CRITIQUE, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Bastille, le 10 mars 2022. BERG : WOZZECK. Johan Reuter, John Daszak, Eva-Maria Westbroek… Orchestre et chĹ“urs de l’Opera de Paris. Susanna Mälkki / William Kentridge

CRITIQUE, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Bastille, le 10 mars 2022. BERG : WOZZECK. Johan Reuter, John Daszak, Eva-Maria Westbroek… Orchestre et chĹ“urs de l’Opera de Paris. Susanna Mälkki, direction. William Kentridge, mise en scène.

 

 

johan-reuter-photo--poupeney-OnP critique classiquenews opera.

 

 


Wozzeck, le premier opĂ©ra d’Alban Berg, crĂ©Ă© après la première Guerre Mondiale, est riche de la science, idĂ©es et idĂ©aux de l’autoproclamĂ©e Seconde Ă©cole (musicale) de Vienne. Il reprĂ©sente un exemple extraordinaire de modernitĂ© et d’audace, avec une cohĂ©rence rare, sans avoir recours Ă  l’usage traditionnel de la tonalitĂ© occidentale et sa dichotomie majeur/mineur. Cette musique atonale de grand impact Ă©motionnel, est prĂ©cisĂ©ment ce dont la pièce tragique et fragmentĂ©e de BĂĽchner « Woyzeck » avait besoin pour en faire une Ĺ“uvre lyrique universelle et intemporelle, d’une actualitĂ© manifeste indĂ©niable. Les 7 reprĂ©sentations Ă  l’OpĂ©ra Bastille, sont en l’occurrence dĂ©diĂ©es aux victimes de la guerre en Ukraine.

 

 

« En l’homme, l’individualité conduit à la liberté »

 

La dĂ©dicace est pertinente et percutante. Le livret, de la plume du compositeur, d’après BĂĽchner, raconte l’histoire de Wozzeck, pauvre soldat barbier fol amoureux de Marie avec qui il a eu un enfant hors mariage. Il finit par assassiner sa maĂ®tresse en pleine rue… Une tragĂ©die Ă  la fois rĂ©aliste, naturaliste, expressionniste. Une Ĺ“uvre profondĂ©ment romantique (dans le sens philosophique du terme). Wozzeck se sait condamnĂ© par sa position sociale, et son incapacitĂ© de devenir maĂ®tre de sa vie est directement liĂ©e Ă  sa disposition mentale, que d’autres personnages remarquent froidement et mĂ©chamment. En se rĂ©signant et s’abandonnant Ă  la folie, Wozzeck, le dĂ©pourvu, l’amoral, le fou, vit l’illusion temporaire d’agence et d’appartenance, avant la tragĂ©die ultime. Il se passent des choses dans sa vie, il a un enfant qu’il nĂ©glige, plusieurs travaux, une maĂ®tresse, mais on dirait qu’il pense que la seule chose qu’il possède c’est le rĂ©cit dĂ©solant auquel il s’attache, sans espoir.

La mise en scène de William Kentridge, faisant ses débuts à l’Opéra de Paris, a lieu dans un décor unique aussi impressionnant que fantasmagorique (scénographie de Sabine Theunissen, costumes de Greta Goiris), aux couleurs et matières renvoyant à la dévastation d’après-guerre. La mise en scène utilise l’image animée projetée sur les décors délabrés ; que des dessins troublants parfois illustratifs de l’action sur scène, mais surtout caractérisant la mort, la guerre, bouleversants de nihilisme résigné.

Nulle impression de résignation, par contre, chez les chanteurs ni dans la fosse ! Par la force de leurs talents, les excellents interprètes font oublier qu’il s’agît d’une représentation d’1h35 minutes sans entracte ! Le Wozzeck de Johan Reuter est impeccable dans le chant et troublant dans la caractérisation. Malgré tout l’artifice évident dans les décors, sa prestation est d’une si grande intensité, qu’on ne peut que croire que nous avons devant nous une personne atteinte d’un trauma post-guerre, profondément troublée… Le Capitaine de Gerhard Siegel, comme le Docteur de Falk Struckmann ou encore Tambourmajor de John Daszak, ont tout autant d’impact, incarnant magistralement les aspects négatifs, voire toxiques, des hommes… La Marie d’Eva-Maria Westbroek est dramatique et naturelle, très percutante dans le parti pris dramaturgique, nous tenant en haleine pendant toute la représentation, sans faire vraiment naître la compassion.

L’orchestre de l’opéra dirigé par la cheffe Susanna Mälkki est le personnage qui suscite le plus d’émotion, et d’admiration ! Son interprétation de la partition redoutable est tout à fait remarquable, les différents groupes au sein de la formation sont magistralement concertés et l’effet de leur performance est toujours saisissant, les cordes perçantes, et cuivres et percussions splendides. Une production bouleversante qui offre une bonne matière à la réflexion. A l’affiche à l’Opéra Bastille les 13, 16, 19, 24, 27 et 30 mars 2022  -  Photo : © Agathe Poupeney / OnP 2022

 

 

 

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CRITIQUE, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Bastille, le 10 mars 2022. BERG : WOZZECK. Johan Reuter, John Daszak, Eva-Maria Westbroek… Orchestre et chĹ“urs de l’Opera de Paris. Susanna Mälkki, direction. William Kentridge, mise en scène.

 

 

CRITIQUE, opĂ©ra. PARIS . Théâtre des Champs-ÉlysĂ©es, le 9 mars 2022. MOZART: Cosi fan tutte. Vannina Santoni, GaĂ«lle Arquez, Cyrille Dubois… Le Concert d’AstrĂ©e. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Laurent Pelly, mise en scène et costumes.

CRITIQUE, opĂ©ra. PARIS . Théâtre des Champs-ÉlysĂ©es, le 9 mars 2022. MOZART: Cosi fan tutte. Vannina Santoni, GaĂ«lle Arquez, Cyrille Dubois… Le Concert d’AstrĂ©e. Emmanuelle HaĂŻm, direction. Laurent Pelly, mise en scène et costumes. Au Théâtre des Champs-ÉlysĂ©en, l’hiver se termine avec la nouvelle production de Cosi fan tutte, signĂ©e Laurent Pelly, et une fabuleuse distribution orbitant autour de GaĂ«lle Arquez et Vannina Santoni, sous la baguette d’ Emmanuelle HaĂŻm. Une soirĂ©e très attendue…

Cosi, ou la fin de l’illusion

Mozart Wolfgang portrait par classiquenews -by-Croce-1780-81Cosi fan tutte est le dernier vĂ©ritable opĂ©ra bouffe de Mozart, et sa dernière collaboration avec le poète Lorenzo Da Ponte, librettiste des Noces et de Don Giovanni. La comĂ©die raconte l’histoire de deux sĹ“urs et leurs fiancĂ©s. Ces derniers sont amenĂ©s Ă  feindre leur dĂ©part Ă  cause d’un pari avec Don Alfonso, leur ami. Le Don veut prouver aux jeunes l’humanitĂ© de leurs compagnes. Ainsi, avec l’aide de la servante Despina, il mène un jeu de dĂ©guisements et de sentiments, dans le but de montrer la nature humaine : fragile, instable. Puisqu’il rĂ©ussit temporairement Ă  inverser les couples, pour le grand chagrin des garçons « trahis », le XIXe siècle a trouvĂ© le livret immoral et frivole. Au XXIe, nous nous demandons toujours qui aime qui et quelles sont les intentions des personnages…

C’est souvent un défi pour les metteurs en scène, dans leur désir de raconter quelque chose au public. Puisque chez Mozart c’est avant tout la musique qui parle, Laurent Pelly propose une production scénique où la musique est bel et bien protagoniste : il transpose l’action dans un décors unique de studio d’enregistrement musical (scénographie élégante de Chantal Thomas). Les personnages sont les chanteurs venus enregistrer… Cosi fan tutte de Mozart ! La boucle est alors bouclée dans une mise en abyme aussi originale que paresseuse, et nous sommes dispensés de théâtre.

Curieusement, les interprétations des solistes sont toutes très incarnées ! Le duo des sœurs, formé par la mezzo Gaëlle Arquez et la soprano Vannina Santoni est tout simplement spectaculaire ! La Dorabella de Gaëlle Arquez est magnétique, avec un charme irrésistible sur scène qui coexiste avec une maîtrise technique irréprochable. Vannina Santoni en Fiordiligi est tout aussi altière et sensible dans la caractérisation, et tout à fait brillante dans l’interprétation de ses airs redoutables. Les nombreux duos qu’elles ont dans la partition sont des moments d’excellence et de jubilation, illuminant une soirée avec beaucoup d’espaces sombres et d’approximations…

Le duo Ferrando et Guglielmo est solidement interprété par le ténor Cyrille Dubois et le baryton Florian Sempey. Le premier a un joli timbre et un beau legato ; il est complètement ravissant lors de son air « Tradito, schernito » ou encore lors du duo avec Fiordiligi « Fra gli amplessi ». Florian Sempey en Guglielmo est quant à lui toujours très investi scéniquement, autant que la production le permet, et a beaucoup de caractère ! Caractère et présence sont les attributs principaux de la prestation de Laurent Naouri en Don Alfonso, mais aussi de la soprano Laurène Paternò en Despina.

Prima la musica

Beaucoup d’encre a coulé et coule encore au sujet de Cosi… selon les sensibilités, la comédie est un opéra tragique, immoral, frivole… Laurent Pelly ne fait aucun commentaire social, ni dramatique, dans sa mise en scène ; il a pris le parti très timide de ne pas prendre parti, ce faisant il a laissé la musique prendre le relais, s’exprimer, seule, sur scène…

Qu’en est-il de l’autre protagoniste de l’opus, l’orchestre ? Remarquons avant tout l’excellente prestation de Benoît Hartoin assurant le continuo depuis le pianoforte de façon inventive et très divertissante. Il fait preuve d’une complicité avec les autres interprètes qui est devenue un trait caractéristique du Concert d’Astrée. Emmanuelle Haïm à la baguette est toujours très énergique et impliquée. Sa direction musicale et sa lecture de l’œuvre sont à la fois pertinentes et intéressantes, elle semble très à l’écoute des chanteurs et surtout très à l’aise chez Mozart ! Un vrai plaisir musical ! A l’affiche au Théâtre des Champs-Élysées du 9 au 20 mars 2022.

CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra-Comique, le 14 fév 2022. Sebastian DURON : Coronis. Perbost, Auvity… Dumestre, / Porras.

CRITIQUE, opéra. PARIS, Opéra-Comique, le 14 fév 2022. Sebastian DURON : Coronis. Perbost, Auvity… Dumestre, / Porras. De la zarzuela à l’Opéra-Comique pour chauffer les cœurs en plein hiver ! L’illustre maison parisienne réchauffe l’esprit en affichant la très attendue création parisienne de la zarzuela de Sebastian Duron, « Coronis », avec Vincent Dumestre qui dirige « son » Poème Harmonique et des chanteurs dans la meilleure des formes. Une soirée baroquissime, rocambolesque à souhait !

 

 

 

CORONIS
Un opéra unique en son genre…

 

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La zarzuela, composition de théâtre lyrique espagnol du 17e siècle, réunit dialogues parlés et chant; elle est contemporaine du semi-opéra anglais, de la tragédie en musique française ou encore de l’opéra baroque italien. La partition récemment exhumée et authentifiée de Sebastian Duron, maître de musique à la Chapelle royale des Habsbourg, date de 1701. Quelle audace incroyable que celle de l’Opéra-Comique dans sa volonté de produire une œuvre si rare. Sa rareté ne vient pas seulement du fait que c’est un genre méconnu en France, mais aussi dans les qualités intrinsèques de l’œuvre. En effet, c’est une zarzuela tardive (voire peut-être la dernière) de Duron, qui a la particularité remarquable d’être entièrement chantée… Et quelle joie qu’elle soit ainsi, grâce à la fabuleuse distribution de chanteurs, visiblement heureux d’interpréter cette musique d’une grande richesse expressive, passant du tragique au comique, dans toute sorte de configuration !

Le livret anonyme raconte l’histoire de la nymphe Coronis, pourchassée par le monstre Triton. Elle demande l’avis du devin Protée, pour savoir quel dieu elle doit prier pour être sauvée. Apollon le dieu soleil ou Neptune le dieu des mers ? Il dit Apollon, lequel acquiesce et offre sa protection. S’ensuit une sorte de compétition divine, rigolote à souhait, mais qui met Coronis dans une affreuse situation : voir son peuple périr soit noyé par Neptune, soit brûlé par Apollon. Après maintes péripéties et rebondissements, Iris, l’arc-en-ciel personnifié, envoyé par Jupiter ordonne que se calme le jeu, que Coronis choisisse définitivement le vainqueur. C’est Apollon (qui avait réussi à tuer Triton). Lieto fine obligé avec les noces de la nymphe et du dieu, ainsi tout va bien dans le meilleur des mondes !

 

 

Un faste pour les sens !

Au cours des presque 2 heures de représentation, sans entracte, le public est en permanence enchanté, parfois ému, souvent diverti, avec les nombreux airs, chœurs et danses. La richesse de la partition est remarquable ! Toute la distribution rayonne par la force de son investissement et l’adhésion évidente au délire baroque qui a jeu sur scène. Marie Perbost en Coronis et Isabelle Druet en Triton font un joli binôme, bien qu’un peu étrange. Le solo de la dernière, dans la partie II, quand Triton chante sa désolation face à l’absence de la première, bouleverse. L’Apollon de Marielou Jacquard est comique, parfois carrément irritant dans l’aigu. Le Neptune de Caroline Meng est tout aussi drôle, mais curieusement le chant est plus agréable et plus rond. Les deux sont néanmoins excellentes dans la caractérisation caricaturale des dieux, jaloux et vicieux ! Le ténor Cyril Auvity est le plus flatté dans la partition ; s’il incarne Protée, vieux devin barbu et fatigué, la beauté du timbre et la justesse du chant rendent le personnage presque beau, surtout passionnant ! Son interprétation est délicieuse.

Tout comme la musique instrumentale. Le Poème Harmonique propose une interprĂ©tation pas moins qu’extraordinaire de la partition, avec une attention particulière Ă  la couleur, et toujours pleine de brio ! Guitares, viole de gambe, thĂ©orbe et percussions volent souvent la vedette, avec le caractère indĂ©niablement espagnol qu’ils incarnent ici Ă  la perfection. La direction de Vincent Dumestre se distingue par la force de l’attaque et la complicitĂ© saisissante entre les groupes d’instruments. Leur exĂ©cution de l’orage, moment de rigueur dans toute Ĺ“uvre baroque, est prodigieuse. Le rendu est brillant et dramatique !

La mise en scène d’Omar Porras s’accorde parfaitement au faste, avec des costumes et décors colorés, des acrobates et des danseurs, des feux d’artifice et des jeux d’ombre et de lumière heureusement récurrents, tout en proposant une direction d’acteur tournée vers le comique qui frappe à l’œil. Une première à l’Opéra-Comique dont nous nous souviendrons longtemps !

 

 

 

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coronis-duron-opera-zarzuela-opera-comique-paris-critique-annonce-classiquenewsCRITIQUE, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra-Comique, le 14 fĂ©v 2022. Sebastian DURON : Coronis. Marie Perbost, Cyril Auvity, Caroline Meng… Le Poème Harmonique. Vincent Dumestre, direction. Omar Porras, mise en scène et chorĂ©graphie.
A l’affiche Ă  l’OpĂ©ra-Comique de Paris les 14, 15, 16 et 17 fĂ©vrier 2022. Le cd de la production de Coronis de Duron par Le Poème Harmonique est paru en fĂ©vrier 2022, avec la soprano Ana Quintans dans la rĂ´le-titre (2 cd Alpha) – lire ici notre critique complète du CD CORONIS par Le Poème Harmonique (Alpha).

 

 

 

CRITIQUE, opéra. MONTE-CARLO, le 16 nov 2021. PUCCINI : Madame Butterfly. Aleksandra Kurzak… S Bisanti / M Larroche.

CRITIQUE, opéra. MONTE-CARLO, le 16 nov 2021. PUCCINI : Madame Butterfly. Aleksandra Kurzak… S Bisanti / M Larroche.  -  Retour du chef d’œuvre de Puccini, Madame Butterfly, à l’Opéra de Monte-Carlo après 17 ans d’absence. Pour ce retour en beauté, la soprano Aleksandra Kurzak interprète le rôle-titre à côté du ténor Marcelo Puente en Pinkerton, dans la mise en scène sympathique et conventionnelle de Mireille Larroche. Le chef milanais Giampaolo Bisanti dirige l’excellent Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo avec une puissance surprenante mais aussi une intelligence remarquable vis-à-vis des coutures dans la partition.

