande de la BBC, Owen Wingrave est un op√©ra t√©l√©visuel en deux actes cr√©e en 1971. Dernier op√©ra du compositeur avant son ultime chef-d‚Äôoeuvre : Mort √† Venise, il s’ag√ģt d’un commentaire ac√©r√© et quelque peu d√©sesp√©r√© sur la volont√© de faire la paix en temps de guerre. Grand pacifiste, Benjamin Britten traita tout au long de sa vie le sujet de la violence ; il y accorda m√™me tout son talent (de ce point de vue, l‚Äôapoth√©ose en est assur√©ment son War Requiem). Pour Owen Wingrave, malgr√© le fait qu’il n’aimait gu√®re l‚Äôobjet m√©diatique (la t√©l√©), le compositeur a mis ses dons lyriques de cr√©ateur anglophone, tout en explorant l’expressionnisme musical et le dod√©caphonisme. L’histoire d’Owen Wingrave ¬ę¬†v√©ritable manifeste antimilitariste¬†¬Ľ est inspir√© d‚Äôune nouvelle de Henry James. Le librettiste Myfanwy Piper cr√©e une histoire familiale qui permet √† Britten de d√©ployer tous ses talents artistiques avec une grande sinc√©rit√© et une √©vidente efficacit√© dramatique.

Si la sonorit√© de l’op√©ra trahit son √Ęge et son m√©dium original, d√®s les premi√®res mesures, nous sommes rapidement frapp√©s par la qualit√© expressive, indiscutablement dramaturgique de cette musique, comme nous sommes saisis par l‚Äôactualit√© malheureuse du sujet, parfaitement mis en musique. Owen Wingrave est un jeune soldat de la famille Wingrave, connue pour ses nombreux h√©ros de guerre, qui d√©cide, du jour au lendemain, de rejeter la guerre. S’ensuit son ostracisation par sa famille puis sa myst√©rieuse mort ultime, √† cause de ses convictions. Bien que nous n’ayons plus le souvenir vif d’une guerre mondiale, ni de la guerre de Vietnam, le th√®me r√©sonne fortement dans notre monde actuel en proie aux violences et aux actes barbares, et l’aspect singulier du simple fait de vouloir la paix dans un monde trop attach√© √† la saveur forte mais toujours passag√®re de la victoire belliqueuse. L’Owen Wingrave du jeune Piotr Kumon (annonc√© souffrant avant le d√©but de la repr√©sentation), incarne superbement le h√©ros tourment√©. C‚Äôest m√™me un bijou de sensibilit√©, et sa souffrance physique peine √† se voir tellement nous sommes convaincus par son travail d’acteur, ‚Ķ une performance r√©ellement formidable. La Miss Wingrave d’Elisabeth Moussous est tout autant remarquable, le timbre de sa voix grande a une certaine qualit√© alti√®re qui sied parfaitement au r√īle, et elle est tout autant investie au niveau th√©√Ętral. Idem pour les Mister et Mistress Coyle de Mikhail Timoshenko et de Sofija Petrovic respectivement. Sans aucun doute deux voix prometteuses¬†!

Remarquons √©galement les vocalises furieuses et r√©ussies de Laure Poissonnier en Mistress Julian, o√Ļ encore le timbre plus qu’ad√©quat de Jean-Fran√ßois Marras en Lechmere. Farrah El Dibany est, quant √† elle, une Kate Julian hyst√©rique et multiple √† souhait¬†! Si Owen Wingrave finit par mourir dans des circonstances, pour dire le moindre, peu claires, faisant de l‚ÄôŇďuvre une trag√©die sombre et finalement √† part, dans un monde o√Ļ elles abondent¬†; reconnaissons que ce type d’ouvrage m√®ne √† la r√©flexion et au questionnement, une volont√© claire et, pour nous, heureuse, de la nouvelle administration de l‚ÄôOp√©ra national de Paris. Ainsi, malgr√© la fin on ne peut plus attendue voire clich√©, nous sortons l‚Äô√Ęme r√©jouie, l‚Äôesprit enthousiaste et plein d‚Äôespoir puisque, malgr√© tout, la musique a gagn√©¬†! Les performances extraordinaires des artistes en r√©sidence, le tr√®s bon travail d‚Äôacteurs, dans la mise en sc√®ne √©conome et habile de Tom Creed, et la fabuleuse prestation de l’orchestre m√©ritent le d√©placement. A l‚Äôaffiche de l‚ÄôAuditorium de l‚ÄôOp√©ra Bastille, les 22, 24, 26 et 28 novembre 2016.

Compte rendu, ballet. Paris. Palais Garnier. 28 septembre 2016. Tino Sehgal, Peck, Pite, Forsythe…

Pite-Peck-Sehgal-Forsythe-2016-septembre-15Compte rendu, ballet. Paris. Palais Garnier. 28 septembre 2016. Tino Sehgal, Peck, Pite, Forsythe… Chor√©graphes. Arthus Raveau, Marion Barbeau, Marie-Agn√®s Gillot, Hugo Marchand, Ludmila Paglierot… Ballet de l’Op√©ra de Paris. Elena Bonnay, Vessela Pelovska, piano. Philip Glass, James Blake, Max Richter, Ari Benjamin Meyers, musiques. Nous sommes invit√©s √† la deuxi√®me repr√©sentation du programme ouvrant la saison Danse 2016 – 2017 √† l’Op√©ra National de Paris. Aux reprises heureuses de ¬ę In Creases ¬Ľ de Justin Peck et du d√©licieux ¬ę Blake Works 1 ¬Ľ de William Forsythe se joignent une cr√©ation du chor√©graphe conceptuel Tino Sehgal et la cr√©ation de ¬ę The Season’s Canon ¬Ľ de la chor√©graphe canadienne Crystal Pite. Une soir√©e contemporaine, prot√©iforme, aux curieuses ambitions extra-chor√©graphiques.

Tino Sehgal o√Ļ l’art qui n’ose pas dire son nom
Sonate divertissante, ma non tanto

 

Une heure avant la pr√©sentation les espaces publics du Palais Garnier sont habit√©s par quelques Ňďuvres de Tino Sehgal. L’artiste contemporain tient la banni√®re de l’art √©ph√©m√®re et provocateur, ma non troppo, il r√©ussit √† distraire le public se promenant √† l’Op√©ra. Comme une forme sonate, il cl√īture la soir√©e avec une cr√©ation sans titre o√Ļ, pendant les 12 minutes de la fabuleuse musique live du compositeur Ari Benjamin Meyers, il y a un peu de danse, un peu partout dans la salle sauf sur sc√®ne. Puis les quelques danseurs du Corps de Ballet chantent un peu en quittant l’auditoire qui est sens√© le suivre jusqu’au grand escalier, o√Ļ ils continuent √† faire des notes, plus ou moins, devant les yeux b√©ats de la grande majorit√© des spectateurs. Dans un coin, se trouve Tino Sehgal avec un visage rayonnant d’auto-satisfaction. Nous f√©licitons d’ores et d√©j√† l’administration de l’Op√©ra pour ces efforts visant l‚Äô√©largissement des horizons artistiques de la maison nationale, et en cons√©quence l’ouverture du public, habitu√© √† une autre dynamique. Sur ce, la cr√©ation de Sehgal est de grand int√©r√™t parce qu’elle permet d’√©veiller davantage l’esprit critique, peut-√™tre trop longtemps distrait par la beaut√© immacul√©e et l’excellence technique de la danse classique fran√ßaise. Or, l‚ÄôŇďuvre elle m√™me, √† laquelle on d√©die 5 pages au programme expliquant le concept, ou plut√īt l’absence de, laisse perplexe. A c√īt√© de la richesse chor√©graphique et la profondeur conceptuelle de ¬ę 20 danseurs pour le XXe si√®cle ¬Ľ de Boris Charmatz, qui a ouvert la saison pr√©c√©dente de fa√ßon √©tonnante, la ¬ę chor√©graphie ¬Ľ de Sehgal para√ģt beaucoup trop modeste, pour dire le moindre.

 

Décontraction, athlétisme et brio américains à Paris

 

D√ČCONTRACTION, ¬†ATHL√ČTISME ET BRIO AM√ČRICAINS √Ä PARIS. En mars 2016, le jeune danseur et chor√©graphe Justin Peck fait ses d√©buts √† l’Op√©ra de Paris avec ¬ę In creases ¬Ľ, maintenant repris pour l’ouverture de la saison. La musique r√©p√©titive de Philip Glass, parfaitement interpr√©t√©e par Mme. Bonnay et Mme. Pelovska aux pianos, est le fond musical id√©al pour la danse athl√©tique et g√©om√©trique du jeune am√©ricain. Dans la distribution de cette repr√©sentation, Arthus Raveau, Premier Danseur, fait les plus beaux sauts et a la pr√©sence la plus marquante du c√īt√© des danseurs. Chez les danseuses, le Coryph√©e Letizia Galloni brille toujours dans ce style √† la technique percutante, ainsi que le Sujet Marion Barbeau, avec du peps. Vient ensuite la tr√®s attendue reprise de Blake Works 1 de William Forsythe, commande de la maison cr√©√©e en juillet 2016. Sur la musique √©lectro de James Blake (7 morceaux de son dernier album sont utilis√©s), les fabuleux danseurs du ballet interpr√®tent ce d√©licieux cadeau et hommage √† la danse dans toutes ses formes.

Pour cette reprise avec une distribution l√©g√®rement modifi√©e, le style d√©contract√© n√©o-classique de Forsythe est toujours l√†, et nous sommes √©tonn√©s de d√©couvrir le Coryph√©e Hugo Vigliotti tout √† fait remarquable lors du deuxi√®me mouvent, le trio ¬ę Put that away ¬Ľ. Il fait preuve d’une belle perfection technique, avec ses mouvements saccad√©s, une d√©sarticulation, une gestuelle et une fluidit√© surprenantes (surtout apr√®s les performance r√©v√©latrices du tr√®s jeune Coryph√©e Pablo Legasa aux premi√®res pass√©es). Le Premier Danseur Fran√ßois Alu dans le duo avec L√©onore Baulac ¬ę Color in anything ¬Ľ prend des libert√©s heureuses √† l’occasion. Si en juillet, nous attendions avec impatience la fin du morceaux (le seul b√©mol, et petit, de la cr√©ation), nous trouvons √† pr√©sent, le couple digne d’√©loges, Alu un peu moins utilitaire, faisant davantage des tours qu’il affectionne, et la Baulac est toujours une vision de la danseuse classique par excellence, expressive et virtuose. ¬ę I hope my life ¬Ľ est un moment o√Ļ la fugue et l’entra√ģnement chers √† Forsythe se mettent le plus en √©vidence, avec les g√©niales performances d’Hugo Marchand et L√©onore Baulac, ainsi que Ludmila Pagliero et Germain Louvet. Les premiers sont tout entrain, sans arr√™t, avec une allure hyper stylis√©e. Les seconds rayonnent techniquement, la Pagliero avec une extension insolite, des pointes saisissantes, et l’attitude de Star et/ou Etoile qui lui sied bien ; Louvet avec ce je ne sais quoi d’√©l√©gance et de l√©g√®ret√©, il deviendra peut-√™tre le Prince D√©sir√© de la compagnie, telles sont ses qualit√©s.

 

Dans le ¬ę Wave Know Shores ¬Ľ qui suit remarquons l’interpr√©tation du Sujet Sylvia Saint-Martin, √† la pr√©sence distingu√©e, et avec un investissement palpable se traduisant en une danse all√©chante. ¬ę Two Men Down ¬Ľ met en valeur les beaut√©s et physiques et artistiques des danseurs hommes. Comme ce fut le cas √† la cr√©ation, le Premier Danseur Hugo Marchand est hyper performant, athl√©tique √† souhait. S’il est un peu moins sauvage qu’√† la cr√©ation, l’attitude relax dont il fait preuve ce soir s’accorde superbement au langage Forsythien, o√Ļ la formidable exigence technique est habill√©e d’une d√©sinvolture √† l’effet frappant. A la fin du ballet, ¬†nous sommes litt√©ralement abasourdis par les bravos sonores de l’auditoire. Un aspect r√©v√©lateur de la r√©ussite de cette derni√®re cr√©ation parisienne de Forsythe (en d√©pit des critiques isol√©es souvent li√©es aux pr√©jug√©s sur la musique √©lectro-soul), est le fait qu’il touche, visiblement, un grand √©chantillon de la population ; notre voisine de gauche criait ses poumons en louange aux danseurs, celles de droites √©galement, inondant la salle de la vibration la plus gratifiante pour un artiste. La premi√®re avait 75 ans, les derni√®res √©taient dans la trentaine. Il eut au moins 8 rappels bien m√©rit√©s !

 

Pite-Peck-Sehgal-Forsythe-2016-septembre-22-1024x683La cr√©ation de Crystal Pite vint apr√®s. Invit√©e √† l’Op√©ra pour la premi√®re fois, elle propose une chor√©graphie sur la musique des Quatre Saisons de Vivaldi revisit√©e par le compositeur Max Richter. Ancienne danseuse du ballet de Francfort et chor√©graphe r√©sidente au Nederlands Dans Theater ¬ę The Seasons’ Canon ¬Ľ met en mouvement un grand nombre de danseurs de la compagnie dont notamment les fantastiques Etoiles Marie-Agn√®s Gillot, Ludmila Pagliero et Alice Renavand, ainsi que les Premiers Danseurs Vincent Chaillet, Alessio Carbone et Fran√ßois Alu. L‚ÄôŇďuvre d’une √©tranget√© saisissante impressionne d’abord par les tenues, tous les danseurs, genres confondus, portent des pantalons baggy √† l’air quelque peu post-apocalyptiques et des hauts transparents, ils sont de m√™me t√Ęch√©s d’une encre turquoise au niveau du cou. Le tout visuel a un aspect tribal transfigur√©. Pite se sert de la technique m√™me du contrepoint musical pour faire des tableaux tout √† fait organiques, relevant de la nature… Ainsi, amibes et mille-pattes sont repr√©sent√©s sur sc√®ne par le moyen de la danse. Il y a l√† aussi un sens de l’abandon, les mouvements sont parfois presque expressionnistes, mais surtout contemporains. Les questions de genre et de lignes des jambes n’existent pas dans la masse des 54 danseurs aux costumes identiques, encha√ģnant une s√©rie de mouvements contrapuntiques √† l’effet ind√©niable. Les lumi√®res sombres et floues de Tom Visser ajoutent beaucoup √† l’atmosph√®re √©trange. Les diff√©rents aspects de cette cr√©ation ne rel√®vent pas forc√©ment l’inattendu, mais, puisque l’effet esth√©tique est fort, le tout a une coh√©sion artistique int√©ressante malgr√© l‚Äôambigu√Įt√© narrative, oscillant entre abstraction et narration impressionniste. L’effet esth√©tique fut tel que l’auditoire n’a pas pu s’emp√™cher d’offrir aux interpr√®tes des nombreux rappels et une standing ovation de surcro√ģt surprenante.

 

Un programme d√©licieusement contemporain et divers, avec la valeur ajout√©e d’un questionnement philosophique indispensable apr√®s le passage, peut-√™tre aussi √©ph√©m√®re, de Tino Sehgal ; mais o√Ļ sont surtout mises en valeurs les qualit√©s techniques et artistiques du Ballet de l’Op√©ra National de Paris, la grande fiert√© et l’espoir de la danse acad√©mique dans le monde. A vivre absolument ! Encore √† l’affiche au Palais Garnier le 30 septembre ainsi que les 1, 3, 4, 6, 8, 9 octobre avec plusieurs distributions.

Compte rendu, danse. Paris. Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, le 15 septembre 2016. William Forsythe, Justin Peck, Martha Graham, Benjamin Millepied, chor√©graphes. L.A. Dance Project, compagnie invit√©e. Benjamin Millepied, direction artistique.

La jeune compagnie de danse de Benjamin Millepied, L.A. DANCE PROJECT ouvre la saison chor√©graphique du Th√©√Ętre de Champs Elys√©es ¬ę TranscenDanses ¬Ľ avec un programme divers comprenant deux premi√®res europ√©ennes et la cr√©ation fran√ßaise de sa derni√®re production ¬ę On the other side ¬Ľ. Au programme : Forsythe, le jeune danseur-chor√©graphe am√©ricain en vogue Justin Peck, la rarement vue Martha Graham… Une soir√©e avec tous les ingr√©dients, Made in America, pour plaire au plus grand nombre, n√©ophytes et amateurs confondus.

Affinités sélectives en mouvement

ON THE OTHER SIDE, le nouveau ballet de Benjamin MillepiedLa soir√©e commence avec la remarquable pi√®ce de William Forsythe ¬ę Quintett ¬Ľ, sur la musique minimaliste du compositeur contemporain anglais Gavin Bryars. 25 minutes de po√©sie et de lyrisme abstrait et ambigu√ę, avec la d√©contraction typique du style Forsythe, en l’occurrence revisit√©e par 5 danseurs sur la sc√®ne. Dans ce faux pas de cinq, les interpr√®tes paraissent √™tre dans une sorte de qu√™te sinon existentielle, au moins expressionniste. Le tout pourtant non d√©pourvu d’amour ni d’humour, et en d√©pit de l’ambiance onirique install√©e par la musique r√©p√©titive, et les canons visuels qui en d√©coulent, la performance n’est jamais pesante ni pr√©tentieuse. Comme souvent le cas chez Forsythe, ses danses brillent par leur sinc√©rit√© √©motionnelle et intellectuelle, m√™me s’il n’est pas toujours forc√©ment compris. La compr√©hension est peut-√™tre un facteur cl√© pour la pi√®ce qui suit, ¬ę Helix ¬Ľ de Justin Peck. Apr√®s une entr√©e au r√©pertoire heureuse au Ballet de l’Op√©ra de Paris avec sa pi√®ce ¬ę In Creases ¬Ľ, nous voici quelque peu perplexes. ¬ę Helix ¬Ľ a tout pour plaire, belle musique d’Esa-Pekka Salonen, tenues all√©chantes et simples de Janie Taylor, des danseurs de qualit√©. Or, la chor√©graphie certainement non d√©pourvue de beaut√©, a du mal √† captiver. Po√©tique mais pas r√©ellement, entra√ģnante mais pas vraiment. L’impression est en l’occurrence fugace, mais les 9 minutes furent ‚Ķ lentes.

Une toute autre chose, le curieux et heureux regroupement des danses de Martha Graham, m√®re de la Modern Dance. Il s’ag√ģt d’une s√©quence de trois duos extraits du documentaire ¬ę A Dancer’s World ¬Ľ (1957). Nous voici devant une ambiance remarquable, au caract√®re authentique, avec le je ne sais quoi d’√©trange au travail du bassin, propre au style Graham. Les six danseurs des trois duos paraissent habit√©s d’une dynamique particuli√®re, p√©tillante mais pas frivole, et, m√™me s’il s’agit des cinq danseurs de la premi√®re pi√®ce, plus un sixi√®me, ils ne sont presque pas reconnaissables tellement l’ambiance et la danse sont distinctes. C‚Äôest l‚ÄôŇďuvre la plus ovationn√©e de la soir√©e ; nous nous r√©jouissons de voir des chor√©graphies de Martha Graham sur sc√®ne, surtout parce que nous sommes de l’avis que son Ňďuvre d’une valeur inestimable, reste trop peu pr√©sente dans les grands th√©√Ętres parisiens, sans justification.

Le programme se termine, √©videmment, avec la cr√©ation fran√ßaise de ¬ę On the other side ¬Ľ de Benjamin Millepied, dont la cr√©ation mondiale eut lieu au mois de juin 2016. Exclusivement sur les musiques de Philip Glass, avec les costumes hauts en couleurs d’Alessandro Sartori, cette commande pass√©e par Van Cleef & Arpels, est fabuleusement interpr√©t√©e par la troupe. Mi-abstrait, mi-approximatif, le ballet de Millepied para√ģt raconter une histoire d’humains. Des √™tres qui peut-√™tre s’aiment, se touchent, se cherchent, se perdent… sans pour autant avoir une narration claire. Nous avons droit √† une symphonie chor√©graphique √† la musique (et parfois aussi la gestuelle) r√©p√©titive, avec des moments d‚Äôenthousiasme athl√©tique so American ; des tableaux de groupe parfois dr√īles, parfois fantasques, jamais choquants, et surtout des duos √† l’homosensibilit√© saisissante ; celui de deux hommes a fortement touch√© le public qui inonde par la suite la salle de bravos abondants √† l‚Äôadresse des interpr√®tes.

Une soir√©e et un programme de d√©couvertes et red√©couvertes, avec des cr√©ations int√©ressantes et surtout une belle occasion de conna√ģtre les qualit√©s du collectif de l’ancien Directeur du Ballet de l’Op√©ra de Paris. Des danseurs √† l’entrain rafra√ģchissant, performant m√™me un hymne √† la modernit√© en mouvement dans un lieu embl√©matique de l’histoire de la danse au XXe si√®cle !

Compte rendu, ballet. Paris. Palais Garnier. 4 juillet 2016. William Forsythe : Of any if and, Approximate Sonata, Blake Works 1 (cr√©ation). Vincent Chaillet, Marie-Agn√®s Gillot, Hugo Marchand, Ludmila Pagliero, Germain Louvet… Ballet de l’Op√©ra de Paris. Thom Willems, James Blake, musiques enregistr√©es.

3 Forsythe √† Garnier‚Ķ Fin de saison n√©oclassique au Palais Garnier avec une soir√©e d√©di√©e exclusivement au chor√©graphe William Forsythe¬†! 3 ballets dont une entr√©e au r√©pertoire et une cr√©ation mondiale fortement attendue… De la meilleure nourriture pour les fabuleux danseurs de l’Op√©ra de Paris, pour reprendre une phrase c√©l√®bre de son ancien directeur Rudolf Noureev, le visionnaire qui a invit√© Forsythe pour la premi√®re dans la maison parisienne dans les ann√©es 80s¬†!

 

 

Forsythe : un sublime sans prétention

 

L‚Äôune des pi√®ces-phares du chor√©graphe am√©ricain, ancien Directeur du Ballet de Francfort, est l‚Äôembl√©matique In the middle somewhat elevated, √©galement commande de Noureev pour l’Op√©ra de Paris. Tout l’art de Forsythe se trouve superbement repr√©sent√© dans ce ballet, dont nous avons encore de tr√®s bons souvenirs lors de sa derni√®re reprise en 2012 ‚Äď 2013 (LIRE notre compte rendu de la soir√©e Forsythe et Brown du 3 d√©cembre 2012)

 

 

 

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Pour cette soir√©e estivale au Palais Garnier, le public parisien (et aussi international!) peut explorer davantage le style et l’√©criture chor√©graphique unique de Forsythe, avec ses l√©g√®res et distantes influences balanchiniennes. En principe, l’exploration et la d√©couverte se font t√īt avec le premier ballet du programme Of any if and (1995), interpr√©t√© par le Premier Danseur Vincent Chaillet et le Sujet El√©onore Gu√©rineau. Un ballet qui privil√©gie plus ou moins ouvertement le danseur ; il s’agit d’un pas de deux d’une 20taine de minutes, avec une sc√©nographie les moins √©pur√©es de Forsythe, la musique √©lectronique r√©p√©titive de Thom Willems, collaborateur f√©tiche du chor√©graphe, et deux acteurs qui lisent un texte incompr√©hensible pendant la performance, au fond. Tous ces aspects qui d√©passent la question chor√©graphique font de ce bijou du pass√© un spectacle qui para√ģt √† nos yeux un d√©licieux bonbon futuriste et SO post-moderne¬†! En ce qui concerne la danse, Gu√©rineau surprend avec un sens de la fluidit√© impeccable en d√©pit des tensions et rel√Ęches d√©sarticul√©s typiques de Forsythe. Plus central, Vincent Chaillet impressionne encore une fois par son physique de f√©lin, une danse virtuose abstraite, pourtant charg√©e de sensualit√©, de contrastes inattendus, parfois bouleversants¬†; une heureuse entr√©e au r√©pertoire, plus gr√Ęce √† la danse elle-m√™me qu’aux curieuses distractions sc√©nographiques.

Approximate Sonata (1995, entr√©e au r√©pertoire de l’Op√©ra en 2006), para√ģt plaire beaucoup au public parisien. De toutes les pi√®ces de Forsythe elle doit √™tre pour nous une de moins distinctes. Il s’ag√ģt d’une s√©rie de pseudos pas de deux, o√Ļ la notion de l’improvisation est plus ou moins fr√īl√©e. Int√©ressant, mais modeste en comparaison aux commandes de la maison telles que Woundwork 1, Pas./Parts, entre autres¬†; ce ballet brille ce soir surtout gr√Ęce aux interpr√®tes, particuli√®rement les Etoiles Marie-Agn√®s Gillot, Eleonora Abbagnato et Alice Renavand. L’oeuvre la plus balanchinienne au programme, toujours sous une musique de Willems, elle fut l’occasion de voir la Gillot championne de Forsythe, d√©licieuse et parfaitement d√©sarticul√©e, √† la virtuosit√© ravissante et insolente… Une Renavand coquette et pas trop glaciale, d’un superbe entrain sur la sc√®ne¬†! Remarquons aussi le Premier Danseur Alessio Carbone, en bonne forme et fort dans le style.

La soir√©e se termine avec la cr√©ation mondiale de Blake Works 1 (on attend avec impatience le n¬į2!), sur une musique du jeune artiste √©lectro-soul James Blake. Tr√®s fortement attendue comme toute cr√©ation de Forsythe √† Paris, le ballet nous a d’abord √©tonn√©s par la musique de l’artiste anglais qu’on ne connaissait absolument pas (merci Bill pour la d√©couverte!). D√©coup√© en 7 morceaux (7 chansons du dernier album du chanteur), le ballet commence avec 21 danseurs sur sc√®ne habill√©s plus ou moins en tenue de r√©p√©tition stylis√©e, dans la sublime tonalit√© du bleu-vert fum√©e (costumes de Forsythe et Doroth√©e Merg). Une s√©rie de mouvements contrapuntiques s‚Äôencha√ģne pour arriver au trio qui suit, avec la performance p√©tillante et stimulante du jeune Coryph√©e Pablo Legasa, avec un haut du corps ravissant et une danse fabuleusement syncop√©e et d√©cal√©e. Un pas de deux qui aurait d√Ľ faire mouche avec L√©onore Baulac et Fran√ßois Alu, para√ģt √™tre un hommage au Balanchine amoureux des femmes et qui ne voyait dans le danseur qu’un accessoire pour la Prima Ballerina. Ainsi Baulac est toute virtuose et toute expressive, Alu, le seul habill√© en jean baggy noir et t-shirt vert, a le r√īle le plus utilitaire de sa vie, et nous fait d√©sirer d√©sesp√©r√©ment l’arriv√©e du morceaux suivant. Et bien heureusement le 4e mouvement met au centre la fabuleuse Etoile Ludmila Pagliero, ainsi que la Baulac et deux r√©v√©lations dans les performances d’Hugo Marchand et de Germain Louvet. Une sorte d’hommage √† la danse fran√ßaise, avec la signature d√©contract√©e, d√©construite, acrobatique de Forsythe, c’est aussi le moment le plus vivace, le plus entra√ģnant et le plus glam de la soir√©e¬†! Hugo Marchand suit un chemin qui le m√®nera peut-√™tre √† devenir un v√©ritable objet de d√©votion (√† la Noureev¬†! -croisons les doigts-), avec son physique plus qu’imposant, une technique remarquable, souvent virtuose, toujours palpitant d’une joie de vivre qui frappe chaque fois l’auditoire… Germain Louvet est aussi un espoir rayonnant de la compagnie, un brin plus s√©v√®re et moins sauvage que Marchand, sa performance a √©t√© tout simplement ‚Ķ excellente. En ce qui concerne les danseuses, leur joie immense est explicite lors de l’ex√©cution des pas d’une extr√™me exigence, tout attitudes, cabrioles petites et grandes, battements insolites, pointes insolentes‚Ķ festival port√© par le rythme fr√©missant du morceau ¬ę¬†I hope my life¬†¬Ľ.
Une cr√©ation dont nous parlerons sans doute pendant longtemps, avec une inspiration qui fait penser parfois √†, surprise, Balanchine, mais qui est surtout un hommage √† la beaut√© s√©duisante de la technique fran√ßaise, d’une √©l√©gance illimit√©e, avec les ports de bras les plus romantiques, des sauts de biche ravissants… Dans le cadre si prestigieux du Palais Garnier, Forsythe offre aux danseurs les meilleures opportunit√©s de briller, apparemment sans difficult√©, et surtout offre au public de l’Op√©ra une exp√©rience audacieuse et rare! Son amour pour la danse classique et son intelligence personnelle font que sa d√©marche demeure cr√©atrice et inspirante, √† l’oppos√© de certains directeurs de ballet en apparence r√©fractaires √† la gloire et aux bonheurs du patrimoine qu’est la danse acad√©mique ¬ę¬†made in Paris¬†¬Ľ.

 

 

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Une fin de saison chic choc, virtuose et resplendissante de bonheur, une soir√©e o√Ļ la protagoniste est l’excellence sans pr√©tention. Trois ballets, dont une cr√©ation tout simplement inoubliable, √† vivre, voir et revoir sans mod√©ration, et m√™me tr√®s fortement recommand√©e √† tous nos lecteurs¬†! A l‚Äôaffiche du Palais Garnier les 7, 8, 9, 11, 12, 13, 15 et 16 juillet 2016.

 

 

 

Compte rendu, ballet. Paris. Palais Garnier. 4 juillet 2016. William Forsythe : Of any if and, Approximate Sonata, Blake Works 1 (cr√©ation). Vincent Chaillet, Marie-Agn√®s Gillot, Hugo Marchand, Ludmila Pagliero, Germain Louvet… Ballet de l’Op√©ra de Paris. Thom Willems, James Blake, musiques enregistr√©es.

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Compte rendu, opéra. Opéra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2016. Verdi : Don Carlo. Robert Carsen

Compte rendu DON CARLO √† STRASBOURG… Fin de saison flamboyante √† Strasbourg. La saison lyrique s’ach√®ve √† Strasbourg avec une nouvelle production de Don Carlo de Verdi, sign√©e Robert Carsen. L’Op√©ra National du Rhin engage pour l’occasion la fabuleuse soprano et √©toile montante, Elza van den Heever dans le r√īle d’Elisabeth de Valois. L’excellente distribution d’une qualit√© rare ainsi que l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sont dirig√©s magistralement par le chef italien invit√© Daniele Callegari. Une fin de saison bien plus qu’heureuse … √©tonnante m√™me, pour plusieurs raisons¬†!

 

 

 

La nouvelle production de Don Carlo √† Strasbourg remporte tous les suffrages : c’est un succ√®s manifeste

Don Carlo chic et choc

 

 

 

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Don Carlos, cr√©√© √† Paris en 1867, (chant√© en fran√ßais) est l’un des op√©ras de Verdi qui totalise le plus de versions existantes, sans omettre faits divers et controverses. Au fait des derni√®res recherches sur la gen√®se de l’Ňďuvre, le Directeur de l’Op√©ra National du Rhin, Marc Cl√©meur, pr√©cise selon les derni√®res recherches, que le livret de M√©ry et Du Locle d’apr√®s le po√®me tragique √©ponyme de Schiller (1787), n’est pas la seule source de Verdi ; la partition emprunte aussi au drame de circonstance d’Eug√®ne Cormon intitul√© Philippe II Roi d’Espagne datant de 1846. Ensuite, le fait qu’il s’ag√ģt bien d’un Grand Op√©ra fran√ßais de la plume d’un grand compositeur italien attise souvent les passions des m√©lomanes, d√©criant souvent une quelconque influence d’un Wagner et d’un Meyerbeer. Bien qu’il soit bel et bien un Grand Op√©ra, c’est aussi du Verdi, ind√©niablement du Verdi. Et si la version pr√©sent√©e ce soir √† Strasbourg est la version italienne dite ¬ę¬†Milanaise¬†¬Ľ de 1884, en 4 actes, sans ballet, plus concise et courte que la version fran√ßaise d’origine, elle demeure un Grand Op√©ra italianis√©, avec une progression ascendante de num√©ros privil√©giant les ensembles, un coloris orchestral riche en effets spectaculaires, des sc√®nes fastueuses ne servant pas toujours √† la dramaturgie, mais ajoutant √† l’aura et au decorum… L’aspect le moins controvers√© serait donc la question de l’historicit√©¬†: Verdi dit dans une lettre √† son √©diteur italien Giulio Ricordi ¬ę¬†Dans ce drame, aussi brillante en soit la forme et aussi noble en soient les id√©es, tout est faux (‚Ķ) il n’y a dans ce drame rien de v√©ritablement historique¬†¬Ľ. Plus soucieux de v√©racit√© po√©tique qu’historique, Verdi se sert quand m√™me de ce drame si faux pour montrer explicitement ses inclinaisons bien r√©elles. On pourrait dire qu’il s’ag√ģt ici du seul op√©ra de Verdi o√Ļ la vie politique est ouvertement abord√©e et discut√©e de fa√ßon s√©rieuse et adulte.

Le s√©rieux qui impr√®gne l’opus se voit tout √† fait honor√© ce soir gr√Ęce √† l’incroyable direction musicale du chef italien Daniele Callegari dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg avec maestria et une sophistication et un raffinement des plus rares¬†! S’agissant d’un des op√©ras de Verdi o√Ļ l’√©criture orchestrale est bien plus qu’un simple accompagnant des voix, saisissent directement ici la complicit√© √©tonnante entre fosse et sc√®ne, l’excellente interpr√©tation des instrumentistes, le sens de l’√©quilibre jamais compromis, la tension permanente et palpitante de la performance et surtout les prestations des chanteurs-acteurs de la distribution.

 

La soprano Elza van den Heever reprend le r√īle d’Elisabeth de Valois apr√®s l’avoir interpr√©t√© √† Bordeaux la saison pr√©c√©dente. Si √† Bordeaux nous avions remarqu√© ses qualit√©s, c’est √† Strasbourg que nous la voyons d√©ployer davantage ses dons musicaux et th√©√Ętraux¬†! Sa voix large et somptueuse a gagn√© en flexibilit√©, tout en restant d√©licieusement dramatique. Elle campe une performance encore plus profonde avec une superbe ma√ģtrise des registres et une intelligence musicale lui permettant d’adapter brillamment l’intensit√© de son chant, de nuancer la force de son expression.
Le Don Carlo du jeune t√©nor italien Andrea Car√® est prometteur. Bien que moins fort dans l’expression lyrique, il a une voix chaleureuse qui sied bien au personnage et une technique assez solide. Certains lui rapprocheront ne pas √™tre un Domingo ou un Alagna (selon les go√Ľts), pourtant il s’est donn√© √† fond dans un r√īle o√Ļ la difficult√© ne r√©side pas, malgr√© le type de voix plut√īt l√©ger, dans la virtuosit√© vocale mais dans le style et l’expression globale. Dans ce sens nous ne pouvons que louer l’effort, et remarquer particuli√®rement le timbre qui se distingue toujours dans les ensembles.