 

 

 

La vie prend toujours fin,
nul besoin d’être soumise », Latifa

 

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Le spectacle commence avec une actrice s’exprimant en langue des signes, dĂ©clamant la cĂ©lèbre citation, Ă©galement sous-titrĂ©e, du roman de l’Afghane Latifa, « Visage Volé » (2004). Une façon discrète mais affirmĂ©e de montrer que l’œuvre de Puccini, ainsi que la mise en scène de Mireille Larroche, malgrĂ© conventions et traditionalismes qui les constituent, sont toujours pertinentes et d’actualitĂ©. Les très beaux dĂ©cors du regrettĂ© Guy-Claude François, ainsi que les jolis costumes de Danièle Barraud revendiquent clairement le Japon du dĂ©but du 20e siècle. L’histoire est bien celle de Cio-Cio San, geisha de 15 ans qui se « marie » avec le lieutenant de la marine amĂ©ricaine B.F. Pinkerton. C’est une farce mais Cio-Cio San y croit. Elle se convertit au christianisme et a un enfant de cette union. Elle sera dĂ©laissĂ©e par le lieutenant qui reviendra avec une femme amĂ©ricaine, sa vĂ©ritable Ă©pouse, pour rĂ©cupĂ©rer son fils illĂ©gitime. Cio-Cio San dĂ©cide se donne la mort avec le couteau hĂ©ritĂ© de son père, et qu’il avait lui-mĂŞme utilisĂ© pour son suicide rituel.

Ce drame psychologique et intimiste est également une tragédie romantique. Le personnage de Cio-Cio San (“Butterfly”) est d’une grande complexité et richesse dramatique. C’est un rôle redoutable en raison, entre autres, de sa longueur : la soprano est presque toujours sur le plateau. Félicitons Aleksandra Kurzak pour sa prestation. Si elle commence avec une certaine réserve, à la fin du I, lors du magnifique duo romantique « Viene la sera… », se révèlent pleinement toutes les qualités de son talent, avec un chant incarné au lyrisme ravageur. Après l’entracte, elle fait exploser l’auditoire d’applaudissements et de bravos à la fin du célèbre « Un bel di vedremo ». Le ténor Marcelo Puente dans le rôle de B.F. Pinkerton est tout fougue tout ardeur ; le métal tranchant dans la voix, l’ampleur, la justesse du chant, comme sa présence sur scène, insouciante et fière, séduisent l’auditoire de façon inéluctable.

Remarquable aussi, la mezzo-soprano Annalisa Stroppa dans le rôle de Suzuki. Le célèbre duo des fleurs à la fin du II (« Tutti i fior ? ») est non seulement le rayon de soleil de la partition, mais en l’occurrence le moment le plus merveilleux, le plus harmonieux, de la production et de la prestation. Impressionne également par la force de la caractérisation mais surtout par la puissance et la rondeur chaleureuse du chant, le baryton Massimo Cavalletti en Consul Sharpless, admirable dans la performance, à la dignité exquise, touchant d’humanité. Il se distingue entre autres lors du trio du 3e acte « Povera Butterfly… Io so che alle sue pene », réunissant Suzuki, Sharpless, B.F. Pinkerton, dans un moment de grande émotion et haut impact musical. Les nombreux rôles secondaires comme le chœur de l’Opéra sont sans défaut.

Et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo s’avère superlatif dans l’interprétation, parfois presque trop. Pourtant l’orchestre dirigé par le chef Giampaolo Bisanti, prend un instant avant de trouver l’équilibre idéal entre fosse et plateau. Voilà le défaut qui s’est transformé rapidement. Autrement, l’orchestre joue la partition avec une telle flamme et une expressivité si vive dans chaque groupe instrumental, que nous oublions les aspects parfois « rudimentaires » de l’orchestration. Sous la direction dynamique de Bisanti, les bois sont graves ou légers quand il le faut, comme il le faut, les cordes toujours précises et en tension, les cuivres envoûtants… Une prestation épatante dans tous les sens, et de haut niveau.

 

 

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CRITIQUE, opĂ©ra. MONTE-CARLO, le 16 nov 2021. PUCCINI : Madame Butterfly. Aleksandra Kurzak, Annalisa Stroppa, Massimo Cavalletti, Marcelo Puente… Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. Giampaolo Bisanti, direction. ChĹ“ur de l’OpĂ©ra de Monte-Carlo. Stefano Visconti, direction. Mireille Larroche, mise en scène.
Madame Butterfly est à l’affiche dans la salle Garnier de l’Opéra de Monte-Carlo, les 16, 18 et 21 novembre 2021. Photo : © Opéra de Monte-Carlo 2021

 

 

CRITIQUE, opéra. Paris. Opéra Comique, le 6 novembre 2021. Philippe HERSANT : Les Éclairs (création)

CRITIQUE, opéra. Paris. Opéra Comique, le 6 novembre 2021. Philippe HERSANT : Les Éclairs. Jean-Christophe Lanièce, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, François Rougier, Elsa Benoît… Ensemble Aedes, chœur. Orchestre Philarmonique de Radio France. Ariane Matiakh, direction. Clément Hervieu-Léger, mise en scène. En cette soirée d’automne, création lyrique à l’Opéra Comique : Les éclairs, événement des plus attendues de la saison 2021-2022. Le compositeur français Philippe Hersant signe un « drame joyeux » sur un livret de Jean Echenoz d’après son roman « Des Éclairs » (2010). La cheffe Ariane Matiakh dirige un Orchestre philharmonique de Radio France impeccable, et une distribution de chanteurs rayonnants, dans une mise en scène enthousiasmante et pragmatique signée Clément Hervieu-Léger.

 

 

« Rien… d’aussi beau qu’un multiple de trois »

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Le livret de l’opéra est une sorte de fiction romancée inspirée de la vie de l’inventeur et ingénieur américain d’origine serbe, Nikola Tesla. Il est d’après le roman « Des Éclairs » du même auteur, dernier volet d’une trilogie de « fictions biographiques ». Au cours des 4 actes sans entracte est racontée l’histoire de Gregor, depuis son arrivée pleine d’espoir à New York jusqu’à sa déchéance et sa mort, sans omettre sa rivalité avec Edison, le départ au Colorado, excentricités et déceptions…

La production de Clément Hervieu-Léger, sociétaire de la Comédie Française, a un je ne sais quoi de cinématographique qui sied merveilleusement au livret et à la partition. Elle n’est pas sans rappeler Broadway par certains procédés (les décors changés à vue signés Aurélie Maestre).

Tout est très fluide, sobrement stylisé et beau, même pendant les scènes les moins intéressantes. Fabuleux, les costumes de Caroline de Vivaise ; excellente, la direction d’acteur, avec une distribution caractérisant superbement, investie, habitée par ce qu’elle raconte, y compris quand elle ne raconte peu ou rien.

Si le triumvirat Hersant – Echenoz – Hervieu-Léger est triomphant, le bijou se trouve sans le moindre doute dans la partition. Le plaisir des interprètes à jouer la musique du compositeur est palpable, et s’exprime dignement dans leurs performances de haut niveau. Le baryton Jean-Christophe Lanièce (Gregor) est une révélation (nommé Révélation Classique Adami en 2017). Sa présence sur scène est magnétique, voire séductrice ; son chant comme son jeu d’acteur, fluides et percutants ; un heureux et mémorable mélange de tendresse et d’orgueil. Bravo aussi pour André Heyboer délicieusement vilain en Edison, Elsa Benoît pétillante en Betty, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur et François Rougier parfait couple Axelrod, ou encore Jérôme Boutillier pompier mais pas trop dans le rôle de Parker. Le chœur Aèdes, fréquemment sollicité, est formidable, en panache et brio.

« Vous divaguez mais j’aime ce délire »

Au-delà des mini-citations musicales mignonnes mais jamais incongrues (9ème symphonie de Dvorak pour signifier les oiseaux, Chet Baker pour un New-York so jazzy ; Bregovic pour le côté balkanisant…), l’écriture orchestrale et vocale du compositeur demeure l’aspect le plus intéressant et jouissif de l’opus. Dès l’entrée de Gregor sur scène au I, avec des cordes tendues et obstinées, pendant que les vents batifolent dans l’air, nous sommes devant un orchestre bien ciselé, magistralement dirigé par la cheffe Ariane Matiakh. La ballade de Betty (I, 4), est une réussite musicale où se marie superbement la voix diaphane de la soprano Elsa Benoît avec un orchestre troublant, voire bouleversant. Si la musique est encore toujours excellente aux deux derniers actes, comme par exemple celle du chœur « Laissez-nous voir le mécène » (III, 5), ou encore ce sublime passage au début du IV où Norman chante « tous les espoirs me sont permis » avec piano obligato, une différence qualitative pointe vis-à-vis du texte par rapport aux premiers actes. En effet, la musique paraît naturelle et combler les manquements du livret, voire déguiser les coutures beaucoup trop évidentes dans le traitement du sujet. Il y a là une petite fragilité qui donne une aura d’humanité à cette extraordinaire production.

Toutes nos félicitations aux équipes artistiques et au directeur sortant, Olivier Mantei, pour avoir ainsi passé commande qui a aussi le mérite de rendre un hommage discret à la Salle Favart elle-même, premier théâtre européen éclairé à 100% par l’électricité ! Diffusion le 1er décembre à 20h sur France Musique et ultérieurement sur TV5 Monde. A déguster sans modération !

 

 

VOIR un extrait vidéo des ECLAIRS de Philippe Hersant, création Opéra Comique, nov 2021 :
https://www.youtube.com/watch?v=UBg9KXoFFSs

 

 

 

 

 

 

CRITIQUE, concert. STRASBOURG, Opéra National du Rhin, le 11 oct 2021. « Nuit d’étoiles ». Sabine Devieilhe / Alexandre Tharaud, piano.

devielhe-sabine-mozart-566-mozart-DEVIEILHE---Mozart-Weber-SistersCRITIQUE, concert. STRASBOURG, Opéra National du Rhin, le 11 oct 2021. « Nuit d’étoiles ». Sabine Devieilhe / Alexandre Tharaud, piano. Sabine Devieilhe et Alexandre Tharaud sont à Strasbourg pour une unique soirée : « Nuit d’étoiles ». Un récital d’une sensibilité radieuse et brillante en complicité autour des mélodies de Debussy, Fauré, Poulenc, Ravel et Louis Beydts (!). Un mélange heureux de mélodies connues, aimées de tous, et de raretés que nous sommes ravis de voir interprétées.

Nuits d’étoiles : un gala unique à l’Opéra du Rhin

Complicité et sensibilité

Amoureux de la mĂ©lodie française, les 2 interprètes offrent un rĂ©cital, avec entracte, qui est bien plus qu’une dĂ©licieuse opportunitĂ© de dĂ©fendre le rĂ©pertoire qu’ils affectionnent ; il s’agit d’une sincère cĂ©lĂ©bration de cet art français, dans toute sa richesse expressive, rayonnante de clartĂ© et de charme, Ă  la science subtile et aux effets sublimes. La soirĂ©e s’ouvre par une mĂ©lodie de jeunesse de Debussy qui donne le titre au programme « Nuit d’étoiles », composĂ©e Ă  18 ans ! Sabine Devieilhe, bellissime dans une robe finement argentĂ©e, commence le rĂ©cital avec toute la grâce du monde. Le magnĂ©tisme de la soprano colorature continue de nous envoĂ»ter avec la ravissante mĂ©lodie de FaurĂ© « Notre amour ». A laquelle rĂ©pondent du mĂŞme FaurĂ©, l’archicĂ©lèbre « Après un rĂŞve » et « Au bord de l’eau », vĂ©ritables chefs-d’œuvre inspirant des frissons par la sensibilitĂ© de l’interprĂ©tation.

Suit le cycle des mélodies miniatures de Poulenc, La courte paille (1960), composé pour sa muse, Denise Duval, avec l’intention qu’elle les chante à son enfant, une anecdote qui plaît à la soprano et qui lui correspond en tant que mère. Si l’ambiance presque nocturne du « sommeil » nous charme et nous plaît, autant que « La reine de cœur » nous remplit de tendresse, la verve rythmique et l’exécution pétillante et enjouée de « Quelle aventure ! », « Ba, be, bi, bo, bu » et « Le carafon » saisissent. Dans la dernière du cycle « Lune d’avril », l’art du pianiste Alexandre Tharaud sied bien au répertoire. Il interprète ensuite en solo sa propre transcription du « Prélude à l’après-midi d’un faune » de Debussy, avec exubérance et légèreté, tendant à une expressivité espiègle toujours ascendante, aux dépens du clair-obscur. La complicité entre les deux artistes revient dans les mélodies de Debussy qui ont suivi. Nous gardons le souvenir de l’excellente interprétation, pyrotechnique parfois, de « La romance d’Ariel », ainsi que d’ « Apparition », à l’expressivité impressionnante, préfigurant Pelléas et Mélisande.

Après l’entracte, découverte des « Chansons pour les oiseaux » de Louis Beydts (1895 – 1953). Des bijoux musicaux d’une grande théâtralité, où la verve dynamique, les contrastes rythmiques, les sauts de registre révèlent un mariage très intéressant du savant et du populaire. « L’oiseau bleu » (ou la mélodie des prénoms !) est la plus impressionnante de toutes, redoutable et virtuose ; « l’oiseau bleu » jamais évoqué dans le texte, ne peut être autre que la soprano qui chante admirablement la chanson. Les Cinq mélodies populaires grecques de Ravel qui suivent, sont l’occasion pour Alexandre Tharaud de briller davantage au piano. Il semble s’y donner à fond et avec une grande justesse. Bien que « l’action » dans ces mélodies se trouve plutôt au piano, Sabine Devieilhe les interprète avec brio, aisément.

Le récital se termine avec les Ariettes oubliées (1887) de Debussy (poèmes de Verlaine), un cycle de mélodies dédié à Mary Garden, la cantatrice écossaise qui créera le rôle de Mélisande. Tout le Debussy de l’avenir s’y trouve déjà en latence, avec une subtilité saisissante, un art de la nuance, du rythme et de la couleur déjà en évidence. Le fabuleux binôme à la complicité merveilleuse convainc : Sabine Devieilhe affectionne particulièrement ces mélodies, et cela s’entend et se ressent dans sa prestation, très expressive. Les « Aquarelles » (Green, Spleen) qui terminent le cycle sont tout simplement sublimes. L’auditoire est entièrement enchanté et baigne les artistes des plus chaleureux applaudissements et bravos. Les artistes, généreux, offrent un bis inattendu, ma non troppo, une réduction pour voix et piano de l’air « Viens, Hymen » de l’opéra-ballet Les Indes Galantes de Rameau. Une clôture en beauté d’un récital heureux.

CRITIQUE, concert. STRASBOURG, Opéra National du Rhin, le 11 oct 2021. « Nuit d’étoiles », récital de mélodie. Sabine Devieilhe, soprano. Alexandre Tharaud, piano. Debussy, Fauré, Poulenc, Beydts, Ravel, musiques.

CRITIQUE, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 7 oct 2021. WAGNER : Le vaisseau fantôme. Konieczny, Merbeth… Hannu Lintu / Willy Decker

WAGNER : le Ring Jordan sur France MusiqueCRITIQUE, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Bastille, le 7 oct 2021. WAGNER : Le vaisseau fantĂ´me. Konieczny, Merbeth… Hannu Lintu / Willy Decker – Retour de l’iconique Vaisseau fantĂ´me signĂ© Willy Decker. Un fabuleux trio de chanteurs wagnĂ©riens interprète les rĂ´les principaux, sous la direction d’un Hannu Lintu dans la meilleure des formes. Un magnifique spectacle prĂ©sentĂ© sans entracte avec la musique la plus italianisante des opĂ©ras de la maturitĂ© du compositeur allemand.

 

 

Reprise réussie de la production déjà vue de Willy Decker, grâce à une distribution convaincante

Rédemption par la femme…

 
 

 
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Le livret de l’opéra est le premier de la plume de Wagner. Il raconte une version de l’histoire du capitaine hollandais condamné à voguer éternellement sur les mers pour avoir osé défier le diable. Il peut être sauvé uniquement par une femme qui lui jure une fidélité éternelle… Cette légende du Hollandais volant, puisée chez Heine, existait déjà depuis le 15e siècle dans les traditions des peuples marins de l’Europe septentrionale, probable transposition du mythe du Juif errant, lui-même dérivé de … l’Odyssée d’Homer. L’idée était certainement déjà en gestation pendant le séjour de Wagner à Riga, où il était harcelé par ses créanciers. Pour échapper à la prison, il doit s’enfuir de cette ville en voilier, et la traversée mouvementée entre Riga et l’Angleterre s’est faite sur une mer, évidemment, démontée… De grands thèmes wagnériens sont ici déjà présents. La malédiction, la rédemption, le désir de mort comme unique certitude sont des thèmes récurrents dans toute son œuvre ultérieure, de Tristan à Parsifal. Apparaît également pour la première fois une esquisse de l’éventuel leitmotiv wagnérien.

La mise en scène élégante et sobre de Willy Decker est pleine de mérite dans le sens où elle rend plus légère (et digérable) l’histoire du livret (au romantisme pathétique suranné). S’il était très à la mode, aux scènes lyriques du 19è, de voir et revoir des hommes et des femmes, mais surtout des femmes, en vérité, mourir d’amour, ou par amour, ou pour l’amour, le public du 21è paraît trouver absurde, encore plus que choquante, l’idée qu’il faille trouver une femme fidèle pour obtenir un repos éternel : la mort. Les fous rires dans la salle aux moments les plus épineux du livret, avec ces costumes et décors sublimes et bien sérieux de la production (signés Wolfgang Gussmann) est une vision heureuse contrastant fortement avec les visions affreuses des personnages sur scène. Wagner léger et stylisé, malgré lui. Bien évidemment, le mérite est aussi dans la lecture bourgeoise et psychologique du texte. Comme dans la plupart des opéras du compositeur, il y a très peu d’action scénique, donc l’agitation de la mer, naturaliste et réelle dans l’orchestre, trouve son penchant dans les esprits, plus que dans la geste des personnages. Il ne se passe rien sur scène mais ils sont bien agités mentalement.

La distribution orbite autour de celle du baryton-basse Tomas Konieczny dans le rôle principal du hollandais volant. Il est complètement magnétique dans sa caractérisation musicale. Sa voix remplit facilement l’immensité de la salle et nous sommes saisis, troublés même, par la force de l’instrument et la justesse de l’attaque. Une révélation ! Alléchante est également la performance de la basse Gunther Groissböck dans le rôle de Daland, du début à la fin. Le duo de ces deux chanteurs dans la 3e scène du premier acte est d’ailleurs un moment d’une grande beauté musicale, sur scène et dans la fosse ! Senta, la fille de Daland, qui choisit de mourir pour que le fantôme… meure, est interprétée par la soprano Ricarda Merbeth. Une performance progressive en ce qui la concerne. Sa célèbre et redoutable ballade du deuxième acte est frappante par l’intensité tragique déjà, mais c’est lors du duo final qu’elle se montre prima donna assoluta avec une maîtrise géniale de la voix. L’Erik du ténor Michael Weinius a un joli timbre solaire appréciable, et nous apprécions autant les courtes interventions du ténor Thomas Atkins (le timonier). La mezzo-soprano Agnes Wierko (débuts à l’Opéra de Paris) est celle qui semble avoir le plus de difficulté à traverser la fosse… Les chœurs de l’Opéra sous la direction de Ching-Lien Wu sont fabuleux, même si paraissent plus en forme les femmes que les hommes, notamment avec le superbe chœur des jeunes filles au II, à l’exécution irréprochable.

Que dire donc de l’autre protagoniste de l’œuvre, l’orchestre ? D’abord, félicitations au capitaine du bateau, le chef Hannu Lintu, qui transporte avec sa direction engagée éclairant davantage ce paradoxe chez Wagner où c’est toujours la musique, instrumentale avant tout, qui nous emporte par sa puissance et qui donne aux personnages leur signification. Subjugués, conquis, ensorcelés, nous devenons par l’orchestre, dès la tempête initiale de la célèbre ouverture jusqu’à la mort finale, jusqu’au silence… lequel a peu duré tellement l’auditoire était heureux à la fin de la représentation, baignant la salle et les artistes d’applaudissements et de bravos, mérités.

CRITIQUE, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 7 oct 2021. WAGNER : Le vaisseau fantôme. Tomas Konieczny, Günther Groissböck, Ricarda Merbeth… Chœur et orchestre de l’opéra. Hannu Lintu, direction. Willy Decker, mise en scène.
A l’affiche à l’Opéra Bastille les 12, 17, 22, 25, 28 et 31 octobre, ainsi que les 3 et 6 novembre 2021.

CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, le 10 oct 2021. VERDI : Stiffelio. Tetelman, Bassénz Andrea Sanguinetti / Bruno Ravella. 

stiffelio-verdi-bruno-ravella-opera-du-rhin,-critique-opera-classiquenews-strasbourg-mulhouse-verdi-critique-classiquenewsCRITIQUE, opéra. STRASBOURG, le 10 oct 2021. VERDI : Stiffelio. Tetelman, Bassénz Andrea Sanguinetti / Bruno Ravella. L’Opéra National du Rhin propose une nouvelle production de l’opéra rare de Verdi, Stiffelio (1850), signée Bruno Ravella. Décrié, censuré, remanié, puis oublié, l’opus voit dans cette résurrection alsacienne la seule création française d’après l’édition critique de la partition (2003). L’excellente distribution des solistes (pour leur majorité en prise de rôle et en début à Strasbourg), sont dirigés par Andrea Sanguineti qui fait aussi ses débuts à l’Opéra en tant que directeur musical.

Élégante résurrection

L’œuvre, jugée blasphématoire par la censure italienne à sa création, en raison de quelques spécificités du livret de Piave (d’après Émile Souvestre et Eugène Bourgeois), est souvent présentée comme sujet sur l’adultère. L’histoire à nuancer, est celle de Stiffelio, pasteur protestant charismatique, trompé par sa femme Lina. Elle le trompe avec le gentilhomme Raffaele qui sera tué par le père, Stankar, pour l’honneur de la famille. Stiffelio, pasteur à la sérénissime compassion, côté jardin, fou de rage meurtrière, côté cour, rappelle à la fin que le devoir d’un chrétien est de pardonner ; il accepte le repentir de sa femme (après la signature d’un divorce quand même !).
Censuré officiellement en raison des éléments jugés « immoraux » (représentation scénique mondaine d’un objet de culte, citations bibliques dans une œuvre profane, évocation du divorce…), l’opéra d’une grande richesse musicale est à la fois un défi majeur pour les metteurs en scène ainsi qu’une opportunité parfaite pour montrer combien l’art lyrique, un art vivant, est intimement lié aux sensibilités de son public… Nous y reviendrons.

Avant le lever du rideau le ténor protagoniste est annoncé souffrant, mais il assurera néanmoins la représentation. Le spectacle commence avec une pétillante ouverture pot-pourri, marquée par un certain imbroglio instrumental que nous oublions rapidement grâce à la remarquable prestation de la trompette, avec sa délicieuse et charmante mélodie. Le ténor Jonathan Tetelman dans le rôle-titre entre sur scène avec un tel panache théâtrale et une projection vocale sans défaut que nous nous étonnons qu’il soit souffrant ! Un rôle vocalement exigeant pour tout ténor, mais aussi une superbe occasion de montrer l’ampleur de ses talents, Tetelman l’interprète dignement. Son timbre solaire, son beau chant trouvent un contraste heureux avec son jeu d’acteur, passionné et passionnant ; habité, plus théâtralement que musicalement, le ténor éclaire l’affreuse dualité entre l’amour christique qu’est sa fonction / mission et la rage meurtrière aveuglante de l’homme blessé qui ronge son cœur. Si elle manque parfois de force sombre, la prise de rôle à Strasbourg bien est plus que remarquable… époustouflante : une révélation ! Ses duos avec la soprano Hrachuhi Bassénz (Lina) sont excellents, en raison des spécificités et ambiguïtés de l’œuvre et du parti pris de la production. Si les aigus cristallins sont là et que son legato ne fait pas défaut, sa réussite se trouve ailleurs, précisément dans la distance qu’elle établit avec presque tout le monde : il s’agît après tout d’une femme qui vit dans une communauté fermée et qui a peur.

Les rôles secondaires, légèrement moins complexes, sont dignement interprétés par les solistes. Le baryton Dario Solari (Skandar, père de Lina), est touchant dans son chant plein d’esprit. Son air et cabaletta du 3e acte « Lina, pensai… O gioia inesprimibile » est un moment de grand impact. La basse Önay Köse (Jorg, l’ancien) est hyper convaincant à tout niveau, archaïque, menaçant comme il le faut. Finalement le ténor Tristan Blanchet dans le rôle de Raffaele brille par la force gaillarde du chant ; il offre une prestation à l’espièglerie nonchalante très efficace. La distribution rayonne encore plus et davantage lors des nombreux duos et dans les fins d’acte, très beaux.

« L’infamie ne vous suffit point, vous voulez être lâche ! »
Skandar

Pour revenir à la mise en scène, efficacité et pragmatisme paraissent être des mots-maîtres de la conception… C’est simple, épuré, beau. Comme un tableau de Raphaël que nous aimons tous et qui ne choque personne. Bruno Ravella situe l’action, de façon tout à fait ingénieuse et sage, dans une communauté religieuse fermée, à l’Amish. Le décor unique évoque le temple autour duquel tout se passe (décors et costumes d’Hannah Clark, lumières de Malcolm Rippeth). Les matières sont belles et élégantes dans leur simplicité, les lumières efficaces, souvent tamisées. Or, dans cet opéra où nous parlons de crimes d’honneur, où nous sommes encore à nouveau exposés à la souffrance « coupable » d’une femme, violée, nous trouvons la transposition en terre Amish, politiquement correcte et bouleversante, comme s’il y avait peut-être une volonté de ne pas froisser quelqu’un. Mais qui ? Matière à réflexion. Si l’occasion de parler à notre époque est quelque peu ratée, la création demeure agréablement efficace, sans plus.
La direction du chef Andrea Sanguineti est, elle, parfois tendue. Nous constatons l’évolution progressive de la performance, souvent le cas dans une première, à vrai dire, et l’Orchestre symphonique de Mulhouse prend un certain temps à trouver une dynamique cohérente et sa régularité. La performance des instrumentistes se révèle parfois très belle (cf. les vents, comme le hautbois sublime du duo « Opposto è il calle che in avvenire » au 3e acte). Les chœurs de l’Opéra, plutôt cosmétiques, sont corrects.

L’œuvre rare de Verdi est à découvrir et redécouvrir à l’Opéra National du Rhin, avant tout et surtout pour la beauté du chant. A l’affiche les 10, 12, 14, 16 et 19 octobre à Strasbourg, puis les 7 et 9 novembre à Mulhouse.

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CRITIQUE, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 10 oct 2021. VERDI : Stiffelio. Jonathan Tetelman, Hrachuhi Bassénz, Dario Solari, Tristan Blanchet, Önay Köse… Orch symphonique de Mulhouse. Andrea Sanguinetti, direction / Bruno Ravella, mise en scène.  Photos : © Klara Beck / ONR 2021.

A propos de Stiffelio, un opéra méconnu de Verdi, LIRE aussi :
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Notre dossier Stiffelio de Verdi
http://www.classiquenews.com/stiffelio-de-verdi/

Notre présentation du Stiffelio de Verdi à l’affiche de l’Opéra de Strasbourg en octobre 2021 :
http://www.classiquenews.com/stiffelio-a-strasbourg-et-mulhouse-10-oct-9-nov-2021/

CRITIQUE, opéra. PARIS, TCE, le 9 oct 2021. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Vanina Santoni, Stanislas de Barbeyrac, Simon Keenlyside, Chloé Briot, Jean Teitgen. Les Siècles. F-X Roth / Eric Ruf

debussy-portrait-dossier-centenaire-2018CRITIQUE, opéra. PARIS, TCE, le 9 oct 2021. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Vanina Santoni, Stanislas de Barbeyrac, Simon Keenlyside, Chloé Briot, Jean Teitgen. Les Siècles. F-X Roth, direction. Eric Ruf, mise en scène. 

Retour à la maison des Pelléas et Mélisande 2017, signée Éric Ruf. Le chef François-Xavier Roth dirige ses Siècles sur instruments d’époque en grande forme et une distribution des solistes étonnante, sublimant l’ambiguïté formelle qui caractérise l’œuvre. Le ténor Stanislas de Barbeyrac interprète le rôle-titre et la soprano colorature Patricia Petibon, annoncée « éprise d’allergie » avant la représentation, est remplacée au pied levé par la soprano Vannina Santoni, enceinte de 8 mois, chantant Mélisande depuis un pupitre sur scène, côté jardin.

Du tout noir au tout vert…
« La joie, on n’en a pas tous les jours »

PellĂ©as et MĂ©lisande, seul opĂ©ra achevĂ© de Claude Debussy et son chef-d’Ĺ“uvre absolu, est une Ĺ“uvre iconique Ă  maints regards. InfluencĂ© par Verlaine et le cercle de MallarmĂ©, Debussy trouve quelque part dans la pièce symboliste Ă©ponyme de Maeterlinck une rĂ©ponse Ă  ses questionnements sur l’opĂ©ra et l’art lyrique en gĂ©nĂ©ral. Peu d’action et beaucoup de descriptions font de la pièce une vĂ©ritable rareté ; il s’agĂ®t de l’œuvre oĂą les principes de l’impressionnisme sont exprimĂ©s de la façon la plus claire. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une forĂŞt, retrouve une fille belle et Ă©trange, MĂ©lisande, qu’il Ă©pouse. Elle tombe amoureuse de son beau-frère PellĂ©as. Golaud finit par tuer son frère et battre MĂ©lisande, la poussant Ă  la mort et Ă  la naissance prĂ©maturĂ©e d’une petite fille… Éric Ruf situe « l’action » dans un dĂ©cor unique ingĂ©nieux, une mare. Il Ă©voque dans le programme une particularitĂ© des paysages bretons, et leurs petits ports, magnifiques Ă  marĂ©e haute, dĂ©routants Ă  marĂ©e basse. Cela passe, du tout noir au tout vert.

Bien que le metteur en scène dise ne pas savoir ce qu’est le symbolisme, il utilise quelques éléments chargés de symbolique ; l’eau d’abord, mais aussi les filets marins. Par contre il refuse l’épée, mais impose quand même à Golaud d’égorger Pelléas sur scène… Un fil conducteur référentiel fait paraître les figures des trois parques qui apparaissent très souvent sur scène (parfois représentant des êtres évoqués dans le livret, comme les servantes, parfois non). La production reste visuellement saisissante dans les décors du metteur en scène, les costumes fabuleux de Christian Lacroix et les belles lumières de Bertrand Couderc.
La performance des solistes, malgré la venue salutaire de Vannina Santoni, est souvent ambivalente. Elle chante le rôle aisément pendant que la Petibon mime sur scène, ma non tanto. Stanislas de Barbeyrac est rayonnant dans son chant et paraît très en forme et vocale et théâtralement. Le Golaud de Simon Keenlyside est toute intensité dramatique, s’il prend un certain temps à être à l’aise il finit par camper le rôle avec brio. La Géneviève de la contralto Lucile Richardot a une superbe présence scénique, mais nous regrettons que son chant peine à dépasser l’orchestre quand il joue fort. Heureusement, l’Arkel de la basse Jean Teitgen comme l’Yniold de la soprano Chloé Briot sont excellents. Cette dernière offre au public une des plus touchantes interprétations du personnage, impeccable et implacable au niveau vocal, entièrement crédible dans sa caractérisation scénique de l’enfant, et ce pendant qu’elle grimpe, saute, joue dans l’eau. Un exploit bien heureux. La courte intervention du baryton-basse Thibault de Damas en Médecin est sans défaut, comme celle du chœur Unikanti également.
Plus que jamais, le bijou est dans la fosse (exception faite pour le remarquable Yniold). Les cordes de l’orchestre Les Siècles impressionnent dès les premières mesures et se montrent d’une grande dynamique et expressivité au cours des interludes orchestraux. Malgré quelques problèmes d’équilibre entre la scène et l’orchestre ponctuellement, ce dernier est un protagoniste à part entière, si ce n’est le protagoniste caché de la partition. Le chef dirige ses instrumentistes avec une précision remarquable qui outre les cordes, favorise les bois et les percussions, ensorcelants et menaçants à souhait.