 
 
A-ONR_DONCARLO_photoKlaraBeck_3046-1-362x543Tassis Christoyannis en Posa montre aussi une √©volution par rapport √† Bordeaux l’ann√©e pass√©e. Toujours d√©tenteur des qualit√©s qui lui sont propres, comme la prestance et un je ne sais quoi d‚Äôextr√™mement touchant, √† Strasbourg, il est davantage malin et √† la chaleur du timbre, le baryton ajoute du brio presque autoritaire. Le tout pr√©sent√© d’une fa√ßon √©l√©gante et dynamique √† souhait. Remarquons le duo de la libert√© avec Don Carlo, au 1er acte tout h√©ro√Įco-romantique sans √™tre frivolement pyrotechnique. Quant √† la virtuosit√© vocale et aux feux d’artifices vocalisants, parlons maintenant de la mezzo russe Elena Zhidkova dans le r√īle de la Princesse Eboli. Tout en ayant un timbre velout√© et une belle pr√©sence sc√©nique, elle a d√Ľ mal avec son air du 1er acte ¬ę¬†Nel giardin del bello saracin Ostello¬†¬Ľ, – pourtant LE morceaux le plus m√©lodique et virtuose de la partition¬†! Il est en l’occurrence plut√īt … mou. Ce petit b√©mol reste v√©tille puisque la distribution est globalement tr√®s remarquable. Continuons avec le Roi Philippe II de la basse danoise Stephen Milling, √† la voix large et profonde, campant au 3√®me acte une sc√®ne qui doit faire partie des meilleures et des plus m√©morables pages jamais √©crites par Verdi : ¬ę¬†Ella giammai m’mamo¬†¬Ľ , grand aria avec violoncelle obbligato, o√Ļ la douleur contenue du souverain est exprim√©e magistralement. Ou encore son duo avec le Grand Inquisiteur de la basse croate Ante Jerkunica, dont nous avons √©galement fortement appr√©ci√© la prestation et vocale et th√©√Ętrale. Remarquons finalement l’instrument et la pr√©sence de la jeune soprano espagnole Rocio Perez, chantant Thibault le page de la Reine, avec des aigus c√©lestes, … divins. Divine aussi la performance surprenante des choeurs de l’Op√©ra, sous la direction de Sandrine Abello.

 
 
 

OPERA national du RHIN : le DON CARLO sombre et lumineux de Carsen

 
 

L’ART DE ROBERT CARSEN. Que dire enfin de la cr√©ation de celui qui doit √™tre le metteur en sc√®ne d’op√©ras actuellement le plus c√©l√®bre et le plus sollicit√©¬†? Robert Carsen et son √©quipe artistique pr√©sentent un spectacle sobre et sombre, dans un lieu unique d√©pouill√©, √† la palette chromatique consistant en noir sur gris sur noir, et quelques √©clats des accessoires m√©talliques ou diamant√©s… Si l’intention de faire une mise en sc√®ne hors du temps est bien √©vidente, il y a quand m√™me une grande quantit√© d’√©l√©ments classiques qui font r√©f√©rence au sujet… Des religieux catholiques bien catholiquement habill√©s, des croix par ci et par l√†, mais jamais rien de gratuit (sauf peut-√™tre un ordinateur portable √† peine remarquable mais qui frappe l’oeil puisque quelque peu d√©plac√©). Comme d’habitude chez Carsen le beau, le respect de l’oeuvre et l’intelligence priment. Cette derni√®re √† un tel point que le Canadien r√©ussi √† prendre une libert√© audacieuse avec l’histoire originale qui d√©voile davantage les profondeurs de l‚ÄôŇďuvre. D√©j√† riche en intrigues, le Don Carlo de Verdi selon Carsen explore une lecture suppl√©mentaire dont nous pr√©f√©rons ne pas donner les d√©tails, tellement la surprise est forte et la vision, juste¬†!

Rien ne r√©siste √† l’appel de ce Don Carlo de toute beaut√©, aucun obstacle pour nos lecteurs de faire le d√©placement √† l’Op√©ra National du Rhin, √† Strasbourg et √† Mulhouse, pour cette formidable nouvelle production qui cl√īt l’avant-derni√®re saison de la maison sous la direction visionnaire de Marc Cl√©meur. A l’affiche √† Strasbourg du 17 au 28 juin et puis √† Mulhouse du 8 au 10 juillet 2016.

 
 

Compte rendu, op√©ra. Op√©ra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2016. Verdi : Don Carlo (version Milanaise 1884). Stephen Milling, Andrea Car√©, Elza van den Heever, Tassis Christoyannis‚Ķ Choeurs de l’Op√©ra du Rhin. Sandrine Abello, direction. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, orchestre. Daniele Callegari, direction. Robert Carsen, mise en sc√®ne. LIRE notre pr√©sentation annonce de la nouvelle production de Don Carlo √† l’Op√©ra national du Rhin : “Elza van den Heever chante ELisabetta…”¬†

 

Illustrations : K. Beck / Opéra national du Rhin © 2016

  
 

Giselle √† Paris, Palais Garnier jusqu’au 14 juin 2016

PARIS, Palais Garnier. Ballet. Giselle, jusqu’au 14 juin 2016. Giselle, le ballet romantique par excellence, revient au Palais Garnier en cette fin de printemps 2016. Pourquoi applaudir Giselle¬†? Giselle est un ballet dont on conna√ģt la musique d’Adolphe Adam, charg√©e de leitmotive, une histoire con√ßue par De Saint George et Gautier, inspir√©e de Heinrich Heine et m√™me Victor Hugo, et surtout la chor√©graphie so French de Jean Coralli et Jules Perrot¬†! Bien des clich√©s g√™nent une juste √©valuation du ballet, aussi les prochaines repr√©sentations parisiennes permettront d’explorer davantage la signification et les enjeux de l’ouvrage √† travers l’interpr√©tation du le Ballet de l’Op√©ra National de Paris.

 

 

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Commen√ßons par Adolphe Adam, compositeur de la c√©l√®bre partition. √Čl√®ve de Boieldieu (dont il fut aussi le collaborateur, notamment pour les transcriptions piano de ses op√©ras, et d’autres arrangements), il est surtout enseignant r√©put√© (professeur de Delibes, entre autres), et compositeur lyrique de talent (plus de 40 op√©ras!). Nous avons tendance √† oublier que le grand tube de No√ęl dans les pays anglophones ¬ę¬†O Holy Night¬†¬Ľ, est en effet une cantique pour voix aigu√ę et clavier d’Adam, nomm√©e ¬ę¬†Minuit, chr√©tiens¬†!¬†¬Ľ, mise en musique en 1847 et que Claude Debussy traitait de ¬ę¬†chant d’ivrogne¬†¬Ľ. Si Tcha√Įkovski et Saint-Sa√ęns appr√©ciaient √©norm√©ment la partition de Giselle, un Wagner la critiquait ouvertement, n’y voyant que ¬ę¬†frivolit√© fran√ßaise¬†¬Ľ¬†! Curieuse tournure des faits, ce dernier deviendra c√©l√®bre par l’omnipr√©sence du proc√©d√© du leitmotiv dans son opus…

L’aspect le plus remarquable de la partition de Giselle doit sans doute √™tre son caract√®re symphonique et savant, surtout compar√© au contexte musical dans la premi√®re partie du XIXe si√®cle concernant la musique des ballets, souvent banale et simplette.

 

 

Giselle, ballet fantastique, un “classique” du ballet romantique

 

 

Le livret peut para√ģtre quelque peu banal, avec son c√īt√© villageois voire folklorique. Ceci est un fait int√©ressant li√©e √† l’histoire. Apr√®s la R√©volution fran√ßaise √† la fin du XVIIIe si√®cle, exit les histoires inspir√©s des dieux romains et grecs d’une Antiquit√© lointaine et artificielle, si ch√®res √† l’aristocratie r√©cemment vilipend√©e. L’histoire est celle du Duc Alberich, promis en mariage √† la Princesse Bathilde, se d√©guisant en villageois pour s√©duire la pauvre petite paysanne Giselle de qui il est √©pris. Celle ci devient folle et meurt de chagrin d’amour quand elle d√©couvre l’imposture d’Alberich. Giselle rejoint alors les Wilis, spectres des jeunes filles mortes d’amour. Alberich se perd dans la for√™t tout chagrin√©, et les Wilis d√©cident de prendre son √Ęme, mais l’amour de Giselle et si puissant, que m√™me dans l’au-del√†, elle r√©ussit √† sauver son bien-aim√©… Combien c’est romantique et exaltant¬†!

La chor√©graphie de Coralli et Perrot, devenue d√©sormais embl√©matique de la danse acad√©mique fran√ßaise, est plut√īt d’inspiration italienne, avec une petite batterie r√©currente, le nombre incroyable de pas techniques, la roulade d√©licieusement interminable d’entrechats six… Les cr√©ateurs des r√īles principaux ont √©t√© Carlotta Grisi prima ballerina issue du Teatro alla Scala de Milan, et Lucien Petipa, fr√®re de Marius¬†! Le couple s’est r√©v√©l√© √™tre un duo d’excellents acteurs-danseurs, et le ballet un digne successeur de La Sylphide dans son romantisme on n’en peux mieux tragique.

Le retour de ce chef-d‚ÄôŇďuvre √† Paris est d’ores et d√©j√† tr√®s attendu, surtout dans une saison exp√©rimentale et si peu classique/romantique comme celle-ci… Le chef Belge Koen Kessels dirige l’Orchestre des Laur√©ats du Conservatoire, et plusieurs distributions de danseurs du Ballet en interpr√®tent les r√īles, du 28 mai jusqu’au 14 juin 2016. A vivre et √† applaudir.

 

 

PARIS, Palais Garnier. Giselle d’Adam. Jean Coralli / Jules Perrot. Du 27 mai au 14 juin 2017

 

LIRE aussi notre critique compl√®te du ballet Giselle, √† l’affiche au Palais Garnier √† Paris jusqu’au 14 juin 2016

Compte rendu, opéra. Paris. Palais Garnier, le 26 mai 2016. Reimann : Lear. Bo Skovhus, Bieito, Luisi.

L’op√©ra du XX√®me si√®cle revient au Palais Garnier¬†! Il s’ag√ģt d’une nouvelle production de Lear du compositeur vivant Aribert Reimann, sign√©e Calixto Bieito, et comptant dans sa fabuleuse distribution des noms tels que Bo Skovhus, Annette Dasch, Gidon Saks, Andreas Scheibner¬†; dirig√©s par le chef italien Fabio Luisi. Un √©v√©nement rare, voire bizarre, d’un int√©r√™t tout √† fait ind√©niable¬†!

OPERA. LE ROI LEAR au Palais GarnierInspir√© de la Trag√©die du King Lear de Shakespeare, l’op√©ra de Reimann est cr√©e en 1978 √† Munich gr√Ęce √† l‚Äôinsistance du c√©l√®bre baryton Dietrich Fischer-Dieskau, qui en r√©clame d’abord √† Benjamin Britten en 1961, la trame d’un op√©ra… avant de voir son projet mat√©rialis√© finalement par Reimann et son librettiste Claus H. Henneberg, d’apr√®s le Barde. Ňíuvre √† la gen√®se exceptionnelle, elle est aussi une continuation naturelle de la ¬ę¬†nouvelle¬†¬Ľ dynamique du th√©√Ętre lyrique et du rapport de la musique √† son texte, de fait instaur√©e par Debussy dans son Pell√©as et M√©lisande compos√© √† la fin du 19√®me si√®cle¬†et cr√©√© √† l’aube du 20√®me. Comment cela¬†? Bien que pr√©sent√© √† sa cr√©ation comme un ¬ę¬†op√©ra compos√© sur une Ňďuvre litt√©raire¬†¬Ľ ou ¬ę¬†Literatur-Oper¬†¬Ľ, l’ouvrage est en v√©rit√© une Ňďuvre de grande authenticit√©, √† part enti√®re ; surtout pas l’accompagnement musical d’une pi√®ce¬†; ici Henneberg compose un livret nouveau, particuli√®rement distinct et succinct par rapport √† Shakespeare ; Reimann √©crit une partition expressionniste qui s’accorde magistralement √† l’intensit√© de la trag√©die et qui ne laisse jamais le public indiff√©rent.

Quand l’expressionnisme n’exprime plus rien

Le public de cette premi√®re (ou 9√®me repr√©sentation au total depuis son entr√©e au r√©pertoire en 1982), respire, soupire, s’offusque, pleure, a des frissons, perd l’haleine, s’√©tonne et s’√©meut au cours de deux heures et demi de pr√©sentation.

L’histoire du vieux Roi Lear, connue de tous, en fait beaucoup. Au moment d’annoncer le partage de son h√©ritage √† ses 3 filles, il leur r√©clame l’expression de leur amour pour lui afin qu’il prenne sa d√©cision… Goneril et Regan, fausses, font l’√©loge, mais Cordelia, sinc√®re, dit tout simplement qu’elle aime son p√®re comme une fille l’aime, ce qui est pour Lear un sacril√®ge ; il finit par la bannir apr√®s l’avoir humili√©e et donne sa partie de l’h√©ritage √† ses sŇďurs. Le d√©but d’une descente aux enfers de la folie. Le Roi Lear, apr√®s s’√™tre rendu compte de la supercherie des grandes sŇďurs, essaie de revenir sur ses pas, mais trop tard. Il mourra avec le cadavre de sa fille Cordelia, venue le sauver, dans ses bras. Puisque les sŇďurs meurent aussi (oblig√©!) la famille Lear s’√©teindra.

Le travail de mise en sc√®ne de Calixto Bieito, connu pour ses tendances regie-theater, – souvent controvers√©, est d’une grande intensit√© et pertinence, avec peu d’images et d’effets faciles, mais au contraire d’une subtilit√© riche en significations. Dans la proposition atemporelle, le travail d’acteur est tout √† fait remarquable. Des th√®mes d’une profondeur presque m√©taphysique sont explor√©s, et la perspective est d’une grande humanit√©. Lear para√ģt donc abattu par la vieillesse qu’il veut oublier par son acharnement √† des vieilles notions presque perverses de l’amour et du pouvoir. On ne parle jamais d’inceste mais cela se devine. Comme partout dans Shakespeare, les v√©rit√©s profondes qu’aucun personnage n’ose jamais dire vraiment, l’accumulation de non-dits, les intentions d√©guis√©es, … cr√©ent une structure dramatique charg√©e qui termine toujours √©croul√©e par sa propre lourdeur. Dans ce sens, la complicit√© entre la fosse et le plateau est davantage √©tonnante.
La musique de Reimann, atonale, inaccessible, difficile √† lire et √† interpr√©ter, voire difficile √† √©couter, peut s’apparenter √† la musique d’un Berg ou d’un Webern, avec un je ne sais quoi de non assum√© en provenance de Britten. Dans ce langage radical propres aux ann√©es 1970, nous trouvons de vocalises de fonction utilitaire, mais surtout de la violence, associ√©e √† un rejet de tout r√©alisme musical, absence totale de m√©lodie ou presque, une importance extr√™me accord√©e au rythme qui est √† peine sugg√©r√©, et qui seul d√©termine la mat√©rialisation souvent hasardeuse du chant syllabique. Si la musique s’apparente parfois √† un vestige d’une avant-garde qui est loin derri√®re, l’√©v√©nement, et surtout les performances ne sont pas d√©pourvues d‚Äôint√©r√™t. Le mariage du chant au texte, la complicit√© millim√©trique des chanteurs avec l’orchestre, sont exalt√©s par le travail pointu du metteur en sc√®ne.
Ainsi nous trouvons un Bo Skovhus de r√™ve dans le r√īle-titre (ou de cauchemar!). L’op√©ra, c’est lui ; m√™me s’il n’est pas toujours sur sc√®ne. Habitu√© du r√īle, le baryton danois interpr√®te un Lear dont certes l’√Ęge le tourmente, mais surtout un souverain finalement na√Įf, qui n’a pas une claire conscience de ce qu’est l’amour, … un Lear qui souffre donc comme tous. Du Roi bien-aim√© au clochard insens√© (remarquons la tendance dans la mise en sc√®ne contemporaine de refl√©ter la r√©alit√© de notre contexte √©conomique mondial), il est tr√®s touchant, et para√ģt compl√®tement habit√© par le r√īle, th√©√Ętralement autant que musicalement. De m√™me pour les trois filles interpr√©t√©es par Ricarda Merbeth, Erika Sunneg√§rdh, Annette Dasch. Si la Cordelia de la derni√®re a tout pour elle, avec une voix qu’elle ma√ģtrise et une belle pr√©sence, son r√īle de fausse-h√©ro√Įne, sa voix est presque √©clips√©e par les performances des autres sŇďurs, dont l’intensit√© macabre et sadique √©vidente frappe l’audience, y compris l’ou√Įe du public, mitraill√© par de faux unissons, ambitus insolents, et toutes les autres √©lucubrations de l’esprit expressionniste qui √† force de vouloir tout dire, ne dit plus rien. Remarquons √©galement la pr√©sence de Gidon Saks en tant que Roi de France, qui m√™me s’il a du mal avec l’absence de m√©lodie, se distingue n√©anmoins et pour notre plus grand bonheur, puisqu’il arrive √† rendre belle, une musique qui se veut moche, m√™me si ce n’est que pour quelques mesures seulement. Ou encore le Comte de Gloucester de Lauri Vasar, dont le timbre pla√ģt malgr√© tout, ou le Duc d’Albany d’un Andreas Scheibner √† l’intelligence musicale remarquable. N’oublions pas le r√īle parl√© mais sachant lire la musique (puisqu’il doit agr√©menter son personnage de tonalit√©s et proc√©d√©s musicaux) du Fou, interpr√©t√© d√©licieusement, par le com√©dien Ernst Alisch.
Une production de choc au Palais Garnier, dont nous parlerons encore, et qui m√©rite sans aucun doute le d√©placement… Une Ňďuvre sombre, √©trange, riche en particularit√©s √† voir au Palais Garnier jusqu’au 12 juin 2016.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Palais Garnier. 26 mai 2016. Reimann : Lear. Bo Skovhus, Annette Dasch… Orchestre et choeurs de l’Op√©ra national de Paris… Calixto Bieito, mise en sc√®ne. Fabio Luisi, direction musicale.

LIRE AUSSI notre annonce des 3 derni√®res dates au Palais Garnier √† Paris : LEAR d’Aribert Reimann, les 6,9 et 12 juin 2016

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille. 14 avril 2016. G. Verdi : Rigoletto. Olga Peretyatko, Claus Guth,Nicola Luisotti

Retour de Rigoletto de Verdi √† l’Op√©ra Bastille¬†! Premier volet de la trilogie dite ¬ę¬†populaire¬†¬Ľ de Giuseppe Verdi, la nouvelle production sign√©e Claus Guth, faisant ses d√©buts √† l’Op√©ra, compte avec une distribution d’√©toiles montantes du firmament lyrique international, notamment la soprano Olga Peretyatko faisant √©galement ses d√©buts dans la maison parisienne. Le chef toscan Nicola Luisotti assure la direction musicale, sans doute l’un des apports les plus r√©ussis de l’√©v√©nement fortement attendu mais finalement d√©cevant… ma non troppo¬†!

Rigoletto et Gilda très convaincants

¬ę¬†Je ne suis pas ce que je suis…¬†¬Ľ ou rien du tout¬†!
Rigoletto rigolo, ma non tanto...

verdi rigoletto epure efficace avril 2016 review critique classiquenewsl-opera-bastille,M324734On a tendance √† insister sur l’aspect novateur de l’opus, avec son penchant pour les sc√®nes plus que pour les airs, ainsi que par son inspiration historique et litt√©raire d’apr√®s Le Roi s’amuse de Victor Hugo. En v√©rit√©, l‚ÄôŇďuvre, cr√©√©e √† Venise au printemps de l’ann√©e 1851, bien que d’une efficacit√© insolente en ce qui concerne la caract√©risation musicale des personnages -le don de Verdi s’il fallait n’en choisir qu’un seul-, orbite autour du duo (et non de l’air, ni de la sc√®ne v√©ritablement), et le texte, si √©tonnant soit-il, √©crit par Francesco Maria Piave, a d√Ľ √™tre remani√© au millim√®tre pr√®s, √† la demande du compositeur. Dans le programme de l’op√©ra l’attention est port√©e sur les changements impos√©s par la censure, fait anecdotique ind√©niable et tout √† fait int√©ressant, mais question quelque peu banale compte tenue de sa fr√©quence au XIX √®me si√®cle. N’est pas abord√© le fait que Verdi, si novateur fut-il en 1851, sollicite son librettiste, exigeant des changements extr√™mement formels comme l’usage des hend√©casyllabes oblig√©s et des d√©casyllabes (vers de 11 et 10 syllabes respectivement).

En l’occurrence, la production du metteur en sc√®ne allemand Claus Guth, para√ģt suivre tout naturellement ce m√™me cheminement du formalisme en guise d’innovation. Nous avons donc le droit a une transposition sc√©nique modeste qui para√ģt ne pas √™tre ce qu’elle est, qui brille par des clich√©s so has been d’une impressionnante banalit√©. Une production dont la modernit√© se d√©montre par l’usage d’un d√©cor unique, un carton, le domaine du clochard qu’est devenu Rigoletto, et par des petites touches on ne peut plus galvaud√©es comme la revue cabaret toute paillettes, toute trivialit√© lors de l’archic√©l√®bre morceau du t√©nor ¬ę¬†La Donna √® mobile¬†¬Ľ, entre autres. S’il fallait choisir une qualit√© de la proposition sc√©nique, remarquerons le travail d’acteur, pouss√© et r√©ussi dans la plupart des cas. Or, nous n’expliquons toujours pas la perplexit√© du fait que l’√©quipe artistique de la mise en sc√®ne, 100% import√©e, au passage, soit compos√©e de 7 collaborateurs, y compris un dramaturge (!)… Tant de monde pour si peu¬†? Bien que nous ne cautionnons pas les hu√©es du public au moment des saluts, nous sympathisons avec leur insatisfaction.

Heureusement il y a la musique. Olga Peretyatko dans le r√īle de Gilda est tout √† fait exemplaire¬†! Outre l’agilit√© vocale virtuose et son style belcantiste irr√©prochable, elle se montre aussi belle et bonne actrice, et r√©ussit √† remplir l’immensit√© de Bastille avec son chant, merveilleusement agr√©ment√© de trilles et autres effets sp√©ciaux, dans l’aigu comme dans le m√©dium. Son air au premier acte ¬ę¬†Caro nome¬†¬Ľ, est un sommet d’expression et de virtuosit√©. Le Rigoletto du baryton Quinn Kelsey est une r√©v√©lation¬†! Excellent acteur, il est tout aussi touchant dans sa caract√©risation musicale, et ses duos avec Gilda sont d’une grande intensit√©. Le jeune t√©nor am√©ricain Michael Fabiano interpr√®te le r√īle du Duc. Bien qu’il soit charmant ; son attitude, espi√®gle – laquelle convient au personnage, il r√©ussit beaucoup mieux le c√īt√© presque swing de sa partition lors du ¬ę¬†Questa o quella…¬†¬Ľ au 1er acte, avec une bonne science du rythme, que le trop populaire air ¬ę¬†La donna √® mobile¬†¬Ľ au 3 √®me, o√Ļ il fait preuve d’une affectation … insupportable. Cependant, lors du quatuor concertato au 3 √®me acte (¬ę¬†Bella figlia dell’amore¬†¬Ľ), l’un des moments forts du drame, sinon le plus fort de la repr√©sentation, son timbre et son style ne sont plus d√©sagr√©ables. Les r√īles secondaires sont eux plut√īt √©quilibr√©s et r√©ussis. Remarquons particuli√®rement la Maddalena de Vesselina Kasarova avec un je ne sais quoi de velout√© dans sa voix, ou encore le fantastiquement macabre Sparafucile de la basse polonaise Rafak Siwek, faisant des heureux d√©buts √† l’Op√©ra National de Paris.

L’Orchestre de l’Op√©ra sous la direction du chef Nicola Luisotti est d’une pr√©cision √©tonnante et participe au maintien d’une certaine coh√©rence musicale (la seule qui fut, moins le t√©nor…). Bien que Verdi ait compos√© l’orchestration de l‚ÄôŇďuvre pendant les r√©p√©titions (!), elle est d’une grande efficacit√© et la phalange parisienne l’interpr√®te avec soin et limpidit√©, √©loquence et habilit√©. Une production dont la musique, que ce soit l’orchestre ou les heureuses performances d’un Rigoletto ou d’une Gilda, cautionne le d√©placement¬†!

A voir √† l’Op√©ra Bastille encore les 17, 20, 23, 26 et 28 avril 2016 ainsi que les 2, 5, 7, 10, 14, 16, 21, 24, 27 et 30 mai 2016, avec diff√©rentes distributions (consulter le site de l’Op√©ra national de Paris, Op√©ra Bastille).

 

 

 

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille. 14 avril 2016. G. Verdi : Rigoletto. Olga Peretyatko, Quinn Kelsey, Michael Fabiano… Orchestre et choeur de l’Op√©ra de Paris. Claus Guth, mise en sc√®ne. Nicola Luisotti, direction musicale.

Compte rendu, ballet. Paris. Palais Garnier, le 24 mars 2016. Ratmansky, Robbins, Balanchine, Peck : premi√®res. Ballet de l’Op√©ra de Paris

Compte rendu, ballet. Paris. Palais Garnier, le 24 mars 2016. Ratmansky, Robbins, Balanchine, Peck, chor√©graphes. Mathias Heymann, Ludmila Pagliero, Vincent Chaillet, Daniel Stokes… Ballet de l’Op√©ra de Paris. D. Scarlatti, F. Chopin, I. Stravinsky, P. Glass, musiques. Elena Bonnay, Vessela Pelovska, Jean-Yves S√©billotte, piano. Karin Ato, violon.¬†Soir√©e Made in U.S au Palais Garnier¬†! 4 ballets, dont 3 entr√©es au r√©pertoire √† l’affiche ce soir de l’Op√©ra de Paris¬†! Au chor√©graphe vedette Alexei Ratmansky, se joignent Balanchine, Robbins et le jeune Justin Peck. S’il n’y avait pas ce dernier, la soir√©e aurait pu √©galement s‚Äôappeler ¬ę¬†From Russia with love¬†¬Ľ, tellement la perspective n√©oclassique pr√©sent√©e est d’origine russe. Une soir√©e in√©gale mais dont la conclusion est tout √† fait m√©ritoire et enthousiasmante¬†!

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Frayeurs et bonheurs des néoclassiques

 

Celui qui para√ģtrait √™tre le chouchou de la danse classique, Alexei Ratmansky, ouvre la soir√©e avec l’entr√©e au r√©pertoire de son ballet n√©oclassique (musique de Domenico Scarlatti) : ¬ę¬†Seven Sonatas¬†¬Ľ. Si nous √©tions de ceux √† ne pas avoir d√©test√© son Psych√©, nous avons un avis diff√©rent pour cet opus. 3 couples de danseurs habill√©s en blanc post-romantique, tout moulant, tout √©l√©gance, s’attaquent √† une danse n√©oclassique qui a √©t√© en l’occurrence pas du tout n√©o dans la facture, et pas tr√®s classique dans l’ex√©cution. Quelle perplexit√© de voir l’abysse qui s√©pare les danseurs masculins Audric Bezard, Florian Magnenet et Marc Moreau… Surtout les trous dans la m√©moire des deux premiers par rapport au dernier, le Sujet qui se rappelle de toute la chor√©graphie et pas les Premiers Danseurs, l’√©tonnement¬†! Attention, √† part les probl√®mes de synchronisation, il y a du beau dans cette pi√®ce, et si nous prenons les couples s√©par√©ment, il y a des belles choses… Florian Magnenet a une ligne bellissime, Alice Renavand a du caract√®re ; Laura Hecquet, de la prestance… Mais combien paraissent-ils disparates et peu complices¬†! Surtout, Alexei Ratmansky pr√©sente une chor√©graphie qui r√©duit la musique de Scarlatti au divertissement d√©pourvu d’int√©r√™t et de profondeur, pourtant riche en pr√©tention. Une incompr√©hension qui est de surcro√ģt √©vidente et rapidement lassante. Mais au moins la danse est charmante, plus ou moins.

Heureusement le couple d’Etoiles compos√© par Mathias Heymann et Ludmila Pagliero dans ¬ę¬†Other danses¬†¬Ľ de Robbins, fait remonter l’enthousiasme. La chor√©graphie sur la musique de Chopin est d’une musicalit√© incroyable, tout comme l’interpr√©tation des danseurs, dont le partenariat doit √™tre l’un des plus r√©ussis √† l’heure actuelle √† l’Op√©ra de Paris. Elle, technicienne de r√©putation se montre tr√®s libre et naturelle ; lui est non seulement un solide partenaire mais fait preuve de virtuosit√© insolente dans ses sauts impressionnants, et d’une v√©ritable attention √† la technique avec son travail du bas du corps. Ils sont po√©tiques, coquins voire un petit peu folkloriques et c’est pour le plus grand plaisir de l’auditoire. Le plaisir ne devra pas durer longtemps.

Apr√®s l’entracte vient l’entr√©e au r√©pertoire d’un autre Balanchine ¬ę¬†Duo Concertant¬†¬Ľ sur la superbe musique pastorale de Stravinsky (Duo concertant pour Violon et Piano, 1931), interpr√©t√© par Laura Hecquet et Hugo Marchand. Il y en a qui pensent que le ballet est l’un des plus beaux pas de deux du chor√©graphe russe, p√®re de la danse n√©oclassique aux Etats-Unis¬†; pour nous, il s’ag√ģt d’un Balanchine pas tr√®s inspir√©. Tout y est pour faire plaisir cette nuit, la musique est superbe, les danseurs dansent bien ; elle, avec une certaine d√©licatesse qui contraste avec l’aspect technique important du ballet ; et lui est tout beau et tout grand, malgr√© l’aspect quelque peu ingrat et utilitaire de la plupart des r√īles pour homme con√ßus par Balanchine. Nous sommes mitig√©s comme pour Ratmansky, bien que moins surpris.

peck justin portortrait ballet everywhere we go in creases opera de paris classiquenews review critique compte rendu account ofJUSTIN PECK, la r√©v√©lation… Mais le v√©ritable choc esth√©tique, d√Ľ surtout √† une belle d√©couverte inattendue, est venu √† la fin de la courte soir√©e, avec les d√©buts √† l’Op√©ra de Paris du jeune danseur et chor√©graphe am√©ricain Justin Peck, pour l’entr√©e au repertoire de son ballet ¬ę¬†In Creases¬†¬Ľ. Si une histoire au programme expliquant un jeu-de-mot tient plus ou moins la route (In Creases devrait faire aussi r√©f√©rence √† une crise quelconque…), le ballet en soi est une tr√®s belle d√©couverte¬†! 4 danseuses et 4 danseurs (dont le retour sur sc√®ne du Premier Danseur Vincent Chaillet), sur la musique d√©licieusement r√©p√©titive de Philip Glass (deux mouvements de son opus ¬ę¬†Four mouvements for two pianos¬†¬Ľ), encha√ģnant une s√©rie de mouvements abstraits et quelque peu g√©om√©triques dont l’entrain et l‚Äô√©nergie captivent l’audience et installent une coh√©rence narrative l√† o√Ļ il n’y a pas de narration. La fluidit√© est impeccable et constante au cours des 12 minutes de l‚ÄôŇďuvre. Nous avons bien aim√© Valentine Colasante, √† la fois radieuse et imposante, tout comme les performances sans d√©faut ou presque de Vincent Chaillet et Daniel Stokes, mais aussi celle d’Alexandre Gasse, et surtout celle du Sujet Marc Moreau avec un certain magn√©tisme et ces sauts et tours insolents. In creases est une fabuleuse et tr√®s fra√ģche cerise sur un beau gateau (quoi que plut√īt sec) venu d’Outre-Atlantique. Une soir√©e montrant les bonheurs et pr√©occupations de la danse n√©oclassique aujourd’hui, et 3 entr√©es au repertoire au passage¬†! Une occasion bel et bien sp√©ciale¬†√† voir au Palais Garnier √† Paris encore les 29 et 31 mars, ainsi que les 2, 4 et 5 avril 2016.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 19 mars 2016. Rudolf Noureev : Roméo & Juliette. Mathieu Ganio, Amandine Albisson, Karl Paquette, François Alu

sergei-prokofievCompte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 19 mars 2016. Rudolf Noureev : Rom√©o & Juliette. Mathieu Ganio, Amandine Albisson, Karl Paquette, Fran√ßois Alu… Corps de Ballet de l’Op√©ra de Paris. Sergue√Į Prokofiev, musique. Rudolf Noureev, chor√©graphie et mise en sc√®ne. Simon Hewett, direction musicale.¬†Retour du puissant Rom√©o et Juliette de Rudolf Noureev √† l’Op√©ra de Paris¬†! Ce grand ballet classique du XX√®me si√®cle sur l’incroyable musique de Prokofiev est dirig√© par le chef Simon Hewett et dans√© par les Etoiles : Mathieu Ganio et Amandine Albisson lesquels campent un couple amoureux d’une beaut√© saisissante¬†! Une soir√©e o√Ļ r√®gnent la beaut√© et les √©motions intenses, un contrepoids bien n√©cessaire par rapport √† la curiosit√© du Casse-Noisette revisit√© r√©cemment au Palais Garnier (LIRE notre compte rendu critique du Ballet Casse-Noisette coupl√© avec Iolanta de Tchaikovski, mis en sc√®ne par Dmitri Tcherniakov, mars 2016)

 

 

 

Roméo et Juliette : Noureev rédempteur

 

D√®s le lever du rideau, nous sommes impressionn√©s par les d√©cors imposants et riches du collaborateur f√©tiche de Noureev, Ezio Frigerio. Rudolf Noureev, dont on c√©l√©brait le 78√®me anniversaire le 17 mars dernier, signe une chor√©graphie o√Ļ comme d’habitude les r√īles masculins sont tr√®s d√©velopp√©s et pourtant parfois √©touff√©s, et o√Ļ il offre de beaux tableaux et de belles s√©quences au Corps de ballet, privil√©giant l’id√©e de la dualit√© et de la rivalit√© entre Capulets et Montaigu, le tout dans une optique relevant d’une approche cin√©matographique, parfois m√™me expressionniste. Le couple √©ponyme √©toil√© dans cette soir√©e brille d’une lumi√®re refl√©tant les exigences et la splendeur de la danse classique.
D√®s sa rentr√©e sur sc√®ne, le Rom√©o de Mathieu Ganio charme l’audience par la beaut√© de ses lignes, par son allure princi√®re qu’on aime tant, jointe √† son naturel, √† ce je ne sais quoi de jeune homme insouciant. S’il para√ģt peut-√™tre moins passionn√© pour Juliette que certains le voudront, -ignorant au passage le fait qu’il s’ag√ģt d’un Romeo de Noureev, donc ambigu comme tous les r√īles cr√©√©s par Noureev, et nous y reviendrons-, il a toujours cette capacit√© devenue de plus en plus rare de r√©aliser¬† les meilleurs entrechats sans trop tricher, et il emballe toujours avec son ballon ais√©, un bijou de l√©g√®ret√© comme d’√©lasticit√©.