Si la première est accidentée par le trouble d’une protagoniste indisposée, avec tout ce que cela a impliqué, la production mérite le déplacement : vous vous baignerez dans la musique sublime, indescriptible, impressionnante et impressionniste de Debussy, dignement interprétée. A l’affiche au Théâtre des Champs-Élysées du 9 au 15 octobre 2021. Photos : © Vincent Pontet.

CRITIQUE, opéra. Lille, le 24 sept 2021. CAMPRA : Idoménée. Tassis Christoyannis, Samuel Boden, Hélène Carpentier, Chiara Skerath… Le Concert d’Astrée, chœur et orchestre. Emmanuelle Haïm, direction. Denis Comtet, chef de choeur. Alex Ollé, mise en scène. Martin Harriague, chorégraphe.

CRITIQUE, opéra. Lille, le 24 sept 2021. CAMPRA : Idoménée. Tassis Christoyannis, Samuel Boden, Hélène Carpentier, Chiara Skerath… Le Concert d’Astrée, chœur et orchestre. Emmanuelle Haïm, direction. Denis Comtet, chef de choeur. Alex Ollé, mise en scène. Martin Harriague, chorégraphe.

andre-campra-portraitVraie rentrée à l’Opéra de Lille avec la très attendue production d’Idoménée d’André Campra, signée Alex Ollé, de la troupe catalane La Fura dels Bauls. Bijou méconnu du baroque français, il est enfin présenté au public dans une nouvelle mise en scène, après la version réduite proposée l’année dernière (pandémie oblige), intitulée « Le Retour d’Idoménée ». Emmanuelle Haïm défend brillamment l’opus avec une direction rayonnante de son chœur et orchestre, Le Concert d’Astrée, en résidence à l’Opéra, ainsi que d’une distribution de solistes dans la meilleure des formes à la première. Une rentrée lyrique fort sympathique malgré quelques réserves au niveau de la mise en scène.

À mi-chemin entre Lully et Rameau, André Campra (1660 – 1744) est une figure très intéressante et curieuse dans le paysage musical français du début du 18e siècle. À la fin du 17e, il quitte le sud pour devenir maître de musique à Notre-Dame de Paris et y acquiert une notoriété en tant que compositeur de musique sacrée. Or, le succès populaire de sa musique profane, notamment des opéra-ballet et tragédies lyriques, l’oblige à quitter définitivement son poste en 1700. Idoménée (livret d’Antoine Danchet), très probablement d’après la pièce éponyme de Crébillon père, est créé avec succès à Paris en 1712 et ressuscité avec autant de succès dans une version remaniée en 1731, jouée ici.

Idoménée de Campra à Lille…
Tragédie lyrique en 1712,
opéra-cauchemar en 2021

L’opéra raconte l’histoire d’Idoménée, Roi de Crète, rentrant chez lui après la victoire des Grecs dans la Guerre de Troie. Vénus, désirant le punir, demande au dieu maître des vents, Éole, de déclencher la tempête.  Idoménée promet alors à Neptune de sacrifier la première personne qui se présenterait à lui sur le rivage de Crète, s’il survit. Pendant ce temps, sur l’île de Crète demeurent Électre, la fille d’Agamemnon, et la captive Ilione, fille du Roi des Troyens, Priam. Les deux aiment Idamante, le fils d’Idoménée, qui croit son père naufragé, et qui est lui-même secrètement amoureux d’Ilione, pour le plus grand malheur d’Électre. Idoménée, arrivé sauf en Crète, s’apprête à faire le sacrifice promis, uniquement pour se rendre compte que cette première personne croisée n’est autre que son fils. Le Roi essaye d’éviter le sacrifice fatidique par tous les moyens, mais ne peut pas échapper à la colère des dieux, et termine par assassiner Idamante dans un moment de folie. Il désire alors se donner la mort, mais les dieux le punissent à vivre…

De la mise en scène d’Alex Ollé, retenons avant tout l’idée très pragmatique, et peut-être carrément salutaire, de faire appel au chorégraphe Martin Harriague et à la compagnie de danse Dantzaz, non seulement parce qu’il y a de nombreux divertissements ou ballets dans la partition, mais aussi par la fonction que la danse sur scène finit par remplir (toutes nos félicitations aux danseurs). L’intention du metteur en scène était de transformer la tragédie lyrique en un cauchemar contemporain. Pour se faire, il a recours à une scénographie, signée Alfons Flores, faite uniquement avec des panneaux transparents en forme de verres brisés sur lesquels sont projetées des vidéos, parfois en lien avec le livret, parfois non. Tout l’opéra est donc un mauvais rêve ou un cauchemar, inspiré du surréalisme, en raison de l’insensibilité explicite du metteur en scène au répertoire baroque français, mais avec la mission de rendre plus réels les personnages. Tout cela interpelle, laisse perplexe, comme les moyens déployés et leurs raisons d’être. Le résultat est parfois très intéressant et réussi, grâce aux différents moyens techniques et humains (lumières d’Urs Schönebaum, vidéos d’Emmanuel Carlier), comme les scènes dans la mer, visuellement impressionnantes, le chœur des Troyens libérés, émouvant, ou encore l’entrée de la Jalousie sur scène, un faste-spectacle à part entière, dans le spectacle. Il est pourtant indéniable que ces scènes réussies n’arrivent pas à cacher les coutures beaucoup trop apparentes de la production, ni ses incohérences et contradictions.

Somptueuse rentrée lyrique à Lille

S’il y a en effet beaucoup de strates de signification dans l’œuvre, comme c’est souvent le cas des histoires antiques, le protagoniste absolu de cette rentrée lyrique est la musique. Le Concert d’Astrée sous la direction d’Emmanuelle Haïm est rayonnant ! Il correspond parfaitement à la richesse de la partition, qui est exécutée énergiquement, avec beaucoup de vigueur dans les moments furieux, et une grande sensibilité presque chambriste dans l’élégiaque et l’intime (au 4e acte entre une musette et deux bergères qui chantent « Volez au son de nos musettes », avec musette et basson seulement, un moment de grâce pastorale d’une beauté indescriptible). La distribution des solistes va globalement dans le même sens musical. Chiara Skerath (Illione) est toute dignité et intensité, elle montre un investissement indéniable dans sa caractérisation, musicalement sans défaut, le timbre toujours beau. L’Idamante du ténor aigu Samuel Boden est fort charmant, tendre même, bien plus à l’aise après l’entracte en ce qui concerne sa projection. Dans le rôle-titre, le baryton Tassis Christoyannis semble avoir trouvé un équilibre sublime d’interprétation, entre théâtre et chant, dans sa prestation particulièrement touchante.
La Vénus de la mezzo-soprano Éva Zaïcik est absolument délicieuse ! Elle incarne une déesse frivole, capricieuse et vindicative à souhait, avec une présence scénique imposante et un remarquable gosier. Elle a une sorte de binôme « mortel » dans le personnage d’Électre, tout aussi fabuleusement interprété par la soprano Hélène Carpentier. Cette dernière termine le premier acte avec une scène de vengeance où elle fait preuve d’un grand dynamisme musical et interprétatif, ne s’agissant pas uniquement d’un air de fureur typiquement agité, mais au contraire d’une scène où elle est confrontée à des forts contrastes, plus musicaux que poétiques en vérité. A la fin du 2e acte, Électre rejetée prie Vénus, qui décide à son tour d’invoquer la Jalousie pour les aider, en un tableau parmi les plus spectaculaires de l’œuvre. La Jalousie du baryton Victor Sicard est tout panache ! Il impressionne par une aisance globale, avec une voix grave saisissante contrastant fortement son apparence, dans la tenue légère et alléchante attribuée au personnage travesti. Remarquons également la basse Frédéric Caton en Arbas / Protée à la voix saine, l’émission d’une grande précision, le chant profond ; le baryton Yoann Debruque en Éole / Neptune avec un je ne sais quoi plein de charme dans la voix ; le ténor Enguerrand de Hys en Arcas, avec son joli timbre brillant. Que des louanges pour l’excellente prestation du chœur, très sollicité : « Embarquons-nous » du 3e acte est un sommet d’expressivité et de dynamisme d’ensemble, délicieusement vocalisant.

A l’affiche à l’Opéra de Lille encore les 26, 28 et 30 septembre ainsi que le 2 octobre 2021. Diffusion sur France Musique samedi 6 novembre à 20h.

CRITIQUE, concert. LILLE, Concert de clĂ´ture Festival Piano(s) Lille 2021, Dim 20 juin 2021. MOZART, BEETHOVEN. Orchestre de Picardie. Jean-Claude Casadesus

lille-pianos-festival-2021-jc-casadesus-tiberghien-piano-concerto-piano-critique-concert-classiquenews-20-juin21CRITIQUE, concert. LILLE, Concert de clôture Festival Piano(s) Lille 2021, Dim 20 juin 2021. MOZART, BEETHOVEN. Orchestre de Picardie. Jean-Claude Casadesus, direction. Chœur régional des Hauts-de-France. Eric Deltour, chef de chœur. Cédric Tiberghien, piano. Nous voici au Nouveau Siècle à Lille pour la clôture du Lille Piano(s) Festival 2021. Le pianiste Cédric Tiberghien interprète le 23e concerto pour piano de Mozart ainsi que la rarissime Fantaisie Chorale de Beethoven, avec l’Orchestre de Picardie sous la direction du chef Jean-Claude Casadesus et la participation du Chœur régional des Hauts-de-France. Conclusion heureuse de l’extraordinaire édition 2021 du festival !

Mozart et Beethoven
La vocation universaliste de la musique

Le programme commence avec le 23e Concerto pour piano et orchestre de Mozart, achevé pendant que le génie salzbourgeois travaillait sur son opéra Les Noces de Figaro. Un bijoux mélodique plein d’émotions voilées, d’envols thématiques ravissants. Si les vents de l’Orchestre de Picardie sont sublimes dès le départ jusqu’à la fin, les cordes, elles, éclatent d’un brio gaillard au rondo final après une prestation limpide aux premiers mouvements. Le pianiste Cédric Tiberghien, quant à lui, campe une performance tendre et joyeuse sans défaut lors des mouvements extérieurs, et interprète l’adagio central avec émotion, honorant la partition empreinte d’un sens de désolation et de résignation, aussi profond que beau.

Après les applaudissements bien mérités de l’auditoire, le soliste et le chef reviennent sur scène pour la fin la plus dynamique qui soit avec l’interprétation de la Fantaisie Chorale pour piano, chœur et orchestre de Beethoven, préfigurant la célèbre dernière symphonie du maître. Dans le court Adagio initial, Cédric Tiberghian est déjà dans une expression virtuose tout à fait impressionnante. Vents, cuivres et bois confondus, s’accordent à l’excellence du soliste. Le deuxième et dernier mouvement, choral, doit beaucoup stylistiquement à l’opéra, notamment à l’opéra buffa italien et au singspiel allemand. La complicité entre le piano, l’orchestre et le chœur y est vraiment spectaculaire. Si ce mouvement préfigure en effet l’Hymne à la joie de la 9e symphonie de Beethoven, nous sommes ici dans un registre similaire, mais où l’ode est à la musique et à la beauté, à la grâce. Solistes et choristes du Chœur régional des Hauts-de-France, ainsi que tous les musiciens, incarnent magistralement le sentiment dans leur performance. Le public est entièrement transporté à la fin, au point qu’après les saluts baignés de bravos, l’ensemble décide d’offrir comme bis les toutes dernières mesures glorieuses et pompeuses de l’opus.

Nous quittons les artistes et le site du Festival Lillois avec un sentiment d’impatience : vite, la prochaine édition 2022 !

CRITIQUE, concert. LILLE, Concert de clôture Festival Piano(s) Lille 2021, Dim 20 juin 2021. Concerto pour piano et orchestre en si-bémol, Johannes Brahms. Orchestre de Picardie. Jean-Claude Casadesus, direction. Chœur régional des Hauts-de-France. Eric Deltour, chef de chœur. Cédric Tiberghien, piano.

CRITIQUE, concert. LILLE, dim 20 juin 2021. Lille Piano(s) Festival 2021. RĂ©cital de piano. Florian Noack, piano

CRITIQUE, concert. LILLE, dim 20 juin 2021. Lille Piano(s) Festival 2021. Récital de Florian Noack, piano. Élégance et virtuosité sont au rendez-vous pour ce récital sur mesure du pianiste Florian Noack, en ce troisième et dernier jour du Lille Piano(s) Festival 2021. L’auditorium du Conservatoire de Lille nous accueille encore pour l’interprétation des 24 Préludes, op.28 de Chopin ainsi que des extraits des 12 études d’exécution transcendante, op.11 de Lyapunov.

Chopin, Lyapunov par Noack
Piano romantique et virtuose

Florian-noack-piano-critique-concert-lille-pianos-festival-2021-critique-concert-classiquenewsLe rĂ©cital intimiste proposĂ© par le pianiste belge Florian Noack, connu pour ses cĂ©lèbres transcriptions d’œuvres rares pour le piano, ainsi que ses interprĂ©tations, commence par l’iconique opus de Chopin. Les 24 PrĂ©ludes sont jouĂ©s par le soliste dans un Ă©lan plus ou moins dĂ©monstratif oĂą les protagonistes sont l’excellence technique et la sobriĂ©tĂ© d’exĂ©cution. Ce parti pris d’élĂ©gance et de dĂ©tachement dans une Ĺ“uvre habituellement Ă©motive et riche en Ă©vocations (nous pensons aux Ă©pithètes d’Alfred Cortot, notamment) est bien sĂ»r bienvenu, d’autant que le pianiste n’exclut ni le charme ni le drame ni la ferveur. Nous avons particulièrement apprĂ©ciĂ© l’approche conversationnelle presque lyrique du 21e et du 22e, la gravitĂ© pleine d’âme, ma non troppo, du 9e et du 15e. La performance se termine au sommet interprĂ©tatif, avec un 23e exquis, caressant, et un 24e spectaculaire, plein de caractère.

Les Préludes sont une excellente mise en condition pour les extraits du compositeur romantique russe Sergei Lyapunov (1859 – 1924), issus de son opus n°11 : les 12 études d’exécution transcendante, dédiées à la mémoire de Franz Liszt. Cette dernière partie du récital commence avec « Harpes Éoliennes » subtil mélange de virtuosité et de beauté. Le « Rondo des Sylphes » qui suit est très intéressant, toujours virtuose, avec un je ne sais quoi d’enjoué, de taquin… transcendantal ! Et la fin est au zénith avec « Chant épique », la pièce la plus ensorcelante et impressionnante du récital, à l’interprétation tout à fait sensationnelle, épique ! Le public est totalement ébahi, et le jeune pianiste a la gentillesse d’offrir un bis épuré signé Komitas, une danse arménienne pleine de charme de la région d’Erevan. Photo : Ugo Ponte / ON LILLE 2021

CRITIQUE, concert. LILLE. Lille Piano(s) Festival 2021. « Monstres sacrés ». Ensemble Miroirs Étendus, orchestre. Fiona Monbet, direction, violon. Michèle Pierre, violoncelle. Romain Louveau, piano..Cyrielle Ndjiki Nya, soprano.

CRITIQUE, concert. LILLE. Lille Piano(s) Festival 2021. « Monstres sacrés ». Ensemble Miroirs Étendus, orchestre. Fiona Monbet, direction, violon. Michèle Pierre, violoncelle. Romain Louveau, piano. Cyrielle Ndjiki Nya, soprano. Sacré concert de chambre dans la troisième et dernière journée du Lille Piano(s) Festival 2021 ! L’intimiste auditorium du Conservatoire de Lille accueille l’Ensemble Miroirs Étendus pour une manifestation musicale proposant le Triple Concerto de Beethoven et les Wesendonck Lieder de Wagner, avec une pincée d’électronique ! La violoniste et cheffe d’orchestre Fiona Monbet est au violon et à la direction pour ce programme pertinemment intitulé « Monstres Sacrés ». Une expérience originale qui s’avère aussi rafraîchissante.

 

 

Limites musicales brillamment Ă©tendues

 

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Nous étions très désireux de découvrir la proposition chambriste et aussi ponctuellement électronique des pièces monumentales inscrites au programme. D’abord parce que nous sommes de l’avis que la musique classique a une vocation universaliste, et qu’en effet tout le monde peut venir et se plaire au concert, mais surtout parce que nous croyons également et davantage que ce répertoire peut et doit sortir des sentiers battus comme des zones de confort. Désir exaucé et pari réussi par l’Ensemble Miroirs Étendus sous la tutelle artistique de Fiona Monbet ! Le concert commence avec un incroyable arrangement pour orchestre à cordes du Triple Concerto de Beethoven, signé Dimitri Soudoplatoff, avec la cheffe au violon, le pianiste (et directeur artistique de l’ensemble!) Romain Louveau au piano, et Michèle Pierre au violoncelle solo. La complicité des solistes est frappante dès le début, tout comme le brio des cordes qui campent une performance souvent saisissante. Le public est légitimement emballé, voire ravagé par l’excellence détendue de la performance.