Alu_francois-premier danseurC’est l’h√©ro√Įne d’Amandine Albisson qui est la protagoniste passionn√©e (tout en √©tant un r√īle quand m√™me ambigu, elle aussi, partag√© entre devoir et volont√©). Elle campe une Juliette aux facettes multiples et aux dons de com√©dienne ind√©niables. Elle incarne le r√īle avec tout son √™tre, tout en ayant une conscience toujours √©veill√©e de la r√©alisation chor√©graphique qui ne manque pas de difficult√©s. Divine : ses pas de deux et de trois au IIIe acte sont des sommets d’expression et de virtuosit√©. Quelles lignes et quelle facilit√© apparente dans l’ex√©cution pour cette danseuse, v√©ritable espoir du Ballet de l’Op√©ra. Le Mercutio du Premier Danseur Fran√ßois Alu, rayonne gr√Ęce √† son jeu comique et √† sa danse tout √† fait foudroyante, comme on la conna√ģt √† pr√©sent, et comme on l’aime. Il para√ģt donc parfait pour ce r√īle exigeant. Nous remarquons son √©volution notamment en ce qui concerne la propret√© et la finition de ses mouvements. Toujours virtuose, il atterrit de mieux en mieux. La sc√®ne de sa mort est un moment tragi-comique o√Ļ il se montre excellent, impeccable dans l’interpr√©tation th√©√Ętrale comme dans les mouvements. Nous ne pouvons pas dire de m√™me du P√Ęris du Sujet Yann Chailloux, bien qu’avec l’allure alti√®re id√©ale pour le r√īle, nous n’avons pas √©t√© tr√®s impressionn√©s par ses atterrissages, ni ses entrechats, et si ses tours sont bons, il est presque compl√®tement √©clips√© par le quatuor principale (plus Benvolio).

romeo-et-juliette_Mathieu-GanioLe Tybalt de l’Etoile Karl Paquette est sombre √† souhait. Il a cette capacit√© d’incarner les r√īles ambigus et complexes de Noureev d’une fa√ßon tr√®s naturelle, et aux effets √† la fois troublants et all√©chants. S’il est toujours un solide partenaire, et habite le r√īle compl√®tement, il nous semble qu’il a commenc√© la soir√©e avec une fatigue visible qui s’est vite transform√©e, heureusement. Le Benvolio de Fabien Revillion, Sujet, a une belle danse, de jolies lignes, une superbe extension… Et une certaine insouciance dans la finition qui rend son r√īle davantage humain. Le faux pas de trois de Rom√©o, Mercutio et Benvolio au IIe acte est fabuleux, tout comme le faux pas de deux au IIIe avec Rom√©o, d’une beaut√© larmoyante, plut√īt tr√®s efficace dans son homo-√©rotisme sous-jacent (serait-il amoureux de Rom√©o?). Sinon, les autres r√īles secondaires sont √† la hauteur. Remarquons la Rosaline mignonne d’H√©lo√Įse Bourdon, ou encore la Nourrice d√©jant√©e de Maud Rivi√®re. Le Corps de Ballet, comme c’est souvent le cas chez Noureev, a beaucoup √† danser et il semble bien s’√©clater malgr√© (ou peut-√™tre gr√Ęce √†) l’exigence. Ainsi nous trouvons les amis de deux familles toujours percutants et les dames et chevaliers en toute classe et s√©v√©rit√©.

Revenons √† cet aspect omnipr√©sent dans toutes les chor√©graphies de Noureev, celui de l’homosexualit√©, explicite ou pas. Le moment le plus explicite dans Rom√©o et Juliette est quand Tybalt embrasse Rom√©o sur la bouche √† la fin du IIe acte. Pour cette premi√®re √† Bastille, il nous a paru que toute l’audience, n√©ophytes et experts confondus, a soupir√©, emball√©, surpris, √† l’occasion.
Evitons ici de g√©n√©raliser en voulant minimiser le travail de l’ancien Directeur de la Danse √† l’Op√©ra, √† qui nous devons les grand ballets de Petipa, entre autres accomplissements, consid√©rant la place r√©currente de l’homosexualit√© dans son oeuvre et par rapport √† l’importance de cette sp√©cificit√© dans son legs chor√©graphique… il s’ag√ģt surtout d’une question qui est toujours abord√©e, frontalement ou pas, dans ses ballets, et qui a profond√©ment marqu√© sa biographie. Mati√®re √† r√©flexion.

Nous pourrons √©galement pousser la r√©flexion par rapport √† l’id√©e que la fantastique musique de Prokofiev ne serait pas tr√®s… apte √† la danse. L’anecdote raconte que la partition, compl√©t√©e en 1935, a d√Ľ attendre 1938, voire 1940 en v√©rit√©, pour √™tre dans√©e. Il para√ģt que les danseurs √† l’√©poque (et il y en a quelques uns encore aujourd’hui) la trouvaient trop ¬ę¬†symphonique¬†¬Ľ (cela doit √™tre la plus modeste des insultes d√©guis√©s), et donc difficile √† danser.

F√©licitons vivement l’interpr√©tation de l’Orchestre de l’Op√©ra National de Paris, sous la baguette du chef Simon Hewett, offrant une performance de haut niveau et avec une grande complicit√© entre la fosse et le plateau. Que ce soit dans la l√©g√®ret√© baroquisante de la Gavotte extraite de la Symphonie Classique de Prokofiev, ou dans l’archic√©l√®bre danse des chevaliers, au dynamisme contagieux, avec ses harmonies sombres et audacieuses et avec une m√©lodie m√©morable. Que des bravos¬†! A voir et revoir encore avec plusieurs distributions les 24, 26, 29 et 31 mars, ainsi que les 1er, 3, 8, 10, 12, 13, 15, 16 avril 2016, PARIS, Op√©ra Bastille.

Compte rendu, op√©ra. Massy, op√©ra, le 11 mars 2016. G. Rossini : L’Italienne √† Alger. Aude Extr√©mo… Dominique Rouits.

rossini-portrait-gioachino-rossini-bigIl √©tait une fois un dramma giocoso compos√© en 18 jours… Il s’ag√ģt seulement du premier v√©ritable chef d‚ÄôŇďuvre comique de Rossini, l’Italienne √† Alger, cr√©√© √† Venise en 1813. Une coproduction de qualit√© sign√© Nicolas Berloffa vient divertir le public massicois. L’Op√©ra de Massy propose une nouvelle distribution des jeunes talents pour la plupart, pour une soir√©e haute en couleurs et riche en com√©die.

Italienne d’amour, Italienne d’humour : √©patante Aude Extremo !

Si la soir√©e commence avec la soprano Eduarda Melo annonc√©e souffrante, ceci ne l’a pas emp√™ch√© d’assurer la prestation, ni l’op√©ra de se d√©rouler avec l’√©clat et l’entrain qu’impose la musique piquante de Rossini. L’Italiana in Algeri (titre original en italien) raconte l’histoire d’Isabella, √©prise de Lindoro, emprisonn√©e par le bey d’Alger Mustafa. Celui-ci est las de sa femme Elvira et souhaite d√©sormais √©pouser une Italienne. Isabella assume un r√īle h√©ro√Įque et d√©cide de sauver son pauvre Lindoro. En soi, l’histoire n’est pas de grande importance et le livret et aussi riche en incoh√©rences que la partition en morceaux de bravoure¬†! L’importance r√©side donc plut√īt dans la performance et la repr√©sentation.

Pour remporter le d√©fi, Nicolas Berloffa signe une mise en sc√®ne pragmatique et habile, tout √† fait respectueuse des sp√©cificit√©s drolatiques de l’histoire, malgr√© une apparence irr√©v√©rencieuse. Dans le programme nous lisons qu’il a voulu faire du personnage d’Isabella quelqu’un de plus ambigu et complexe, et il traduit ceci par une Isabella ¬ę¬†tr√®s col√©rique¬†¬Ľ. Or, le personnage d’Isabella est en v√©rit√© le plus complexe de l’opus, et devant une √©coute libre de pr√©jug√©s nous constatons facilement que le personnage est en effet √† la fois coquin et d√©vou√©. On a voulu nous convaincre que l’id√©e vient du metteur en sc√®ne, mais nous savons que cette h√©ro√Įne d√©licieuse est 100% Rossini. Nous adh√©rons √† la proposition surtout parce qu’elle veut insister sur le comique et qu’elle pr√©tende l’enrichir (elle n’en arrive pas forc√©ment, mais √ßa marche). Cependant, un aspect vraiment remarquable de la mise en sc√®ne, √† part le travail de com√©dien, qu’on l’aime ou pas, est le dispositif sc√©nique tournant qui ajoute une fluidit√© suppl√©mentaire √† l‚ÄôŇďuvre (d√©cors de Rifail Ajdarpasic). Enfin, l’Isabella col√©rique et volupteuse de Berloffa, mais surtout de Rossini, est superbement incarn√©e par la mezzo-soprano Aude Extr√©mo. Quel d√©lice de performance¬†! A part son magn√©tisme sur sc√®ne, elle campe des graves velout√©s et ne d√©√ßoit pas dans les variations vocalisantes, si n√©cessaires dans Rossini. Si sa performance nous s√©duit totalement, nous √©prouvons d’autres sentiments vis-√†-vis √† celle du jeune t√©nor Manuel Nunez Camelino, dont nous f√©liciterons surtout l’effort et la candeur (remarquons qu’il s’ag√ģt d’un r√īle particuli√®rement difficile √† interpr√©ter et quelque peu ingrat vis-√†-vis au drame). Eduarda Melo, quant √† elle, s’abandonne dans sa performance th√©√Ętrale tout √† fait r√©ussie malgr√© son √©tat. Elle chante les notes les plus aigu√ęs de la partition non sans difficult√©, chose compr√©hensible, mais nous transporte avec facilit√© dans le monde irr√©el et invraisemblable de l’histoire par son excellent jeu d’actrice. Donato di Stefano en Mustafa est tout aussi bon acteur, mais nous ne sommes pas forc√©ment s√©duits par sa performance vocale qui manque un peu de brio. Celle du baryton italien Giulio Mastrototaro en Taddeo, par contre, nous surprend : il est peut-√™tre celui qui a le style le plus rossinien de la distribution et c’est tout un bonheur¬†!

Les r√īles secondaires de Zulma et Ali sont interpr√©t√©s dignement par Amaya Rodriguez et Yuri Kissin respectivement. Ils sont excellents en v√©rit√© ; elle avec un timbre s√©duisant et lui, une voix imposante. Les choeurs de l’Op√©ra de Massy quant √† eux auraient pu √™tre plus dynamiques pourtant. L’orchestre maison ne d√©range pas, si nous pensons qu’il aurait pu gagner en entrain, il reste respectueux de la partition, peut-√™tre trop. La belle folie sc√©nique sur le plateau et la performance d’Aude Extr√©mo dans le r√īle-titre peuvent √™tre √† elles seules les raisons fondamentales d’aller voir ce spectacle. Une soir√©e √† la fois dr√īle et sage qui est bonne pour la morale¬†!

Compte rendu, op√©ra. Massy. Op√©ra de Massy. 11 mars 2016. G. Rossini : L’Italienne √† Alger. Aude Extr√©mo, Eduarda Melo, Giulio Mastrototaro … Choeur et Orchestre de l’Op√©ra de Massy. Dominique Rouits, direction musicale. Nicola Berloffa, mise en sc√®ne.

Illustration: © Françoise Boucher

NDLR : Ceux qui souhaitent √©couter Aude Extremo, classiquenews √©tait venu √† l’Op√©ra de Tours d√©couvrir et capter quelques sc√®nes de la production de L’Heure espagnole de Ravel o√Ļ la mezzo captivait d√©j√† dans le r√īle de Concepcion… VOIR le reportage L’heure Espagnole de Ravel √† l’Op√©ra de Tours avec Aude Extremo

Compte-rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille. le 5 mars 2016. R. Wagner : Die Meistersinger von N√ľrnberg. Philippe Jordan. Stefan Herheim.

wagner grand formatIl √©tait une fois un pauvre compositeur incompris de grand g√©nie… C’est ce qu’on comprend √† la premi√®re lecture du programme de la nouvelle production des Ma√ģtres Chanteurs de Nuremberg de Wagner, sa seule com√©die de maturit√©, √† l’Op√©ra Bastille. Apr√®s presque 5 heures de repr√©sentation, notre avis a √©volu√© et nous arrivons √† int√©grer les propos du directeur musical Philippe Jordan qui d√©die deux pages dans le programme pour faire ce qui nous a apparu comme l’apologie de l‚ÄôŇďuvre (deux pages apr√®s nous trouvons aussi l’apologie c√©l√®bre de Thomas Mann… c’est un peu trop). Or, cette coproduction dont l’origine salzburgeoise est plus qu’√©vidente, r√©ussit √† faire de cette com√©die douteuse, un bijou d’humour, de candeur, d’humanit√©, et les performances musicales sont d’une telle qualit√© qu’on en sort avec un souvenir de beaut√© ind√©niable.

Splendeur aveuglante d’un Wagner comique

Beaucoup d’encre a coul√© et coule encore √† propos de cet opus. Il nous est impossible d’ignorer le fait qu’au Bayreuth des ann√©es 30, apr√®s un monologue passionn√© de Hans Sachs (figure centrale de l’op√©ra et personnage historique), l’audience se l√®ve des si√®ges dans une fr√©n√©sie insolite et d√©cide de continuer √† regarder la repr√©sentation le bras lev√© faisant la salutation des Nazis. Nous ne pouvons pas ignorer non plus la ferveur de l’audience dans une repr√©sentation pendant la Premi√®re Guerre Mondiale o√Ļ elle commence spontan√©ment √† chanter l’hymne allemand √† l’√©poque, qui pr√īnait, aussi, la sup√©riorit√© de l’Allemagne sur tous (¬ę¬†Deutschland, Deutschland √ľber Alles…¬†¬Ľ). Mais ces questions d√©passent enjeux et int√©r√™ts de cette publication, nous nous limiterons donc aux aspects artistiques.

L’histoire des Ma√ģtres Chanteurs se d√©roule √† Nuremberg au XVIe si√®cle. C’est l’histoire de Hans Sachs ma√ģtre et cordonnier, et de Walther von Stolzing jeune noble de province, cherchant l’amour d’Eva, fille de Pogner, riche bourgeois qui offre la main de la belle au ma√ģtre chanteur qui gagnera un concours de chant. Le ma√ģtre Sixtus Beckmesser sert de rival et il est l’arch√©type du p√©dantisme et le personnage le plus grotesque. Il veut la main d’Eva et s’efforce de l’obtenir, mais tout finit bien parce que Walther devient ma√ģtre d’une grande modernit√© (malgr√© lui) et le bon Hans est triste parce qu’il √©tait amoureux d’Eva mais il est quand m√™me content qu’elle finisse avec le jeune Walther. Tout ceci se passe, ou presque, dans la tonalit√© radieuse de do majeur. Voil√† quatre heures de do majeur.

Dans la distribution, plusieurs personnalit√©s se distinguent. Nous sommes tr√®s impressionn√©s par le Hans Sachs de Gerald Finley. Sa caract√©risation et th√©√Ętrale et musicale est une r√©ussite de grand impact √©motionnel. Si l’ampleur peut faire d√©faut, surtout dans une salle comme Bastille, le baryton a une technique impeccable, un art de l’articulation tout √† fait d√©licieux, une grande conscience th√©√Ętrale. Il rend le personnage tragi-comique de Hans encore plus humain et plus touchant. Nous sommes autant impressionn√©s par le Beckmesser du baryton danois Bo Skovhus, mais pour d’autres raisons. Il a une aisance comique tout √† fait inattendue et incarne le ma√ģtre pr√©tentieux avec panache¬†! M. Wagner donne au r√īle la musique la plus ingrate et le baryton y rayonne et se donne √† fond. M√™me si son physique excellent trahit la laideur du personnage, nous saluons l’investissement surprenant¬†! M√™me¬† avis pour le Pogner de G√ľnther Groissb√∂ck, basse autrichienne de 39 ans. Sa voix est immense et avec un timbre d’une beaut√© velout√©¬†; ses aigus sont moins imposants, certes, mais la question la plus frappante de sa prestation, excellente, est qu’il est un peu trop beau et un peu trop jeune plastiquement pour le r√īle, auquel il ajoute un magn√©tisme quelconque qui pla√ģt √† la vue et √† l’ou√Į mais qui peut confondre¬†! (Il s’ag√ģt apr√®s tout du p√®re d’Eva!). L’Eva de Julia Kleiter est rayonnante d’humanit√©, bonne actrice et belle elle aussi √† regarder… Mais souvent l’√©quilibre se voit compromis en ce qui concerne sa voix, et parfois elle a du mal √† traverser la fosse. Si elle a un timbre fruit√© qui sied au r√īle, ainsi qu’une certaine fra√ģcheur, nous pensons qu’elle s’am√©liorera avec le temps (il s’ag√ģt en fait de sa deuxi√®me Eva). Remarquons √©galement le Walther du t√©nor Brandon Jovanovich. D’un physique aussi imposant que les autres d√©j√† cit√©s (il para√ģt c’est un leitmotiv de cette production √† Paris, des chanteurs √† la belle physionomie. On adh√®re et on cautionne), il sait projeter sa voix, a une diction claire tout comme son timbre et se fait toujours entendre, dans la frustration ou l‚Äô√©l√©gie, sans jamais compromettre la beaut√© de la prestation, √©vitant les extr√™mes. Une vrai r√©ussite.

Le couple secondaire de David et Magdalene est interpr√©t√© avec brio par Toby Spence et Wiebke Lehmkuhl. Et que dire des choeurs fabuleux de l’Op√©ra de Paris¬†? Ils sont omnipr√©sents ; leur performance est d’un grandissime dynamisme. F√©licitations au chef des choeurs Jos√© Luis Basso.

En ce qui concerne la mise en sc√®ne de Stefan Herheim, norv√©gien wagn√©rien et une sorte de bad-boy √† l’op√©ra (d√Ľ √† son penchant pour la transposition des Ňďuvres √† la regietheater), elle est particuli√®rement efficace. La premi√®re chose remarquable est sans doute le travail d’acteur tr√®s pouss√©. Sa direction dans ce sens est intelligente et riche ; elle sert compl√®tement l’oeuvre et son rythme.¬† Les d√©cors de Heike Scheele sont vraiment prodigieux, et s’accordent parfaitement au parti pris de la production. En fait, il para√ģtrait que pour Herheim, Hans Sachs c’est Wagner, et nous passons des plans de tailles r√©alistes au gigantisme et au minuscule. Comme du th√©√Ętre dans le th√©√Ętre dans un th√©√Ętre des marionnettes dans un op√©ra dans un th√©√Ętre. √áa peut para√ģtre trop, mais c’est vraiment r√©ussi et attrayant. Personne ne pourra dire que la vue ne s’est pas vue stimul√©e en permanence pendant les 5 heures¬†! Juste l’immensit√© de la production et la raret√© de l‚ÄôŇďuvre cautionnent une visite √† l’op√©ra pour les Ma√ģtres. Mais en v√©rit√© le travail de direction musicale de Philippe Jordan est l’√©l√©ment cl√© et f√©d√©rateur de la production (et ce malgr√© l’√©quilibre compromis de temps en temps). Jordan a voulu respecter √† la lettre les indications musicales de M. Wagner, donc pas de fortissimo facile quand c’est forte, pas d’ajout de grandiose ni des proc√©d√©s grandiloquents. Il a voulu offrir une performance musicale focalisant plus sur la transparence et la l√©g√®ret√©, moins sur la monumentalit√©. Nous lui sommes oh combien reconnaissants pour ceci¬†! Ainsi nous avons pu profiter du beau coloris de l’instrumentation, et l’aspect pompier et folklorique de la musique est vraiment mis en valeur (dans ce sens nous comprenons vraiment pourquoi Mahler adorait cet op√©ra et l’influence de Wagner). Un √©v√©nement √† voir √† l’affiche √† l’Op√©ra Bastille le 9, 13, 21, 25 et 28 mars 2016.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra National de Paris, Op√©ra Bastille. le 5 mars 2016. R. Wagner : Die Meistersinger von N√ľrnberg. Gerald Finley, G√ľnther Groissb√∂ck, Bo Skovhus… Choeurs et Orchestre de l’Op√©ra National de Paris. Jos√© Luis Basso, chef des choeurs. Philippe Jordan, direction musicale. Stefan Herheim, mise en sc√®ne.

Compte-rendu, op√©ra. Paris, Op√©ra Bastille, le 31 janvier 2016. Verdi: Il trovatore. Anna Netrebko, Ludovic T√©zier…

netrebko-anna-leonora-verdi-trovatore-review-presentation-dossier-classiquenewsIl est de rares occasions o√Ļ l’univers lyrique scintille d’√©motions… La premi√®re de la nouvelle production d’Il Trovatore de Verdi √† l’Op√©ra Bastille est une de ces occasions. Il s’ag√ģt d’une coproduction avec l’Op√©ra National √† Amsterdam, dont la mise en sc√®ne est sign√©e Alex Oll√©, du fameux c√©l√®bre collectif catalan La Fura dels Baus. Les v√©ritables p√©pites d’or r√©sident dans la distribution des chanteurs, avec nulle autre que la soprano Anna Netrebko, Prima Donna Assoluta, avec un Marcelo Alvarez, une Ekaterina Semenchuk et surtout un Ludovic T√©zier dans la meilleure de leurs formes¬†! L’Orchestre maison est dirig√© par le chef milanais Daniele Callegari.

Verdi de qualité

Enrico Caruso a dit une fois (selon l’anecdote) que tout ce qu’il fallait pour une performance r√©ussie d’Il Trovatore de Verdi n’√©tait pas moins que les quatre meilleurs chanteurs du monde. Avec l’excellente distribution d’ouverture (sachant qu’il y en une deuxi√®me), la nouvelle administration de la maison parisienne montre sa volont√© d’ouverture, de progr√®s, d’excellence. Si nous ne comprenons toujours pas l’absence (ou presque) de grandes vedettes lyriques lors du dernier mandat, nous nous r√©jouissons d’√™tre t√©moins d’une premi√®re √† l’Op√©ra Bastille avec un si haut niveau vocal. Il Trovatore de Verdi est au centre de ce qu’on nomme la trilogie de la premi√®re maturit√© de Verdi, avec Rigoletto et La Traviata. De facture musicale peut-√™tre moins moderne que Rigoletto, une Ňďuvre moins formelle, Il Trovatore reste depuis sa premi√®re, l’un des plus c√©l√®bres op√©ra, jou√© partout dans le monde, uniquement surpass√© par… La Traviata.

L’histoire moyen√Ęgeuse inspir√©e d’une pi√®ce de th√©√Ętre espagnole du XIXe si√®cle d’Antonio Garcia Guti√©rrez, est le pr√©texte id√©al pour le d√©ploiement de la force et l’inventivit√© m√©lodique propres √† Verdi. Dans l’Espagne du XVe si√®cle ravag√©e par des guerres civiles, deux ennemis politiques se battent √©galement pour le cŇďur de Leonora, dame de la cour. L’un est un faux trouv√®re √©lev√© par une gitane, l’autre est un Duc fid√®le au Roi d’Espagne. Ils sont fr√®res sans le savoir. On traverse une mar√©e de sentiments et d’√©motions musicales, et th√©√Ętralement tr√®s invraisemblables, avant d’arriver √† la conclusion tragique si aim√©e des romantiques.

trovatore_1La Leonora d’Anna Netrebko √©tonne d√®s son premier air ¬ę¬†Tacea la notte placida… Di tale amor¬†¬Ľ pyrotechnique √† souhait et fortement ovationn√©. Depuis ces premiers instants, elle ne fait que couper le souffle de l’auditoire avec l’heureux d√©ploiement de ses talents virtuoses. Non seulement elle r√©ussit √† remplir l’immensit√© de la salle, mais elle le fait avec une facilit√© vocale confondante, compl√®tement habit√©e par la force musicale (plus que th√©√Ętrale) du personnage. Nous avons droit avec elle √† une technique impeccable, un encha√ģnement de sublimes m√©lodies, un timbre tout aussi somptueux baignant la salle en permanence… Dans ce sens, elle rayonne autant (et parfois m√™me √©clipse ses partenaires) dans les nombreux duos. Si son bien-aim√© Manrico est solidement jou√© par le t√©nor Marcelo Alvarez, d’une grande humanit√©, avec une diction claire du texte et du sentiment dans l’interpr√©tation, nous sommes davantage impressionn√©s par la performance de Ludovic T√©zier en Conte di Luna. Son air ¬ę¬†Il balen del suo sorriso¬†¬Ľ au IIe acte, o√Ļ il exprime son amour passionn√© pour Leonora est un moment d’une beaut√© terrible. Le Luna de T√©zier brille de prestance, de caract√®re, de sinc√©rit√©. Une prise de r√īle inoubliable pour le baryton Fran√ßais. Son duo avec la Netrebko au IVe acte est aussi de grand impact et toujours tr√®s fortement ovationn√© par le public. L’Azucena d’Ekaterina Semenchuk, faisant ses d√©buts √† l’Op√©ra de Paris, offre une prestation √©galement de qualit√©, avec un timbre qui correspond au r√īle √† la fois sombre et d√©licieux (ma non tanto!), et une pr√©sence sc√©nique aussi pertinente.

trovatore3Les choeurs de l’Op√©ra de Paris dirig√©s par Jos√© Luis Basso est l’autre protagoniste de l’oeuvre. Que ce soit le choeur des nonnes, des militaires ou des gitans, leur dynamisme est spectaculaire et leur impact non-n√©gligeable, notamment lors de l’archic√©l√®bre choeur des gitans au deuxi√®me acte ¬ę¬†Vedi¬†! Le fosche notturne spoglie¬†¬Ľ ,¬† bijou d’intelligence musicale, coloris et efficacit√©, particuli√®rement remarquable. Ce choeur qui encha√ģne sur une chansonnette d’Azucena est aussi une opportunit√© pour le chef Daniele Callegari de montrer les capacit√©s de la grosse machine qu’est l’Orchestre de l’Op√©ra. Sous sa direction les moments explosifs le sont tout autant sans devenir bruyants, et les rares moments √©l√©giaques le sont tout autant et sans pr√©tention. Si l’√©quilibre est parfois d√©licat, voire compromis, l’ensemble impr√®gne la salle sans d√©faut et pour le plus grand bonheur des auditeurs.

L’audience para√ģt moins r√©ceptive de la proposition sc√©nique d’Alex Oll√©, quelque peu hu√©e √† la fin de la repr√©sentation. L’un des ¬ę¬†probl√®mes¬†¬Ľ dans certains op√©ras est toujours le livret, en tout cas pour les metteurs en sc√®ne. Dans Il Trovatore, la structure en 4 actes est telle qu’un d√©roulement formel et logique op√®re quoi qu’il en soit, mais ce uniquement gr√Ęce √† la force dramatique inh√©rente √† la plume de Verdi. Le collectif catalan propose une mise en sc√®ne mi-abstraite, mi-surr√©aliste, m√™me dans les d√©cors et costumes, elle est mi-stylis√©e, mi-historique. Si les impressionnants d√©cors font penser √† un labyrinthe anonyme, avec des blocs tr√®s utilitaires -parfois murs, parfois tombes, etc.-,¬† les d√©placements de ces blocs demeurent tr√®s habiles¬†; il nous semble qu’au-dessous de tout ceci (et ce n’est pas beaucoup), il y a quelques chanteurs-acteurs de qualit√© parfois livr√©s √† eux-m√™mes. Quelques tableaux se distinguent pourtant, comme l’entr√©e des gitans au deuxi√®me acte notamment, et la proposition, quoi qu’ajoutant peu √† l‚ÄôŇďuvre, ne lui enl√®ve rien, et l’on peut dire qu’on est plut√īt invit√© √† se concentrer sur la musique. D’autant que musicalement cette production est une √©clatante r√©ussite¬†! A voire encore les 3, 8, 11, 15, 20, 24, 27 et 29 f√©vrier ainsi que les 3, 6, 10 et 15 mars 2016, avec deux distributions diff√©rentes (NDLR : pour y √©couter le chant incandescent d’Anna Netrebko, v√©rifier bien la date choisie encore disponible)

 

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Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra National de Paris, Op√©ra Bastille. le 31 janvier 2016. G. Verdi : Il Trovatore. Anna Netrebko, Marcelo Alvarez, Ludovic Tezier… Choeur et Orchestre de l’Op√©ra National de Paris. Jos√© Luis Basso, chef des choeurs. Daniele Callegari, direction musicale. Allex Oll√© (La Fura dels Baus), mise en sc√®ne. Illustrations : Anna Netrebko, Ludovic T√©zier (DR)

 

Compte rendu critique, opéra. Capriccio de R. Strauss. Paris, Palais Garnier, le 18 janvier 2016 (reprise)

strauss_profil_420REPRISE ENCHANT√ČE. La production parisienne de Capriccio sign√©e Carsen revient dans sa maison de cr√©ation, en cet hiver 2016. La ¬ę¬†conversation en musique¬†¬Ľ de Richard Strauss, -son dernier op√©ra cr√©e en 1942, vient donc caresser les sens du public gr√Ęce √† la lecture coh√©rente, √©l√©gante et dr√īle de Robert Carsen et une performance impeccable de l’orchestre dirig√© par le chef Ingo Metzmacher. La distribution quelque peu in√©gale est toujours engageante au niveau th√©√Ętral ; de belles voix et personnalit√©s se r√©v√®lent l√† o√Ļ l’on ne les attendait pas. Une m√©ditation sur l’op√©ra, une mise en ab√ģme fascinante et automnale qui nous touche et qui nous charme compl√®tement¬†!

 

 

Reprise de Capriccio de Strauss, version Carsen au Palais Garnier

Exp√©rience unique… et sommet esth√©tique

 

Richard Strauss a eu du mal √† trouver son librettiste pour son tout dernier op√©ra. Une nouvelle collaboration avec Stefan Zweig n’a pas pu avoir lieu puisque l‚Äô√©crivain juif d√Ľt s’enfouir de l’Allemagne nazi. Son deuxi√®me librettiste recommand√© par Zweig est l’auteur autrichien Joseph Gregor. Ils travaillent sans tarder mais l’incompr√©hension venant des deux c√īt√©s, emp√™che la r√©alisation du projet. Strauss d√©cide donc d’√©crire le livret lui-m√™me. Or, il finit par embaucher le chef d’orchestre et impresario Clemens Krauss, qui avait un penchant pour l’√©criture, et ils √©crivent le livret ensemble. Au niveau social, la cr√©ation fut aussi tendue et pleine de p√©rip√©ties… Ňíuvre cr√©√©e √† Munich avec Hitler au pouvoir, on aime raconter que la nuit de la premi√®re s’est finie par des bombardements et que le public a d√Ľ sortir de l’op√©ra en courant et avec des bougies. S’il est difficile d’avoir de la sympathie vis-√†-vis √† ces anecdotes, l’opus de Strauss demeure un v√©ritable testament musical, l‚Äôun des chefs-d‚ÄôŇďuvre de l’histoire de l’op√©ra.

 

L’action qui a pris tant de temps et d’effort pour √™tre √©crite peut se r√©sumer √† la question fondamentale, sur ce qui prime, la musique ou la po√©sie¬†? (Mais on questionne aussi la valeur du th√©√Ętre et de la danse notamment). Pour caract√©riser tout ceci, nous avons le beau pr√©texte d’une Comtesse c√©l√©brant son anniversaire ; convoit√©e par le po√®te Olivier et le compositeur Flamand. Son fr√®re le Comte propose au final en tant que cadeau la r√©alisation d’un op√©ra, fixant ainsi une collaboration entre les rivaux. Si la r√©ponse n’est jamais explicit√©e, le livret astucieux et la musique fantastique de Strauss, piment√©s de fausses et de vraies citations (Ronsard, Gluck, mais surtout Richard Strauss!) offre une r√©ponse pour les cŇďurs qui voudront entendre…

 

La Comtesse de la soprano am√©ricaine Emily Magee prend du temps √† se chauffer, semble-t-il. Cependant, sa diction de la langue allemande est sans d√©faut et son jeu d’actrice r√©v√®le les influences de toutes les h√©ro√Įnes de Strauss. Si cela fait de son personnage un r√īle quelque peu composite, elle l’interpr√®te avec √©motion mais sans sentimentalit√©.Vocalement, elle arrive au sommet de l’expression √† la fin de l‚ÄôŇďuvre dans sa grande sc√®ne finale ¬ę¬†Es ist ein Verh√§ngnis¬†¬Ľ. Si le po√®te du baryton Lauri Vasar est solide et percutant, tant au niveau sc√©nique que vocal, nous sommes davantage conquis par le Compositeur du t√©nor Benjamin Bernheim. Sa performance est un d√©lice auditif, agr√©ment√©e d’un grand charme juv√©nile… Le beau timbre, l’√©l√©gance dans sa diction, la sinc√©rit√© touchante de sa prestation sont compl√®tement en accord avec son r√īle. Il s’ag√ģt aussi de ses d√©buts √† l’Op√©ra de Paris… Une r√©v√©lation¬†! Remarquons la beaut√© exquise de leurs voix accord√©es,s lors du Trio apr√®s le sonnet chant√© par le Compositeur… Un des moments forts de la soir√©e, provocant maints frissons.

 

Le personnage du metteur en sc√®ne La Roche par la basse Lars Woldt m√©rite tout autant de louanges, tellement sa prestation est vivace, pleine d‚Äôentrain, d’une justesse musicale sans d√©fauts, notamment dans sa g√©niale tirade pour la d√©fense de la mise en sc√®ne¬†! Le Comte aussi est interpr√©t√© avec maestria par Wolfgang Koch, avec un charme simplet mais franc. Si la Clairon de la mezzo-soprano Michaela Schuster peine √† se faire entendre pendant la plupart de l’interpr√©tation, elle a une prestance sc√©nique qui sied parfaitement au r√īle. Elle se chauffe progressivement et s‚Äô√©vertue √† rejoindre le reste de la distribution avec grand effort. Le duo des chanteurs napolitains de Chiara Skerath et Juan Jos√© de Leon rayonne de brio comique lors de leur participation √† la fois virtuose et humoristique. Remarquons √©galement la prestation de la danseuse du Ballet de l’Op√©ra Camille de Bellefon dans une chor√©graphie de Jean-Guillaume Bart tout √† fait pertinente.

 

Robert Carsen, quant √† lui, signe l‚Äôune des ses plus belles productions parisiennes voire cr√©ations tout court. A la somptueuse beaut√© des d√©cors de Michael Levine qui situe l’action nulle part ailleurs qu‚Äôau Palais Garnier lui-m√™me, r√©pond la m√©ticuleuse et sensible lecture dramaturgique, tr√®s inspir√©e de Pirandello¬†; un travail d’acteur raffin√© et distingu√©, avec des sp√©cificit√©s subtiles pour chaque personnage. Carsen harmonise sa mise en sc√®ne tr√®s musicale √† la nature de l‚ÄôŇďuvre elle-m√™me et r√©ussit √† cr√©er un heureux m√©lange d’humour, de piquant, de nostalgie et de tendresse, pourtant sans pathos¬†! Un spectacle sans entracte qui dure presque 2h30 o√Ļ l’on ne voit pas du tout le temps passer, et dont on sort avec l’envie de le revoir, encore et encore.

 

Cette sensation de beaut√© compl√®te et polyvalente est aussi due en grande partie √† l’excellente performance de l’Orchestre de l‚ÄôOp√©ra national de Paris dirig√© par Ingo Metzmacher. D√®s le sextuor qui ouvre l‚ÄôŇďuvre, d’une beaut√© automnale sans √©gal, passant par les ensembles tr√®s enjou√©s, √† l’entrain endiabl√©, jusqu’√† la sc√®ne fantastique qui cl√īt l’op√©ra, les instrumentistes se montrent √† la fois sensibles et rigoureux, leur prestation r√©v√©lant une complicit√© rare et intelligente avec le chef et le plateau¬†! Un bijou et une Ňďuvre d’art totale dans une production fabuleuse, inoubliable m√™me… A voir et revoir sans mod√©ration au Palais Garnier √† l‚Äôaffiche les 22, 25, 27, et 31 janvier ainsi que les 3, 6, 10 et 14 f√©vrier 2016.