Il sera davantage conquis et bouleversé par les Wesendonck Lieder de Wagner qui terminent le concert. La soprano Cyrielle Ndjiki Nya entre sur scène, rayonnante, … elle interprète une version légèrement agrémentée d’électronique en directe (arrangement d’Othman Louati). L’auditorium est sacrément saisi des frissons dès le premier Lied par le gosier et l’intensité bouleversante du chant de Cyrielle Ndjiki Nya. Son passage de l’urgence à l’exaltation au deuxième inspire au public des applaudissements. Au troisième nous remarquons encore la direction des cordes, en parfaite harmonie avec le chant. Le célèbre cycle de 5 lieder finit avec le moment le plus électronique de la représentation, quand s’installe une atmosphère d’outre-monde presque, tout à fait à propos.
L’engagement de tous les artistes a porté ses fruits ; leur prestation reste fabuleuse.

 

 

CRITIQUE, concert. LILLE. Lille Piano(s) Festival 2021. Sam 19 juin 2021. Concert symphonique. Orchestre de Picardie, Arie van Beek, direction. Alexandra Dogvan, piano. Naïri Badal, Adélaïde Panaget (Duo Jatékok), piano.

CRITIQUE, concert. LILLE. Lille Piano(s) Festival 2021. Sam 19 juin 2021. Concert symphonique. Orchestre de Picardie, Arie van Beek, direction. Alexandra Dogvan, piano. Naïri Badal, Adélaïde Panaget (Duo Jatékok), piano. Concert symphonique kaléidoscopique pour la deuxième journée du fabuleux Lille Piano(s) Festival 2021. L’Orchestre de Picardie sous la direction d’Arie van Beek joue Beethoven et Poulenc aux côtés de la jeune virtuose Alexandra Dogvan et du duo de pianistes « Jatékok » (Naïri Badal et Adélaïde Panaget). Un concert pour tous les goûts !

Le piano pour tous !

 

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Le Duo Jatékok (© Ugo Ponte / ON LILLE 2021)

L’enfant prodigue Alexandra Dogvan (née en 2007) ouvre le concert avec son interprétation bien appliquée du deuxième concerto pour piano de Beethoven. Dès le premier mouvement, les vents de l’orchestre sont charmants et rayonnants, s’accordant élégamment au jeu sensible, romantique si l’on veut, de la jeune pianiste qui offre une interprétation irréprochable. Lors de l’adagio central la beauté sublime des vents est toujours en vedette, tandis que pour le rondo final tout l’ensemble ainsi que la soliste s’envolent dans une performance plus démonstrative et plus gaillarde en somme. Alexandra Dogvan offre un bis bouleversant de beauté, fiévreux, l’étude-tableaux en do majeur de l’op. 33 de Rachmaninov, où elle exprime davantage la virtuosité précoce de son talent, pour le plus grand bonheur de l’auditoire.

Après cette respiration post-romantique vient le tour du Duo Jatékok ; au programme, le Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur de Francis Poulenc. Une œuvre bien particulière du répertoire pianistique du 20e siècle. Le registre en est très vif, néoclassique avec parfum jazzy. Les vents et les percussions de l’orchestre y sont en permanence sollicités et nous remarquons la direction précise du chef qui réussit une performance tonique et millimétrique ; l’orchestre assure un accompagnement idéal qui préserve les pianos en vedette. Le deuxième mouvement à la facture plus mozartienne est l’occasion pour les cordes de se montrer plus présentes, avec un beau mélange de tendresse et de gravité. Le concert se termine avec un troisième mouvement plus ravélien et éclectique où absolument tous les instrumentistes rayonnent.
Les pianistes Naïri Badal et Adélaïde Panaget offrent une prestation magistrale du début à la fin. Elles font preuve de la complicité et du jeu d’ensemble nécessaires pour cet opus particulier. Fabuleuses dès le premier mouvement créant une sorte de conversation, parfois agitée, entre les pianos, tout en passant par le dialogue sentimental terriblement beau du larghetto central ; les deux pianistes terminent le concerto avec une gaîté taquine parfois pompière, toujours spectaculaire et hautement expressive. Très émues de la réaction chaleureuse du public, elles offrent en bis une version de l’air célèbre de Carmen « L’amour est un oiseau rebelle » ainsi qu’un extrait jazzy de leur avant dernier album « The boys » : excellente équation !

CRITIQUE, concert. LILLE. Lille Piano(s) Festival 2021. Sam 19 juin 2021. Concert symphonique. Orchestre de Picardie, Arie van Beek, direction. Alexandra Dogvan, piano. Naïri Badal, Adélaïde Panaget (Duo Jatékok), piano.

CRITIQUE, concert. LILLE Piano(s) Festival 2021. Concert d’ouverture. Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch, direction. Lucas Debargue, piano

Lucas-Debargue-©2017-Xiomara_Bender_02CRITIQUE, concert. LILLE Piano(s) Festival 2021. Concert d’ouverture. Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch, direction. Lucas Debargue, piano. Ouverture symphonique du Lille Piano(s) Festival, aux couleurs de l’Europe orientale! L’Orchestre National de Lille sous la direction de son directeur musical, Alexandre Bloch, inaugure la nouvelle édition du festival avec deux œuvres symphoniques rares venues de l’Est. Le folklorique Concert Românesc de Ligeti et le monumental Concerto pour piano n° 2 en sol mineur de Prokofiev, interprété par le pianiste français Lucas Debargue. Si l’Europe de l’Est est la protagoniste du programme, l’ouverture symphonique du Lille Piano(s) Festival 2021 est, dans son exécution, résolument et merveilleusement …française ! Photo : Lucas Debargue (© X Bender).

 

 

 

Ouverture symphonique délicieusement enjouée

 

 

 

En prĂ©-ouverture, et avant chaque concert symphonique, une fois assis dans le superbe auditorium du Nouveau Siècle oĂą siège l’Orchestre National de Lille, nous assistons Ă  une expĂ©rience Ă©lectroacoustique immersive nommĂ©e « BlowUp » et signĂ©e Ake Parmerud et HervĂ© DĂ©jardin. Un crĂ©ation originale inspirĂ©e de l’instrument, avec la note La et des bruitages et des sons, captivant l’audience, la mettant en condition pour le concert imminent…
Le programme commence avec une œuvre de la première période du compositeur György Ligeti (1923 – 2006), le Concert Românesc pour orchestre (1951). Très influencée par Bartok, la pièce, interdite par le régime communiste avant sa création, intègre des mélodies du folklore roumain dans ses quatre mouvements, joués sans interruption. Dans ce concert à l’atmosphère champêtre, les cordes de l’orchestre sont toujours pleines de brio tzigane ; les vents et les percussions, très particulièrement sollicités, offrent une prestation pas moins que spectaculaire !
Remarquons que les cuivres, excellents, rappellent les orchestrations du Tableaux d’une exposition de Moussorgsky, notamment le mouvement « Samuel Goldenberg et Schmuyle ».
Après ce moment plus ou moins exotique, place à la pièce maîtresse du programme, l’impressionnant (et rarement joué) Concerto pour piano n°2 de Prokofiev, par le jeune pianiste français Lucas Debargue. L’orchestre sous la direction énergique d’Alexandre Bloch crée une ambiance pleine de gravité qui fait immédiatement penser à l’inspiration originale de l’œuvre (elle est en effet dédiée à un ami du compositeur qui s’était suicidé). Si le piano intervient très rapidement au début de l’opus, c’est au moment de la redoutable et très longue cadence (la moitié du premier mouvement !) que le pianiste s’envole en une démonstration cristalline de virtuosité, avec une interprétation excellente, virtuose, pleine de gravitas et sans pathos !
Les mouvements centraux sont l’occasion pour les cuivres de se déployer formidablement à leur tour, avec un je ne sais quoi d’endiablé voire de macabre, qui fait penser aux ballets et aux musiques de film du compositeur. Dans l’allegro tempestoso final, nous constatons un autre aspect, caché, mais conducteur, du programme ; une sorte d’affinité avec Moussorgsky encore dans le moment lent du mouvement. L’a complicité entre l’orchestre et le piano est époustouflante. Le jeu du pianiste est étonnamment délicieux dans ce dernier mouvement, parfois peut-être légèrement interventionniste sur la partition, voire trop délicieux. Nous apprécions ce flair français du pianiste qui offre deux bis de sa création … dans le même ton. Bravo ! Lever de rideau réussi ; le programme assure ainsi une ouverture symphonique du Lille Piano(s) Festival 2021 sans défaut.

CRITIQUE, concert. LILLE Piano(s) Festival 2021. Ven 18 juin 2021 : Concert d’ouverture. Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch, direction. Lucas Debargue, piano

CD événement, critique. INCANTATION… Virgil Boutellis-Taft, violon. Royal Philharmonic Orchestra, Jac Van Steen, direction (1 cd APARTE music 2020)

IncantationCD Virgil Boutellis-Taft, critique review classiquenewsCD événement, critique. INCANTATION… Virgil Boutellis-Taft, violon. Royal Philharmonic Orchestra, Jac Van Steen, direction (1 cd APARTE music 2020)  -  Après un retentissant concert de présentation affiché complet Salle Gaveau, voici l’envoûtant nouvel album du jeune violoniste français Virgil Boutellis-Taft dans la meilleure des formes en collaboration avec le prestigieux Royal Philharmonic Orchestra dirigé par Jac Van Steen. Un compagnon d’évasion aux tendres sentiments ainsi qu’un baume pour le cœur en ces temps d’épreuve.

Si le programme peut paraître éclectique, parce qu’il y a une œuvre contemporaine et une baroque, et que cela irait dans le sens des jeunes instrumentistes virtuoses qui aiment partager leurs talents dans tous les styles ; ce qui se trouve au fond de cet album parfaitement romantique est d’une étonnante profondeur, même bouleversante de beauté quand il le faut, ainsi qu’une brillante maîtrise technique, en l’occurrence délicieusement mise au service du thème de l’album, « l’incantation », formule magique qui mène à l’enchantement ! Pari réussi dignement, avec brio et sans affectation.

La volonté d’épure stylistique est parfaitement représentée dans les choix d’intervention aux partitions originales, d’abord dans une nouvelle et surprenante version de la célèbre Danse Macabre de Saint-Saëns, mais surtout dans l’incroyable Kol Nidrei de Max Bruch qui ouvre l’album, libéré de tout artifice expressif romantique. Virgil Boutellis-Taft exprime aisément l’intensité grave de Bruch comme l’agitation spirituelle et sensorielle du Nigun d’Ernest Bloch, avec son héroïque violon Montagnana.
Virgil Boutellis-Taft violon classiquenewsLa pièce crypto-baroque du programme est la Chaconne en Sol mineur de « Vitali », rendue célèbre au siècle dernier par Jascha Heifetz. Il s’agît là du moment le plus pyrotechnique voire pompier de l’album, avec la tonalité instable du mystérieux opus. Le Royal Philharmonic Orchestra sous la direction de Jac Van Steen est un partenaire excellent, que ce soit dans l’excès de la Chaconne ou dans la Sérénade Mélancolique de Tchaikovsky, où le violoniste et l’orchestre ont une entente parfaitement harmonieuse, délicate, enchanteresse, avec le soliste montrant toute la finesse de son talent. Le Poème de Chausson, pièce fétiche des violonistes, est un autre grand moment de dialogue entre le soliste et l’orchestre : le violon orientalisant de Chausson, avec la dextérité et la maîtrise de Boutellis-Taft, captive entièrement l’attention ! Un album absolument enchanteur d’un jeune violoniste prometteur, à récouter sans modération !

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CD événement, critique. INCANTATION… Virgil Boutellis-Taft, violon. Royal Philharmonic Orchestra, Jac Van Steen, direction (1 cd APARTE music 2020)

VISITER le site ddu violoniste Virgil Boutellis-Taft
http://www.virgilboutellistaft.com/

COMPTE-RENDU, ballet. PARIS, ONP, le 5 fév 2020. ADAM : Giselle. Corelli, Perrot, Petitpa, Bart, Polyakov. Baulac…

giselle adam paris baulac kessels ballet critique classiquenews fev 2020COMPTE-RENDU, ballet. PARIS, OpĂ©ra National de Paris, le 5 fĂ©vrier 2020. Giselle. Corelli, Perrot, Petitpa, Bart, Polyakov, chorĂ©graphie. LĂ©onore Baulac, Germain Louvet, Etoiles. Ballet de l’opĂ©ra. Adolphe Adam, musique. Retour de Giselle, ballet romantique par excellence, Ă  l’OpĂ©ra National de Paris. Le chef spĂ©cialiste Koen Kessels est Ă  la direction de l’Orchestre Pasdeloup, dĂ©sormais habituĂ© du Palais Garnier, et en très bonne forme le soir de notre venue. Les jeunes Etoiles LĂ©onore Baulac et Germain Louvet interprètent les rĂ´les protagonistes, accompagnĂ©s des Premiers Danseurs François Alu et Hannah O’Neill pour un quatuor principal de grand impact !

 

 

Reprise de Giselle à l’Opéra national de Paris

Giselle ou l’amour de l’Art

 

 

 

La soirĂ©e commence avec une annonce et diffusion d’un texte plein d’injonctions aux public : les syndicalistes de l’opĂ©ra nous expliquent qu’on aura droit Ă  la reprĂ©sentation ce soir, comme si c’était un cadeau quelque part, et qu’on a Ă©tĂ© priĂ© d’écouter avec « bienveillance ». 80 % de l’auditoire a rĂ©compensĂ© l’effronterie pĂ©remptoire des fortes huĂ©es et ahurissements. Il paraĂ®t que le public voulait regarder un ballet oĂą la prima ballerina « meurt d’amour » Ă  cause de la faussetĂ© d’un Duc qui lui fait croire qu’il l’aime et que leur amour aura un avenir plus grand que sa lâchetĂ©, toute monarchique… Il l’a eu, son ballet, le public… mais non sans ce prĂ©lude, Ă  la fois niais et sournois, d’allure ChĂ©-Guevariste, des syndicats. On nous laisse voir le spectacle, mais non sans rappel que LA LUCHA SIGUE. « Bonne reprĂ©sentation ». Nous ne remercions pas pour cette introduction ridicule Ă  une histoire tragique.

Le nouveau Premier Danseur Pablo Legasa annoncé au départ dans le pas de deux des paysans a été remplacé selon le feuillet de distribution par le Coryphée Andrea Sarri. Or, le dernier est finalement remplacé par le tout aussi nouveau Premier Danseur Francesco Mura. Si la soirée commence avec ces faits divers bien théâtraux, nous sommes heureux en termes généraux de la performance qui a eu lieu. Bien qu’Adam ne soit pas Tchakovsky, la partition de ce ballet est beaucoup plus amusante et riche que la plupart des musiques, souvent russes, des ballets romantiques. Dans ce sens l’Orchestre Pasdeloup sous la direction du chef Koen Kessels est très en forme et offrent une prestation tout à fait dynamique et entraînante; remarquons les magnifiques performances des bois et des cordes.

Giselle est le ballet des amoureux de la danse romantique. L’histoire simple de Théophile Gautier d’après le folklore allemand est un excellent prétexte à la danse. Germain Louvet, Etoile, est un Albrecht romantique et princier à souhait. Il se distingue tout particulièrement lors de l’acte blanc, avec ses entrechats si interminables qui inspirent les louanges de l’auditoire. Léonore Baulac, Etoile, est une Giselle intéressante. Nous découvrons ce soir ses talents d’actrice, avec une caractérisation de la naïveté paysanne tout à fait charmante, et surtout une folie et un abandon dramatique impressionnants au moment de sa mort au premier acte. Si nous sommes plus habitués à la voir dans un répertoire néoclassique et contemporain (qui lui va très bien), nous sommes tout à fait sensibles ce soir à l’excellence de ses pointes, par exemple. Hannah O’Neill dans le rôle de la Reine des Wilis impressionne tout autant par ses pointes et ses diagonales, ainsi que par son extension insolente et une prestance noble, glaciale, imposante qui correspond magistralement au rôle. François Alu, Premier Danseur, est un Hilarion idéal ! La danse sans fin de sa mort, punition des Wilis au deuxième acte, impressionne. L’énergie est idéale et le dynamisme, bondissant !

Le pas des deux des paysans par Franceso Mura et Charline Giezendanner ne laisse pas indifférent l’auditoire. La danseuse offre une première variation intéressante ; lui coupe le souffle avec des sauts impressionnants (mais aussi avec des atterrissages dangereux, notamment lors de la deuxième variation). Leurs efforts sont bien évidemment vivement récompensés d’applaudissements. Le Corps de Ballet est tonique et délicieusement pompier au premier acte, et surtout très digne et fantomatique au dernier acte, l’acte blanc. Superbe production. Souhaitons bon vent à la troupe, malgré la grève qui pèse encore sur la suite des représentations la première a été annulée).

Un ballet des amoureux de la technique et de la danse romantique, encore à l’affiche au Palais Garnier de l’Opéra de Paris encore les 8, 9, 11, 12, 13, 14 et 15 février 2020. Incontournable.

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Compte rendu, ballet. Paris. OpĂ©ra National de Paris, le 5 fĂ©vrier 2020. Giselle. Corelli, Perrot, Petitpa, Bart, Polyakov, chorĂ©graphie. LĂ©onore Baulac, Germain Louvet, Etoiles. Ballet de l’opĂ©ra. Adolphe Adam, musique.

COMPTE-RENDU, opéra. Paris, TCE, le 3 déc 2019. MOZART: Les Noces de Figaro. Aglatova, Gleadow, Santoni… J Rhorer / J Grey

Compte rendu, opéra. Paris. Théâtre des Champs-Elysées, 3 décembre 2019. Les Noces de Figaro, Mozart. Anna Aglatova, Robert Gleadow, Stéphane Degout, Vannina Santoni… Le Cercle de l’Harmonie. Jérémie Rhorer, direction. James Gray, mise en scène. Nouvelle production des Noces de Figaro de Mozart par le cinéaste américain James Gray, réalisateur des films Little Odessa et plus récemment Ad Astra, ce chef d’oeuvre sans prétention. Production très attendue également par les talents réunis dans la distribution bouleversante de fraîcheur et la superbe direction musicale du chef Jérémie Rhorer et son orchestre Le Cercle de l’Harmonie.

 

 

 

Prima la musica…

   

 

 

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Nous apprenons dans le programme de la représentation que le réalisateur, dans sa toute première mise en scène d’opéra, voulait prendre ce parti tout à fait sage et respectable. Si les personnages de Beaumarchais et Mozart sont en effet atemporels, ils ont cette particularité de pouvoir parler à notre époque. Œuvre révolutionnaire et féministe avant son temps, elle a un grand potentiel aux niveaux des possibilités de lecture comme d’interprétation. Mais si nous savons pas comment faire parler ces personnages si riches, on peut bel et bien tout simplement les laisser chanter. Quand ils chantent aussi bien, une mise en scène extrêmement sage et peu imaginative peut réussir son but de laisser l’ouïe être protagoniste. N’oublions cependant pas que l’opéra, c’est du théâtre lyrique.

Le Noces de Figaro de Mozart est un des rares opĂ©ras dans l’histoire de la musique Ă  n’avoir jamais dĂ» subir d’absence au rĂ©pertoire international. En effet, depuis sa crĂ©ation il y a 233 ans, le monde entier n’a pas cessĂ© de solliciter et d’adorer le sublime Ă©quilibre entre la gĂ©niale musique du gĂ©nie salzbourgeois et l’Ă©lĂ©gant et amusant livret de Lorenzo da Ponte, d’après Beaumarchais.

Le couple vedette de Suzanne et Figaro est vaillamment interprété par la soprano Anna Aglatova et le baryton-basse Robert Meadow. Tous deux, remarquables dans les nombreux ensembles, vocalement toujours ; scéniquement … quand ceci peut avoir lieu. Pour la soprano, son « Deh vieni non tardar » au IVème acte est un sommet d’expression ; dans ce bijou d’amour palpitant au rythme de sicilienne, elle rayonne et impressionne par sa ravissante maîtrise de l’instrument et l’émotion contenue ma non troppo qu’elle y imprime. Le baryton-basse quant à lui est tout particulièrement pétillant sur scène, et dans son grand air au Ier acte, « Non piu andrai » : sa voix est large et seine, le timbre charmant et la présence belle.

Le couple aristocratique du Comte et de la Comtesse est tout aussi brillamment interprété par la soprano Vannina Santoni et le baryton Stéphane Degout. Ils sont excellents dans les ensembles, parfois même sublimes, comme la première dans le duo du IIIe acte « Canzonetta sull’aria », avec cet écho bouleversant qui fait encore écho dans les cœurs, tellement c’était beau. La soprano campe ses deux airs difficiles au niveau de l’expression avec beaucoup d’émotion et suscite chaque fois des applaudissements. Stéphane Degout a un magnétisme sur scène indéniable dès son entrée et un sens aigu de l’expression lyrique qui nous touche particulièrement. Son air redoutable du IIIe acte « Vedro mentr’io sospiro » est une explosion de passion et de brio, et sa voix large et belle nous captive entièrement, presque suffisamment pour oublier la mièvrerie de l’action ponctuelle que lui impose le metteur en scène à ce moment : escrime dans le vide. La mezzo-soprano Eléonore Pancrazi dans le rôle de Chérubin ravit par la beauté du timbre ; sa performance est solide et correcte, même si nous la trouvons presque trop sage.

Les nombreux rôles secondaires sont tout à fait à la hauteur des ambitions musicales de la production. Quel plaisir d’entendre Jennifer Larmore dans le rôle de Marcelline, piquante et touchante au même temps, ou encore Carlo Lepore dans le rôle de Bartolo, réactif, percutant. La Barberine de Florie Valiquette est comme une révélation ! Sa cavatine intimiste du IVème acte « L’ho perduta » est un moment où le temps s’arrête et fait place à la beauté nocturne du morceau sublimement interprété par la soprano. Remarquons également la performance heureuse du choeur Unikanti sous la direction de Gaël Darchen.

S’il y a un protagoniste dans cette production dont le seul défaut serait son propre investissement sans concession, c’est l’orchestre. Les récitatifs (avec pianoforte!) sont délicieusement interprétés par Paolo Zenzu, habillé en costume d’époque avec perruque pour l’occasion, et la direction du chef Jérémie Rhorer est d’un entrain et d’un dynamisme qui fait tout à fait honneur à la partition. L’interprétation des musiciens sur instruments d’époque est un plaisir auditif sans interruption ; leur performance est enjouée… mozartienne à souhait. L’aspect transgressif de l’oeuvre est, pour une fois, assuré par l’orchestre et non pas par la transposition scénique.

RAFFINEMENT JUDICIEUX… L’équipe artistique de James Gray est pleine de mérite. Les décors classiques de Santo Loquasto sont beaux, rappelant beaucoup l’iconique mise en scène de Giorgio Strehler, dans tous les actes sauf au IIIème avec une proposition d’apparence plus originelle. Les costumes d’époque signés Christian Lacroix sont, bien évidemment, très beaux et très nobles. Les lumières de Bertrand Couderc, efficaces, parfois poétiques même. La volonté de James Gray de respecter quelque chose paraît évidente, et dans ce sens c’est une réussite indéniable qui fait penser à la préface de l’opus par son librettiste Lorenzo Da Ponte :

« (…) Puissions-nous être ainsi parvenus à peindre fidèlement et avec diversité les divers états d’âme qui s’y manifestent et à réaliser notre intention d’offrir un genre de spectacle nouveau, en quelque sorte, à un public au goût si raffiné et au jugement si judicieux. » Ceci correspond à la belle production du réalisateur. Diffusé sur France 5 le samedi 14 décembre 2019 à 22h30. Illustrations : photos © Vincent Pontet, 2019.

 

 

   

 

 

COMPTE RENDU, critique, opéra. Versailles, le 4 déc 2019. CARIGLIANO : Les Fantômes de Versailles. J Colaneri /J Lesenger

COMPTE-RENDU, critique, opéra. VERSAILLES, Opéra Royal, le 4 déc 2019. Les Fantômes de Versailles, John Carigliano. Yelena Dyachek, Jonathan Bryan, Kayla Siembieda, Ben Schaefer… Orchestre de l’Opéra Royal. Joseph Colaneri, direction. Jay Lesenger, mise en scène. Création française de l’opéra du compositeur américain John Corigliano (né en 1938), « Les Fantômes de Versailles » s’affichent à l’Opéra Royal du Château de Versailles! Coproduite avec le Festival de Glimmerglass aux Etats-Unis, l’ouvrage créé en 1991 au Metropolitan Opera de New York, se veut grand opéra bouffe mettant en scène les monarques guillotinés par la Révolution Française ainsi que Beaumarchais et plusieurs autres personnages phares de l’époque… L’œuvre est d’une grande modernité et complexité musicale, avec le chef Joseph Colaneri à la direction de l’orchestre de la maison.

 

 

 

A Versailles,
Carigliano expose
un post-néoclassicisme savant et assumé

 

 

 

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L’œuvre du compositeur contemporain américain est peu connue dans l’Hexagone. Nous apprenons dans le programme qu’il s’agît en effet de la première œuvre majeure de son opus à être réalisée en France. Presque 30 ans après sa création au MET, elle atterrit dans l’endroit le plus à-propos, et le plus juste au regard de son sujet, dans une fantastique production du Festival Glimmerglass. « The Ghosts of Versailles » (titre originel) raconte une histoire fictive plus ou moins inspirée de la pièce « La mère coupable » de Beaumarchais. Opéra dans l’opéra et parodie de l’opéra, l’histoire a lieu en principe dans l’au-delà : Louis XVI, Marie-Antoinette et leur cour, sont des fantômes errants dans l’enceinte du Château de Versailles. Le fantôme de Beaumarchais, amoureux de la Reine décapitée, décide d’écrire un opéra pour la rende heureuse après sa mort. Ce « nouvel » opéra voit le retour des personnages emblématiques des Noces de Figaro et du Barbier de Séville, notamment Figaro, Susanna, le Comte Almaviva et Rosina. Au cours des deux actes, nous avons droit à une comédie plus ou moins absurde mais percutante, où toute une palette de timbres et de styles musicaux se côtoient et réalisent un show idéalement divertissant.

Le beau chant vient souvent des citations et transfigurations plus ou moins savantes des morceaux conventionnels de l’art lyrique. Nous avons ainsi droit à des duos handéliens, mozartiens, rossiniens, en version parodique et parfois purement déjantée. Distinguons aussi un moment de délicieuse moquerie de l’orientalisme musical avec un final au premier acte tout à fait… ottoman ! Après diverses danses du ventre sur scène vient une Walkyrie wagnérienne déclamer que cette chose n’est surtout pas un opéra. Un très fin quatrième mur, dans un opéra sur l’opéra déjà, victime d’effondrement. Sourires et fous rires permanents face à cette confrontations de citations stylés qui s’entrechoquent.

Un tel « délire » ne peut être correctement exécuté que par un groupe d’artistes très fortement soudés et tout particulièrement investis dans le parti pris (l’opéra l’étant déjà en soi!). En ce sens, la distribution s’avère impeccable, implacable, majestueuse… et tueuse également ! Les bondissements sans fin de Ben Schaefer en Figaro, tuent l’ennui dès le début, et sa performance vocale au milieu des nombreuses pirouettes est remarquable. Il plaît aux sens malgré sa bouffonnerie parfois grotesque. La Susanna de Kayla Siembieda est un sommet de comédie physique accouplé à un chant charnu riche et une clarté expressive pleine de brio. Joanna Latini est une Rosina à la belle voix ; la maîtrise de l’instrument est excellente ; son rôle tragicomique est interprété avec une aisance confondante !

Jonathan Bryan dans le rôle de Beaumarchais paraît presque … dramatique. De grande et belle allure, et très souvent présent sur scène, il incarne un personnage touchant d’humanité la plupart du temps, mais qui ne se prive surtout pas de moquer brillamment Le Commandeur venu d’outre-tombe dans Don Giovanni de Mozart, si besoin. L’objet de son affection, Marie-Antoinette, est interprété par Yelena Dyachek, le personnage dont la musique est la plus complexe à notre avis. Elle est fait de frissons dans sa performance, par la force de son chant très souvent de facture presque expressionniste, ainsi que par son engagement scénique. Fantasmagorique à souhait.
Les nombreux rôles secondaires sont tout autant excellents. Le Louis XVI de Peter Morgan, vraie force comique ; le Bégearss de Christian Sanders, délicieusement maléfique ; Emily Misch et Spencer Britten en Florestine et Léon respectivement, à la fois mignons et toniques.

L’œuvre, qui n’est pas sans rappeler The Rake’s Progress de Stravinsky, ce chef d’œuvre néoclassique, en sa saveur parodique délirante, est savamment conçue et très intéressante dans les moyens expressifs. Les moments les plus originaux et modernes ne sont bien évidemment pas les citations et transfigurations d’airs classiques, mais plutôt dans la musique d’outre-tombe, la plus dissonante et cacophonique de l’opus. Mais il serait injuste de réduire l’originalité de l’écriture à la dissonance ponctuelle. Car la partition, tout méli-mélo qu’elle se veut, est à la fois populaire et savante. L’orchestration est d’une grande richesse au niveau des timbres et les performances des musiciens sous la direction du chef Joseph Colaneri atteignent un véritable exploit ! N’oublions pas les chœurs et les danseurs du Festival de Glimmerglass, très sollicités, et tout à fait à la même hauteur. Un spectacle rare, en langue anglaise, très heureusement accueilli par le public et qui réussit sa création française dans le palais versaillais qui rehausse sa pertinence.
 

 

  

 

 

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COMPTE-RENDU, ballet. PARIS, ONP, le 30 oct 2019. Body and Soul, Crystal Pite/ Owen Belton

cp_opera_national_de_paris-body-and-soul-crystal-pite-heloise-bourdon-axel-ibot-julien-benhamou-dsc_3889COMPTE-RENDU, ballet. PARIS, OpĂ©ra National de Paris, le 30 oct 2019. Body and Soul, Crystal Pite, chorĂ©graphe. LĂ©onore Baulac, Hugo Marchand, Ludmila Pagliero, Etoiles. Ballet de l’opĂ©ra. Owen Belton, musique originale. Retour de Crystal Pite Ă  la maison nationale parisienne pour sa nouvelle crĂ©ation, deuxième commande de l’OpĂ©ra, « Body and Soul », ballet en trois actes, musique originale d’Owen Belton ; et aussi de Chopin. Une crĂ©ation mondiale très attendue qui a tout pour plaire Ă  un très grand public hĂ©tĂ©roclite.

 

La chorégraphe canadienne Crystal Pite triomphe à Paris

Le corps, l’esprit…
et les insectes

 

 CRYSTAL PITE

 

 

Le nouveau ballet de la canadienne Crystal Pite, « Body and Soul », arrive au bon moment. Après l’immense succès de son The Seasons’ Cannon crée en 2016, repris en 2018, nous voilà devant une soirée qui lui est entièrement dédiée pour la première fois. Dans son ballet précédent sur la musique de Vivaldi / Richter nous avons pu découvrir son style contemporain d’inspiration néo-classique. Dans Body and Soul nous découvrons davantage son style, ses influences, ses inspirations et préoccupations.

Body and Soul est un ballet riche en duos, voire en duels. L’oeuvre commence avec deux danseurs qui suivent avec leurs corps une narration au microphone (voix enregistrée de Marina Hands). Le premier acte est un condensé de Pite dans tous les sens de son art et de sa manière. Si les duos et duels sont intéressants, le bijou est dans la danse collective. Pite confirme presque sa signature dans des mouvements de masse qui ensorcellent et qui impactent l’auditoire. Il y a un je ne sais quoi d’organique qui rappelle les mouvements de groupes dans The Seasons’ Cannon, quelque part transfigurés et mis davantage en valeur par la force des contrastes. Les danseurs sont habillés en costume-cravate (signés Nancy Bryant) ; ils dansent sous une lumière ponctuelle spartiate (de Tom Visser).

Des personnalités se distinguent malgré tout : Simon Le Borgne, Coryphée, et Takeru Coste, Quadrille, toniques, tout à fait excellents dans le langage chorégraphique contemporain de Pite. En ce qui concerne ce langage, nous voyons davantage au deuxième acte l’influence de Forsythe (dans la désinvolture cachant la virtuosité), ou encore de Kylian. Dans cet acte s’enchaînent des duos, des trios et des danses de groupe, avec une volonté apparente de mettre en valeur les danseurs de la compagnie. En l’occurrence les performances de Léonore Baulac et Hugo Marchand, comme celles de Ludmila Pagliero et François Alu, sont des interprétations de très haut niveau, charmantes mais souvent trop fugaces ou indistinctes pour devenir captivantes. Se distingue néanmoins une personnalité par la force de son exécution, celle d’Adrien Couvez, Coryphée, plein de brio.