 

 

 

 

Compte rendu, op√©ra. Paris. Palais Garnier, le 19 janvier 2016. R. Strauss : Capriccio. Emily Magee, Benjamin Bernheim, Lars Woldt… Orchestre de l’Op√©ra National de Paris. Ingo Metzmacher, direction musicale. Robert Carsen, mise en sc√®ne.

 

 

Compte rendu, op√©ra. Lille. Op√©ra de Lille, le 4 octobre 2015. Cavalli / Lully : Xerse (version Parisienne, en italien 1660). Ugo Guagliardo, Em√∂ke Barath, Pascal Bertin, Emmanuelle de Negri‚Ķ Le Concert d’Astr√©e, orchestre. Emmanuelle Ha√Įm, direction. Guy Cassiers, mise en sc√®ne.

xerse cavalli paris 1660 opera de lille le roi et l'Infante Amastre et Xerse se marient clip video classiquenewsS√©jour baroque √† l’Op√©ra de Lille avec une nouvelle production du rare Xerse de Cavalli (1660), dans une version hybride en langue italienne incluant la musique des ballets compos√©e par Lully √† l’occasion de sa reprise parisienne en 1660¬†! Un √©v√©nement d’exception qui compte avec le Concert d’Astr√©e dirig√© par Emmanuelle Ha√Įm dans la meilleure des formes et une sympathique distribution des chanteurs-acteurs. La mise en sc√®ne est sign√©e Guy Cassiers. Francesco Cavalli est le plus distingu√© repr√©sentant de l’op√©ra v√©nitien au 17√®me si√®cle et le digne successeur de Monteverdi. Ses op√©ras √©taient si c√©l√®bres que le cardinal Mazarin l’invite en France pour une nouvelle commande √† l’occasion du mariage du jeune Louis XIV. P√©rip√©ties et vicissitudes font que le nouvel op√©ra ne voit jamais le jour. Cavalli pr√©sente alors un ancien op√©ra, Xerse datant de 1655 et se voit oblig√© d’adapter le livret et la dramaturgie pour inclure la musique des ballets obligatoires de Lulli, florentin, futur p√®re de la musique fran√ßaise. Si l’oeuvre est donc ¬ę¬†adapt√©e¬†¬Ľ au go√Ľt fran√ßais de l’√©poque, la reprise audacieuse de l’Op√©ra de Lille en coproduction avec le CMBV et le Th√©√Ętre de Caen, m√©rite √©videmment d‚Äô√™tre r√©alis√©e, rendant opportune une √©valuation du go√Ľt de Mazarin √† l‚Äô√©poque du mariage de Louis XIV.

¬ę¬†La beaut√© est un don fugace…¬†¬Ľ

Guy Cassiers d√©cide de transposer l’action √† l’endroit de la premi√®re, la Petite Galerie du Mus√©e du Louvre (actuelle Galerie d‚ÄôApollon). Remarquons les d√©cors astucieux de Tim Van Steenbergen, qui signe √©galement les costumes, sympathiques mais peu m√©morables. La d√©cision para√ģtra donc tout aussi intelligente que les d√©cors, tenant en compte les sp√©cificit√©s et longueurs des livrets baroques. Or, le r√©sultat n’est ni solennel ni comique, ni tragique, ni particuli√®rement touchant. Les chanteurs font preuve d’un travail d’acteur soign√©, avec un clair penchant pour un certain expressionnisme qui touche le m√©lodrame, dans le sens moins noble du terme. Or, l’intention s√©rieuse avec un texte qui malgr√© les adaptations reste plus comique que tragique, est quelque peu discordante. Rien de grave, mais rien d’exceptionnel non plus. De bons chanteurs extr√™mement investis d’un point de vue dramatique et th√©√Ętral racontent des blagues en vers et en font pleurer, mais pas gr√Ęce √† une affectation quelconque √©voqu√©e mais par l’incongruence qui touche le ridicule. On dirait que le metteur en sc√®ne avait des imp√©ratives concernant le ton de l‚ÄôŇďuvre, et qu’il a essay√© son mieux de s’adapter aux exigences des commandeurs. Une approche qui n’est pas sans qualit√©s mais qui demeure peu efficace. Des bons efforts tout √† fait louables.

xerse_01La performance des chanteurs l’est aussi. La distribution est tr√®s solide et √† l’investissement th√©√Ętral ind√©niable se joignent des voix saines et quelques personnalit√©s musicales se distinguent. Xerse, le Roi Perse aux amours contrari√©s est interpr√©t√© par Ugo Guagliardo avec panache. Il a une certaine prestance qui sert superbement le personnage, m√™me si le r√īle est plut√īt ingrat voire ridicule. S’il ne r√©ussit pas √† effrayer par sa fureur, en l’occurrence plut√īt comique, il est agr√©able √† l‚Äôou√Įe et aux yeux, avec un beau timbre. Ce trait, il le partage avec la Romilda d’Em√∂ke Barath, qui nous impressionne d√®s son entr√©e par un phras√© soign√© tout √† fait d√©licieux¬†! L’Arsamene de Tim Mead commence avec un ¬ę¬†Va te barbaro¬†!¬†¬Ľ plein de brio, mais sa performance est in√©gale. L’Elviro de Pascal Bertin est excellent, peut-√™tre le seul √† exploiter la farce inh√©rente √† l’oeuvre mais que l’√©quipe artistique para√ģt vouloir √©viter √† tout prix. Il contr√īle sa voix de fa√ßon r√©ussie et amuse l’auditoire pour des bonnes raisons. L’Amastre d’Emmanuelle de Negri est r√©ussie. Outre ses qualit√©s vocales et son art de l’articulation, la soprano est tr√®s convaincante dans le r√īle travesti. Nous remarquerons √©galement les performances d’Emiliano Gonzales Toro, malin et vivace en Eum√®ne ; d’un Carlo Allemano, un Ariodate √† la voix imposante (airs de triomphes d‚Äôun caract√®re h√©ro√Įque)¬†; ou encore celles de Camille Poul, tr√®s touchante en confidente de Romilda, et Fr√©d√©ric Caton, Aristone de belle d√©clamation.

Puisque qui dit Lully, dit danse, nous avons droit √† une compagnie de danse (Leda) dont les danseurs masculins d√©corent les interm√®des de ballet du ma√ģtre baroque… Un autre effort qui para√ģt bon, mais qui nous laisse surtout perplexes. La chor√©graphie a un je ne sais quoi d‚Äôextr√™mement amateur, ni narrative ni vraiment abstraite. Elle ne raconte absolument rien, et n’ajoute rien √† l‚ÄôŇďuvre. Au contraire, elle nuit √† notre avis √† l‚Äôintelligibilit√© de l‚Äôaction. Un souvenir que nous oublierons vite. Il y a heureusement la performance, elle, inoubliable, du fabuleux Concert d’Astr√©e sous la direction non moins fabuleuse d’Emmanuelle Ha√Įm. La plus grande r√©ussite de la soir√©e et la seule raison d’√™tre de cette production. L’orchestre se montre vraiment ma√ģtre du langage, et cavallien et lullyste, et v√©nitien et fran√ßais donc, avec ses affects bien contrast√©s, le continuo intelligent et sensible de Ha√Įm, et une complicit√© ind√©niable avec le plateau. Vivacit√©, brio, amour et humour sont tous au rendez-vous gr√Ęce √† la baguette magique de la chef¬†!

Compte rendu, op√©ra. Lille. Op√©ra de Lille, le 4 octobre 2015. Cavalli / Lully : Xerse (version Parisienne, en italien 1660). Ugo Guagliardo, Em√∂ke Barath, Pascal Bertin, Emmanuelle de Negri‚Ķ Le Concert d’Astr√©e, orchestre. Emmanuelle Ha√Įm, direction. Guy Cassiers, mise en sc√®ne.

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 25 septembre 2015. Boris Charmatz : 20 danseurs pour le XXe si√®cle. Alessio Carbone, Hugo Vigliotti, Francesco Vantaggio, Samuel Murez… Danseurs du Ballet de l’Op√©ra de Paris.

Le spectacle de Boris Charmatz ¬ę¬†20 Danseurs pour le XX√®me si√®cle¬†¬Ľ ouvre la saison de la danse au Palais Garnier de l’Op√©ra National de Paris. La conception originale datant de 2012 est une sorte de happening chor√©graphique qui s’adapte chaque fois √† l’espace qui l’accueille. Ainsi, 20 solos font le portrait de l’histoire de la danse au XX√®me si√®cle, souvent dans des endroits avec aucune relation formelle ou √©vidente avec la danse.

Haute culture pour tous

millepied benjamin opera paris danse cocteau balanchine daphnis chloeLe nouveau directeur du Ballet de l’Op√©ra, Benjamin Millepied, a la brillante id√©e de proposer ce spectacle pour sa premi√®re saison. Le XXe si√®cle chor√©graphique vient donc habiter le plus beau Palais de la danse du XIXe, et ce dans une grande et √©tonnante libert√©. Une opportunit√© pour les danseurs engag√©s de s’attaquer √† des r√©pertoires tr√®s peu repr√©sent√©s sur la sc√®ne immacul√©e du Palais Garnier, mais aussi, et surtout, une opportunit√© pour un tr√®s grand public diversifi√© de venir visiter l’Op√©ra National de Paris, s’y promener librement, tout en d√©couvrant les talents des danseurs et des chor√©graphies interpr√©t√©s.¬†Si nous sommes peu habitu√©s √† tant de libert√© au Palais Garnier, elle est sans doute bienvenue. La programmation de ce spectacle r√©v√®le, √† notre avis, la volont√© de la nouvelle direction d’√©largir les horizons de la c√©l√®bre maison, avec un but que nous trouvons tout √† fait visionnaire¬†: la survie de l’Art. Il nous semble qu’elle a compris que tout art vit de son public, et que le public du XXI√®me si√®cle ne peut pas vivre encore avec les moeurs et les limitations socio-√©conomiques du XIXe. Malgr√© le d√©sordre initial d’une soir√©e qui commence en retard, nous c√©l√©brons √† vive voix l’occasion¬†!

La c√©l√©bration permet aussi de voir des chor√©graphies rares, d’avoir une proximit√© √©tonnante et all√©chante avec les interpr√®tes. Le parcours de la soir√©e se d√©roule librement dans 4 √©tages du Palais Garnier. M√™me dans des endroits √† l’acc√®s compliqu√©, un danseur ou une danseuse est en train de danser et faire vibrer le public‚Ķ litt√©ralement b√©at, √©tonn√©. Du Michael Jackson au Salon de La Lune par Hugo Vigliotti, coryph√©e ? Pari tenu. Alessio Carbone, Etoile, dansant Forsythe dans la Galerie du Glacier¬†? D√©fi relev√©. Samuel Murez dansant du Fokine sur le Grand Escalier¬†? Idem. Nous d√©couvrons aussi une √©poustouflante danse Buto interpr√©t√© par Francesco Vantaggio, coryph√©e, qui para√ģt tout √† fait habit√© par cette danse expressive et tr√®s th√©√Ętrale d’origine japonaise. No√ęmie Djiniadhis interpr√®te l’√©tude ¬ę¬†Revolutionary¬†¬Ľ d’Isadora Duncan, m√®re de la danse moderne. Quel plaisir malin de voir cette pi√®ce dans√©e dans ce lieu, o√Ļ tant d‚Äôamateurs et de grands sp√©cialistes ont d√©nigr√© Isadora Duncan de son vivant. M√™me sentiment d’√©tonnement joyeux en suivant Yann Sa√Įz danser du Valeska Gert tout coquin et d√©contract√© dans le Grand Foyer.

Un parcours qu’on ne se refusera pas de refaire et refaire, tant le spectacle est riche et rempli d’√©motions rarement visit√©es. Un spectacle o√Ļ le public participe selon sa volont√©¬†; si Hugo Vigliotti demande au public de s‚Äôaccommoder √† ses exigences pour qu’il puisse danser en tout confort… du Michael Jackson, un fabuleux et √©motif Samuel Murez pr√©f√®re tomber sur un spectateur pour rendre davantage dramatique l‚Äôexp√©rience‚Ķ (et le spectateur ne se plaint pas). Au contraire, nous sommes de l’avis que la friction est une composante fondamentale de cette cr√©ation : confrontation, exp√©rience, laboratoire, partage‚Ķ Si nos danseurs classiques y sont tr√®s peu habitu√©s, l‚Äôexp√©rience est n√©cessaire pour qu’ils deviennent plus libres et par cons√©quent des meilleurs artistes. La cr√©ation de Boris Charmatz programm√©e par Benjamin Millepied nous rappelle que la danse est un art vivant et que l’Op√©ra National de Paris est en effet un endroit o√Ļ tout est possible, que la culture, haute ou pas, est bien √©videmment pour tous. L‚Äôexcellence ne doit pas √™tre celle d‚Äôune √©lite : sachons comme √† Garnier la partager. F√©licitations¬†!

A vivre absolument au Palais Garnier √† l’Op√©ra National de Paris encore les 1er, 2, 5, 7, 9, 10 et 11 octobre 2015.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, le 20 septembre 2015. Mozart : L’Enl√®vement au s√©rail. Jane Archibald, Mischa Schelomianski‚Ķ Ensemble Aedes, choeur. Le Cercle de l’Harmonie, orchestre. J√©r√©mie Rhorer, direction.

Fabuleuse version de concert de L’Enl√®vement au S√©rail de Mozart au Th√©√Ętre des Champs Elys√©es. Le Cercle de l’Harmonie sous la direction de J√©r√©mie Rhorer campe une performance d’une frappante vivacit√©. Jane Archibald est la chef de file de la distribution dans le r√īle extr√™mement virtuose de Constance, qu’elle honore avec le d√©ploiement de tous ses talents musicaux et th√©√Ętraux¬†! Les choeurs sont assur√©s par l’Ensemble Aedes tout aussi vivace et virtuose. Des ingr√©dients parfait pour un √©v√©nement unique.

 
 
 

Un Mozart d‚Äôamour presque parfait…

 

rhorer jeremie enlevement au serail mozart tce jane archibaldLe premier singspiel ou op√©ra allemand de la maturit√© de Mozart, est en fait une commande de l’Empereur Joseph II cr√©√© en 1782. Il repr√©sente un v√©ritable √©largissement du genre, ouvrant la voie √† la Fl√Ľte Enchant√©e, √† Fidelio, au Freisch√ľtz. Voil√† le premier grand op√©ra allemand et le plus grand succ√®s des op√©ras du vivant du g√©nie Salzbourgeois. Ici nous pouvons trouver, comme c’est le cas aussi pour Idomeneo, les germes de toute la musique de l’avenir de Mozart. Comme dans tous ses op√©ras, le th√®me de base est celui de l’amour qui triomphe sur toutes les forces hostiles qui s’y opposent.¬† Il s’ag√ģt √©galement d’une Ňďuvre d’art d’une grande difficult√© interpr√©tative, l’Empereur m√™me dit √† Mozart “Trop beau pour nos oreilles, et beaucoup trop de notes”. Phrase souvent paraphras√©e et devenue clich√© populaire, notamment gr√Ęce au film de Milos Forman ¬ę¬†Amadeus¬†¬Ľ.

Avec son librettiste Johann Gottlieb Stephanie, Mozart remanie et am√©liore la forme de l’op√©ra de sauvetage, typique au 18√®me si√®cle. L’histoire d’une simplicit√© tout √† fait allemande raconte l’aventure de Belmonte, dont l’entreprise est d’enlever sa bien-aim√©e Constance, ainsi que sa servante Blondine et son ami Pedrillo, hors du palais du Pacha S√©lim. Celui-ci les a achet√©s aupr√®s des pirates et est √©pris de Constance, qui devient sa favorite malgr√© sa fid√©lit√© immuable √† Belmonte. Blondine inspire la curiosit√© d’Osmin, le gardien du s√©rail attir√© par elle, tandis que Pedrillo, amoureux d’elle aussi, concocte un plan pour aider Belmonte. Apr√®s une s√©rie de situations d’un lyrisme succulent, les protagonistes sont captur√©s par Osmin juste avant leur d√©part. Il insiste qu’on les pende pour trahison, chose √† laquelle le Pacha pense profond√©ment, surtout apr√®s avoir d√©couvert que Belmonte est le fils d’un ancien ennemi. Il finit par choisir le chemin de la magnanimit√© ordonnant leur lib√©ration imm√©diate. D’une fa√ßon plut√īt audacieuse et insolente, mais toujours sublime, Mozart met en sc√®ne son monarque √©clair√© en guise de Turc¬†! De quoi choquer et amuser le public cosmopolite de l’Empire Austro-Hongrois, mais aussi le public parisien de 2015… Ma non troppo.

Une version de concert de L’Enl√®vement au S√©rail a la qualit√© d’√©pargner le public des trop fr√©quentes lectures m√©diocres des metteurs en sc√®ne. Certes, le livrait, riche en po√©sie, n’est pas le plus th√©√Ętral. Cependant un metteur en sc√®ne de talent peut exploiter l’ouvrage au maximum. Or, il para√ģt que les choix sont souvent fait par rapport √† la notori√©t√© des directeurs sc√©niques ou leur indisposition √† s’attaquer √† telle Ňďuvre¬†; cons√©quence : on donne souvent la t√Ęche √† ceux qui osent. Mais pas aux jeunes metteurs en sc√®ne riches en id√©es, mais √† des artistes des domaines diff√©rents avec l’espoir que ce sera bien. Une attitude qui dessert l’art lyrique et que les directeurs de maisons d’op√©ra devraient revoir avec un esprit plus visionnaire et critique. Cependant, en ce qui concerne ce fabuleux opus de Mozart, la t√Ęche de la distribution des chanteurs n’est pas facile non plus. Constance est un des r√īles les plus virtuoses pour soprano colorature, ainsi que celui d’Osmin, pour basse colorature (!). Ce soir au Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, nous avons la grande chance de compter avec Jane Archibald dans le r√īle de Constance. Elle affirme une performance tout √† fait exemplaire¬†! Elle ose intervenir sur la partition et s’approprier le r√īle de fa√ßon tr√®s r√©ussie. Son ¬ę¬†Ach¬†! Ich Liebte¬†¬Ľ du premier acte est davantage dramatique et cause des frissons, le ¬ę¬†Traurigkeit¬†¬Ľ au deuxi√®me tout simplement exquis, et l’archiredoutable ¬ę¬†Martern Aller Artern¬†¬Ľ, le sommet de virtuosit√© sans aucun doute¬†! Que ce soit la projection, le timbre, l’intensit√©, le souffle ou l’agilit√©, en solo ou dans les nombreux passages d’ensemble, elle rayonne et √©tonne √† chaque moment. L’Osmin de la basse Russe Mischa Schelomianski est aussi au sommet d’expression. Il fait preuve d’une technique impeccable, d’une voix large comme le monde, tout en gardant l’esprit bouffe mais touchant du personnage. Son ¬ę¬†Ha! Wie will Ich triumphieren¬†¬Ľ au troisi√®me acte est fantastique. Il s’ag√ģt du morceaux le plus virtuose pour basse colorature de tout le r√©pertoire‚Ķ et il est √† la hauteur¬†!

Le Pedrillo du t√©nor am√©ricain David Portillo rayonne de candeur, il a un beau timbre et √©clipse par son talent et son charme l’autre t√©nor de la partition, dont nous parlerons bient√īt. Il est de m√™me tr√®s complice dans les ensembles et sa performance laisse un beau souvenir dans l’esprit. Pareillement pour la Blondine de Rachele Gilmore, dont la voix d’une l√©g√®ret√© et une agilit√© improbable, est aussi tr√®s charmante. Le r√īle de Belmonte est l‚Äôun des plus aigus du r√©pertoire mozartien, et aussi l‚Äôun des plus beaux, des plus romantiques dans le sens superficiel et le sens profond. Il est vrai que Mozart sacrifie un peu de vraisemblance et du s√©rieux en lui confiant des morceaux o√Ļ la virtuosit√© technique peut m√™me distraire des propos plus sentimentaux que comiques, -l‚Äôune des difficult√©s pour les metteurs en sc√®ne et les interpr√®tes. Ce soir, le t√©nor Am√©ricain Norman Reinhardt ouvre l’oeuvre avec une belle voix, avec un beau timbre, mais avec une trop timide projection. Ensuite son duo fabuleux avec Osmin confirme notre crainte initiale¬†: il se voit compl√®tement √©clips√© par la voix d’Osmin de grande ampleur et par l’orchestre que le jeune chef J√©r√©mie Rhorer dirige avec vivacit√© et attention. Pendant les trois actes, il a plusieurs interventions, mais n’arrive jamais √† se rattraper‚Ķ et para√ģt malheureusement d√©pass√© par le r√īle.

Le choeur Aedes dirig√© par Mathieu Romano quant √† lui s’accorde √† la vivacit√© et au brio g√©n√©ral du concert. L‚Äôensemble s‚Äôaffirme avec un dynamisme saisissant, plein de brio¬†! Tout comme le Cercle de l’Harmonie qui pilot√© par le jeune maestro, capture √† merveille l’entrain et l’aspect oriental de la partition. Remarquons un premier violon fabuleux, le concertino des vents brillants sans d√©faut ou encore les percussions ¬ę¬†turques¬†¬Ľ p√©tillantes¬†! Un Enl√®vement au S√©rail en concert presque parfait, un v√©ritable bonheur musical pour les auditeurs¬†!

Illustration : Jérémie Rhorer (DR)

 
 

Compte rendu, op√©ra. Bordeaux. Auditorium de l’Op√©ra National de Bordeaux, le 24 septembre 2015. Verdi : Don Carlo (version milanaise de 1884). Leonardo Caimi, Tassis Christoyannis, Elza van den Heever, Keri Alkema‚Ķ Ensemble Aedes, choeur. Le Cercle de l’Harmonie, orchestre. Paul Daniel, direction.

Vague verdienne en juin 2014L’ouverture de la saison lyrique de l’Op√©ra National de Bordeaux a lieu dans le nouvel Auditorium de la maison en cette soir√©e d’automne. Le d√©but de la fin du mandat de Thierry Fouquet, directeur sortant, commence avec le Don Carlo de Verdi, dans une nouvelle production sign√©e Charles Roubaud. Apr√®s quelques annulations, souffrances et remplacements, la direction musicale des deux premi√®res pr√©sentations est tenue admirablement par le directeur de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Paul Daniel. La distribution tourne autour de la fabuleuse Elsa van den Heever dans le r√īle d’Elisabeth de Valois et compte avec des personnalit√©s frappantes m√™me si in√©gales. Un retour √† Bordeaux pour la soprano cit√©e, apr√®s Anna Bolena et Norma les deux ann√©es pr√©c√©dentes, retour de facto, √† ne pas manquer¬†!

Don Carlo ou le grand-opéra revisité

La nouvelle production frappe imm√©diatement par l’absence presque totale de d√©cors (il y a quand m√™me une croix quelque part, √† un moment). Remarquons d’ores et d√©j√† la fabuleuse cr√©ation vid√©o de Virgile Koering¬†; ses projections sur la sc√®ne ingrate (sans cintres ni coulisses), habillent le plateau en costumes espagnols, de fa√ßon plus qu’habile. Une tr√®s belle excuse pour faire une mise en sc√®ne qui est plut√īt mise en espace. Les costumes d’√©poque de Katia Duflot sont tr√®s beaux et donnent davantage de caract√®re et d’√©l√©gance √† la mise en sc√®ne d√©pouill√©e. Les chanteurs rentrent et sortent du plateau (mais pas les chŇďurs, aux si√®ges derri√®re la sc√®ne), certes. Le directeur sc√©nique laisse donc, ¬ęparler la musique¬†¬Ľ. Soit. Une id√©e non d√©pourvue de po√©sie, surtout en ce qui concerne la partition de Verdi, des plus r√©ussies d’un point de vue orchestral, mais trop souvent la chose qu’on dit quand on n’a vraiment rien √† dire. Mati√®re √† r√©flexion pour la prochaine direction de la maison.

verdi don carlo bordeaux paul danielApr√®s l’excellente performance de l’orchestre sous la baguette de Paul Daniel, malgr√© un r√©pertoire auquel ne va pas sa pr√©dilection, le maestro a des choses √† dire. Int√©ressantes en plus. Sa direction est √† la fois passionnante et raffin√©e, avec des belles subtilit√©s au cours des quatre actes. Les contrastes sont privil√©gi√©s, sans pourtant offenser l‚Äôou√Įe par des proc√©d√©s faciles (rappelons qu’il s’ag√ģt d’un grand op√©ra √† la fran√ßaise sous la plume de Verdi). Le choix de produire la quatri√®me version de l’opus (Milan,1884), √† la base Don Carlos, en fran√ßais, cr√©√© pour l’Op√©ra de Paris en 1867, non sans d’innombrables p√©rip√©ties culturelles et stylistiques-, s‚Äôav√®re tr√®s juste. La derni√®re version de Modena √©tant en v√©rit√© la version Milanaise + le premier acte de la version de Paris, donc avec une certaine discordance stylistique, puisque le compositeur remania l’orchestration et parties vocales pour Milan. Cette version, plus concise, raconte toujours l’histoire tr√®s librement inspir√©e de la vie de l’Infant Don Carlos, petit-fils de Charles-Quint, devenu personnage romantique sous la plume de Schiller, mod√®le des librettistes de Verdi, Joseph M√©ry et Camille du Locle. Amoureux d’Elisabeth de Valois, nouvelle femme de son p√®re Philippe II, Carlo termine dans les mains de l’Inquisition √† cause de cet amour impossible.

L’Elisabeth d’Elsa van den Heever est remarquable par son interpr√©tation d’une Reine tourment√©e, aux motivations sinc√®res et dont la noblesse de caract√®re ne la quitte jamais. La voix large de la jeune cantatrice s’adapte √† souhait aux besoins expressifs de la partition et elle campe une performance fantastique, en d√©pit d‚Äôune certaine froideur. Le Don Carlo de Leonardo Caimi (rempla√ßant de Carlos Ventre) touche par la beaut√© du timbre et par le charme et la candeur juv√©niles qu’il imprime au r√īle, mais le chanteur se trouve tr√®s souvent d√©pass√© par celui-ci. Seulement l’intensit√© douloureuse de son jeu et vocal et th√©√Ętral (et ce dans une mise en sc√®ne, disons, √©conome) touche l’auditoire. Le Marquis de Posa de Tassis Christoyannis quant √† lui, touche le public de plusieurs fa√ßons. Une belle et bonne projection, une articulation distingu√©e mais chaleureuse, et le jeu d’acteur remarquable qui lui est propre, font partie des qualit√©s de son interpr√©tation des plus r√©ussies. Le Philippe II d’Adrian S√Ęmpetrean, prise de r√īle, peine √† convaincre de son statut. Si ses qualit√©s vocales sont toujours l√†, et nous sommes contents de le d√©couvrir dans ce r√©pertoire, son attribution para√ģt un contresens. Ainsi dans le tr√®s beau quatuor vocal du III : ¬ę¬†Giustizia, Sire!¬†¬Ľ avec Elisabeth, Eboli, Posa et Philippe, il est le maillon faible compar√© √† ses partenaires qui y excellent. De la Princesse Eboli de Keri Alkema, dans une prise de r√īle, nous retenons √©galement l’intensit√© mais aussi l’agilit√©, √©tonnamment. La chanson mauresque qu’elle interpr√®te au II : ¬ę¬†Nel giardin del bello saracin ostello¬†¬Ľ est tout √† fait d√©licieuse. Remarquons aussi l’Inquisiteur de la basse Wenwei Zhang √† la profondeur sinistre √† souhait, et les choeurs de la maison avec le choeur Intermezzo, en bonne forme, avec un dynamisme de grand ferveur.

Enfin, un d√©but de saison plein de qualit√©s et plut√īt gagnant en d√©pit des p√©rip√©ties et incompr√©hensions… Une distribution in√©gale mais engageante, une mise en sc√®ne tr√®s belle mais absente. Surtout un orchestre fabuleux et un moment d’intensit√© lyrique comme on les aime. Encore √† l’affiche le 30 septembre puis le 2 octobre 2015 √† l’Op√©ra National de Bordeaux.

Compte rendu, op√©ra. Bordeaux. Auditorium de l’Op√©ra National de Bordeaux, le 24 septembre 2015. Verdi : Don Carlo (version Milanaise 1884). Leonardo Caimi, Tassis Christoyannis, Elza van den Heever, Keri Alkema‚Ķ Ensemble Aedes, choeur. Le Cercle de l’Harmonie, orchestre. Paul Daniel, direction.

Compte rendu, opéra. Rameau : Platée. Julie Fuchs, Philippe Talbot. Minkowski / Pelly

 

Compte rendu, opéra. Paris. Palais Garnier, le 9 septembre 2015. Rameau : Platée. Philippe Talbot, Frédéric Antoun, Julie Fuchs, François Lis… Orchestre et choeur des Musiciens du Louvre Grenoble. Marc Minkowski, direction. Laurent Pelly, mise en scène.

La grenouille pr√©f√©r√©e de la plan√®te musicale fran√ßaise ouvre la saison lyrique 2015 ‚Äď 2016 au Palais Garnier. L’op√©ra-ballet Plat√©e de Rameau retourne en sa maison nationale dans l’efficace et color√©e production de Laurent Pelly laquelle remonte √† 1999. Une distribution p√©tillante ma non troppo campe avec humour le langage particulier de Rameau. Elle est dirig√©e, ainsi que le choeur et orchestre des Musiciens du Louvre, par le chef et prochain directeur de l’Op√©ra National de Bordeaux, Marc Minkowski.

 

 

Platée : le plus brillant concert

La premi√®re de Plat√©e eut lieu en 1745 √† Versailles √† l’occasion du premier mariage du dauphin Louis Ferdinand de France. Apr√®s la premi√®re et seule repr√©sentation, il n’y eut pas de seconde.

Plat√©e, ¬ę¬†ballet-bouffon¬†¬Ľ de Rameau, th√©oricien de la musique et h√©ritier de Lully, p√®re du baroque fran√ßais, raconte l’histoire du mariage d’un Jupiter ridicule avec une vieille nymphe jou√©e par un homme. Dans le lieu tr√®s conventionnel de la premi√®re, ce r√©cit a d√Ľ surprendre et choquer l’auditoire. L’oeuvre est reprise en 1749 avec un succ√®s ti√®de, puis en 1754 quand elle re√ßoit les plus grands √©loges. Ce ¬ę¬†ballet-bouffon¬†¬Ľ, baptis√© op√©ra-ballet au XXe si√®cle, avec un livret d’Adrien Le Valois d’Orville d’apr√®s Jacques Autreau, est une sorte de pastiche sans l’√™tre, une parodie de l’Op√©ra o√Ļ l’on trouve toutes les formules, les st√©r√©otypes et les formes du genre. L’histoire de la pauvre Plat√©e n’en est qu’un pr√©texte, un d√©licieux, irr√©v√©rencieux, dr√īlissime pr√©texte. De fait, le pr√©texte heureux est aussi une raison pour Rameau de d√©ployer tout son talent et faire preuve d’une √©tonnante modernit√©¬†! Le style est homog√®ne et audacieux, et la caract√©risation physique de la grotesque grenouille para√ģt habiter toute la partition.

Si ce soir de fausse-premi√®re √† l’Op√©ra National de Paris (premi√®re annul√©e √† cause d’un mouvement social) les chanteurs-acteurs prennent un peu de temps pour se chauffer, ils demeurent joliment investis tout au long des actes. Le r√īle ingrat de Plat√©e est interpr√©t√© par Philippe Talbot, jeune t√©nor aux dons de com√©dien confirm√©s. Il y excelle dans sa caract√©risation de la nymphe laide et humide, avec un fran√ßais affect√© (parfois approximatif) qui sied fantastiquement au personnage. Le t√©nor Fr√©d√©ric Antoun dans le r√īle de Thespis au prologue, brille par la beaut√© du timbre, que nous trouvons √©tonnamment charmant et chaleureux dans le langage baroque fran√ßais. Le Jupiter de Fran√ßois Lis comme la Junon d’Aur√©lia Legay sont superbement chant√©s. La Thalie/Folie de Julie Fuchs est une agr√©able surprise. L’archi-c√©l√®bre air de la Folie au IIe acte ¬ę¬†Formons les plus brillants concerts¬†¬Ľ est interpr√©t√© avec un brio comique, quelque peu psychiatrique et d√©jant√© tout √† fait formidable¬†! LA parodie d’un air virtuose √† l’italienne est donc chant√© et jou√© vertueusement par la jeune soprano. Si l’interpr√©tation vocale tr√®s solide n’est pas notre pr√©f√©r√©e au niveau du style, elle demeure efficace et est vivement r√©compens√©e par les bravos d’un public enflamm√© (les seuls de la soir√©e, remarquons-le).

Il y a deux autres protagonistes musicaux plus ou moins invisibles dans Plat√©e. D’abord les choeurs, omnipr√©sents, et absolument fantastiques sous la direction de Nicholas Jenkins¬†! Que ce soir dans la louange, l’apoth√©ose ou l’effroi, ils sont toujours r√©actifs et dynamiques¬†! Nous remarquons la science si pr√©cise de Rameau par l’excellence de leur performance¬†! Ils sont onomatop√©iques et contrapuntiques selon le besoin, mais toujours impressionnants (les choeurs des grenouilles ou le quintette avec choeur √† la fin du IIe acte, entre plusieurs exemples). L’autre c’est bien la danse. 15 danseurs augmentent ou repr√©sentent le texte par le biais de leurs mouvements chor√©graphi√©s par Laura Scozzi. Si c’est souvent un aspect purement divertissant de la production, ceci s’inscrit dans le tout et c’est d’une grande efficacit√©.

Comme la mise en sc√®ne de Laurent Pelly d’ailleurs, qui assume compl√®tement la nature de l’oeuvre et la met en valeur. Ouvertement kitsch, comme Plat√©e est ouvertement laide, la production r√©ussit √† d√©poussi√©rer cette seule v√©ritable com√©die lyrique de Rameau par tout une s√©rie de proc√©d√©s th√©√Ętraux et un travail de com√©dien soign√©. L’espace, √† la fois salle de th√©√Ętre et mar√©cage, est utilis√© intelligemment (d√©cors de Chantal Thomas)¬†; les costumes de Pelly sont ing√©nieux et fabuleusement moches¬†! Mais il n’y a rien de moche dans la performance de l’orchestre sous la direction √† la fois p√©tillante et savante de Minkowski. La complicit√© entre le plateau et la fosse est √©vidente et jouissive. Les contrastes sont mis en valeur tout en gardant une homog√©n√©it√© stylistique par rapport √† l‚ÄôŇďuvre. Un travail extraordinaire¬†! Une reprise √† ne pas rater au Palais Garnier de Paris, √† l’affiche les 11, 12, 14, 17, 20, 23, 27 et 29 septembre ainsi que les 3, 6 et 8 octobre 2015.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Garnier, le 16 juin 2015. Gluck : Alceste. Véronique Gens, Stéphane Degout, Stanislas de Barbeyrac… Choeur et Orchestre des Musiciens du Louvre. Marc Minkowski, direction. Olivier Py, mise en scène.

Alceste de Christoph Willibald Gluck ,  Mise en sc√®ne Olivier Py ,  MARC MINKOWSKI Direction musicale OLIVIER PY Mise en sc√®neReprise de l’Alceste de Gluck √† l’Op√©ra de Paris ! La production de 2013 d’Olivier Py revient √† son lieu de cr√©ation en cette fin de printemps 2015. Un des op√©ras r√©formistes de Gluck, dont la d√©dicace √† L√©opold II, grand-duc de Toscane, r√©affirme les principes de son inspiration : retour √† une ¬ę puret√© ¬Ľ musicale primitive, pr√©sent√©e comme noble simplicit√©, soumission de la musique au texte par souci de ¬ę vraisemblance ¬Ľ, absence de toute virtuosit√© vocale, etc. Une des nos trag√©diennes pr√©f√©r√©es, V√©ronique Gens, dans le r√īle-titre est accompagn√© par une distribution de talent et les fabuleux Musiciens du Louvre dirig√©s par Marc Minkowski.

 

 

 

Gluck ou la r√©forme des cŇďurs / des moeurs

 

Il para√ģt qu’on a tendance √† bien aimer les artistes qui savent faire de la pauvret√©, vertu. Avec Gluck (et Calzabigi son librettiste originel), nous sommes devant une rupture avec le pass√©, avec l’op√©ra seria italien que le compositeur franconien d√©crie. Les nuances psychologiques s’affinent, le discours acquiert une nouvelle forme d’unit√©, les contrastes et les encha√ģnements ont comme but unique d’am√©liorer l’exp√©rience dramatique, sans recourir aux proc√©d√©s virtuoses jug√©s non n√©cessaires, ou superficiels et potentiellement nuisibles √† l’exp√©rience lyrique, qui est avant tout,¬† pour Gluck, une exp√©rience th√©√Ętrale. Beaucoup d’encre a coul√© et coule encore au sujet de la r√©forme Gluckiste, qui a surtout marqu√© l’esprit de la musique fran√ßaise au XVIIIe si√®cle et voit dans Berlioz un continuateur.

Le ph√©nom√®ne historique explique et illustre le r√īle de Gluck dans l’histoire de la musique, et nous c√©l√©brons l√©gitimement ses pages d’une beaut√© intense, mais non sans r√©flexion ni r√©serve. Pour faire le contrepoids √† l‚Äôidol√Ętrie dont nombreux tombent devant Gluck le r√©formateur, nous pr√©sentons une citation de Jean-Jacques Rousseau, philosophe et musicien, extraite des ¬ę Fragments d’observation sur l’Alceste de Gluck ¬Ľ :

¬†¬ę Je ne connois point d‚ÄôOp√©ra, o√Ļ les passions soient moins vari√©es que dans l‚ÄôAlceste; tout y roule presque sur deux seuls sentimens, l‚Äôaffliction et l‚Äôeffroi ; et ces deux sentimens toujours prolong√©s, ont d√Ľ co√Ľter des peines incroyables au Musicien, pour ne pas tomber dans la plus lamentable monotonie. En g√©n√©ral, plus il y a de chaleur dans les situations, et dans les expressions, plus leur passage doit √™tre prompt et rapide, sans quoi la force de l‚Äô√©motion se ralentit dans les Auditeurs, et quand la mesure est pass√©e, l‚ÄôAuteur a beau continuer de se d√©mener, le spectateur s‚Äôatti√©dit, se glace, et finit par s‚Äôimpatienter ¬Ľ (l’orthographe est d’origine).

 

 

 

Sincérités et profondeurs

 

 

alceste-gluck-palais-garnier-barbeyrac-gens-olivier-pyDevant la tr√®s bonne prestation des musiciens de l’orchestre dirig√©s par Marc Minkowski, il est difficile de s’impatienter, au contraire : nous sommes constamment stimul√©s par les talents combin√©s d’excellents musiciens qui ma√ģtrisent parfaitement le style Gluckiste. A une musicalit√© d’une simple beaut√© se joigne un brio instrumental illustratif et puissant pour le plus grand bonheur des auditeurs. L’immense musicalit√© est sans doute partout chez les chanteurs-acteurs √©galement. L’histoire inspir√©e de l’Alceste d’Euripide, o√Ļ la reine d√©cide de mourir pour sauver le roi Adm√®te, est ce soir repr√©sent√©e par une distribution riche en talents et personnalit√©s. V√©ronique Gens est une Alceste √† la fois noble et d√©rang√©e. Une interpr√©tation d’une grande humanit√© dont nous nous r√©jouissons en v√©rit√©. Habitu√©e du r√īle, elle y est tout √† fait impressionnante que ce soit dans l’air ¬ę Divinit√©s du Styx ¬Ľ √† la fin du Ier acte, de grand impact, ou encore dans les duos du II et le trio du III. Son Adm√®te est interpr√©t√© par Stanislas de Barbeyrac, dont nous louons le timbre d’une ravissante beaut√©, tout comme sa plastique √† la fois fra√ģche et distingu√©e. Son instrument est sans doute d’une √©l√©gance rare, son chant est bien projet√©, sa pr√©sence est √† la fois douce et affirm√©e, sa candeur et son investissement touchent l‚Äôou√Įe et les cŇďurs… Mais, il a un souci avec les consonnes fricatives (ses S sonnent souvent comme des F voire des ¬ę th ¬Ľanglais¬† non vois√©s ) et ceci repr√©sente une v√©ritable distraction. Il est vrai qu’une Prima Donna assoluta comme Dame Joan Sutherland a fait une carri√®re √† grand succ√®s commercial et artistique avec une articulation tr√®s modeste dans toutes les langues sauf l’anglais (elle s’est am√©lior√©e plut√īt vers la fin de sa carri√®re), ceci n’est pas le cas du jeune t√©nor, qui peut parfaitement bien d√©clamer ce qu’on lui propose. Si personne ne lui fait jamais la remarque, et nous constatons l’absence totale de commentaires √† ce sujet dans les m√©dias, il ne pourra peut-√™tre pas s’am√©liorer dans ce sens. Il a une carri√®re prometteuse devant lui et nous lui souhaitons tout le meilleur.

St√©phane Degout dans le r√īle du Grand Pr√™tre d’Apollon / Hercule est tout panache. En v√©ritable chanteur-acteur, il a une aisance sc√©nique tout √† fait magn√©tique √† laquelle se joigne un art de la langue fran√ßaise impressionnant et une voix toujours aussi solide. Ensuite, Fran√ßois Lis √† la voix large et profonde campe un Oracle / Une divinit√© infernale sans d√©faut. Les coryph√©es Manuel Nunez Camelino, Chiara Skerath, Tomislab Lavoie et K√©vin Amiel, sont in√©gaux mais nous f√©licitons leurs efforts de s’accorder √† cet ar√©opage de l’excellence. Les choeurs sont quant √† eux, … excellents dans leur expression. F√©licitons leur chef Christophe Grapperon.

barbeyrac De-Barbeyrac-haute-photo-Y.-Priou-682x1024Saluons enfin l‚ÄôŇďuvre d’Olivier Py, dont les t√©moignages publiques d√©crivent un ¬ę vŇďu ¬Ľ de pauvret√© pour la mise en sc√®ne d’Alceste, tout √† fait en concordance, il nous semble, avec les sp√©cificit√©s de l’opus. Ici ce vŇďu voit sa justification la plus frappante par les d√©cors, des parois noires o√Ļ cinq artistes dessinent et effacent en permanence au cours du spectacle, illustrant parfois de fa√ßon abstraite parfois de fa√ßon √©vocatrice certaines couches de signification du livret. Nous voyons ainsi par exemple un cŇďur g√©ant, repr√©sentant la raison d’√™tre de l‚ÄôŇďuvre, illustrant la motif pour lequel Alceste d√©cide de se sacrifier, par amour. Une mort d’amour qui sauvera le Roi Adm√®te et dont elle prend la d√©cision non sans h√©sitation. Une mort d’amour qui n’aura pas lieu puisque nous sommes bien en 1776 (ann√©e de cr√©ation) et que M. Gluck, aussi r√©formateur soit-il, a une volont√© de rupture avec les conventions… ma non tanto.
En d√©pit de ce vŇďu, Olivier Py nous fait quand m√™me part de sa grande culture artistique avec une mise en sc√®ne, certes d√©pouill√©e, mais quelque peu piment√©e de r√©f√©rences d√©licieuses et parfois hasardeuses (nous pensons au danseur qui cl√īt le show, avec des mouvements tr√®s fortement inspir√©s du Nijinsky de l’Apr√®s-Midi d’un Faune, par exemple). Comme d’habitude les d√©cors sont assur√©s par le collaborateur f√©tiche du metteur en sc√®ne, Pierre-Andr√© Weitz. Si les escaliers omnipr√©sents, malgr√© leur modernit√© mat√©rielle, renvoient directement au r√™ve sc√©nique d’Adolphe Appia (1860 – 1928), metteur en sc√®ne et d√©corateur Suisse, et l’architecture mobile √† Edward Norton Craig (1872 ‚Äď 1966), acteur, metteur en sc√®ne et d√©corateur anglais, le tout para√ģt d’une grande actualit√©. Il existe surtout cette coh√©sion, cette unit√© que Gluck voulait, mais qui est √† la fois comment√©e, illustr√©e, m√™me parodi√©e par le biais des proc√©d√©s sc√©niques et artistiques qui, comme d’habitude chez Olivier Py, poussent √† la r√©flexion. Un v√©ritable artiste qui se sert des artifices pour narrer les v√©rit√©s. L’essence du th√©√Ętre en somme.

Cette Alceste de Gluck r√©alis√© par Olivier Py, doit √™tre vue, √©cout√©e, comprise. Une reprise que nous recommandons vivement √† nos lecteurs, encore √† l’affiche au Palais Garnier les 18, 20, 23, 25, et 28 juin ainsi que le 1er, 5, 7, 9, 12 et 15 juillet 2015.

 

Illustrations : Diff√©rents tableaux de la production d’Alceste par Olivier Py, Stanislas de Barbeyrac, t√©nor (DR)

Compte rendu, opéra. Lille. Opéra de Lille, le 2 juin 2015. Puccini : Madama Butterfly. Serena Farnocchia, Merunas Vitulskis, Armando Noguera… Orchestre National de Lille. Antonino Fogliani, direction. Jean-François Sivadier, mise en scène.

Fin de saison passionnante √† l’Op√©ra de Lille¬†! La premi√®re mise en sc√®ne lyrique de Jean-Fran√ßois Sivadier revient √† la maison qui l’a command√©e il y a plus de 10 ans. Il s’ag√ģt de Madama Butterfly de Giacomo Puccini. Antonino Fogliani dirige l’Orchestre National de Lille et une excellente distribution de chanteurs-acteurs, avec atout distinctif, Armando Noguera reprenant le r√īle de Sharpless qu’il a cr√©√©e en 2004.

 

Butterfly lilloise, de grande dignité

butterfly opera de lille sivadier critique compte rendu classiquenewsMadama Butterfly √©tait l’op√©ra pr√©f√©r√© du compositeur, ¬ę¬†le plus sinc√®re et le plus √©vocateur que j’aie jamais con√ßu¬†¬Ľ, disait-il. Il marque un retour au drame psychologique intimiste, √† l’observation des sentiments, √† la po√©sie du quotidien. Puccini pris par son sujet et son h√©ro√Įne, s’est plong√© dans l’√©tude de la musique, de la culture, des rites japonais, allant jusqu’√† la rencontre de l’actrice Sada Jacco qui lui a permis de se familiariser avec le timbre des femmes japonaises¬†! L’histoire de Madama Butterfly s’inspire largement du roman de Pierre Lotti Madame Chrysanth√®me. Le livret est le fruit de la collaboration des deux √©crivains familiers de Puccini, Giacosa et Illica, d’apr√®s la pi√®ce de David Belasco, tir√©e d’un r√©cit de John Luther Long, ce dernier directement inspir√© de Lotti. Il parle du lieutenant de la marine am√©ricaine B.F. Pinkerton qui se ¬ę¬†marie¬†¬Ľ avec une jeune geisha nomm√©e Cio-Cio San. Le tout est une farce mais Cio-Cio San y croit. Elle se convertit au christianisme et a un enfant de cette union. Elle sera d√©laiss√©e par le lieutenant trop l√©ger, qui reviendra avec une femme am√©ricaine, sa v√©ritable √©pouse, pour r√©cup√©rer son fils b√Ętard. Cio-Cio San ne peut que se tuer avec le couteau h√©rit√© de son p√®re, et qu’il avait utilis√© pour son suicide rituel Hara-Kiri.

Ce soir, un tr√®s grand public a acc√®s √† la trag√©die puccinienne, puisque l’op√©ra est diffus√© en direct et sur grand √©cran sur la grande place √† l’ext√©rieur de l’op√©ra, mais aussi retransmise sur plusieurs plateformes t√©l√©visuelles et radiophoniques. Une occasion qui peut s’av√©rer inoubliable gr√Ęce aux talents combin√©s des artistes engag√©s. La Cio-Cio San de la soprano italienne Serena Farnocchia surprend imm√©diatement par sa prestance, il s’ag√ģt d’une geisha d’une grande dignit√©, malgr√© sa na√Įvet√©. Elle r√©ussit au II√®me acte,¬† l‚Äôair ¬ę¬†Un bel di vedremo¬†¬Ľ, √† la fois r√™veur et id√©alement extatique. Si elle reste plut√īt en contr√īle d’elle m√™me lors du ¬ę¬†Che tua madre¬†¬Ľ, l‚Äôinterpr√®te arrive √† y imprimer une profonde tristesse qui contraste avec la complexit√© horripilante de son dernier morceau ¬ę¬†Tu, tu piccolo iddio¬†¬Ľ. Le Pinkerton du t√©nor Merunas Vitulskis a un beau timbre et il rayonne d’une certaine douceur, d’une certaine chaleur dans son interpr√©tation, malgr√© la nature du r√īle. Il est appassionato comme on aime et a une grande complicit√© avec ses partenaires. Armando Noguera en tant que Consul Sharpless fait preuve de la sensibilit√© et de la r√©activit√© qui lui sont propres. Aussi tr√®s complice avec ses partenaires, il interpr√®te de fa√ßon tr√®s √©mouvante le sublime trio du IIIe acte avec Suzuki et Pinkerton ¬ę¬†Io so che alle sue pene…¬†¬Ľ. La Suzuki de Victoria Yarovaya offre une prestation solide et sensible, tout comme Tim Kuypers dans les r√īles du Commissaire et du Prince Yamadori, davantage all√©chant par la beaut√© de son instrument. Le Goro de Fran√ßois Piolino est tr√®s r√©ussi, le Suisse est r√©actif et dr√īle et s√©v√®re selon les besoins ; il affirme une grande conscience sc√©nique. Remarquons √©galement le Bonze surprenant de Ramaz Chikviladze et la Kate Pinkerton touchante de Virginie Fouque, comme les chŇďurs fabuleux de l’Op√©ra de Lille sous la direction d’Yves Parmentier.

Mme_Butterfly_plus_petitCette premi√®re mise en sc√®ne de Sivadier pr√©sente les germes de son art du th√©√Ętre lyrique, dont les jalons manifestes demeurent la progression logique et le raffinement sinc√®re de la m√©thode qui lui est propre. Ainsi, les beaux d√©cors minimalistes de Virginie Gervaise, comme ses fabuleux costumes, ont une fonction purement th√©√Ętrale. L’importance r√©side dans le travail d’acteur, pouss√©, ma non troppo¬†; dans une s√©rie de gestes th√©√Ętraux, parfois compl√®tement arbitraires, qui illustrent l‚ÄôŇďuvre et l’enrichissent. Ce travail semble plut√īt rechercher l’aspect comique cach√© de certains moments qu’insister sur l’expression d’un pathos d√©j√† tr√®s omnipr√©sent dans la musique du compositeur dont la soif obsessionnelle des sentiments intenses est une √©vidence. Le r√©sultat est une production d’une certaine √©l√©gance, tout en √©tant sinc√®re et efficace. Une beaut√©.

L’Orchestre National de Lille participe √† cette sensation de beaut√© musicale sous la direction d’Antonino Fogliani. Si hautbois ou basson se montrent ici et l√†, √©trangement inaudible, la chose la plus frappante au niveau orchestral reste l’intention de prolonger l’expression des sentiments gr√Ęce √† des tempi souvent ralentis. Un bon effort qui a un sens mais qui requiert une acceptation totale et une entente enti√®re avec les chanteurs, ce qui ne nous a pas paru totalement √©vident. Or, la phalange lilloise se montre ma√ģtresse de la m√©lodie puccinienne, de l’harmonie, du coloris. Les leitmotive sont d√©licieusement nuanc√©s et le tout est une r√©ussite g√©n√©rale. Nous conseillons nos lecteurs √† d√©couvrir l’oeuvre de Sivadier et la g√©niale prestation des interpr√®tes, sur les plateformes diverses (internet, radio, tv), ainsi que le 7 juin √† l’Op√©ra de Lille ou encore les 19, 24 et 26 juin 2015 au Grand Th√©√Ętre de Luxembourg.

Compte rendu, op√©ra. Montpellier. Op√©ra Berlioz, le 5 mai 2015. Wagner / Bartok : Wesendonck Lieder / Le Ch√Ęteau de Barbe-Bleue. Angela Denoke, Jukka Rasilainen. Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon. Pavel Baleff, direction. Jean-Paul Scarpitta, conception et mise en sc√®ne.

A Montpellier, Jean-Paul Scarpitta met en sc√®ne les Wesendonck Lieder de Wagner ainsi que le seul op√©ra de Bart√≥k, le Ch√Ęteau de Barbe-Bleue pour cl√īturer la saison lyrique √† l’Op√©ra Orchestre National de Montpellier. Les spectateurs se retrouvent √† l’Op√©ra Berlioz / Le Corum pour cette conception que, m√™me si nous n‚Äôen comprenons pas la logique artistique, attise notre curiosit√©. Les deux chanteurs engag√©s ainsi que l’Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon sont dirig√©s par le chef Pavel Baleff avec une √©tonnante pr√©cision.

 

 

Wagner et Bartók chic-choc

 

Le seul op√©ra du compositeur hongrois Bel√° Bart√≥k (1881 ‚Äď 1945) est aussi le premier op√©ra en langue hongroise dans l’histoire de la musique. Le livret de B√©la Bal√°zs est inspir√© du conte de Charles Perrault ¬ę¬†La Barbe Bleue¬†¬Ľ paru dans Les Contes de Ma M√®re l’Oye, mais aussi de l’Ariane et Barbe-Bleue de Maeterlinck et du th√©√Ętre symboliste en g√©n√©ral. Ici sont mis en musique Barbe-Bleue et Judith, sa nouvelle √©pouse, pour une dur√©e approximative d’une heure. Le couple arrive √† peine au Ch√Ęteau de Barbe-Bleue, et d√©j√† Judith d√©sire ouvrir toutes les portes du ch√Ęteau ¬ę¬†pour faire rentrer la lumi√®re¬†¬Ľ, dit-elle. Le duc c√®de par amour mais contre son gr√© ; la septi√®me porte reste d√©fendue mais Judith manipule Barbe-Bleue pour qu’il l’ouvre et d√©couvre ainsi ses femmes disparues mais toujours en vie. Elle sera la derni√®re √† rentrer dans cette porte interdite, sans sortie. Riche en strates, l’op√©ra se pr√™te √† plusieurs lectures ; la musique tr√®s dramatique toujours accompagne, augmente, colore et sublime la prosodie tr√®s expressive du chant.

Mais comme un pr√©lude mis en espace, nous avons les Wesendonck Lieder de Wagner. Ce cycle de lieder orchestraux sur lses po√®mes de Mathilde Wesendonck, qui fut probablement amante du compositeur, lui-m√™me ami intime de son mari, est surtout notoire puisque deux des morceaux sont en v√©rit√© des √©tudes pour Tristan und Isolde, l’op√©ra qui r√©volutionnera l’harmonie au XIXe si√®cle et qui verra le jour uniquement gr√Ęce au soutien miraculeux de Louis II de Bavi√®re (Munich, 1865) ; le jeune souverain √©prouvant lui-aussi les plus forts sentiments pour le compositeur.

Le spectacle commence dans l’√©conomie absolue, plateau noir avec lumi√®re ¬ę¬†douche¬†¬Ľ qui baigne un coin de la sc√®ne gargantuesque et limpide. Appara√ģt la soprano allemande Angela Denoke, qui sort de l’ombre, toute habill√©e en noir aussi. Elle commence le premier morceaux du cycle des lieder ¬ę¬†L’Ange¬†¬Ľ : sa voix puissante s’accorde merveilleusement avec l’orchestre et remplit la salle sans difficult√©. Comme un ange tomb√© sur terre et qui appara√ģt dans un r√™ve, la silhouette incarn√©e se prom√®ne subtilement sur sc√®ne. Elle le fera jusqu’√† la fin du cycle. Les lumi√®res changeront, elles aussi subtilement apr√®s chaque lied. L’√©conomie sc√©nique ne fait donc que magnifier l’impact de la musique. Si parfois le chromatisme des morceaux peut perturber les oreilles les plus fines, nous sommes ici devant une performance extraordinaire. Un Wagner √† la fran√ßaise, presque, o√Ļ la limpidit√© de la mise en espace permet √† l’auditoire de vivre tr√®s intens√©ment l’exp√©rience lyrique trait√©e comme une √©pure.

 

 

Bart√≥k l’incompris

 

bartok montpellier chateau de barbe bleue wagner wesendonck lieder angela denokeLe baryton-basse allemand Jukka Rasilainen rejoins le plateau apr√®s l’entracte pour l’op√©ra de Bart√≥k, jouant le r√īle de Barbe-Bleue. Denoke revient sur sc√®ne en tant que Judith, femme de Barbe-Bleue. Nous sommes encore dans un espace √©pur√©, o√Ļ seulement des n√©ons et les chanteurs sont sur sc√®ne. Le jeu des fabuleuses lumi√®res d’Urs Sch√∂nebaum est savant et intellectuel, parfois carr√©ment d’une frappante beaut√©, mais touchant aussi un certain expressionnisme kitsch. Comme la mise en sc√®ne d’ailleurs. Si au niveau vocal, la partition repr√©sente plus un d√©fi pour la soprano, elle r√©ussit √† incarner brillamment le r√īle de Judith, femme vengeresse et manipulatrice. L‚Äôexpressionnisme un peu primaire et facile de ses gestes s’accorde pourtant bien √† sa musique intense et riche. Le Barbe-Bleue de Rasilainen d√©passe plus facilement la fosse, sa projection est plus que juste, le chant incarn√©, expressif. Il a tous les moyens de faire de Barbe-Bleue bien autre chose qu’une caricature. Or, comme c’est tr√®s souvent le cas (fait insupportable !), le metteur en sc√®ne souhaite un Barbe-Bleue rustique, macho brutal sans profondeur, habit√© par un expressionnisme que, s‚Äôil ne s‚Äôagissait pas de l’incroyable musique de Bart√≥k, serait vulgaire. Comme tous les op√©ras symbolistes celui-ci, aussi, est un op√©ra incompris. Soit c’est une incompr√©hension soit un manque d’inspiration. Le Barbe-Bleue de Bart√≥k et de Bal√°zs est tr√®s loin de celui de Perrault. Il s’ag√ģt d’un homme solitaire et myst√©rieux mais compl√®tement amoureux. s√©duit, envo√Ľt√©. Son regard sur Judith le rend √† l‚Äôhumanit√©‚Ķ Un Duc qui craint les d√©ceptions, qu’il a tant v√©cu. Pourquoi doit-il violenter Judith sur sc√®ne¬†? Pourquoi se pourchassent-ils de droite √† gauche, dans l’espace vide illumin√© par des n√©ons¬†? C‚Äôest l’absence de dramaturgie ou le choc ‚Ķ √† quatre sous.

Cruel divorce entre le visuel et la musique. Car la performance purement musicale, ce soir √† Montpellier est d’une richesse et d’une grandeur inattendues¬†! Pavel Baleff dirige l’Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon dans la meilleure des formes. Nous l’entendons comme nous ne l’avons jamais entendu¬†! Dans le Wagner tout est bien dos√©, bien nuanc√©, le chromatisme enivrant des morceaux demeure interpr√©t√© parfaitement. Dans Bart√≥k se r√©v√®lent mille couleurs, si l’√©quilibre se perd parfois, notamment en ce qui concerne la soprano, le traitement de la partition et la performance restent incroyables. Sous la baguette de Baleff, l’orchestre montre une pr√©cision et une clart√© √©tonnantes, mais aussi une force expressive riche en nuances, avec brillance et langueur. Irr√©prochable dans les cris et chuchotements, dans les m√©lodies et dissonances. Une r√©v√©lation¬†! Un spectacle pas comme les autres que, malgr√© nos r√©serves, cl√īt la saison lyrique √† Montpellier en grandeur.

 

 

Compte rendu, op√©ra. Paris, Op√©ra-Comique, le 27 avril 2015. Reynaldo Hahn : Ciboulette. M√©lody Louledjian, Tassis Christoyannis, Julien Behr, Guillemette Laurens… Orchestre de Chambre de Paris. Laurence Equilbey, direction. Michel Fau, mise en sc√®ne.

Fra√ģcheur, √©l√©gance, l√©g√®ret√© √† l‚ÄôOp√©ra-Comique gr√Ęce √† une Ciboulette revisit√©e.¬†Premi√®re op√©rette de Reynaldo Hahn, Ciboulette (1923), revient √† la Salle Favart apr√®s la cr√©ation triomphale de cette production √† l’hiver 2013. La musique raffin√©e et gracieusement sophistiqu√©e du plus parisien des v√©n√©zu√©liens rebondit sur l‚Äôaudience, totalement charm√©e par l‚Äô√©v√©nement d‚Äôune profonde et ravissante l√©g√®ret√©. Une distribution quelque peu modifi√©e par rapport √† la cr√©ation habite les r√īles et est fabuleusement accompagn√©e par l’Orchestre de Chambre de Paris en tr√®s bonne forme.

 

 

 

Ciboulette d’amour et d’insolence

 

 

CIBOULETTE -

 

Reynaldo Hahn, grand lettr√© et fervent admirateur de Mozart, est n√© √† Caracas, Venezuela en 1874. Suite √† son arriv√©e en France, il devient √©l√®ve de Lavignac et de Massenet. S’il demeure connu du grand public pour des recueils de m√©lodies et pour cette triomphante Ciboulette, il donne d√©j√† en 1898 L’Ile de R√™ve √† l’Op√©ra-Comique, puis en 1902 La Carm√©lite, en 1910 le ballet La F√™te chez Th√©r√®se et finalement Nausicaa en 1923, peu avant la premi√®re de Ciboulette au Th√©√Ętre des Vari√©t√©s. L’op√©rette la plus parisienne du XXe si√®cle, Ciboulette est en v√©rit√© un hommage √† l’op√©rette du XIXe, notamment √† Offenbach. L’histoire mignonne est celle d’une vendeuse de l√©gumes aux Halles nomm√©e Ciboulette, qui r√™ve d’amour et de gloire. Le noeud de l‚Äôaction demeure sa rencontre avec Antonin de Mourmelon, jeune aristocrate √† la na√Įvet√© touchante. Apr√®s une s√©rie de situations d√©jant√©es, ma non troppo, vient le lieto fine : Ciboulette devient cantatrice et se marie avec Antonin.

 

CIBOULETTE -

 

Le baryton grec¬†Tassis Christoyannis¬†est touchant mais aussi dr√īle dans le r√īle du M. Duparquet. Sa prestation est d√©licieuse, son chant charmant. Il est ainsi comique et tenace lors de son duo au 3e acte avec Antonin et tendre dans celui du 2e avec Ciboulette, le c√©l√®bre ‚ÄúNous avons fait un beau voyage‚Äú. Melody Louledjian est une Ciboulette p√©tillante. Excellent actrice, son jeu est plein d‚Äôesprit et de fra√ģcheur. Sa performance, savoureuse et dr√īle. Elle fait un bon couple avec l‚ÄôAntonin de¬†Julien Behr,¬†d‚Äôune tendresse particuli√®re lors du duo du 1er acte : ‚ÄúLes parents, quand on est b√©b√©‚ÄĚ. Julien Behr rempile dans le r√īle d‚ÄôAntonin :¬† belle ligne de chant et solide jeu d‚Äôacteur, na√Įf et dr√īle. Nous constatons l’√©volution vocale et sc√©nique du jeune t√©nor, et c’est un bonheur. M. et Mme. Grenu sont interpr√©t√©s par¬†Jean-Claude Saragosse¬†et¬†Guillemette Laurens¬†avec un humour plein de brio et une vivacit√© contagieuse. Leurs voix s‚Äôharmonisent parfaitement ; ils se distinguent entre autres par leur phras√©, par leur r√©activit√© et charisme sur sc√®ne. La performance du choeur¬†Accentus, tr√®s sollicit√© et¬†dirig√© par Christophe Grapperon, est progressive. Il est pr√©sent dans tous les actes et ses membres font une belle repr√©sentation des divers st√©r√©otypes de la soci√©t√©. Le choeur finale en bis est un cadeau sympathique qui cl√īt la premi√®re.

Les d√©cors de Bernard Fau et Citronelle Dufay¬†sont beaux et efficaces. Comme les costumes de¬†David Belugou, inspir√©s de cette fin du 19 √®me si√®cle insouciante et l√©g√®re s‚Äôinscrivent parfaitement dans la fabuleuse mise en sc√®ne de Michel Fau. Une approche po√©tique et respectueuse de l‚Äô√©poque √† laquelle Reynaldo Hahn fait hommage avec sa musique, mais non d√©pourvue d’une certaine insolence gaie tout √† fait ravissante¬†! L’Orchestre de Chambre de Paris¬†dirig√© par¬†Laurence Equilbey¬†est superbe d√®s le d√©but. Si nous aimons la transparence et le punch de la prestation, le pr√©lude bucolique du IIe acte reste le sommet expressif de la performance. Les cordes toujours tr√®s pr√©sentes laissent les bois exprimer une paix champ√™tre mi-tendre, mi-nostalgique, brillamment accompagn√©s par les cors‚Ķ Une reprise riche en bonheur √† voir et revoir sans mod√©ration¬†! A l‚ÄôOp√©ra-Comique, encore le 29 avril et les 3, 5 et 7 mai 2015.

 

 

CIBOULETTE -

Compte rendu, op√©ra. Paris, Op√©ra-Comique, le 27 avril 2015. Reynaldo Hahn : Ciboulette. M√©lody Louledjian, Tassis Christoyannis, Julien Behr, Guillemette Laurens… Orchestre de Chambre de Paris. Laurence Equilbey, direction. Michel Fau, mise en sc√®ne.

 

 

 

Illustrations : © V.Pontet Opéra-Comique 2015

 

Compte rendu, concert. Paris. Salle de l’Ancien Conservatoire, le 9 avril 2015. Beethoven, Mozart. Vannina Santoni, soprano. Tami Troman, violon solo. Le Palais Royal. Jean-Philippe Sarcos, direction.

¬ę¬†Tout ce que Mozart √©prouvait se transformait naturellement en musique sans que jamais on ressente, √† l’entendre, l’impression qu’il ait cherch√©, d’un sentiment quelconque, une traduction pour l’√©nonc√© de laquelle il ait d√Ľ faire subir √† sa musique la plus l√©g√®re d√©formation; ce n’est que depuis Beethoven que la musique a pris en g√©n√©ral cet aspect de traduction de l’ordre psychologique dans l’ordre musical, on pourrait m√™me affirmer que la majeure partie du plaisir de l’auditeur d’aujourd’hui prend √† la musique lui est fournie par l’impression de lutte que le compositeur doit engager pour parvenir √† exprimer musicalement des ph√©nom√®nes int√©rieurs de plus en plus compliqu√©s¬†¬Ľ Paul Dukas, Ecrits sur la Musique, 1948.

Jean-Philippe Sarcos et son ensemble sur instruments d’√©poque Le Palais Royal pr√©sentent un programme musical intitul√© Le Temps des H√©ros, autour du classicisme h√©ro√Įque de Beethoven et Mozart. Nous sommes accueillis √† la Salle de l’Ancien Conservatoire, premi√®re salle de concert de France, ou Hector Berlioz cr√©a notamment sa Symphonie Fantastique et Harold en Italie¬†!

Deux visions du classicisme h√©ro√Įque viennois

copyright georges berenfeld photo le palais royal maestroLe concert d√©bute avec un discours d’introduction de la part du chef Fran√ßais, o√Ļ il explique les parties du programme et les met en opposition. Au d√©but, l’h√©ro√Įsme ¬ę¬†masculin¬†¬Ľ de la 3√®me symphonie de Beethoven, apr√®s l’entracte, l’h√©ro√Įsme ¬ę¬†f√©minin¬†¬Ľ de Mozart dans plusieurs chŇďurs de ses op√©ras et dans 3 airs pour soprano, o√Ļ nous aurons l’opportunit√© d’entendre la jeune soprano fran√ßaise Vannina Santoni. Si le discours d’introduction, piment√© d’enthousiasme et d’anecdotes, prend une ampleur presque beethov√©nienne, nous remarquons que le chef ne mentionne pas la ressemblance √©tonnante du th√®me du 1er mouvement de la Symphonie avec celui de l’ouverture (Intrada) du singspiel de Mozart Bastien und Bastienne, compos√© par le g√©nie salzbourgeois en 1768 √† l’√Ęge de 12 ans, soit 2 ans avant la naissance de Beethoven.¬†Ludwig van Beethoven, habit√© par la r√©alisation triomphale du r√™ve de libert√© des Lumi√®res, dont il est l‚Äôune des derniers figures, par le biais de la R√©volution Fran√ßaise et mat√©rialis√© dans Bonaparte, veut d√©dier sa troisi√®me Symphonie au H√©ros Fran√ßais, mais faisant volte-face Napol√©on se proclame Empereur et Beethoven √©clate de col√®re ¬ę¬†Ce n’√©tait donc qu’un homme comme les autres¬†!!!¬†¬Ľ. Il d√©chire la d√©dicace et elle devient l’Eroica.

Classique d’un point de vue formelle, la symphonie se distingue surtout par sa longueur rare √† l’√©poque (le 1er mouvement a la dur√©e de la plupart des symphonies de la p√©riode classique), et la charge √©motionnelle, augment√©e par rapport aux deux pr√©c√©dentes du compositeur. Si nous sommes encore dans le dialogue entre les blocs instrumentaux, l’id√©e de l’opposition et de la lutte devient de plus en plus √©vidente. Le Palais Royal interpr√®te l’Allegro con brio, avec du brio, ma non troppo. Une certaine l√©g√®ret√© s’instaure, et si le mouvement perd un peu du punch pompeux et pompier beethov√©nien, il gagne en v√©rit√©, en √©l√©gance et en swing. La Marche Fun√®bre qui suit est progressivement √©difiante, les instrumentistes font preuve d’une concentration qui para√ģt par moments presque spirituelle. Le Scherzo est enjou√© et d√©licieusement interpr√©t√© par l’orchestre. Dans l’Allegro Molto final, les vents r√©v√®lent toute leur beaut√© champ√™tre dans une s√©rie de variations.