Le troisième acte vient après un précipité. Changement véritable de décors et de… costumes !!! Après la sobriété des deux premières actes s’affirme ensuite une sorte d’explosion de lumière par le biais du décor, avec des panneaux métalliques qui représentent une forêt. Les danseurs y évoluent, ; sont tous de noir vêtus, dans des costumes d’insecte. Changement musical aussi, après les préludes de Chopin à l’acte précédent, nous voilà dans un univers plus électro-pop que jamais. Si les danseurs continuent à se confondre dans la masse, ils ne sont plus indifférenciés ; dans cet acte dernier les danseuses sont en pointe. Il y a une surprise rocambolesque et déconcertante à la toute fin, qui a beaucoup plu visiblement.

 
 

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PITE-CRYSTAL-creation-palais-garnier-opera-de-paris-critique-classiquenewsL’auditoire ne peut pas s’empêcher de faire une standing ovation à la fin, célébrant les excellentes performances de la soirée. Un ballet contemporain de facture néo-classique qui a tout pour plaire au plus grand nombre, à voir et à revoir au Palais Garnier encore les 1er, 2, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 16, 17, 19, 20, 22 et 23 novembre 2019. Incontournable. Photos © Julien Benhamou — OnP

 

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COMPTE-RENDU, opéra. Paris, 28 sept 2019. FILIDEI : L’Inondation. Briot, Nahoun… Orch Philharmonique de Radio France. Emilio Pomarico, direction. Joël Pommerat, livret et mise en scène.

GetAttachmentThumbnailCompte rendu, opéra. Paris. Opéra Comique, 28 septembre 2019. Francesco Filidei: L’Inondation. Chloè Briot, Boris Grappe, Norma Nahoun… Orchestre Philharmonique de Radio France. Emilio Pomarico, direction. Joël Pommerat, livret et mise en scène. La saison s’ouvre à l’Opéra Comique avec la création mondiale de l’Inondation de Joël Pommerat et Francesco Filidei. L’Opéra contemporain d’après un texte de l’auteur russe Zamiatine est très fortement attendu, s’agissant du premier véritable livret d’opéra du metteur en scène français et du deuxième opéra du compositeur italien. Une distribution de prestige et les musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France sont dirigés par le chef Emilio Pomarico.

Pelléas et Mélisande, Written on Skin…
l’Inondation 2019

L’OpĂ©ra Comique est dès ses dĂ©buts un endroit d’expĂ©rimentation, propice aux crĂ©ations, bien plus audacieux historiquement que l’OpĂ©ra de Paris. Avec cette nouvelle commande d’opĂ©ra contemporain, la salle Favart affiche sa claire volontĂ© de perpĂ©ter cette tradition. L’endroit oĂą est nĂ©e Carmen brille toujours de cette ouverture Ă  l’expĂ©rimentation. Le succès rĂ©cent d’une de ses coproductions, – qui a marquĂ© l’histoire des crĂ©ations Ă  l’opĂ©ra, Written on Skin de George Benjamin, en tĂ©moigne. Nous voyons dans cette production une continuation d’une dynamique dĂ©jĂ  en place.

L’histoire de l’opus est simple. Un couple – un homme et une femme, n’ont pas d’enfants. Ses voisins, oui. Une ado du bâtiment devient orpheline suite Ă  la mort de son père. Elle est accueillie par le couple. L’homme trompe la femme avec l’adolescente. Il y a une inondation. Ça dĂ©borde. Alors ils sont logĂ©s chez les voisins. Tout s’amĂ©liore. La vie reprends après l’inondation. Le couple repart chez eux. L’ado disparaĂ®t soudainement. La femme tombe enceinte. Elle accouche. Elle avoue le meurtre de l’ado. VoilĂ .
Quant à la musique, elle est particulièrement agréable, accessible, souvent naturaliste, avec une présence importante des percussions, parfois exotiques. La direction du chef est d’une grande précision. L’écriture orchestrale est très réussie, l’écriture vocale est intéressante, mais il y a parfois des étrangetés au niveau de la prosodie. Parfois tous les éléments de la production vibrent en harmonie, et parfois, il y a un fort contraste entre sons et bruits imitant la nature et une articulation linguistique artificielle (il ne s’agît pas d’un artifice formel, comme serait l’Alexandrin, mais l’artifice se trouve dans un parler d’apparence informel, mais au final, forcé).

Les performances sont remarquables. Chloè Briot dans le rôle principal de la Femme est une force totale et absolue (NDLR : la soprano a créé à Nantes le nouvel ouvrage Little Nemo de David Chaillou / janvier 2017 : voir notre vidéo classiquenews). Elle fait preuve d’un travail d’acteur remarquable et d’une force physique insoupçonnée. Son chant charnu est parfois troublant d’intensité, comme son investissement sur scène, délectable. Une révélation !
Son partenaire le baryton Boris Grappe dans le rôle de l’Homme a un certain magnétisme scénique, efficace et sans prétention. Sa voix est percutante et seine, et il est parfois tragi-comique dans l’expression, ce qui correspond parfaitement à l’œuvre. Le contre-ténor Guilhem Terrail est une découverte tout à fait réjouissante! Dans son rôle de narrateur, il est excellent ; le timbre de sa voix, superbement projetée ajoute un je ne sais quoi de mystérieux à la représentation.

Enguerrand de Hys en père de famille / voisin a une présence théâtrale et vocale à la fois captivante, attendrissante. Il est en excellente forme comme l’est aussi sa partenaire Yael Raanan-Vandor en mère / voisine. La chanteuse israélienne a une voix profonde et touchante ; au niveau théâtrale, sa performance est tout aussi tendre qu’intense. Le rôle de l’adolescente est dédoublé, interprété par une comédienne, Cypriane Gardin, irréprochable, et la soprano Norma Nahoun, fait ses débuts à l’Opéra Comique : sa partie est riche en effets expressifs et curiosités, et sa performance s’élève au-delà du défi musical, pour notre plus grand bonheur.

La conception scénique n’est pas sans rappeler celle de Written on Skin. Le décors unique d’Eric Soyer est un immeuble d’habitation, de trois étages, où sont parfois projetées des vidéos (de Renaud Rubiano). Comme d’habitude chez Pommerat, le travail d’acteur est remarquable, l’expression physique maîtrisée, la nuance psychologique affirmée. Dans le programme de l’opéra nous lisons des éléments probants quant à la symbiose et collaboration entre l’auteur et le compositeur. Pommerat cherchant un compositeur-collaborateur avec qui il n’y aurait pas de rapport de force, Fidilei croyant que l’opéra est mort et désirant le ranimer… Ces deux là, ce sont trouvés. Ils ont réussi. Mais à quoi ?

En dehors du sens, si l’on accepte que l’apport réel n’a pas sa place dans cette création, la nouvelle production ne suscite que des applaudissements. A découvrir à l’Opéra Comique encore le 1er et 3 octobre 2019, avant de partir en tournée nationale et internationale l’année prochaine. Illustrations : photos © Stefan Brion / Opéra Comique / OC 2019

COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Garnier, le 12 sept 2019. VERDI: La Traviata. Yende, Bernheim, Mariotti / Stone.

Traviata opera garnier paris critique opera classiquenews 600x337_charles_duprat_opera_national_de_paris-la-traviata-19-20-charles-duprat-onp-22-_1Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Garnier, 12 septembre 2019. La Traviata, Verdi. Pretty Yende, Benjamin Bernheim, Ludovic TĂ©zier… Orchestre de l’opĂ©ra. Michele Mariotti, direction. Simon Stone, mise en scène. Nouvelle production du chef-d’œuvre verdien, La Traviata, Ă  l’affiche pour la rentrĂ©e 2019 2020 de l’OpĂ©ra National de Paris. L’australien Simon Stone signe une transposition de l’intrigue Ă  notre Ă©poque, avec la volontĂ© Ă©vidente de parler Ă  la jeunesse actuelle. La soprano Pretty Yende dans le rĂ´le-titre fait une prise de rĂ´le magistrale, entourĂ©e des grandes voix telles que celles du tĂ©nor Benjamin Bernheim et du baryton Ludovic TĂ©zier. L’orchestre maison est dirigĂ© par le chef italien Michele Mariotti. Une nouveautĂ© riche en paillettes et perlimpinpin, bruyante et incohĂ©rente parfois, malgrĂ© la beautĂ© plastique indĂ©niable de la soprano, les nĂ©ons, les costumes hautes en couleur… le bijou reste invisible aux yeux.

 

 

La Traviata 2.0…
en frivolité stylisée

 

 

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La Traviata est certainement l’un des opĂ©ras les plus cĂ©lèbres et jouĂ©s dans le monde entier. Le livret de Francesco Maria Piave d’après La Dame aux camĂ©lias d’Alexandre Dumas fils n’y est pas pour rien. Le grand Verdi a su donner davantage de consistance et d’humanitĂ© aux personnages mis en musique. Si l’histoire archiconnue de Violetta ValĂ©ry, « courtisane », est un produit de son Ă©poque, inspirĂ© d’ailleurs de faits rĂ©els, seule la musique fantastique de Verdi cautionne l’indĂ©niable popularitĂ© inĂ©puisable de l’opus. Si le public contemporain europĂ©en est de moins en moins friand d’histoires tragiques oĂą les femmes sont condamnĂ©es Ă  la victimisation par une sociĂ©tĂ© Ă  la misogynie conquĂ©rante, nous aimons toujours ĂŞtre conquis par les sopranos qui s’attaquent au rĂ´le, et qui malgrĂ© la mort tragique sur scène, gagnent nĂ©anmoins Ă  la fin de la performance, par la force de leur talent et leur insigne compĂ©tence.

Dans la transposition du metteur en scène, M. Stone, nous avons droit à un première acte qui frappe l’oeil par l’usage ingénieux de la vidéo (signée Zakk Hein), avec les références contemporaines d’Instagram et Whatsapp. Violetta a donc des milliers de « followers », va faire la fête dans un célèbre club privé parisien, s’achète un #kebab en fin de soirée, etc.. Ca interpelle, c’est surprenant, c’est agréable, c’est cool, c’est fugace… C’est souvent anti musical. Regardons ce qu’il se passe sur scène au moment le plus connu du grand public de cet acte, la chanson à boire (le Brindisi)… Rien. Cela pourrait être presque intéressant, de faire d’un morceau choral et dansant un moment de tension dramatique apparente… Mais pourquoi ? Et comment ? Personne ne sait. La musique est dansante et légère, mais personne ne bouge. Si les interprètes n’avaient pas tourné le dos au public à certains moments, nous aurions pu dire qu’il s’agissait d’une mise en scène d’inspiration baroque, du fait de l’aspect profondément conventionnel de la proposition.
A un moment au 2e acte, nous avons droit à des néons tout à fait orgiaques, c’est audacieux et c’est kitsch. On adore. Immédiatement après vient une procession des choristes déguisés en plusieurs personnages des fantasmes érotiques, il y a du cuir, du latex, des godemichets… et sagement se forment des couples tout à fait hétéronormés, qui sagement regardent le public de face, sans bouger, pendant qu’ils chantent leur chœur puis quittent la scène. Il y a aussi pendant cet acte un bovidé sur scène. A la fin de l’acte la salle fut inondé d’applaudissements… et de quelques huées. Au troisième acte, le plus sobre, dans un contexte médical, plus ou moins explicite, l’espace scénique est constamment « pollué » par des mécanismes qui font marcher la scénographie, produisant d’insupportables bruits.

Heureusement les performances vocales sont salvatrices. Il y a un travail d’acteur indéniable, surtout de la part des protagonistes, mais également chez quelques seconds rôles. Ils sont habités par le drame, même si la proposition est étrangement moins dramatique que ce que nous en attendions.

 

 

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Pretty Yende dans le rôle-titre est une force discrète. Nous savons qu’elle a longtemps attendu avant d’incarner le rôle, malgré les propositions depuis de nombreuses années. Elle a bien fait ! Elle a le physique qui correspond au personnage et surtout elle est tout particulièrement juste dans la caractérisation, qui peut facilement sombrer dans l’excès de pathos. Si son jeu d’actrice est génial, le bijou est dans la voix. Sa performance est resplendissante, son souffle coupe le souffle et son legato ensorcelle, tout simplement. Le timbre est beau et touchant, et ses coloratures, bien que virtuoses, ne sont jamais frivoles. Son interprétation ultime, l’«addio del passato » à la fin de l’opéra est un moment inoubliable, où seul les frissons nous rappellent que le temps n’était pas vraiment suspendu. Une prise de rôle magistrale !

Dans le triumvirat des protagonistes, les rôles masculins d’Alfredo et de Giorgio Germont, fils et père, sont tout aussi brillamment interprétés. La performance de Ludovic Tézier dans le rôle du père est une Master Class de chant lyrique et de style. Le ténor Benjamin Bernheim est tout panache ! Il est vaillant dans les limites de la proposition scénique, mais a surtout une force expressive remarquable dans l’instrument. Le timbre est charmant ; sa voix remplit la salle et touche les coeurs.

Le choeur de l’Opéra sous la direction de José Luis Basso est à la hauteur des autres éléments de la production. La direction musicale du chef Michele Mariotti est tout à fait intéressante. Si dans l’ensemble tout paraît correcte, la performance des vents est tout à fait hors du commun. Si les voix de la Yende et de Bernheim, lors du duo du 1er acte « Un di, felice, eterea » sont ravissantes, les vents sont quant à eux, …sublimes.

 

 

 

 

 
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Nouvelle Traviata à l’Opéra National de Paris, avec un trio de protagonistes qui cautionnent entièrement le déplacement, une mise en scène pétillante et légère qui ne laisse pas indifférent. A l’affiche au Palais Garnier les 18, 21, 24, 26 et 28 septembre ainsi que les 1, 4, 6, 9, 12 et 16 octobre 2019, avec deux distributions. Illustrations : © Charles Duprat / OnP

 

 
 

 

COMPTE RENDU, critique, ballet. PARIS, Opéra National de Paris, le 26 juin 2019. Tree of codes. Wayne McGregor / Olafur Eliasson / Jamie xx.

COMPTE-RENDU, ballet. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 26 juin 2019. Tree of codes. Wayne McGregor, mise en scène et chorĂ©graphie. Olafur Eliasson, conception viseulle. Jamie xx, musique. Ballet de l’opĂ©ra & Company Wayne McGregor. Fabuleuse reprise du Tree of Codes de Wayne McGregor, chorĂ©graphe rĂ©sident du Royal Ballet Ă  Londres. Un spectacle protĂ©iforme qui continue d’impressionner par le mariage des talents concertĂ©s du chorĂ©graphe, de l’artiste visuel Oliafur Eliasson et du musicien Jamie xx. Un ballet pleinement ancrĂ© dans le 21e siècle, dĂ©licieusement interprĂ©tĂ© par les danseurs de la Compay Wayne McGregor et les danseurs du Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris !

 
 
 

Intellectuel ma non troppo,
Contemporain ma non tanto

   
 
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Le ballet de McGregor est une vĂ©ritable collaboration, une crĂ©ation en Ă©quipe, et la fine Ă©quipe est composĂ©e d’individus talentueux qui semblent avoir des nombreuses affinitĂ©s. Le tout est basĂ© sur un livre qui se veut objet d’art (Tree of Codes de Jonathan Safran Foer), et qui est lui-mĂŞme une sorte de transfiguration « hipsterienne » d’un recueil de nouvelles des annĂ©es 30 au siècle passĂ© (The street of crocodiles de Bruno Schulz). La musique de Jamie xx, de l’électro-pop pure et dure, paraĂ®trait avoir tout une histoire originelle de conception, oĂą des passages du texte passent par un algorithme qui fait des mĂ©lodies… On peut se demander s’il s’agĂ®t des textes de Safran Foer ou de Schulz… et de l’intĂ©rĂŞt artistique du procĂ©dĂ©. La musique enregistrĂ© de Jamie xx fonctionne parfaitement, elle est très souvent entraĂ®nante et percussive, avec quelques moments contemplatifs.