Apr√®s l‚Äôentracte, nous avons droit √† deux choeurs et trois airs de Mozart, mettant en valeur l’h√©ro√Įsme d√©licieux du ma√ģtre. Le choeur de l’Acad√©mie de musique de Paris interpr√®te le choeur h√©ro√Įque et quelque peu solennel extrait de La Cl√©mence de Titus (1791) avec une ferveur princi√®re, o√Ļ se distinguent les voix aigu√ęs. Dans l’Amanti Costanti extrait des Noces, nous remarquons les bois sublimes de l’orchestre. Vannina Santoni commence avec ¬ę¬†Come Scoglio¬†¬Ľ de Fiordiligi dans Cosi Fan Tutte. Un air d’une difficult√© redoutable o√Ļ elle proclame son amour fid√®le et se montre sto√Įque devant la tentation d’un nouvel amant. Ce morceau, que l‚Äôinterpr√®te d√©cide d’offrir en bis √† la fin du concert, lui permet de montrer sa grande expressivit√© et une pr√©sence sc√©nique d√©j√† frappante. L’instrument est puissant et l’investissement ind√©niable. Seul b√©mol, l’exc√®s du vibrato par moments. Lors de l’air avec violon oblig√© ¬ę¬†Non temer amato bene¬†¬Ľ, elle fait davantage preuve de ma√ģtrise et de complicit√© avec la violoniste Tami Troman, dans une tr√®s belle forme. Mais en ce qui nous concerne c’est son dernier air, le ¬ę¬†Dove Sono¬†¬Ľ de la Comtesse des Noces de Figaro, qui nous impressionne et marque le plus. La Santoni est dramatique dans le r√©citatif accompagn√© qui le pr√©c√®de et tout √† fait exquise lors de l’air sublime… au point d’inspirer des frissons et des soupirs chez l’auditoire. Elle chante la nostalgie de la Comtesse avec sinc√©rit√© et une √©motivit√© saisissante, on dirait que des larmes de beaut√© sont pr√™tes √† abandonner le corps de l’√™tre qui les accueillent… Elle remplit la magnifique salle de concert avec un chant puissant et surtout, en l’occurrence, avec la force inh√©rente des sentiments sinc√®res. (NDLR: Vannina Santoni a r√©cemment cr√©√© l‚Äô√©v√©nement sur les planches de l‚ÄôOp√©ra de Tours dans successivement La Chauve Souris puis Le Triptyque de Puccini o√Ļ elle a marqu√© les esprits dans le r√īle de Suor Angelica, intense, subtile, d√©chirante‚Ķ).

Une soir√©e et des performances historiquement inform√©es, habit√©es par l’honn√™tet√© heureuse des artistes qui aiment leur m√©tier. Un orchestre et une jeune soprano √† suivre¬†!

Illustration : Jean-Philippe Sarcos © Georges Berenfeld / Le Palais Royal

Compte rendu, op√©ra. Paris, Palais Garnier, le 27 mars 2015. Jules Massenet : Le Cid. Roberto Alagna, Annick Massis, Paul Gay‚Ķ Orchestre et choeurs de l’Op√©ra national de Paris. Michel Plasson, direction. Charles Roubaud, mise en sc√®ne.

Michel Plasson revient √† l’Op√©ra National de Paris pour Le Cid de Jules Massenet. Le Palais Garnier accueille la production marseillaise sign√©e Charles Roubaud. La distribution largement francophone fait honneur √† l’occasion rare et l’orchestre et choeurs de l’Op√©ra de Paris rayonnent par leur un bel investissement.

 

 

 

Le Cid de Massenet au Palais Garnier : artificielle séduction servie par un grand chef

Plasson, vive Plasson !

 

SLIDE_Massenet_580_320 - copieLa premi√®re du Cid de Massenet a lieu au Palais Garnier le 30 novembre 1885 et l‚ÄôŇďuvre est unanimement salu√©e par le public et la critique. Op√©ra ambitieux sur l’amour et sur la gloire, inspir√© de la pi√®ce historique de Guill√©n de Castro y Bellvis et son adaptation par Pierre Corneille, il pose quelques probl√®mes formels √† l’heure actuelle. Le livret raconte l’histoire de Rodrigue dans l’Espagne de la Reconquista. Et comment pour venger l’offense faite √† son p√®re, Don Di√®gue, il finit par provoquer et tuer le p√®re de Chim√®ne, sa fianc√©e. Elle ne peut qu’exiger le ch√Ętiment de son bien-aim√© mais le Roi a besoin de lui pour lutter contre les Maures. Il revient vainqueur, Chim√®ne est terriblement partag√©e, mais le lieto fine arrive quand Rodrigue d√©cide de se donner la mort ‚Ķ qu’elle emp√™che, et le Roi les unit. L’amour et l’honneur sont vainqueurs. Cette difficult√© contemporaine avait d√©j√† √©t√© ressentie par Claude Debussy qui trouva impossible d’achever son propre essai lyrique Rodrigue et Chim√®ne, d’apr√®s la m√™me histoire, sur le livret de Catulle Mend√®s.

En effet, fin XIXe si√®cle, le grand op√©ra historique est d√©j√† essouffl√©. Il l’est davantage √† notre √©poque. Or, la partition est riche en m√©lodies et pleine des moments de beaut√© comme d‚Äôintensit√© ; Massenet se montre artisan solide des proc√©d√©s grand-op√©ratiques, mis au point par un Meyerbeer ou un Hal√©vy. L’influence de Verdi est aussi remarquable. Avec des interpr√®tes de qualit√©, la facilit√© comme l‚Äôambition m√©lodique de Massenet se traduisent en grands airs impressionnants. Mais il s’ag√ģt surtout du m√©lodrame habituel du compositeur dont la complaisance est √©vidente vis-√†-vis des attentes du lieu de la cr√©ation de son op√©ra. Remarquons que la derni√®re fois que l‚ÄôŇďuvre a √©t√© repr√©sent√©e √† Paris fut en 1919¬†!

 

 

cid-palais-garnier-roberto-alagna-paul-gay-massenet-michel-plassonEn cette fin d’hiver 2014 – 2015, Roberto Alagna et Sonia Ganassi interpr√®tent le couple contrari√© de Rodrigue et Chim√®ne. Le t√©nor se montre toujours ma√ģtre de sa langue, avec une attention √† la diction ind√©niable, malgr√© la prosodie parfois maladroite et anti-esth√©tique du livret. Il est aussi un acteur engageant et engag√©, appassionato, ma non tanto en l’occurrence. Un Divo avec plein de qualit√©s dans une Ňďuvre et une mise en sc√®ne √† la beaut√© ‚Ķ superficielle. Remarquons n√©anmoins son chant passionn√© lors des airs ¬ę¬†O noble lame √©tincelante¬†¬Ľ et ¬ę¬†O souverain, √ī juge, √ī p√®re¬†¬Ľ, vivement r√©compens√©s par le public, malgr√© une certaine difficult√© dans le dernier. Le public r√©compense aussi Chim√®ne dans son c√©l√®bre air ¬ę¬†Pleurez, pleurez mes yeux¬†¬Ľ. Ganassi fait preuve d’un bel investissement √©galement, mais sa caract√©risation du r√īle met en valeur l’aspect hautain et caract√©riel du personnage, quand elle aurait pu davantage le nuancer. Le timbre plut√īt sombre et la prestation parfois trop forte ont un effet pas toujours favorable chez l’auditoire. Inversement, le Don Di√®gue de Paul Gay est le v√©ritable sommet d’expression, de pr√©cision, de justesse de la distribution. Le chanteur affirme une prestation largement inoubliable par la force et la beaut√© de son instrument, en l’occurrence d√©licieusement nuanc√© selon les besoins (m√©lo)dramatiques. Son duo √† la fin du premier acte avec Rodrigue est un des nombreux moments forts le concernant.
Remarquons √©galement la belle prestation d’Annick Massis dans le r√īle de l’Infante. Du c√īt√© des femmes de la distribution, elle rayonne par la beaut√© exquise de son instrument, une pr√©sence sc√©nique distingu√©e mais sans pr√©tention, et une v√©racit√© √©motionnelle √©vidente (et surprenante!) lors de ses morceaux terriblement beaux, pourtant tr√®s artificiels. Retenons entre autres sa pseudo-pri√®re lors de la distribution des aum√īnes au d√©but du IIe acte. Si le Roi de Nicolas Cavallier, correct, para√ģt moins noble que le Don Di√®gue de Paul Gay, l’Envoy√© Maure interpr√©t√© par Jean-Gabriel Saint-Martin est, lui, tout altier, toute agilit√©. F√©licitons les chŇďurs de l’Op√©ra sous la direction de Jos√© Luis Basso, tr√®s sollicit√©s pour les processions, les hymnes guerriers et religieux, les marches, etc‚Ķ

 

La mise en sc√®ne de Charles Roubaud, dans sa transposition de l’action vers l’Espagne de Franco, demeure pourtant sans pertinence. Elle se contente souvent de suivre l’intrigue du Moyen Age, dans des habits du XXe si√®cle. Dans ce sens, elle s’accorde √† l’op√©ra lui-m√™me, d’une beaut√© r√©elle mais peu profonde, et fais tr√®s peu pour insuffler de la vitalit√© durable et m√©morable √† la partition. La mise en sc√®ne, avec ses qualit√©s plastiques (beaux costumes et d√©cors de Katia Duflot et Emmanuelle Favre respectivement), para√ģt laisser le public indiff√©rent, dans les meilleurs des cas. Heureusement, et comme d’habitude, il revient √† l’orchestre d’√™tre le protagoniste r√©el de la pi√®ce. Sous la baguette sinc√®re et experte de Michel Plasson les instrumentistes parisiens savent √™tre discrets et pompeux √† souhait. Si personne ne pr√©tend qu’il s’ag√ģt d’un chef-d‚ÄôŇďuvre absolu de Massenet, nous y croirions presque devant la science si juste et si belle de Plasson, et la complicit√© et le respect des musiciens pour sa direction. Une Ňďuvre rare √† d√©couvrir au Palais Garnier √† l‚Äôaffiche les 2, 6, 9, 12, 15, 18 et 21 avril 2015.

 

 

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Comique, le 23 mars 2015. Ferdinand H√©rold : Le Pr√© aux Clercs. Marie Lenormand, Marie-Eve Munger, Ja√ęl Azzaretti, Michael Spyres‚Ķ Orchestre Gulbenkian. Paul McCreesh, direction. Eric Ruf, mise en sc√®ne et d√©cors

herold Ferdinand_Herold_-Lithograph_by_Louis_DupreNouvelle r√©surrection √† la Salle Favart pour commencer le printemps ! Il s’ag√ģt du dernier op√©ra achev√© par le compositeur fran√ßais Ferdinand H√©rold (1791‚Äď1833), surtout connu par les amateurs de la musique et de la danse gr√Ęce √† son ballet La Fille Mal Gard√©e. L’Op√©ra Comique produit donc Le Pr√© aux Clercs et fait appel √† Eric Ruf, soci√©taire et nouvel administrateur g√©n√©ral de la Com√©die-Fran√ßaise pour sa premi√®re mise en sc√®ne d’op√©ra. L’Orchestre Gulbenkian dirig√© par Paul McCreesh interpr√®te la musique avec une sympathique distribution de chanteurs-acteurs accompagn√©s par le choeur Accentus.

 

 

Th√©√Ętre d’Herold ressuscit√©

 

LE PRE AUX CLERCS -

 

 

A l’√©coute de l’ouverture pompeuse, nous avons le d√©licieux souvenir de La Muette de Portici d’Auber pr√©sent√© en 2012. Le plateau se d√©voile apr√®s la succession des crescendi belcantistes et des proc√©d√©s grand-op√©ratiques; tout ¬†en nous pr√©sentany des d√©cors √©conomes mais beaux √† regarder… Les costumes d’√©poque de Renato Bianchi (f√©licitons l’atelier des costumes de la maison √©galement) et l’excellentissime travail d’acteur du casting frappe autant et instaurent une ambiance tr√®s Com√©die-Fran√ßaise. Le choix d’Eric Ruf pour la mise en sc√®ne semble donc d’une grande intelligence, compte tenu des nombreux et tr√®s longs dialogues parl√©s de l‚ÄôŇďuvre, en l’occurrence interpr√©t√©s avec dignit√© par des artistes dont l’activit√© principale est musicale. Diction, accent, prosodie et rythme sont superbes. Et ce m√™me avec les quelques interpr√®tes non-francophones.¬†L’histoire au nom bucolique se passe 10 ans apr√®s la Saint-Barth√©l√©my en 1582 et raconte l’amour contrari√© d’Isabelle de Montal, favorite de la Reine Margot, et du Baron de Mergy. L’oeuvre qui a une vie glorieuse au XIXe si√®cle, nous para√ģt bizarrement √©trange au XXI√®me. Mis-√†-part l’int√©r√™t historique et de valorisation du patrimoine musical fran√ßais, nous sommes quelque peu d√©pass√©s par l’opus.

 

 

 

Or, la production compte avec une √©quipe de toute √©vidence engageante et engag√©. Marie Lenormand dans le r√īle de Marguerite de Valois a une fabuleuse prestance et son expression, penchant vers le sombre est d√©licieusement nuanc√©e. Elle est alti√®re comme il se doit et toujours aiguisant l’attention m√™me dans les ensembles. Le Baron de Mergy est interpr√©t√© par le t√©nor Am√©ricain Michael Spyres qui campe une prestation d’une grande musicalit√©. Son Baron est digne du titre, sa voix est expressive, son jeu d’une grande sensibilit√©. Isabelle de Montal est interpr√©t√©e par la soprano Qu√©b√©coise Marie-Eve Munger. Sans doute le r√īle le plus fastidieux de la partition, avec des morceaux longs et d’une difficult√© technique redoutable… Munger captive surtout par l’effort √©vident qu’elle accorde √† sa performance. Si nous sommes perplexes devant une musique qui la d√©passe pour cette premi√®re, elle est √† la fois rayonnante et touchante sur sc√®ne. Le couple buffo de Nicette et Girot est chant√© par Ja√ęl Azzaretti, p√©tillante et Christian Helmer, √† la belle voix, mais pas tr√®s assur√©. Nous sommes contents de retrouver Eric Huchet sur sc√®ne, excellent com√©dien, qui chante son r√īle avec facilit√©.

 

 

 

Le Choeur Accentus, quelque peu livr√© √† lui m√™me ¬†campe une performance sans d√©faut. L’orchestre Gulbenkian dirig√© par Paul McCreesh s’accorde aux sp√©cificit√©s de la partition ; si la musique, si mignonne par moments, si fastidieusement technique √† d’autres, sonne comme Auber mais en moins bon (Auber d√©j√† lui-m√™me inscrit dans la ligne de Rossini), l’orchestre l’interpr√®te de fa√ßon tout √† fait solide. Une exp√©rience particuli√®re √† la Salle Favart en d√©but de printemps !¬†Une Ňďuvre rare qui m√©rite indiscutablement ce focus inopin√© et qui produit une exp√©rience musicale √† vivre absolument. A l’affiche de l’Op√©ra Comique les 25, 27, 29 et 31 mars ainsi que le 2 avril 2015.

 

 

Illustration : © V Pontet

 

 

 

Compte rendu, danse. Paris. Op√©ra Bastille, le 12 f√©vrier 2015. Piotr Illiytch Tchaikovsky / Rudolf Noureev : Le Lac des Cygnes. Mathias Heymann, Karl Paquette, Ludmila Pagliero… Ballet de l’Op√©ra de Paris, Orchestre de l’Op√©ra de Paris. Kevin Rhodes, direction musicale.

Heymann-Paquette-Le-Lac-des-cygnesLe Lac des Cygnes, ballet romantique par excellence, est l‚ÄôŇďuvre mythique incontournable de la danse classique. Il a des origines myst√©rieuses et une histoire interpr√©tative tr√®s complexe. La cr√©ation √† Moscou en 1877 fut un d√©sastre, entre autres √† cause de la chor√©graphie peu imaginative du ma√ģtre de ballet du Th√©√Ętre Imp√©rial Bolcho√Į Julius Reisinger. C’est en 1895 qu’il est ressuscit√© √† Saint Petersbourg par Petipa et Ivanov, ma√ģtres de ballet du Th√©√Ętre Imp√©rial Mariinsky, en collaboration avec le compositeur et chef d’orchestre Riccardo Drigo, sous l’approbation de Modest Tcha√Įkovsky, fr√®re cadet de Piotr Illich, d√©c√©d√© en 1893.¬†L’Op√©ra Bastille nous accueille pour la premi√®re du ballet dans la version de Rudolf Noureev, qui privil√©gie l’aspect psychologique et psychanalytique de l‚Äôhistoire, et la danse masculine. Ici, l’ancien directeur du Ballet de l’Op√©ra National de Paris, met sa formation acad√©mique et son esprit russe au service de son imagination dans la mise en sc√®ne de ce grand ballet classique. La distribution programm√©e originellement pour la premi√®re se voit chang√©e en derni√®re minute, √† cause d‚Äôune blessure de St√©phane Bullion pendant la r√©p√©tition g√©n√©rale la veille. Attendu avec Emilie Cozette (dont la premi√®re repr√©sentait un retour sur sc√®ne), ils sont remplac√©s par Mathias Heymann et Ludmila Pagliero. Le nouveau couple rayonne gr√Ęce √† l’intensit√© √©motionnelle de Heymann et √† la technique superbe de la Pagliero.

 

 

 

L’intensit√© qui captive et qui d√©range

Peut-√™tre la mise en sc√®ne la moins somptueuse des grands ballets classiques de la plume de Noureev, l’√©conomie des tableaux en ce qui concerne les d√©cors permettent-ils √† l’auditoire de se concentrer sur les aspects plus profonds de l‚ÄôŇďuvre. L’√©clat plastique qu’on attend et qu’on aime du Russe se trouve toujours dans les costumes riches et aux couleurs attenu√©es de Franca Squarciapino et surtout dans la danse elle-m√™me, enrichie des petites batteries, d’entrechats six, d’un travail du bas-de-jambe pouss√© et des encha√ģnements particuliers. Une danse redoutable et virtuose qui devrait en principe permettre aux danseurs du Ballet de l’Op√©ra de d√©montrer toutes les qualit√©s de leurs talents. C‚Äôest aussi une opportunit√© pour les solistes de s’exprimer autrement, notamment devant la nouvelle omnipr√©sence des ballets n√©o-classiques et contemporains.

Le Prince Siegfried n’est pas qu’un partenaire dans la version Noureev, comme c’est souvent le cas, y compris dans les versions du XXe si√®cle d’un Bourmeister ou d’une Makarova. Ici il s’ag√ģt du v√©ritable protagoniste. Il n’est pas tout simplement amoureux d’un cygne. C’est un Prince introspectif et r√™veur, qui couvre son homosexualit√© latente sous le mirage sublime d’un amour inatteignable, en l’occurrence celui de la Princesse de ses r√™ves transfigur√©e en cygne. Le cygne ¬ę¬†Odette/Odile¬†¬Ľ, devient en l’occurrence moins lyrique mais gagne en caract√®re. Puisque toute sa trag√©die peut √™tre interpr√©t√©e comme le songe d’un Prince solitaire, le personnage avec sa duplicit√© inn√©e devient plus int√©ressant. Le grand ajout de Noureev est la revalorisation du sorcier Rothbart, qui devient aussi Wolfgang, le tuteur du Prince. Une figure masculine myst√©rieuse et magn√©tique plus qu’ouvertement mal√©fique (Noureev a de fait interpr√©t√© ce r√īle √† plusieurs reprises vers la fin des ann√©es 80). Les Etoiles dans cette premi√®re impr√©vue brillent sans doute d’une lumi√®re intense. Ludmila Pagliero est une Odette/Odile technicienne √† souhait, elle campe ses 28 fouett√©s en tournant avec facilit√© ; elle a des qualit√©s d’actrice, m√™me si ce soir elle para√ģt davantage concentr√©e sur ses mouvements. Mathias Heymann doit √™tre le Prince le plus touchant qu’on ait pu voir √† l’Op√©ra de Paris. Jeune virtuose impressionnant, il rayonne plus par la v√©racit√© √©motionnelle de son interpr√©tation que par une allure princi√®re st√©r√©otyp√©e. Et c’est tant mieux. Il para√ģt √™tre le seul homme de la distribution a pouvoir faire des entrechats impeccables et distingu√©s, comme le veut toujours Noureev. Si sa variation lente en fin du premier acte est un moment de grande beaut√© et de grande tension, c’est lors de sa danse avec Rothbart/Wolfgang (ou encore en trio avec Odette/Odile) qu’il inspire les plus grands frissons. Le Rothbart/Wolfgang de Karl Paquette est g√©nial. S’il est vivement r√©compens√© par l’auditoire lors de son seul solo, ses √©changes avec Heymann sont habit√©s d’une tension br√Ľlante de grand impact. Une certaine distance √©motionnelle de sa part cr√©√©e un effet paradoxal chez le Prince, puisque cela contraste avec l’attirance quelque peu fatale du dernier vers son ma√ģtre. Sans aucun doute, il s’ag√ģt du partenariat le plus r√©ussi et le plus saisissant de la soir√©e.

Nous avons plus de r√©serves vis-a-vis au corps de ballet et demi-solistes. Si la danse toujours dynamique d’un Emmanuel Thibault ou d’un Alessio Carbone se distingue dans les danses nationales du IIIe acte, et la performance, imparfaite mais r√©ussie des Cygnets au deuxi√®me, la synchronicit√© a √©t√© moins √©vidente chez le corps au Ier. Pourtant l‚ÄôŇďil est gav√© de tableaux chor√©graphiques impressionnants, avec un pas de trois redoutable solidement interpr√©t√© par Valentina Colasante, Eve Grinsztajn et Fran√ßois Alu. Si leur prestation est satisfaisante, une sorte de tension sur sc√®ne est apparente (et ceci n’est pas aussi valorisant pour eux que pour les protagonistes), peut-√™tre sont-ils victimes du stress qu’impliquent la rigueur et l’exigence de tout ballet classique¬†? Mati√®re √† la r√©flexion.

 

 

Comme d’habitude pour la maison, la musique fantastique, complexe et hautement √©motionnelle de Tchaikovsky est honor√©e par la performance irr√©prochable de l’orchestre sous la baguette du chef Kevin Rhodes. Les solos des bois et du violon sont interpr√©t√©s avec brio et avec sentiment. La partition est responsable en grand partie des palpitations et des frissons¬†; elle impulse nos beaux danseurs √† un paroxysme de beaut√© et d’intensit√©, et ensorcelle l’auditoire √† un tel point qu’on oublie les quelques r√©serves et r√©ticences exprim√©s sur la danse. A voir et revoir sans mod√©ration encore les¬†14, 16, 17, 19, 23, 24, 27 et 30 mars ainsi que le 1er, 2, 6, 8 et 9 avril 2015 √† l’Op√©ra Bastille √† Paris.

 

 

Compte rendu, r√©cital. Paris. H√ītel Dosne-Thiers, le 5 mars 2015. Thomas Enhco, pianiste jazz. Mahan Esfahani, claveciniste.

PARIS, soir√©e de pr√©sentation de deux jeunes artistes √† l’H√ītel Dosne-Thiers, avec des sorties de disques imminentes. Il s’ag√ģt du jeune pianiste Jazz Thomas Enhco et du claveciniste Iranien-Am√©ricain Mahan Esfahani. Le beau cadre du XIXe si√®cle est donc am√©nag√© pour deux r√©citals de pr√©sentation, intimes et d√©contract√©s.

De l’ancien au nouveau

Mahan-Esfahani_marco-borggreve_03Le jeune claveciniste Mahan Esfahani ouvre la soir√©e avec un r√©cital m√©langeant tradition et modernit√©. Dans son discours initial, il partage avec les auditeurs la passion qu’il a vers pour son instrument et son d√©sir de le rendre accessible √† un public grand et diversifi√©, ainsi qu’√† la musique contemporaine, par le biais des arrangements qu’il fait lui-m√™me, entre autres. Son futur album √©dit√© par ARCHIV Produktion ¬ę¬†Time Present and Time Past¬†¬Ľ, dont la sortie fran√ßaise est le 11 mai 2015, pr√©sente un √©ventail de morceaux pour clavecin solo (y compris des arrangements) et avec le fabuleux orchestre de chambre baroque Concerto K√∂ln, allant d’Alessandro Scarlatti jusqu’√† Steve Reich. Pour attiser l’√©coute, le jeune artiste joue du Takemitsu, m√©ditatif mais confondant, la Suite Anglaise de Bach, pi√®ce de bravoure technique et √©motionnelle, pourtant sans pr√©tentions, ainsi que la Suite en La de Rameau, o√Ļ il montre de fa√ßon exemplaire toute la modernit√©, celle du compositeur et de l’instrument. Il cl√īt son r√©cital avec le chant particulier d’un Purcell et les feux d’artifices de La Follia de Scarlatti. L’auditoire le r√©compense vivement et nous croyons et adh√©rons √† son intention de rafra√ģchir et √©largir le clavecin. A suivre¬†absolument¬†!

Apr√®s la science et l’humour du clavecin nous passons √† une autre salle pour le r√©cital du jeune pianiste Thomas Enhco, pr√©sentant des extraits de son nouvel album ¬ę¬†Feathers¬†¬Ľ. Quand il joue le morceau ¬ę¬†Looking for the moose¬†¬Ľ dont il raconte l’inspiration sauvage, nous pensons aux sp√©cificit√©s de la musique √† programme du XIXe si√®cle, peut-√™tre √† cause de la libert√© fantaisiste et formelle associ√©e. C’est la pi√®ce qui ouvre son r√©cital ¬ę¬†The last night of february¬†¬Ľ qui nous captive le plus par sa richesse harmonique et son accessibilit√©. Enhco fait preuve d’un charme quelque peu juv√©nile, non d√©pourvu d’une certaine m√©lancolie, qui s’accorde tr√®s bien avec le caract√®re de sa musique. Deux jeunes¬† artistes √† d√©couvrir¬†!

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 2 mars 2015. Charles Gounod : Faust. Piotr Beczala, Jean-Fran√ßois Lapointe‚Ķ Orchestre et choeurs de l’Op√©ra National de Paris. Michel Plasson, direction. Jean-Romain Vesperini, mise en sc√®ne.

Michel Plasson revient √† l’Op√©ra National de Paris pour Faust de Charles Gounod. L’Op√©ra Bastille accueille une distribution largement non-francophone dans une nouvelle mise en sc√®ne con√ßue par Jean-Romain Vesperini. 3 heures d’√©motion et de musique enchanteresse, mais peut-√™tre trop d√©s√©quilibr√©e en ce qui concerne quelques choix artistiques qui laissent perplexes. Une performance honor√©e plut√īt par les quelques sp√©cialistes engag√©s, et un choeur et un orchestre… ravissants.

 Gounod + Plasson = un duo gagnant !

FAUSTFaust de Gounod a √©t√© re√ßu comme une Ňďuvre innovante et impressionnante lors de sa cr√©ation en 1859 gr√Ęce √† un certain rejet des conventions de l’√©poque, notamment le chŇďur introductif et le final concert√©. Aujourd’hui, nous appr√©cions surtout les vertus musicales de la partition, sa transparente et efficace th√©√Ętralit√©, malgr√© le livret de modeste envergure de Jules Barbier et Michel Carr√© d’apr√®s Goethe. Rarement mise en sc√®ne, l’opus a une abondance m√©lodique ind√©niable et un certain flair avec beaucoup de potentiel dramatique. Or, ce soir le drame se voit largement affect√© par toute une s√©rie de p√©rip√©ties et choix incompr√©hensibles. Le bateau tient bon gr√Ęce √† la direction musicale d’un Michel Plasson toujours ma√ģtre de son art et des chŇďurs impressionnants, mais nous avons de nombreuses r√©serves vis-√†-vis de la plupart des r√īles et aussi quant √† la mise en sc√®ne.

Les choeurs de l’Op√©ra de Paris sous la nouvelle direction de Jos√© Luis Basso sont extraordinaires. Ils sont toujours investis lors des nombreuses interventions et font preuve d’un dynamisme saisissant que ce soit dans la l√©g√®ret√© mondaine au deuxi√®me acte dans ¬ę Ainsi que la brise l√©g√®re ¬Ľ ou dans l’expression d’un h√©ro√Įsme mystique et glorieux au quatri√®me lors du c√©l√®bre chŇďur des soldats ¬ę Gloire immortelle ¬Ľ. Nous regrettons pourtant l’√©cart abyssal entre la richesse de leur prestation musicale et la trop modeste inspiration du metteur en sc√®ne. En ce qui concerne les solistes embauch√©s, il s’ag√ģt sans doute d’artistes de qualit√©, dont les talents musicaux arrivent √† toucher l’auditoire malgr√©, notamment, un grand souci d’articulation et de diction du fran√ßais pour la plupart. Mais connaissant la prosodie pas facile du livret, nous constatons tout autant que de tels artistes sp√©cialistes du chant fran√ßais auraient pu avoir plus d’impact. En
l’occurrence le Faust de Piotr Beczala est solide, avec le beau timbre qui lui est propre et une projection correcte. Or, si nous aimons l’intensit√© passionnante et passionn√©e de son chant lors du c√©l√®bre air ¬ę Salut, demeure chaste et pure ¬Ľ, nous pensons que le fran√ßais peut s’am√©liorer et nous sommes davantage frapp√©s et conquis par le violon solo du morceau (NDLR : le t√©nor polonais vient de sortir chez Deutsche Grammophon un r√©cital d√©di√© aux Romantiques Fran√ßais : Piotr Beczala, The French Collection : lire notre compte rendu critique complet “Les Boieldieu et Donizetti sans d√©faut de Beczala, 1 cd DG).
Ildar Abdrazakov en M√©phistoph√©l√®s est une force de la nature. C’est un diable charmant et charmeur, avec une voix qui ne nous laisse pas insensibles. Or, encore une fois, il est regrettable que son fran√ßais ne soit pas √† la hauteur de son charisme sc√©nique ni de son √©vidente musicalit√©. Nous pouvons presque en dire autant de Krassimira Stoyanova dans le r√īle de Marguerite. Si nous aimons les qualit√©s de l’instrument, le fran√ßais presque incompr√©hensible nous √©loigne des charmes de sa belle voix. En plus elle ,’est gu√®re aid√©e par la mise en sc√®ne, pas tr√®s valorisante pour son personnage.

Bien heureusement la distribution compte avec quelques francophones dans les r√īles secondaires, notamment le baryton sp√©cialiste du chant fran√ßais Jean-Fran√ßois Lapointe. Il habite le r√īle de Valentin avec une prestance et une pr√©sence pleine d’√©motion qui ensorcelle l’auditoire. A la beaut√© plastique du chanteur se joignent une prosodie sensible et un chant sinc√®re et touchant. Lors de son air au deuxi√®me acte ¬ę Sol natal de mes a√Įeux ¬Ľ comme dans la sc√®ne de sa mort au quatri√®me, il se donne et s’abandonne totalement,¬† th√©√Ętralement et musicalement, r√©galant l’audience des moments de tr√®s fortes sensations. La mezzo-soprano Ana√Įk Morel dans le r√īle travesti de Siebel, rayonne d’un charme attendrissant lors de ses participations, son articulation est bonne et son chant irr√©prochable.

L’orchestre de l’Op√©ra, lui, est sans doute le protagoniste de l’oeuvre en l’occurrence, et son principal argument. Si nous avons aim√© les lumi√®res de Fran√ßois Thouret et la chor√©graphie de Selin D√ľndar au ballet du dernier acte, nous avons beaucoup de r√©serves vis-√†-vis √† la mise en sc√®ne de Jean-Romain Vesperini, prot√©g√© d’un Luc Bondy et d’un Peter Stein.
Certaines id√©es de potentiel aboutissent souvent √† un rien quelque peu d√©suet. Des nombreuses et longues transitions sc√©niques impliquent beaucoup de temps mort (dans une Ňďuvre d√©j√† longue…), l’aspect fantastique se limite √† des explosions et du feu sur sc√®ne, frappant aux yeux et aux oreilles, mais d’un kitsch et d’une facilit√© confondante. La beaut√© monumentale des d√©cors de Johan Engels contrastant avec la modestie confondante de quelques sc√®nes c√©l√®bres. Notamment la sc√®ne de Marguerite, avec tant de potentiel, ¬ę Il √©tait un Roi de Thul√© ¬Ľ finissant dans l’air des bijoux,¬† moments de la mise en sc√®ne que nous aimerions oublier.

FAUSTLa prestation de l’orchestre est, elle, compl√®tement inoubliable. Michel Plasson est un des grands sp√©cialistes de la musique romantique fran√ßaise d’une ardeur intacte, et toujours avec une baguette sensible et raffin√©e, mais aussi inventive, r√©active, parfois dynamique, parfois sublime. Toujours int√©ressante ! Impossible de ne pas aimer l‚ÄôŇďuvre devant un travail si bien cisel√©, l’Orchestre de l’Op√©ra faisant preuve d’un beau coloris, de transparence et de clart√©, de charme et de brio ; une prestation si frappante par son naturel et son rigueur, inspirant tour √† tour des soupirs et des frissons, des fr√©missements d√©licieux qui caressent et enivre l‚Äôou√Įe¬† en permanence. Une Ňďuvre √† voir par sa raret√©, pour la beaut√© des performances et gestes d’un Lapointe saisissant, d’un Plasson inspir√© et rayonnant, d’un superbe orchestre, de superbes choeurs, et de quelques bons danseurs… Suffisamment de s√©ductions √† nous yeux pour venir applaudir ce nouveau Faust parisien.¬† A l’affiche √† l’Op√©ra Bastille √† Paris, les 5, 9, 12, 15, 18, 22, 25 et 28 mars 2015.

Compte rendu, op√©ra. Montpellier. Op√©ra Com√©die, le 29 f√©vrier 2015. Maurice Ravel : L’Enfant et les Sortil√®ges. Dima Bawab, Olivier Brunel, solistes et choeur Jeune Op√©ra‚Ķ Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon. J√©r√īme Pillement, direction. Sandra Pocceschi, mise en sc√®ne.

Opera Junior propose aux jeunes de Montpellier et de sa r√©gion de participer √† la production d‚Äôun op√©ra d√®s la premi√®re jeunesse. Fond√© en 1990 par Vladimir Kojoukharov, il est pilot√© depuis 2009 par J√©r√īme Pillement, qui dirige en l’occurrence l’Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon pour les deux repr√©sentations uniques de cette nouvelle production de L’Enfant et les Sortil√®ges de Ravel dans une mise en sc√®ne de Sandra Pocceschi.

L’√©clat de la jeunesse, entre ironie et tendresse

Maurice_Ravel_1925L’Enfant et les Sortil√®ges est une Ňďuvre unique dans son genre, bouleversant effectivement les canons de l’op√©ra ¬ę¬†traditionnel¬†¬Ľ.Sur le livret de Colette racontant l’histoire d’un enfant capricieux perdu dans ses fantaisies, Ravel exprime en permanence de la tendresse et de l’ironie. Dans la succession des nombreuses sc√®nes, le compositeur d√©ploie ses talents d’orchestrateur avec une minutie frappante. Ainsi, ces sketches, par leur dur√©e, sont des miniatures savantes et savoureuses. Le r√©sultat est d’un naturel d√©licieux, Ravel mettant en musique avec sympathie les personnages imagin√©s par Colette avec toute la force de son talent, riche en nuances.
Le projet artistique de Sandra Pocceschi est pragmatique et surtout tr√®s esth√©tisant. Dans une grande √©conomie de moyens, avec une grande intelligence (peut-√™tre trop parfois), elle donne une coh√©sion plastique et th√©matique √† l‚ÄôŇďuvre. Si quelques choix restent un peu √©sot√©riques et quelques sc√®nes sont trait√©es avec une r√©serve confondante, le spectacle demeure un v√©ritable succ√®s. L‚ÄôŇďil et l’esprit en permanence chatouill√©s par les talents combin√©s de la metteure en sc√®ne et Giacomo Strada, Cristina Nyffeler et Geofrroy Duval (pour les d√©cors, costumes et lumi√®res respectivement).
Le travail d’acteur de la jeune distribution se distingue, dont quelques personnalit√©s du casting. Dima Bawab interpr√®te le Feu et le Rossignol avec virtuosit√© et candeur, Olivier Brunel, ancien de l’Op√©ra Junior, est une Horloge pleine de caract√®re¬†! En ce qui concerne les jeunes interpr√®tes nous les saluons dans la totalit√©, tous engageants et engag√©s. Anya Van den Bergh dans le r√īle de l’enfant est touchante √† souhait, le petit vieillard (l’arithm√©tique) est chant√© par Elysa Brodu, rayonnant de charisme et au jeu d’acteur vraiment superbe. Heureusement, on a d√©cid√© de donner le r√īle de La Princesse √† une jeune (en principe Le Feu, Le Rossignol et La Princesse devant √™tre interpr√©t√©s par la m√™me chanteuse), puisque cela nous a permis de d√©couvrir la voix et la prestance de la sensible et percutante Marie S√©ni√© au chant tr√®s √©motif, inspirant des frissons.

J√©r√īme Pillement dirige son orchestre en bonne forme. Il se montre ma√ģtre du langage rav√©lien et traite la partition avec tout le s√©rieux qu’elle m√©rite, sans jamais tomber dans un expressionnisme kitsch. Les vents sont heureux et curieux ; le chef a une science du rythme fantastique¬†! Le chŇďur de l’Op√©ra emmen√© √† chanter avec le chŇďur des jeunes est tout aussi investi et l’effet sur l’auditoire est remarquable. Le spectacle n’est pas pr√©sent√© en diptyque (comme tr√®s souvent le cas d√Ľ √† la dur√©e de moins d’une heure de l’opus), et devient donc davantage accessible pour les jeunes et les familles pr√©sentes dans la salle qui sans aucun doute se r√©galent. Opera junior reste une initiative et un spectacle pas comme les autres. Un projet et des jeunes artistes √† suivre. F√©licitations √† toute l’√©quipe¬†!

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 24 f√©vrier 2015. John Neumeier : Le chant de la Terre. Mathieu Ganio, La√ętitia Pujol, Karl Paquette, Nolwenn Daniel, Fabien R√©villion, Audric Bezard‚Ķ Ballet de l’Op√©ra de Paris. Gustav Mahler, compositeur. Burkhard Fritz, Paul Armin Edelmann, chanteurs. Orchestre de l’Op√©ra de Paris. Patrick Lange, direction musicale.

Mahler_gustav_mahler_2007John Neumeier revient au Palais Garnier pour la cr√©ation du ballet Le Chant de la Terre sur la c√©l√®bre musique de Gustav Mahler inspir√©e des po√®mes chinois du VIII √®me si√®cle! Ses danseurs pr√©f√©r√©s tels que Mathieu Ganio ou Karl Paquette tiennent les r√īles solistes pour cette premi√®re mondiale (il y a trois distributions, dont la plus jeune aussi nous interpelle). L’Orchestre de l’Op√©ra National de Paris dirig√© par le jeune chef Patrick Lange est accompagn√© par le t√©nor Burkhard Fritz et le baryton Paul Armin Edelmann interpr√©tant les six lieder symphoniques. Une danse n√©oclassique savante et abstraite, non d√©pourvue d’un certain mysticisme et d’une myst√©rieuse tension sur sc√®ne, r√©gale l’audience, tous sens confondus.

 

 

 

Le Chant de la Terre, version chorégraphique au Palais Garnier

¬ę¬†Comme je voudrais, ami, savourer pr√®s de toi la beaut√© de ce soir.¬†¬Ľ

 

 

Gustav Mahler a une relation privil√©gi√© avec le chor√©graphe et directeur du ballet de Hambourg. Le dernier rendez-vous parisien les r√©unissant a √©t√© la monumentale Troisi√®me Symphonie de Mahler en 2013, cr√©√©e en 1975 et rentr√©e au r√©pertoire du ballet de l’Op√©ra en 2009. L’ann√©e 2015 voit la cr√©ation de sa troisi√®me commande, re√ßue de la maison nationale, apr√®s Magnificat et Sylvia en 1987 et 1997 respectivement. Le Chant de la Terre est aussi la derni√®re symphonie d’un Mahler superstitieux qui ne voulait pas la nommer ainsi (√† cause de la l√©gende des 9 symphonies : la plupart des compositeurs d√©c√©dant avant de composer leur 10√®). Comme d’habitude chez le compositeur viennois, la musique a un caract√®re formel sp√©cial, s’agissant en l’occurrence d’une s√©rie de 6 lieder symphoniques pour t√©nor et alto, ou plus rarement, comme ce soir d’ailleurs, pour t√©nor et baryton. Les textes sont des po√®mes chinois anciens surtout de la plume du c√©l√®bre po√®te Li Bai (o√Ļ Li Po), figure po√©tique d’envergure √† l’√Ęge d’or chinois dans la dynastie Tang, mais aussi de Chang Tsi, Meng Haoran et Wang Wei, traduits et adapt√©s par Mahler.

 

Neumeier, ma√ģtre de son art, illustre ainsi en mouvements, les sentiments explor√©s par les po√®mes, parfois blas√©s, parfois dr√īles, toujours beaux, toujours nostalgiques. Mathieu Ganio, Karl Paquette et La√ętitia Pujol sont le trio d’Etoiles solistes. Si la relation entre eux para√ģt froidement ambigu√ę au d√©but, elle s’expose progressivement sans pourtant jamais compl√®tement se d√©voiler. Les deux derniers orbitent autour du premier, seraient-ils produits de son imagination¬†? Peu importe. Ce qui frappe l’audience depuis le d√©but et jusqu’√† la fin est un Ganio √† la belle extension, toujours merveilleusement nuanc√© dans son expression. Pujol pourrait √™tre un ange ou un fant√īme, elle impressionne par son style, et si son r√īle abstrait brille par une certaine froideur, son investissement est loin d‚Äô√™tre glacial. Une figure √©th√©r√©e qui, virtuose, va et vient, que veut-elle¬†? On ne sait pas.
On en sait pas plus sur le r√īle de Paquette. C‚Äôest toujours un partenaire solide et fiable, surtout par rapport aux port√©s redoutables de Neumeier. Est-il aussi un fant√īme¬†? Ou un fantasme¬†? Nous remarquons une certaine tension entre Paquette et Ganio lors de leurs nombreuses interactions. Cette tension donne davantage d’int√©r√™t √† la prestation g√©n√©rale, si belle et si abstraite et pourtant tout aussi illustrative et technique. Les sentiments qui lient les deux personnages se pr√©sentent donc comme un secret ; seraient-ils de cet amour qui n’ose -toujours- pas dire son nom, ‚Ķ encore en 2015¬†? Encore une fois on ne sait pas, mais ceci n’est pas essentiel. L’important est que Neumeier sache stimuler et captiver l’auditoire avec son art, aussi riche que myst√©rieux.

 

Qu’en est-il du Corps de Ballet parisien¬†et des couples demi-solistes ? Florian Magnenet souffrant a la chance d’√™tre remplac√© par un Fabien R√©villion, sujet, en grande forme. L’audience a tout autant de chance, √† notre avis. Son partenariat avec Nolwenn Daniel est r√©ussi malgr√© l’impr√©vu. Si les beaux costumes de Neumeier donnent une esp√®ce de coh√©sion chromatique au premier degr√©, les personnalit√©s et talents distincts au sein de la troupe des danseurs se r√©v√®lent tout aussi fortement : saluons ainsi¬† Audric Bezard et Vincent Chaillet, s√©duisants, le premier avec un je ne sais quoi d‚Äôenvo√Ľtant capable de lignes fantastiques, le deuxi√®me excelle dans le langage de Neumeier ; il est m√™me fabuleux lors de son solo au 5e mouvement, avec des sauts impressionnants, une pr√©sence remarquable, une agilit√© superlative. Si le Corps du Ballet ne para√ģt pas toujours, Neumeier offre au collectif, plusieurs ensembles, dont le superbe troisi√®me chant/mouvement, le plus orientalisant et dans la musique et dans la danse. Ces jeunes danseurs seront distribu√©s en v√©ritable solistes le 3 et 10 mars, √† d√©couvrir¬†!

 

F√©licitons √©galement l’Orchestre de l’Op√©ra dirig√© par Patrick Lange, ainsi que les chanteurs lyriques : Burkhard Fritz et Paul Armin Edelmann, tous excellents dans leur interpr√©tation de la partition mahl√©rienne, quelque peu adapt√©e au service de la chor√©graphie. Nous invitons nos lecteurs √† d√©couvrir cette nouvelle production, √† se d√©lecter dans le langage g√©om√©trique et parfois exotique, mais toujours d’une grande beaut√© n√©oclassique, d’un Neumeier qui pense ne plus jamais chor√©graphier Mahler¬†! L’occasion d’entendre une fabuleuse partition et de revoir nos meilleurs danseurs¬†! Le Chant de la Terre version Neumeier est √† l‚Äôaffiche du Palais Garnier les 24, 25, 26, 27 et 28 f√©vrier ainsi que les 2, 3, 4, 5, 6, 9, 10, 11 et 12 mars 2015.

 

 

 

Compte rendu, concert. Paris. Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, le 18 f√©vrier 2015. Beethoven, Bruch, Mendelssohn. Daniel Hope, violon. Ma√ģtrise de Paris. Patrick Marco, direction. Orchestre de Chambre de Paris. Thomas Dausgaard, direction.

orchestre de chambre de Paris OCP logo 2013Le Th√©√Ętre des Champs √Člys√©es accueille √† nouveau l’Orchestre de Chambre de Paris pour un concert extraordinaire o√Ļ l’on d√©couvre les diff√©rents visages du romantisme classique, de Beethoven √† Bruch, passant par Mendelssohn, avec un certain focus sur la th√©√Ętralit√© de la p√©riode. La Ma√ģtrise de Paris et le violoniste Daniel Hope se joignent √† l’ensemble dirig√© par Thomas Dausgaard, en chef invit√©. Une soir√©e riche en √©motion avec un programme et des interpr√®tes de qualit√©, visiblement impliqu√©s.

 

 

 

Voyage romantique de qualité

 

HOPE daniel violon portrait daniel-hope2Le concert d√©bute avec l’ouverture Coriolan de Beethoven, compos√©e en 1807 pour la pi√®ce de th√©√Ętre √©ponyme de Heinrich Joseph von Collin. Comme dans toute la musique du compositeur, nous sommes en permanence interpell√©s par la tension cr√©√©e par deux th√®mes contrastants, conflictuels. Une mise en musique habile qui d√©voile l’√©tat d’esprit ambigu du g√©n√©ral Romain exil√© : Coriolan. L’Orchestre de Chambre de Paris montre ici un art du chiaroscuro plein de brio, avec des contrastes tonaux tr√®s marqu√©s. Une atmosph√®re h√©ro√Įque s’installe mais pas sans l’h√©sitation inh√©rente au sujet dramatique. Place ensuite, √† l‚Äôun des bijoux pour violon et orchestre de l’√®re romantique, le Concerto en sol mineur de Max Bruch, compos√© en 1866. Le violoniste britannique Daniel Hope (√©l√®ve de Yehudi Menuhin) est le soliste invit√©. D√®s la premi√®re mesure, il fait preuve d’une grande musicalit√©. Dans son jeu sinc√®re et agile, le violoniste montre sa dext√©rit√© tactile et une compr√©hension presque spirituelle de l‚Äôoeuvre, sans jamais tomber dans le pi√®ge de la d√©monstration gratuite ni de la virtuosit√© mondaine. La complicit√© avec l’orchestre est aussi saisissante, quand les cordes rayonnent de brio, le soliste affirme son chant mi-m√©ditatif mi-m√©lancolique et l’effet est impressionnant. Ainsi le deuxi√®me mouvement est un v√©ritable sommet de beaut√© bouleversante, inspirant √† l’auditoire des larmes qui √©difient l’√Ęme. Le dernier mouvement d√©borde d’√©nergie ; il cl√īt la premi√®re partie du programme jusqu‚Äôaux hauteurs heureuses o√Ļ nous emm√®nent un soliste et un orchestre bien temp√©r√©s. Et puisque le bonheur est toujours payant, le public enflamm√© inspire Daniel Hope √† offrir un bis plein d’humanit√©, le Kaddish de Ravel, l‚Äôune de ses 2 m√©lodies h√©bra√Įques compos√©es pour violon et piano.

Apr√®s l‚Äôentracte, la Ma√ģtrise de Paris para√ģt sur sc√®ne pour jouer avec l’orchestre Le Songe d’une Nuit d‚Äô√©t√© de F√©lix Mendelssohn. Une musique √† la c√©l√©brit√© ind√©niable fra√ģchement interpr√©t√©e par le chŇďur de jeunes filles et l’Orchestre sous la baguette tr√®s aff√Ľt√©e de Dausgaard. Si d‚Äôun premier regard, le choix des tempi dans l‚Äôouverture, √©tonne, nous constatons rapidement un brio √©volutif qui finit de fa√ßon brillante. Dans le scherzo qui suit, les cuivres presque dissonants repr√©sentent une malheureuse distraction par rapport aux cordes, elles, d√©licieuses. En effet, les cuivres ce soir laissent beaucoup √† d√©sirer, la prestation des bois est au contraire (et comme c’est souvent le cas pour cet orchestre), magnifique. Remarquons la fl√Ľte en particulier. Dans le fantastique lied qui suit, deux jeunes filles de la Ma√ģtrise de Paris sont solistes ; leur performance a une candeur et une l√©g√®ret√© touchante √† souhait. Puis les bois continuent √† rayonner, les beaux bassons dans l’andante s’accordant superbement aux cordes bien √©quilibr√©es. Dans l’archic√©l√®bre Marche Nuptiale, les cuivres semblent n’√™tre plus d√©saccord√©s et se marient de fa√ßon √©loquente aux bois charmants, surtout la clarinette et le hautbois. Le concert se termine en beaut√© avec le finale avec choeur et solistes, riche et g√©n√©reux de fantaisie.

Encore une fois l‚ÄôOrchestre de Chambre de Paris r√©gale l’audience avec un concert de qualit√©, avec la fra√ģcheur et ce je ne sais quoi d’intimiste qui lui est propre, dans un programme riche et int√©ressant o√Ļ le protagoniste reste la beaut√©. Enthousiasmant.

Compte rendu, concert. Paris. Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, le 18 f√©vrier 2015. Beethoven, Bruch, Mendelssohn. Daniel Hope, violon. Ma√ģtrise de Paris. Patrick Marco, direction. Orchestre de Chambre de Paris. Thomas Dausgaard, direction.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, le 14 f√©vrier 2015. Haendel : Hercules. Alice Coote, Elizabeth Watts, Matthew Rose‚Ķ The English Concert, choeur et orchestre. Harry Bicket, direction.

Immacul√©e prestation de The English Concert au Th√©√Ętre des Champs Elys√©es dans l’oratorio de Haendel, Hercules. Le c√©l√®bre choeur et orchestre de musique ancienne est joint par une distribution de solistes √† la hauteur de l’ensemble et de la musique, avec Alice Coote en chef de file dans le r√īle de Dejanira et Matthew Rose dans le r√īle-titre.

 

Oratorio mythique

Bruxelles : Tamerlano et AlcinaLe livret de Hercules par Thomas Broughton s’inspire des Trachiniae de Sophocle et du 9√®me livre des M√©tamorphoses d’Ovide. Plus qu’un v√©ritable op√©ra, il s’ag√ģt d’un oratorio con√ßu pour √™tre repr√©sent√© sur sc√®ne et le seul de Haendel √† s’inspirer de la mythologie. Cr√©e dans l’ann√©e productive de 1745 (deux mois avant Belshazzar), il fut jou√© notamment au bicentenaire de la naissance du compositeur en 1885 (!) bien avant sa v√©ritable r√©surrection et r√©habilitation au XX√®me si√®cle. L‚ÄôŇďuvre raconte l’histoire de Dejanira, femme d’Hercule se croyant veuve, et sa descente morale et homicide ultime d’Hercule √† cause d’une jalousie aveuglante. Voulant se r√©concilier avec Hercule apr√®s une crise de jalousie, Dejanira lui offre une tunique aux pouvoirs magiques cens√©e rallumer la flamme de leur amour mais qui finit par le tuer, √©tant empoissonn√© en v√©rit√©. Pr√©texte spectaculaire pour mettre en musique tout un √©ventail de sentiments, surtout pour Dejanira qui n’a pas moins de six airs¬†!

La mezzo-soprano Anglaise Alice Coote se donne compl√®tement et musicalement et th√©atralement (gr√Ęce √† une mise en espace, modeste, mais efficace), dans le r√īle complexe de Dejanira. Pas de caricature ni de grotesque chez la chanteuse, sa caract√©risation rayonne d’une sinc√©rit√© qui ranime les affects typiques visit√©s dans chacun de ses airs. D√®s son premier ¬ę¬†The world , when day’s career is run¬†¬Ľ, nous sommes ensorcel√©s par la beaut√© de l’expression, par le m√©lange si naturel de gravit√© et l√©g√®ret√© et par un art chromatique saisissant.

Au deuxi√®me acte, elle r√©gale l’audience avec l’air le plus sarcastique de l’opus de Haendel ¬ę¬†Resing thy club¬†¬Ľ o√Ļ elle insulte sa virilit√© comme on aimait bien le faire dans l’antiquit√©… Un d√©licieux andante moqueur aux vocalises graves vivement r√©compens√© par le public. Comme dans sa grande sc√®ne de folie vers la fin de l’oratorio, ¬ę¬†Where shall I fly¬†?¬†¬Ľ de 143 mesures¬†o√Ļ l’auditoire devient fou devant une telle d√©monstration d’art lyrique, de brio et d’expression, inondant la salle d’applaudissements et des bravos. La soprano de la partition, Elizabeth Watts dans le r√īle d’Iole, secondaire, √©veille autant des passions avec ses airs. Remarquons en particulier son dernier ¬ę¬†My breast with tender pity swells¬†¬Ľ avec violon obligato, un sommet d’√©motion, mi-myst√©rieux, mi-bucolique, d’une beaut√© larmoyante, touchante, splendide. Cet air montre d‚Äôailleurs l’influence chez Haendel du compositeur v√©nitien m√©connu Agostino Steffani, notamment en ce qui concerne le tissu et le d√©veloppement orchestral. L‚ÄôHercules (en anglais, langue de l’oratorio) de la basse Matthew Rose fait preuve comme on l’esp√©rait d’une voix colossale, et surtout d’une implication th√©√Ętrale adapt√©e aux circonstances (nous avons un souvenir √† la fois monstrueux et brillant de son Roi Enrico VIII dans l’Anna Bolena l’√©t√© dernier √† Bordeaux ‚Äď lire notre critique Anna Bolena √† l’op√©ra de Bordeaux, en mai 2014). Nous sommes totalement convaincus du calme qui semble d√©sormais l’habiter, et remarquons la coloratura impressionnante et virtuose de ses airs, tout en gardant nos r√©serves vis-√†-vis de l’exc√®s hasardeux de vibrato.

Le t√©nor James Gilchrist dans le r√īle de Hyllus a des morceaux plaisants et flatteurs. Si nous aimons la qualit√© de son style, la prestation in√©gale, parfois m√™me lors du m√™me air d√©concerte. Si le timbre para√ģt charmant, nous aurions pr√©f√©r√© plus de dynamisme. Le contret√©nor Ruppert Enticknap en Lichas, a un timbre plut√īt expressif, chose rare chez les contret√©nors. Il a un je ne sais quoi de tendre et de touchant, et une belle articulation de la langue. Le choeur de The English Concert est sans aucun doute l‚Äôun des protagonistes du concert¬†! Un tout petit peu moins diversifi√© que le choeur dans Belshazzar, il commente l’action et augmente ou insiste sur les affects exprim√©s lors des airs. La prestation est ravissante et √©difiante √† la fois. Le choeur est peut-√™tre le personnage le plus dynamique, dans les th√®mes comme dans le chant. Des v√©ritables sp√©cialistes tour √† tour furieux, solennels, charmants, virtuoses… causant des frissons en permanence¬†!

Et l’orchestre¬†? Un peu √©conome par rapport √† d’autres oratorios, la performance de The English Concert sous la direction de Harry Bicket est un r√©el bonheur, avec un dosage parfait de brio sautillant baroque et de tension comme de profondeur. Le vif entrain des cordes demeure tout √† fait impressionnant. La journ√©e de l’amour conventionnel (et conventionn√©!) c√©l√©br√©e au Th√©√Ętre des Champs Elys√©es avec un Hercules en toute grandeur et tout honneur.

Compte rendu, danse. Paris. Centre Wallonie-Bruxelles, le 20 février 2015. JOJI INC : Modern Dance. Johanne Saunier, chorégraphie, conception. Jim Clayburgh, scénographie et lumières. T

Trois danseuses, trois personnalit√©s. Habit√©es par l’entrain particulier d’un morceau de Miles Davis (Fast track) arrang√© au service de la danse, qui requiert parfois des silences. Une mise en mouvement de grand impact mais surtout une danse moderne √† l’entrain inextinguible, d’une fra√ģcheur rare et avec un je ne sais quoi d’√©lectrique et une composante philosophique sans pr√©tentions mais √©vidente. Une chor√©graphie de l’ext√©nuation, peut-√™tre. Voici donc, un commentaire tr√®s pertinent sur la danse moderne et la vie du danseur en r√©alit√©.

Un commentaire sur la danse moderne

joji_inc Johanne SaunierLa chor√©graphe Johanne Saunier de JOJI INC est l’une de nos trois personnalit√©s. Elle vient du monde chor√©graphique de la compagnie Rosas d’Anne Theresa de Keersmaeker, qu’elle int√®gre tr√®s jeune. Collaboratrice f√©tiche d’un George Arpeghis ou encore d’un Jean-Fran√ßois Sivadier pour qui elle cr√©e les danses et mouvements de ses mises en sc√®ne d’op√©ra depuis quelques ann√©es, elle partage son temps entre sa Bruxelles d’adoption et l√† ou l’art l’emm√®ne. Nous sommes ce soir au Centre Wallonie-Bruxelles √† Paris, o√Ļ sa pi√®ce Modern Dance ouvre le 21e Festival ¬ę On y danse ¬Ľ sur l’actualit√© chor√©graphique de la Belgique francophone. Pour Modern Dance, elle retrouve Jim Clayburgh qui signe sc√©nographie et lumi√®res √©pur√©es. Un sol blanc, brillant. Une corde √©lastique derri√®re, pr√®s du mur tout aussi blanc. Avec des fonctionnalit√©s pratiques et des significations m√©taphysiques. Une danse fr√©n√©tique et tonique s’installe, elle monte et descend avec le Fast Track de Miles Davis, mais ne s’arr√™te jamais. Quand la fatigue semble avoir dompt√© ses jambes folles, elle emprunte les jambes d’une autre danseuse. Un humour intelligent mais pas snob, d’un impact visuel imm√©diat qui s’ajoute √† l’entrain envo√Ľteur d√©j√† pr√©sent d√®s les premiers pas. La corde tendue permettant quelques secondes de repos aux danseuses de temps en temps, termine toujours par les renvoyer vers l’avant-sc√®ne, o√Ļ les sens exalt√©s d’un public compl√®tement conquis semblent redonner aux artistes la force, le d√©sir, le besoin de continuer √† s’exprimer en mouvement. Ou, s‚Äôagirait-il plut√īt d’une remarque subtile sur la condition de l’artiste qui vit (et doit vivre!) de son art, de la solitude pompeuse de la sc√®ne, o√Ļ le corps exulte et s’expose jusqu’au paroxysme ?

Comme toute Ňďuvre de qualit√©, le Modern Dance de Johanne Saunier ‚Äď JOJI INC invite √† la r√©flexion et pose plus de questions qu’elle n’y r√©pond, le tout √©tant hautement divertissant, jamais fastidieux. Dans un monde o√Ļ l’art para√ģt parfois cibl√© par des fondamentalismes violents ou par une apathie d√©shonorante g√©n√©ralis√©e, quelle chance de voir encore briller la flamme de la cr√©ativit√© contemporaine dans le langage honn√™te et¬† frappant de Johanne Saunier. Une chor√©graphe danseuse √† suivre !

Compte rendu, op√©ra. Paris. Th√©√Ętre des Champs Elys√©es, le 13 f√©vrier 2015. Rossini : L’Occasione fa il ladro. Desir√©e Rancatore, Bruno Taddia, Yijie Shi, Umberto Chiummo, Sophie Pondjiclis‚Ķ Orchestre National d’Ile de France. Enrique Mazzola, direction.

Paris a finalement l’occasion d’√©couter L’Occasione fa il ladro, op√©ra de jeunesse de Rossini, dans une version de concert amusante et d√©contract√©e au Th√©√Ętre des Champs Elys√©es. Le chef Enrique Mazzola dirige un Orchestre National d’√éle-de-France p√©tillant et une distribution de talent √† l‚Äôhumeur rafra√ģchissante¬†!

L’occasion extraordinaire

rossini_portraitD√®s l’ouverture (qui n’en est pas une, s’agissant en v√©rit√© de la Temp√™te de La Pietra del Paragone, qu’on r√©√©coutera au deuxi√®me acte du Barbier de S√©ville), l’auditoire est saisi par une mise en espace un peu d√©jant√©e ‚Ķ surtout hyper efficace. Des parapluies s’ouvrent sur sc√®ne, le vent impalpable mis en musique par l’orchestre ravage le plateau¬†! Le pianofortiste lutte contre le vent pour couvrir le chef avec un autre parapluie. A un moment le t√©nor Krystian Adam chantant Eusebio (dont nous pr√©f√©rons les talents au service du jeune Rossini que du jeune Mozart : lire notre compte rendu critique du Re pastore au Ch√Ętelet)¬†vole la place du pianofortiste et continue le r√©citatif, pour se faire ensuite r√©primander par le chef d’orchestre qui… lui tire l‚Äôoreille¬†! Il y a aussi des valises qui s’√©changent et d’autres pr√©textes comiques qui donnent davantage de th√©√Ętralit√© au concert. En plus, en principe, cela aurait m√™me un sens dramaturgique s’il s’agissait d’une version sc√©nique. Mais le livret, circonstanciel, n’est qu’une excuse pour le beau chant et les quiproquos comiques, une raison pour mettre en musique des feux d’artifices concert√©s au milieu de l‚ÄôŇďuvre, lors du grand quintette ¬ę¬†Quel Gentil, quel vago oggetto¬†¬Ľ, qui fait penser aux op√©ras de Da Ponte et Mozart.

Le couple amoureux de Yijie Shi et Desir√©e Rancatore en Alberto et Berenice respectivement est fabuleux. Le t√©nor chinois est sans doute celui qui a le style rossinien le plus solide (laur√©at et habitu√© du Festival Pesaro, l’autorit√© rossinienne ultime¬†!), il chante avec une aisance, une facilit√© et une clart√© impressionnantes. S’il chante avec un contr√īle immacul√© de l’instrument, plus qu’avec une d√©bordante passion, il cause n√©anmoins des frissons lors de son air ¬ę¬†D’ogni pi√Ļ sacro¬†¬Ľ, vivement r√©compens√© par le public. D√©sir√©e Rancatore est une Berenice ravissante, rayonnante de beaut√© et de piquant¬†! Une mozartienne que nous aimons et aimerions voire davantage en France. Ce soir, elle se montre ma√ģtresse de sa technique vocale tout en faisant preuve de flexibilit√©, de nuances au son sinc√®re, de complicit√©, de brio lors des ensembles… Si lors de sa cavatine ¬ę¬†Vicino √® il momento¬†¬Ľ, d√©licieuse, nous remarquons quelques audaces stylistiques, r√©ussies, mais inattendues pour Rossini, c’est dans sa grand sc√®ne finale en trois parties qu’elle bouleverse totalement l’auditoire √©bahi par l’impressionnante agilit√© de son instrument mise en √©vidence dans les nombreuses acrobaties vocales et feux de coloratures¬†! Une sc√®ne qui sera difficile √† oublier, un concerto pour Diva et orchestre en v√©rit√©¬†!

Le couple mondain de Bruno Taddia et Sophie Pondjiclis en Parmenione et Ernestina est interpr√©t√© avec un panache th√©√Ętral non moins impressionnant. Lui, un v√©ritable com√©dien, captive par le jeu d’acteur grandiloquent et exag√©r√©. Un pari qu’il r√©ussit et qui r√©ussit √† distraire l’audience de ses quelques soucis dans le m√©dium et d’une articulation pas toujours claire, souvent acc√©l√©r√©e. Elle est tout aussi comique et a des graves charnus et une facilit√© √©vidente dans le style rossinien. Enfin remarquons √©galement la voix all√©chante du baryton-basse Umberto Chiummo en Martino, tout aussi investi dans la mise en espace, et le bel canto facile du t√©nor Krystian Adam en Eusebio.

L‚Äôitalien Enrique Mazzola, s’amuse et amuse le public avec sa baguette p√©tillante, pleine d’entrain. L’Orchestre National d’√éle-de-France en tr√®s bonne forme s’accorde √† l’√©nergie du chef, et si parfois l’√©quilibre entre chanteurs et orchestre n’est pas id√©al, les instrumentistes d√©bordent de swing et de vivacit√©, comme cela doit √™tre pour le Cygne de Pesaro, aussi nomm√© Il Tedeschino (¬ę¬†le petit allemand¬†¬Ľ, d√Ľ √† son int√©r√™t pour l‚ÄôŇďuvre de Mozart et de Haydn lors de ses √©tudes musicales √† Bologne, dans l’institut de l’Accademia Filarmonica di Bologna o√Ļ Mozart √©tudia dans les ann√©es 1770). Remarquons en particulier le brio des cordes et surtout la beaut√© scintillante des vents¬†!

Une Occasione que nous aimerions revivre sans mod√©ration¬†! Fabuleuse occasion au Th√©√Ętre des Champs Elys√©es¬†!

Compte rendu, op√©ra. Paris. Th√©√Ętre du Ch√Ętelet, le 12 f√©vrier 2015. Micha√ęl Levinas : Le Petit Prince. Jeanne Crousaud, Vincent Li√®vre-Picard, Catherine Trottmann, Rodrigo Ferreira‚Ķ Orchestre de Picardie. Arie van Beek, direction. Lilo Baur, mise en sc√®ne.

La premi√®re version lyrique fran√ßaise de l‚ÄôŇďuvre embl√©matique d’Antoine Saint-Exup√©ry Le Petit Prince, revient en France sur la sc√®ne duTh√©√Ętre du Ch√Ętelet, toujours par ses choix de programmation, √©clectique et audacieux. L’opus est de la plume de Micha√ęl Levinas, qui √©crit √©galement le livret d’apr√®s le conte original de l‚Äô√©crivain-aviateur. L’Orchestre de Picardie est sous la direction d’Arie van Beek et la plut√īt jeune distribution des chanteurs est mise en sc√®ne par Lilo Baur.

L’oeuvre incomprise… ma non tanto

petit prince michael levinasLe Petit Prince, conte philosophique habit√© d’une po√©sie subtile, est d√©cid√©ment une Ňďuvre tr√®s souvent incomprise. Si l’auteur la d√©die aux enfants, il ne s’ag√ģt surtout pas d’une conte d’enfants ni pour les enfants. Les sujets d’une profondeur m√©taphysique √©chappent normalement √† l’attention et √† la compr√©hension des pauvres enfants qui sont emmen√©s √† lire le conte. Dans ce sens, la cr√©ation du compositeur Micha√ęl Levinas, qui remonte √† l’automne 2014, fait une justice inattendue √† l’esprit de l‚ÄôŇďuvre litt√©raire. Or, la coproduction de l’Op√©ra de Lausanne, le Grand Th√©√Ętre de Gen√®ve l’Op√©ra de Lille et l’Op√©ra Royal de Wallonie est pr√©sent√© comme un spectacle pour enfants. Remarquons la forte pr√©sence des enfants dans la salle, accompagn√©s, bien √©videmment. Si une intention d’adoucir, voire d’ignorer, les √©l√©ments les plus d√©licats du comte (le suicide notamment) est √©vidente, la musique et le livret ne sont pas les plus accessibles pour un jeune public. Notre r√©serve r√©side dans l’id√©e, bonne, d’ouvrir les chemins de l’op√©ra aux enfants et aux jeunes, et si le Petit Prince est id√©al ou pas pour ces effets. La r√©ussite ultime et l’idiosyncrasie de l’op√©ra nous permettent de conclure qu’il l’est au final, mais pas sans r√©serves.

Le Petit Prince et l’Aviateur sont interpr√©t√©s avec brio et sensibilit√© par Jeanne Crousaud et Vincent Li√®vre-Picard. La premi√®re fait preuve d’une agilit√© non n√©gligeable requise pour la musique si particuli√®re que Levinas lui r√©serve. Th√©√Ętralement, elle incarne le Petit Prince, tout tourment et na√Įvet√©, avec une aisance tendue qui sied bien √† l’aspect plus ou moins angoissant de l’histoire. Musicalement, elle est √©trange, comme le Petit Prince doit l’√™tre √† notre avis. Quand il parle des baobabs, baobabs, baobabs, il chante une sorte de quodlibet vocalisant (quodlibet dans son sens litt√©raire d‚Äô√©l√©ment al√©atoire) sur le mot baobab. L’effet sur l’audience divertie et quelque peu d√©concert√©e est remarquable. L’Aviateur de Li√®vre-Picard a un timbre touchant et une belle pr√©sence sur sc√®ne. Sa musique est moins √©trange que celle du Petit Prince, et l’opposition entre la nature des personnages est tout √† fait m√©morable. Les nombreux r√īles secondaires le sont aussi. Remarquons la Rose de Catherine Trottmann, un peu vocalisante, un peu coquette ; le Renard et Le Serpent de Rodrigo Ferreira, qui chante en voix de baryton et en voix de contre-t√©nor selon les besoins, et qui est toujours saisissant dans son jeu d’acteur. F√©licitons donc le travail de Lilo Baur et son √©quipe pour le tr√®s bon travail d’acteurs et la fid√©lit√© visuelle par rapport au conte (fabuleuses lumi√®res de Fabrice Kebour).

Et l’Orchestre de Picardie sous la direction d’Arie van Beek¬†? Fabuleux, m√™me si l’op√©ra n’a pas une orchestration particuli√®rement pouss√©e. Le chef adapte sa baguette aux rythmes de danses baroques que Levinas utilise avec facilit√©, tout comme il maintient la tension musicale avec une frappante √©conomie des moyens. Une cr√©ation rare qui se pr√©tend accessible au grand -et petit- public qui finit par √™tre un poil trop froide et intellectuelle, √©veillant l’int√©r√™t profond des experts et connaisseurs, mais n‚Äôinspirant que des rires nerveux et des applaudissements incertains pour une grande partie de l’auditoire. Une Ňďuvre d’une heure et demi √† peu pr√®s, d’une valeur confirm√©e… mais pas pour tous.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 11 f√©vrier 2015. Claude Debussy : Pell√©as et M√©lisande. St√©phane Degout, Elena Tsallagova, Paul Gay‚Ķ Orchestre et choeur de l’Op√©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction. Robert Wilson, mise en sc√®ne et d√©cors.

Debussy Claude PelleasMyst√©rieuse et √©l√©gante reprise √† l’Op√©ra de Paris. L’Op√©ra Bastille affiche en reprise la production de Pell√©as et M√©lisande de Bob Wilson, dont la cr√©ation eut lieu en 1997 au Palais Garnier. Philippe Jordan √† la baguette de l’Orchestre de l’Op√©ra assure la direction musicale. Nous retrouvons de grands et plut√īt convaincants habitu√©s dans la distribution, notamment le baryton St√©phane Degout et la soprano Elena Tsallagova, pr√©sents dans la reprise pr√©c√©dente en 2012.

¬ę On dirait que la brume s’√©l√®ve lentement… ¬Ľ

Chef d‚ÄôŇďuvre incontestable du XX√®me si√®cle, Pell√©as et M√©lisande voit le jour √† l’Op√©ra Comique en 1902. L’histoire est celle de la pi√®ce de th√©√Ętre symboliste √©ponyme de Maurice Maeterlinck. La sp√©cificit√© litt√©raire et dramaturgique de l‚ÄôŇďuvre originelle permet plusieurs lectures de l’op√©ra. La puissance √©vocatrice du texte est superbement mise en musique par Debussy. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une for√™t, retrouve une jeune femme belle et √©trange, M√©lisande, qu’il √©pouse. Elle tombera amoureuse de son beau-fr√®re Pell√©as. Peu d’action et beaucoup de descriptions font de la pi√®ce une v√©ritable raret√©, d’une beaut√© complexe.

Dans la mise en sc√®ne de Bob Wilson, avec ses costumes, ses peintures et ses incroyables lumi√®res (collaboration avec Heinrich Brunke pour ces derni√®res) le symbolisme est protagoniste. Peu d’insistance sur les didascalies, des d√©cors √©pur√©s, et le syst√®me Wilson m√©langeant th√©√Ętres orientaux et commedia dell’arte, donnent √† l‚ÄôŇďuvre un fin voile quelque peu m√©taphysique, mais transparent, comme quelques √©l√©ments des d√©cors, et ceci s’accorde brillamment √† la nature de l‚ÄôŇďuvre. Rien n’est cach√©, rien n’est montr√©, rien n’est expliqu√©, et pourtant Wilson met en √©vidence certaines strates profondes de signification qu’un grand public n’est pas forc√©ment dispos√© √† comprendre ou accepter. Il s’ag√ģt bien d’une question de disposition, plus que d’une quelconque capacit√© intellectuelle, pr√©cis√©ment √† cause du sujet ni √©vident ni facile, mais si pertinent (plus de 100 ans apr√®s!). L’√©trange et sublime cr√©ature qu’est Pell√©as et M√©lisande a tout le potentiel de troubler un auditoire. Dans une Ňďuvre o√Ļ la brume est l’aspect le plus r√©aliste d’un royaume lointain en un Moyen-Age imagin√©, avec des mers sauvages, un peuple ravag√© par la maladie et la pauvret√©, et un sentiment apocalyptique subtile mais omnipr√©sent, la violence conjugale et le fratricide sont repr√©sent√©s aussi clairement que le brouillard ; on avance peureusement dans un chemin escarp√© o√Ļ il fait tr√®s sombre, vers une trag√©die inattendue mais in√©luctable. L’op√©ra du divorce ou l’op√©ra qui d√©range. Gr√Ęce au travail et √† l’esth√©tique distingu√©e de Wilson, l‚ÄôŇďuvre vole gracieusement et caresse l’audience plus qu’elle ne la frappe, m√™me si elle vole vers le d√©sespoir et la mort.

¬ę Je suis heureuse, mais je suis triste ¬Ľ

Une mise en sc√®ne de ce style laisse la musique s’exprimer davantage. Dans ce sens, f√©licitons d’abord les protagonistes, St√©phane Degout et Elena Tsallagova. Lui, dans le r√īle de sa vie, faisant preuve d’une prosodie remarquable, d’un art de la diction confirm√©, campe un Pell√©as au grand impact th√©√Ętral, un Pell√©as de transition, le petit demi-fr√®re qui constate que le temps passe et que pour lui rien ne se passe… Un Pell√©as qui deviendrait Golaud √©ventuellement. Il est aussi l’un des chanteurs qui sait remplir l’immensit√© de l’Op√©ra Bastille avec sa voix, sa projection parfaite, il r√©gale l’auditoire avec sa performance mise en orbite autour de l’anxi√©t√© amoureuse troublante et le fr√©missement juv√©nile incertain. La soprano russe offre une M√©lisande au chant a√©rien, tout autant nourri d’√©motion, tout particuli√®rement remarquable dans la beaut√© √©trange de l’air de la tour qui ouvre le 3e acte. L’Arkel de Franz-Josef Selig rayonne de musicalit√©, et son timbre a la chaleur id√©ale. Si nous peinons √† l’entendre au premier acte, question d’√©quilibre avec l’orchestre, peut-√™tre, il gagne en assurance au cours de actes et termine l‚ÄôŇďuvre au sommet. Nous sommes moins certains de la performance de Paul Gay en Golaud. Si nous appr√©cions toujours l’art du baryton-basse (qui m√™me malade arrive √† assurer un excellent Barbe-Bleue par exemple √† l’Op√©ra de Bordeaux en f√©vrier 2014, lire ici notre compte rendu critique du Ch√Ęteau de Barbe-Bleue de Bartok), ce soir nous le trouvons un peu en retrait. Sa violence n’est pas tr√®s offensive et son chagrin pas si triste que cela… Il a quand m√™me quelque chose de troublant et de touchant dans son jeu, ma non tanto. Solide. Remarquons √©galement l’Yniold de la soprano Julie Mathevet, sauterelle attendrissante dans le r√īle de l’enfant √† la musique si redoutable.

Finalement que dire de Philippe Jordan dirigeant l’orchestre ? Sa lecture insiste sur l’aspect wagn√©rien de l’orchestration… Nous avons droit ainsi √† des interludes fantastiques, aux cuivres d√©licieux et puissants, parfois trop. Une lourdeur ponctuelle qui, dans ce cas, agr√©mente le spectacle. Or, nous aurions pr√©f√©r√© qu’il insiste aussi sur l’aspect anti-wagn√©rien de la partition (Debussy lui-m√™me d√©clarait son intention de cr√©er un op√©ra apr√®s Wagner et non pas d’apr√®s Wagner). Si une telle lecture peut causer des effets surprenants, l’atmosph√®re toujours tendue (sans doute l’une des caract√©ristiques principales de l’opus) devient seulement remarquable apr√®s l’impact wagn√©rien ici et l√†, quand elle devrait, √† notre avis, √™tre omnipr√©sente, plus ondulante qu’imp√©tueuse.
Le chef fait donc preuve de lourdeur et de finesse dans une m√™me soir√©e, exploitant avec panache les cuivres et les bois, enchanteurs. Une prestation solide d’une Ňďuvre limpide. Un chef d‚ÄôŇďuvre absolu de l’histoire de la musique √† revisiter dans cette production d’une grande valeur sign√©e Bob Wilson. Encore √† l’affiche √† l’Op√©ra Bastille les 13, 16, 19, 22, 25, et 28 f√©vrier 2015.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 11 f√©vrier 2015. Claude Debussy : Pell√©as et M√©lisande. St√©phane Degout, Elena Tsallagova, Paul Gay‚Ķ Orchestre et choeur de l’Op√©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction. Robert Wilson, mise en sc√®ne et d√©cors.

Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 31 janvier 2015. Richard Strauss : Ariadne auf Naxos. Sophie Koch, Daniella Fally, Karita Mattila, Edwin Crossley-Mercer Cyrille Dubois‚Ķ Orchestre de l’Op√©ra National de Paris. Michael Schonwandt, direction. Laurent Pelly, mise en sc√®ne et costumes.

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Compte rendu, op√©ra. Paris. Op√©ra Bastille, le 31 janvier 2015. Richard Strauss : Ariadne auf Naxos.¬†Reprise r√©ussie… Ariane √† Naxos r√©int√®gre la maison parisienne¬†dans la mise en sc√®ne de Laurent Pelly en plein hiver 2015. L’humour froid de la production contraste heureusement avec la chaleur puissante de la partition, en l’occurrence honor√©e par les performances remarquables de l’excellente distribution engag√©e. L’Op√©ra Bastille accueille le chef Michael Schonwandt pour la direction musicale de l’Orchestre maison. Une soir√©e riche en talents et en √©motion, malgr√© le pragmatisme indolent de la production.

 

 

 

Th√©√Ętre lyrique en profondeur et l√©g√®ret√©

 

Karina-Mattila-¬©-Bernard-CoutantAriane √† Naxos¬†/ Ariadne auf Naxos est pr√©sent√©e dans sa deuxi√®me version datant de 1916. C’est √† dire, la version ¬ę¬†d√©finitive¬†¬Ľ de R. Strauss et de son librettiste f√©tiche Hugo von Hofmannsthal. Un op√©ra qui en v√©rit√© traite le sujet de l’op√©ra, 30 ans avant le Capriccio du compositeur¬†! Un op√©ra avec un op√©ra √† l’int√©rieur, la rencontre de Mozart et d’un Wagner dans la plume de Strauss, qui en fait une de ses Ňďuvres les plus personnelles. Il y a ici un prologue et un op√©ra. Dans le premier, un jeune compositeur embauch√© par le plus riche viennois du XVIIIe si√®cle pour produire son op√©ra seria ¬ę¬†Ariane¬†¬Ľ, se voit tourment√© par les caprices imp√©tueux de son m√©c√®ne qui lui impose de plus en plus de contraintes. La troupe de th√©√Ętre comique du m√©c√®ne doit d√©sormais int√©grer l’op√©ra seria et jouer la com√©die au m√™me temps qu‚Äôa lieu la trag√©die d‚ÄôAriane : les genres se m√™lent avec d√©lices et subtilit√©. L’op√©ra qui succ√®de est le r√©sultat de cette (m√©s)aventure¬†! Divos et divas confront√©s, un compositeur qui tombe presque dans le d√©sespoir, la com√©dienne d√©bordante de l√©g√®ret√© qui finit par montrer sa touchante humanit√©, la trag√©dienne frivole qui finit par toucher ses camarades et l’auditoire par sa larmoyante sinc√©rit√©. Le th√©√Ętre dans le th√©√Ętre straussien, ou l’heureux m√©lange de gravit√© m√©taphysique et de finesse formelle.

Laurent Pelly para√ģt surtout insister sur l’aspect comique de l‚ÄôŇďuvre. Il respecte la partition au pied de la lettre et ne se soucie pas beaucoup de cr√©er une r√©elle et profonde filiation artistique entre le prologue et l’op√©ra, mis √† part les costumes de Chantal Thomas qui se distinguent, et un certain aspect anti-esth√©tique et b√©tonn√© des d√©cors, impressionnants mais pas tr√®s flatteurs,. Le salon viennois du prologue se limite √† un vaste espace ouvert et b√©tonn√© avec quelques meubles et chandeliers. L’√ģle de Naxos dans l’op√©ra est une √ģle d√©serte, aussi b√©tonn√©e (!), ravag√©e par une sorte de catastrophe environnementale, mais plut√īt cr√©ative en v√©rit√©. Le travail d’acteur est l√† et il est beau, mais il y a un l√©ger d√©s√©quilibre entre les personnages comiques et les tragiques, ces derniers quelque peu en retrait. Soit des sp√©cificit√©s pas toujours all√©chantes pour le parti pris sc√©nique, mais heureusement percent quelques rares instants de po√©sie dans les lumi√®res de Jo√ęl Adam.

Sophie-Koch-3L‚ÄôŇďuvre fait appel √† une grande distribution et √† un orchestre ¬ę¬†r√©duit¬†¬Ľ (par rapport √† l’√©poque de sa cr√©ation et les habitudes du compositeur). Le Compositeur de Sophie Koch est tout simplement irr√©sistible. Elle domine le prologue avec la force tranquille de son chant davantage touchant, faisant preuve d’un legato et d’un sustenuto sublime, divin. Ses effluves lyriques palpitantes et fi√©vreuses marqueront pour longtemps la m√©moire et le cŇďur d’une salle √©bahie par la sinc√©rit√© et l’excellence de sa prestation. L’op√©ra qui suit le prologue voit la participation fabuleuse de la troupe comique, avec les performances particuli√®rement brillantes des chanteurs √©patants : Edwin Crossley-Mercer et Cyrille Dubois (en Arlequin et Brighella respectivement). La musique qu’ils chantent flatte leurs instruments et en l’occurrence ils caressent et chatouillent l’ou√Įe (mais aussi les yeux!). La chef de file de la troupe comique est Zerbinetta, interpr√©t√©e par une Daniella Fally √† souhait¬†! Outre sa beaut√© plastique ind√©niable, son piquant, sa sensualit√©, la cantatrice campe avec maestria et personnalit√© son air de bravoure ¬ę¬†Grossm√§chtige Prinzessin¬†¬Ľ, un des morceaux pour soprano coloratura les plus virtuoses de tout le r√©pertoire¬†! Elle re√ßoit en l’occurrence les premiers applaudissements de la soir√©e, bien m√©rit√©s.

 

 

Karita-Mattila-Klaus-Florian-Vogt-©-Bernard-Coutant

 

 

D√©fi lyrique : Karita Mattila chante Ariadne √† l'Op√©ra BastilleDe son c√īt√©, Karita Mattila est une Ariane de r√™ve. Sa seule pr√©sence est magn√©tique, elle a ce je ne sais quoi, mi-m√©lancolique mi-furieux, des grandes divas d’antan. Elle a toujours la grande voix que doivent avoir les grandes divas. Elle fait preuve d’un aigu rayonnant dans ¬ę¬†Ein sch√∂nes war¬†¬Ľ et d’un √©paisseur wagn√©rien dans ¬ę¬†Es gibt ein Reich¬†¬Ľ. Le t√©nor Klaus Florian Vogt est son partenaire dans le r√īle du T√©nor ou Dionysos. S’il captive la vue avec un physique en rien n√©gligeable, nous sommes surtout impressionn√©s par sa diction, par une certaine innocence inattendue dans son chant, et particuli√®rement par la voix mixte dont il fait preuve par des moments √† la tessiture redoutable. Remarquons √©galement le trio des nymphes d’Olga Seliverstova, Agata Schmidt et Ruzan Mantashyan, dont la performance vocale a √©t√© merveilleuse (dommage que la mise en sc√®ne les mettent si peu en valeur).

 

ariane-a-naxos-karita-mattila-klaus-florian-vogtEt l’Orchestre de l’Op√©ra National de Paris¬†? La lecture de Michael Schonwandt para√ģt s’accorder √† l’id√©e du respect litt√©ral de l’opus, or, au niveau musical cela fonctionne beaucoup mieux qu’au niveau th√©√Ętral. En v√©rit√©, la baguette de Schonwandt est sensible et nuanc√©e, l’orchestre se voit chambriste et lyrique selon les besoins, l’√©quilibre n’est jamais compromis. La performance des cors et des bois est l‚Äôune des plus belles de la soir√©e. Un r√™ve de th√©√Ętre lyrique √† la beaut√© profonde et certaine. Voici donc un spectacle en reprise, tr√®s vivement recommand√© malgr√© nos quelques r√©serves. A voir absolument √† l’Op√©ra Bastille les 6, 9, 12 et 17 f√©vrier 2015.

 

 

 

Compte rendu, op√©ra. Lille. Op√©ra de Lille, le 29 janvier 2015. Mozart : Idomeneo. Kresimir Spicer, Rachel Frenkel, Rosa Feola‚Ķ Lee Concert d’Astr√©e. Emmanuelle Ha√Įm, direction. Jean-Yves Ruf, mise en sc√®ne.

Pour cette nouvelle production d’Idomeneo √† l’Op√©ra de Lille, le metteur en sc√®ne Jean-Yves Ruf s’associe √† Emmanuelle Ha√Įm et Le Concert d’Astr√©e pour la cr√©ation du premier v√©ritable op√©ra de maturit√© de Mozart. Un op√©ra seria √† part, racontant l’histoire du Roi de Cr√®te amen√© √† tuer son fils Idamante, par les caprices de la superstition religieuse, √©cartant l’√©tat de raisonnement pour la raison d’Etat¬†; Idomeneo pr√©tend sauver le royaume de la furie d’un Neptune tricheur. Pendant ce temps Elettra se trouve en Cr√®te, ainsi qu’Ilia, princesse des Troyens vaincus, qui est aussi √©prise d’Idamante. Une distribution plut√īt jeune et p√©tillante habite les personnages, avec des prises de r√īles remarquables. Un spectacle visiblement tr√®s riche et une musique dans laquelle se d√©lecter¬†!

Chef-d’oeuvre incontestable

Beaucoup d’ancre a coul√© et coule encore au sujet d’Idomeneo. Pendant sa composition √† Munich en 1780 Mozart avait une correspondance tr√®s active avec son p√®re, sa sŇďur, et amiti√©s par rapport aux nombreuses p√©rip√©ties de la production, les caprices des chanteurs, l’exigence du commanditaire, etc‚Ķ Imm√©diatement apr√®s sa cr√©ation on parlait d’un certain aspect ¬ę¬†gluckiste¬†¬Ľ de la partition, des nombreux chŇďurs, de l’influence de Haendel, etc‚Ķ Aujourd’hui encore nous lisons avec curiosit√© tout ce qu’on dit sur la difficult√© technique des r√īles, sur la richesse et la complexit√© de la partition, sur la peur que l‚ÄôŇďuvre inspire √† certains metteurs en sc√®ne, etc., etc., etc. Si nous sommes de l’avis qu’on se sert souvent de ces st√©r√©otypes sur le monument qu’est Mozart pour excuser la m√©diocrit√©, ces clich√©s ont n√©anmoins un fond de v√©rit√©.

idomeneo patricia ciofi elettra opera de lille 4Le Mozart d’Idomeneo (mais pas que) est comme le soleil, il illumine sans discr√©tion, il √©claire et r√©v√®le tout, il montre la petitesse et la grandeur sans discrimination. Emmanuelle Ha√Įm et son fabuleux ensemble Le Concert d’Astr√©e font preuve d’une sagesse √©tonnante, mais fort heureusement non exclusive. Ils ouvrent l‚ÄôŇďuvre avec beaucoup de brio, notamment les cordes si r√©actives, mais aussi un brio quelque peu d√©saccord√© des cors. Pendant les 3 actes nous pensons au c√©l√®bre orchestre de Munich pour qui Mozart a √©crit ces pages si riches, et nous trouvons la prestation de l’orchestre, si r√©serv√©e soit-elle, pleine de qualit√©s, notamment en ce qui concerne les tempi, la vivacit√© des cordes, le charme et la candeur si particuli√®re des bois bellissimes du Concert d’Astr√©e. Idem pour les chŇďurs tr√®s sollicit√©s. Le premier et le dernier nous laissent abasourdis de bonheur, mais ils n’ont pas √©t√© tous interpr√©t√©s avec le m√™me panache ni la m√™me vigueur.¬†Un d√©s√©quilibre qui peut s’interpr√©ter comme inn√© √† l‚ÄôŇďuvre, peut-√™tre. Or, en d√©pit du livret m√©tastasien d’Antoine Danchet √©dit√© par Giambattista Varesco (avec qui Mozart avait d√©j√† eu affaire pour Il Re Pastore, son opus lyrique pr√©c√©dent), si beau et si styl√© soit-il¬†; par les cadeaux que Fortune a g√©n√©reusement offert au g√©nie salzbourgeois, il n’existe pas un moment ennuyeux ni de vrai temps mort dans la partition. Aux interpr√®tes donc d’habiter leurs r√īles, musicale et th√©√Ętralement. Les chanteurs-acteurs de la distribution on relev√© le d√©fi, notamment avec l’intense travail d’acteur qu’ach√®ve Jean-Yves Ruf, metteur en sc√®ne. Mais parlons de la musique d’abord.

Ilia et Idamante : deux perles vocales

idomeneo7-1Le titre de l’oeuvre est Idomeneo, re di Creta ossia Ilia e Idamante. Pour cette nouvelle production lilloise le titre Ilia et Idamante para√ģt beaucoup plus pertinent qu’Idom√©n√©e. Kasimir Spicer dans le r√īle titre est un t√©nor qu’on aime bien par la qualit√© de son style et son investissement toujours impressionnant. S’il brille par la lumi√®re propre √† son talent, avec le pianissimo le plus beau de toute la performance, et que nous aurons du mal √† oublier lors de son ¬ę¬†Fuor del mar¬†¬Ľ au premier acte, nous avons aussi remarqu√© la difficult√© du chanteur par rapport aux arabesques, au souffle et √† la projection. Certes, il s’ag√ģt d’un air de bravoure virtuose que Mozart a d√Ľ adapter pour le t√©nor vieillissant cr√©ateur de l‚ÄôŇďuvre : Anton Raaff. De m√™me pour la soprano Patrizia Ciofi dans le r√īle d’Elettra, Princesse argonaute r√©pudi√©e. Une Princesse tr√®s chic mais pas aussi choc. Tant de belles choses dans sa prestation, le style, les r√©citatifs pleins d’intention, une agilit√© vocale confirm√©… Mais aussi de la difficult√© √† chanter son premier air de bravoure ¬ę¬†Tutto nel cor vi sento¬†¬Ľ, un souffle manquant, une voix souvent inaudible, p√©tillante mais sans √©paisseur. Un d√©but un peu d√©cevant, malgr√© son incroyable talent d’actrice qui, au moins, captivait les yeux de l’auditoire. Heureusement pour elle, sa performance est progressive. Lors de son deuxi√®me air elle fait preuve d’un beau legato et des beaux piani, et elle impressionne surtout par son appropriation de la cadence, √† laquelle elle ajoute un je ne sais quoi du belcanto du XIXe, ravissant. Son air de cl√īture ¬ę¬†D’Oreste, d’Aiace¬†¬Ľ est √† l’oppos√© de son premier au niveau de l’assurance, de l’interpr√©tation, du volume, de la projection. Elle est tr√®s expressive et elle le chante avec vigueur, mais l’instrument reste le m√™me, √† notre avis beaucoup plus agile que dramatique donc peu propice au r√īle. M√™me remarque pour le t√©nor Edgaras Montvidas (autrement un Alfredo touchant √† Nantes, pour cette Traviata mise en sc√®ne par Emmanuelle Bastet)¬†dans le r√īle d’Arbace, confident d’Idomeneo. S’il est un excellent acteur et plut√īt beau √† regarder, son air virtuose au premier acte ¬ę¬†Se il tuo duol¬†¬Ľ (fr√©quemment supprim√© tellement il est difficile, nous l’avouons), laisse √† d√©sirer.

En l’occurrence les v√©ritables chefs de file sont Ilia et Idamante, prises de r√īles pour les deux jeunes chanteuses, en v√©rit√©. La soprano Rosa Feola dans le r√īle d’Ilia fait ses d√©buts en France dans cette production. D√®s son premier air ¬ę¬†Padre, germani, addio¬†¬Ľ, les maintes qualit√©s de sa performance saisissent. Un timbre riche, une diction impeccable, une sensibilit√© dramaturgique complexe dont elle fait preuve par son chant et par son jeu. Une prestation qui augmente en beaut√© au cours des actes. Son ¬ę¬†Se il padre perdei¬†¬Ľ au deuxi√®me un bijou d’expression, d’intention, de sinc√©rit√©, les bois d√©licieux du Concert d’Astr√©e s’accordant majestueusement √† l’instrument de la soprano. Que dire enfin de son dernier air au 3e acte ¬ę¬†Zeffiretti lusinghieri¬†¬Ľ¬†si ce n’est-ce qu’elle y exprime la douceur de son amour avec un sublime legato et un chant d√©bordant d’√©motion¬†? Une artiste √† suivre absolument. Pareil pour l’objet de son amour, Idamante, intepr√©t√© par la mezzo-soprano Rachel Frenkel, qui nous impressionne d√®s son entr√©e au premier acte ¬ę¬†Non ho colpa¬†¬Ľ par le timbre et l’√©motion juv√©nile d√©licieusement nuanc√©e, m√™me si la cadence n’a pas √©t√© le moment le plus r√©ussi. Sa participation au quatuor du dernier acte ¬ę¬†Andro ramingo e solo¬†¬Ľ est un sommet d’expression. Remarquons √©galement la prestation rapide mais solide d’Emiliano Gonzales Toro, en Grand pr√™tre et notamment de la basse Bogdan Talos (La Voix) que nous aurions aim√© √©couter davantage.

Et la pierre d’achoppement de la production¬†? La mise en sc√®ne du talentueux et pragmatique Jean-Yves Ruf a des qualit√©s et des d√©fauts. F√©licitons d’abord sa sc√©nographe Laure Pichat pour des d√©cors d’une beaut√© plastique tout √† fait frappante¬†! Un d√©cor par acte, un plateau toujours circulaire avec un rideau de fins fils qui permettent la transparence mais refl√®tent les belles lumi√®res de Christian Dubet. Ni approche historique ni v√©ritable transposition par contre. Des beaux tableaux visuels ravissants, un travail d’acteurs souvent pouss√© et souvent brillant… Mais des coutures par trop visibles d’un discours cr√©atif incertain, voire incoh√©rent.

D√®s la lev√©e du rideau nous avons un flashback de l’extraordinaire mise en sc√®ne de l’Elena de Cavalli (une production de grande valeur! – Op√©ra de Lille, janvier 2015), dans le sens o√Ļ la structure circulaire domine le plateau. Tr√®s beau. Les troyens prisonniers √† l’int√©rieur du faux rideau circulaire, couverts de draps blanch√Ętres comme Ilia… Nous sommes quelque part, √† un moment pr√©cis de l’histoire, on dirait, mais on ne sait pas vraiment. Sauf qu’apr√®s arrive une procession des croyants… Hindous¬†!? Mais pas que¬†!!! Nous sommes d√©cid√©ment dans le m√©li-m√©lo d’√©poques, de styles, un peu de tout et beaucoup de n’importe quoi. Expliquons¬†: Dans cette procession, des ¬ę¬†pr√™tres¬†¬Ľ habill√©s en derviche (mystiques du soufisme, aux longues robes noires et des chapeaux longs plus ou moins coniques) rentrent sur sc√®ne avec de l’encens √† la myrrhe et au copal (typiquement catholique, ajoutons). Un asc√®te de facture indienne a une exp√©rience mystique devant le faux sacrifice dont il est le protagoniste, l’exp√©rience est comme une esp√®ce de possession, mais, d√©moniaque ou ang√©lique¬†? En tout cas √©pileptique. Au m√™me temps Idomeneo, Roi de Cr√®te (o√Ļ d’un royaume indien avec une minorit√© des musulmans mystiques qui ne br√Ľlent pas du benjoin d’Arabie ni du santal mais de la myrrhe, et qui, par hasard, sont les pr√™tres du dit Roi au patronyme grec…), est habill√© en occidental avec une couronne dor√©e qui para√ģt une bague contemporaine. Passons au troisi√®me et dernier acte avec un bel arbre impressionnant qui n’est pas sans rappeler le bois sacr√© du ch√Ęteau de Winterfell dans le Nord de la s√©rie t√©l√©visuelle Game of Thrones / Le Tr√īne de Fer, √† son tour inspir√© du Moyen Age √©cossais… Heureusement toutes ces banalit√©s sophistiqu√©es et incoh√©rentes acqui√®rent un sens, plus ou moins, uniquement gr√Ęce au travail d’acteurs des chanteurs : leur performance fait illusion de coh√©sion. Voici donc un show spectaculaire, de belles ombres et lumi√®res, r√©f√©rences √† l’Inde, au mysticisme islamique, m√™me √† la Gr√®ce (un petit peu quand m√™me). Un d√©fil√© des modes du monde riche en pr√©textes, avec comme principale qualit√© r√©demptrice, d’un point de vue dramaturgique, nous insistons, le jeu d’acteur qui est tellement fort et int√©ressant, que nous excusons, mais pas sans r√©serves, le manque d‚Äô√©gard face √† l‚Äôintellect et √† la culture des spectateurs dans cette mise en sc√®ne √† la beaut√© confondante et conflictuelle, mais certaine.

Une production √† voir et surtout √† √©couter √† l’Op√©ra de Lille le 29 janvier ainsi que les 1er, 3 et 6 f√©vrier 2015¬†!

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Comique, le 26 janvier 2015. André Campra : Les Fêtes Vénitiennes. Marc Maullion, Reinoud van Mechelen, François Lis, Emmanuelle de Negri, Rachel Redmond, Emilie Renard… Les Arts Florissants. William Christie, direction. Robert Carsen, mise en scène.

Les Arts Florissants et William Christie reviennent √† l’Op√©ra Comique pour une r√©surrection d’un op√©ra-ballet du d√©but du XVIIIe si√®cle Les F√™tes V√©nitiennes d’Andr√© Campra (1710). Pour ce nouveau d√©fi, la maison fait appel √† nul d’autre que Robert Carsen pour la mise en sc√®ne et la compagnie Scapino Ballet Rotterdam pour la danse. Dans la jeune distribution, Willima Christie a retenu quelques-uns des meilleurs laur√©ats de son Acad√©mie vocale du Jardin des Voix. Le divertissement de circonstance par excellence est donc ranim√© d’un souffle nouveau. Mais pourquoi et comment¬†?

 

 

La danse éclate dans une Venise rouge écarlate

 

 

LES FETES VENITIENNES -L’op√©ra-ballet est un genre populaire de la musique baroque fran√ßaise, loin de la trag√©die lyrique de Lully. Il s’ag√ģt d’un divertissement de circonstance o√Ļ la danse et la musique de danse ont une place pr√©pond√©rante. La structure du genre est en √©pisodes ou ¬ę¬†entr√©es¬†¬Ľ ind√©pendantes les unes des autres, le spectacle commence par un prologue. Andr√© Campra (1660-1744) a v√©cu sous le joug de l’institution musicale cr√©√©e par Lully. Or, peu apr√®s la mort de ce dernier en 1687, Campra est nomm√© ma√ģtre de musique √† Notre-Dame de Paris. Avec la cr√©ation de son Europe Galante en 1697, il s’affirme en tant que compositeur d’op√©ra-ballets. S’il compose de la musique th√©√Ętrale jusqu’√† la fin de sa vie (et en est une figure d’envergure), il focalise sur la musique sacr√©e, domaine peu explor√© par Jean-Philippe Rameau qui a de facto pris le relais de Lully. La musique de Campra a donc les qualit√©s typiques de la p√©riode de transition entre Lully et Rameau, avec un c√īt√© italianisant confirm√© et une l√©g√®ret√© tr√®s affirm√©e dans l’invention musicale. En ce qui concerne sa musique sacr√©e, elle est avant-gardiste par l’usage des instruments populaires.

 

LES FETES VENITIENNES -Les talents combin√©s de Robert Carsen et de William Christie sont la seule raison d’√™tre du spectacle parisien. Certes, l’int√©r√™t historique, la revalorisation du baroque Fran√ßais, est une mission importante. En ce qui concerne Les F√™tes V√©nitiennes, saluons tr√®s bas l‚Äôengagement des interpr√®tes. La mise en sc√®ne de Carsen situe l’action comme le titre l’indique √† Venise. Une Venise imagin√©e, fantasm√©e, une Venise o√Ļ des touristes de notre √©poque vont pour se divertir, comme √ßa fut le cas au XVIIIe si√®cle (m√™me si c’est le si√®cle qui voit son d√©clin ultime). Ils arrivent, ils se d√©shabillent, devant le publique, par terre, bien √©videmment¬†; ils mettent des costumes rouge √©carlate (beaux costumes de Petra Reinhardt), et puis ils s’amusent. Ils dansent, ils chantent. Ils se tripotent les uns les autres. Une gondola va et vient de temps en temps, le tout tr√®s beau, voire spectaculaire. Le carnaval se f√™te toujours dans la grandeur. La folie, les jeux et les d√©sirs interviennent, jouent, dansent. Et chantent. Il y a un bal, une s√©r√©nade, m√™me un op√©ra dans l’op√©ra √† la fin de l‚ÄôŇďuvre. Un divertissement tr√®s chic mais pas si choc que √ßa. C’est tr√®s bien. Carsen sait bien comment caresser la vue, parfois inspire des r√©flexions m√™me.

C’est aux Arts Florissants d’enchanter l‚Äôou√Įe. William Christie dirige un orchestre en une complicit√© √©vidente, en l’occurrence une v√©ritable bo√ģte magique, aux couleurs tr√®s vari√©es, avec l’√©clat typique des partitions l√©g√®res. Les chanteurs-acteurs sont peut-√™tre les moins flatt√©s musicalement, mais ils sont si investis dans la totalit√© du show que leur performance demeure ravissante, comique, piquante‚Ķ un tourbillon savamment mesur√© non d√©nu√© de po√©sie. Une Rachel Redmond r√©gale l’auditoire notamment avec son chant en italien et en fran√ßais. Si l’instrument, le style et l’agilit√© sont impeccables chez elle, pour cette premi√®re, nous trouvons pour la premi√®re fois (nous la suivons depuis long) un l√©ger accent anglais qu’elle pourrait am√©liorer, notamment ces derni√®res syllabes. Marcel Beekman est une force de la nature dans son jeu d’acteur, mais sa musique touche parfois le grotesque. Les haute-contres Reinoud Van Mechelen et Cyril Auvity sont autant investis et brillent d’une lumi√®re particuli√®re. Emmanuelle de Negri et Emilie Renard d√©bordent de classe et de style, dans leur ligne de chant comment dans l’action qu’elles repr√©sentent. Que dire d’Ed Wubb, chor√©graphe du Scapino Rotterdam Ballet¬†? La danse d’allure classique, ma non troppo, est tr√®s bien int√©gr√©e dans l‚ÄôŇďuvre et les danseurs ajoutent davantage de beau, de piquant, mais aussi de po√©sie avec leurs mouvements. Ils illustrent et parfois √©clairent l’action ainsi… Mais puisqu’il n’y a pas vraiment beaucoup d’action, la danse fait partie des nombreux divertissements, feux d’artifices et des paillettes de la production, composant le principal attrait d‚Äôun divertissement surtout d√©coratif.

 

LES FETES VENITIENNES -Un divertissement pur et dur, riche en couleurs, musicales et visuelles, servi par des √©quipes bien huil√©es et complices… Une nouvelle production √† l’Op√©ra Comique qui est de surcro√ģt applaudie lors des saluts longs et nombreux. Une joie l√©g√®re d‚Äôautant plus d√©lectable en temps de guerre¬†! A voir √† l’Op√©ra Comique les 26, 27, 29, 30 janvier ainsi que les 1er et 2 f√©vrier 2015, puis en tourn√©e √† Toulouse fin f√©vrier puis √† Caen en avril 2015.

 

Illustrations : Vincent Pontet (DR)