Dans une salle comme l’Opéra Bastille, la vue est un sens qui a une grande importance. En l’occurrence, la vue est sollicitée en permanence, surtout par les décors et la scénographie imposante et haute en couleurs de l’artiste Olafur Eliasson. Chromatismes, transparence, illusions optiques, phares-poursuites qui illuminent les spectateurs, pour éblouir davantage… ou pas. La recherche artistique de cette trinité so 21th century est l’aspect le plus intéressant de la production. Si nous sommes en effet immergés dans le jeux permanent des miroirs et des lumières, nous arrivons malgré tout à apprécier également la danse et les mouvements des danseurs.

Le ballet commence dans l’obscurité totale avec des danseurs habillés des lumières ponctuelles qui déjà troublent la perception sensorielle des spectateurs, pourtant la musique met rapidement en transe et l’on peut questionner d’où viennent ces mouvements fabuleux que seul quelques LEDs dévoilent. Ces lucioles ne reviendront plus après cette sorte d’ouverture dans l’obscurité. Nous aurions droit par la suite à l’arc-en-ciel, à tout un camaïeu de couleurs sur le plateau. Y compris dans les vêtements,… peut-être l’aspect le moins alléchant.

En ce qui concerne l’aspect chorégraphique… c’est du McGregor : mouvements hyper rapides, portés insolents, extensions vertigineuses, un côté acrobatique et gymnastique pleinement assumé, couplages non-conventionnels… on adore. C’est contemporain, parce que, mais tout particulièrement néoclassique. Il y a même des pointes sur scène à un moment !
Pour la première, se sont distingués les danseurs de la compagnie invitée, qu’on a rarement l’occasion de voir, ainsi que six danseurs solistes du Ballet de l’Opéra. Pour les derniers, l’Etoile Valentine Colasante a été de grand impact par la force expressive de ses mouvements et une tonicité stimulante. Le Corps de Ballet, souvent sollicité, est super tonique ; rayonnant même dans ce ballet. Les danseurs ont vraiment l’air de s’y plaire, et nous pouvons voir de temps en temps par ci par là des lueurs de personnalité, y compris chez de jeunes danseurs, comme Nine Seropian ou Francesco Mura. Réjouissante participation des deux groupes associés.

 

 

Wayne McGregor_Olafur Eliasson_Tree of codes, opera de paris critique danse classiquenews juin juillet 2019 classiquenews ballet review critique ballet danse sur classiquenews article B

 

 
 

 
 

 
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C’est donc un spectacle recommandable pour le (très) large public, où nous avons l’illusion d’un équilibre entre trois arts différents qui décoiffe et qui plaît, mais d’où nous sortons surtout avec la sensation d’avoir vécu une expérience artistique séduisante et contemporaine à souhait. La performance des danseurs de deux compagnies est tout simplement formidable. A consommer sans modération ! Encore à l’affiche de l’Opéra Bastille les 1er, 2, 3, 4, 6, 7, 8, 10, 11, 12, 13 et 14 juillet 2019.
Illustrations : ©J Chester Fildes, Manchester Festival 2015

 

 
 

 

COMPTE-RENDU, opéra. NANCY, Opéra, 23 juin 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Seo, Montvidas. Emmanuelle Bastet / Pitrènas.

Nouvelle Tosca à l'Opéra de TOURSCOMPTE-RENDU, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, 23 juin 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Sunyoung Seo, Edagaras Montvidas, Cornelia Oncioiu… Orchestre symphonique et lyrique de Nancy. Modestas Pitrènas, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène. Nouvelle production du chef-d’œuvre puccinien, Madame Butterfly, à l’affiche à l’Opéra National de Lorraine. La metteur en scène Emmanuelle Bastet signe un spectacle intimiste, d’une grande délicatesse et sensibilité et le chef Modestas Pitrènas assure la direction musicale de l’orchestre et des chanteurs superbement investis à tous niveaux!

Madame Butterfly Ă©tait l’opĂ©ra prĂ©fĂ©rĂ© du compositeur, « le plus sincère et le plus Ă©vocateur que j’ai jamais conçu », disait-il. Il marque un retour au drame psychologique intimiste, Ă  l’observation des sentiments, Ă  la poĂ©sie du quotidien. Puccini pris par son sujet et son hĂ©roĂŻne, s’est plongĂ© dans l’Ă©tude de la musique, de la culture et des rites japonais, allant jusqu’Ă  la rencontre de l’actrice Sada Jacco qui l’a permit de se familiariser avec le timbre des femmes japonaises !
L’histoire de Cio-Cio-San / Butterfly s’inspire largement du roman de Pierre Loti : Madame Chrysanthème. Le livret est conçu par les collaborateurs fĂ©tiches de Puccini, Giacosa et Illica, d’après la pièce de David Belasco, tirĂ©e d’un rĂ©cit de John Luther Long, ce dernier inspirĂ© de Loti. Il parle du lieutenant de la marine amĂ©ricaine B.F. Pinkerton qui se « marie » avec une jeune geisha nommĂ© Cio-Cio San (« Butterfly »). Le tout est une farce mais Butterfly y croit. Elle se convertit au christianisme et a un enfant de cette union. Elle sera dĂ©laissĂ©e par le lieutenant qui reviendra avec une femme amĂ©ricaine, sa vĂ©ritable Ă©pouse, pour rĂ©cupĂ©rer son fils bâtard. Butterfly ne peut que se tuer avec le couteau hĂ©ritĂ© de son père, et qu’il avait utilisĂ© pour son suicide rituel Hara-Kiri.

 

 

 

Nouvelle Butterfly Ă  Nancy

Éblouissante simplicité
quand le mélodrame se soumet au drame

 

 

 

Madama-Butterfly nancy emmanuelle bastet Sunyoung Seo  critique opera par classiquenews la nouvelle Butterfly de Nancy opera critique classiquenews ©C2images-pour-l’Opéra-national-de-Lorraine-9-362x543La mise en scène élégante et épurée d’Emmanuelle Bastet, avec les sublimes décors de son collaborateur fétiche Tim Northon, représente une sorte de contrepoids sobre et délicat à la musique marquée par la sentimentalité exacerbée de Puccini. Les acteurs-chanteurs sont engagés et semblent tous portés par la vision théâtrale pointue et cohérente de Bastet. Dans ce sens, le couple protagoniste brille d’une lumière qui dépasse les clichés auxquels on assigne souvent les interprètes des deux rôles. La soprano sud-coréenne Sunyoung Seo est très en forme vocalement et incarne magistralement , âme et corps, le lustre de son aveuglement, derrière lequel se cachent illusion et désespoir. Elle est très fortement ovationnée après le célèbre air « Un bel di vedremo ». Le ténor Edgaras Montvidas est quant à lui un lieutenant Pinkerton tout à fait charmant et charmeur. Le Suzuki de la mezzo-soprano Cornelia Oncioiu se distingue par le gosier remarquable et sa voix à la superbe projection, ainsi que par un je ne sais quoi de mélancolique et touchant dans son jeu. Le Sharpless du baryton Dario Solaris séduit par la beauté du timbre et la maîtrise exquise de sa voix. Les nombreux rôles secondaires agrémentent ponctuellement la représentation par leurs excellentes performances, que ce soit le Goro vivace et réactif de Gregory Bonfatti ou le passage grave et intense de la basse Nika Guliashvili en oncle Bonze.

Madama-Butterfly nancy opera montvideas pinkerton critique opera classiquenews ©C2images-pour-l’Opéra-national-de-Lorraine-1-362x241Le choeur de l’Opéra National de Lorraine sous la direction de Merion Powell est à la hauteur des autres éléments de la production. La direction musicale de Modestas Pitrènas se présente presque comme une révélation. Il a réussi à maîtriser la rythmique de l’opus et à fait scintiller le coloris orchestral d’une façon totalement inattendue ! S’il y a eu des imprécisions dans l’exécution ponctuellement chez les vents, la direction du chef et l’interprétation de l’orchestre sont tout aussi poétiques que la mise en scène. Production heureuse d’un sujet malheureux, revisité subtilement par Emmanuelle Bastet et son équipe artistique.

 

 

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COMPTE-RENDU, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, 23 juin 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Sunyoung Seo, Edagaras Montvidas, Cornelia Oncioiu… Orchestre symphonique et lyrique de Nancy. Modestas Pitrènas, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène. Illustrations : Sunyoung Seo (Cio-Cio-San) © C2images pour l’Opéra national de Lorraine
 

COMPTE-RENDU, opéra. Paris, Palais Garnier, 11 juin 2019. MOZART : Don Giovanni.Dupuis… Jordan / van Hove.

mozart wolfgang _doris_stockminiCompte rendu, opéra. Paris. Palais Garnier, 11 juin 2019. Don Giovanni, Mozart. Etienne Dupuis, Jacquelyn Wagner, Nicole Car, Philippe Sly… Orchestre et choeurs de l’opéra. Philippe Jordan, direction. Ivo van Hove, mise en scène. Nouvelle production du chef-d’œuvre de Mozart, Don Giovanni, à l’affiche à l’Opéra de Paris. Le metteur en scène Ivo van Hove signe un spectacle gris parpaing ; le chef Philippe Jordan assure la direction musicale de l’orchestre associé à une distribution fortement histrionique, rayonnante de théâtralité, entièrement éprise du mélodrame joyeux du génie salzbourgeois !

L’opĂ©ra des opĂ©ras, la pièce fĂ©tiche des romantiques, ce deuxième fils du duo Da Ponte-Mozart, transcende le style de l’opera buffa proprement dit pour atteindre les sommets dans le registre de la… tragĂ©die. Avant cette fresque immense, jamais la musique n’avait Ă©tĂ© aussi vraie, aussi rĂ©aliste, aussi sombre ; jamais elle n’avait exprimĂ© aussi brutalement le contraste entre les douces effusions de l’amour et l’horreur de la mort. Peut-ĂŞtre le chef d’œuvre de Mozart le plus enflammĂ©, le plus osé… qui raconte l’histoire de notre anti-hĂ©ros libertin prĂ©fĂ©rĂ© et sa descente aux enfers avec la plus grande attention aux pulsions humaines, avec la plus grande humanitĂ© en vĂ©ritĂ©.

nouvelle production de Don Giovanni Ă  Garnier
… Prima la musica, mais pas trop

Le spectacle commence avec la scène ouverte montrant le décor unique d’architecture brutaliste signé Jan Versweyveld, où l’on aperçoit des escaliers, des fenêtres… le gris maussade omniprésent paraîtrait servir de fond neutre au jeu d’acteur très ciselé dont les chanteurs font preuve… et qui peut être apprécié glorieusement par les personnes assises près de la scène et avec des jumelles. Si nous nous sommes régalés du travail d’interprétation et de caractérisation des interprètes sur scène, la production met en valeur surtout la partition. Ma non troppo.

Certaines mise en scènes s’affirment volontairement extra-sobres avec l’idée sous-jacente de laisser parler la musique. C’est un bel idéal qui peut faire des effets inouïs sur l’expérience lyrique. Il paraît que ce n’est pas une volonté affichée par le metteur en scène, qui, malgré quelques moments de grand impact et de justesse, est parfois carrément anti-musical. Ainsi le baryton Etienne Dupuis dans sa prise du rôle éponyme a-t-il apprécié le fait de chanter le morceau le plus sensible, le plus beau, le plus sublime de sa partition, la chansonnette du 2e acte « Deh vieni alla finestra », en coulisses, caché. Difficile à comprendre, et encore plus à pardonner.

Nous sommes en l’occurrence contents de nous concentrer sur l’interprétation musicale. L’Orchestre maison dirigé par Philippe Jordan est pure élégance et raffinement, les tempi sont plutôt modérés. Bien sûr comme d’habitude, les vents font honneur dans leur excellente interprétation aux sublimes pages que leur dédie Mozart, et les cordes dans leur perfection trouvent un bon dosage entre tension et relâche dans l’exécution. Remarquons également les musiciens jouant sur la scène au deuxième acte, avec un swing chambriste et pompier digne du XVIIIe siècle. Nous n’avons pas senti l’effroi durant la célèbre ouverture en ré mineur, mais nous avons eu droit à une sorte de décharnement diabolique et très enjoué pour le pseudo-final à la fin de l’œuvre, la descente aux enfers de Don Giovanni (nous sommes heureux du respect de la partition originale avec le maintien du lieto fine, la fin heureuse conventionnée propre au 18e siècle malgré ses très nombreux détracteurs du 19e).

Le baryton Etienne Dupuis signe un Don Giovanni sobre, plus hautain qu’altier, plus vicelard que libertaire, et ceci lui va très très bien. Son épouse dans la vie réelle incarne le rôle de la femme répudiée du Don, Donna Elvira. Nicole Car est une des artistes qui captivent l’auditoire avec sa présence et son chant en permanence. Que ce soit dans sa cavatine au 1e acte « Ah che mi dice mai » ou son air au 2e « Mi tradi quell’alma ingrata » où elle est fabuleusement dramatique à souhait dans son incarnation d’une femme amoureuse et blessée. Si elle est touchante, bouleversante d’humanité, son chant est riche, charnu, charnel, tout au long des trois heures de représentation.

La Donna Anna de la soprano Jacquelyn Wagner, avec une partition encore plus redoutable, est tout autant brillante d’humanité, et elle assure ses airs virtuoses avec dignité, sans faire preuve d’affectation pyrotechnique, mais au contraire donnant à ses vocalises une intensité fracassante de beauté. Le Leporello de Philippe Sly est un beau valet. Son physique agréable et son attitude espiègle sont une belle contrepartie légère à l’aspect très sensuel et troublant de son instrument en action. Il a cet incroyable mérite d’avoir réussi des interventions personnelles sur la partition dès son entrée au 1er acte « Notte e giorno faticar », où il s’approprie du personnage avec facilité, et ajoute un je ne sais quoi qui marche et qui plaît. Qu’il continue d’oser ! C’est lui également qui suscite la toute première éclosion d’applaudissements dans la soirée, après son célèbre air du 1er acte « Madamina, il catalogo è questo », sans aucun doute grâce à la force de son expression musicale plus qu’à l’intérêt de la proposition scénique…

Le Don Ottavio du ténor Stanislas de Barbeyrac est une très agréable surprise. Nous remarquons l’évolution de son gosier, et ceci impacte aussi son interprétation lyrique qui s’éloigne un maximum de la caricature viennoise à laquelle elle est souvent condamnée. S’il y a un moment d’une incroyable beauté dans les propositions d’une beaucoup trop austère sobriété, c’est précisément l’air redoutable du 1er acte : « Dalla sua pace ». Ivo van Hove l’oblige à l’interpréter assis par terre au milieu de la scène, et ceci a le plus grand impact émotionnel de la soirée ; le ténor y est touchant et l’auditoire lui fait le cadeau d’applaudissements et de bravos bien mérités. Le couple Zerlina et Masetto interprété par Elsa Dreisig et Mikhail Timoshenko est plein de vivacité, même si les voix sont un peu instables en début de soirée, nous félicitons leurs efforts. Remarquons également l’excellente prestation des choeurs de l’Opéra parisien, dirigés par Alessandro di Stefano.

Une production qui a Ă©galement le mĂ©rite de finir après trois heures de gris avec une projection-crĂ©ation vidĂ©o (signĂ©e Christopher Ash) inspirĂ©e des scènes infernales de Bosch, et qui est tout Ă  fait effrayante, puis par une Ă©closion de couleurs estivales qui s’accorde avec l’épilogue-fin heureux de l’opus. A voir et revoir, Ă©couter et applaudir… pour Mozart et les chanteurs. A l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Garnier encore les 16, 19, 21, 24 et 29 juin ainsi que les 1, 4, 7, 10 et 13 juillet 2019.

ENTRETIEN avec LEIF OVE ANDSNES : Mozart réinventé… 1/2

andsnes-leif-ove-mozart-concertos-critique-reveiw-concerts-classiquenews-MOZART-opera-concert-Leif-ove-andsnes-piano-mozart-concertos-classiquenewsENTRETIEN avec LEIF OVE ANDSNES : Mozart réinventé… plus romantique et moderne que vraiment « classique ». Le pianiste Leif Ove Andsnes questionne pendant quatre ans avec les instrumentistes du Mahler Chamber Orchestra, l’écriture concertante de Mozart, à travers son nouveau projet musical intitulé « MOZART MOMENTUM 1785/1786 ». Après un cycle dédié aux Concertos de Beethoven, le pianiste Leif Ove Andsnes interroge le sens et la modernité des Concertos de Mozart dont il éclaire l’écriture personnelle, classique certes, mais surtout pré romantique. Un témoignage qui passionne l’interprète dont les compétences s’élargissent à la direction d’orchestre car il retrouve le MAHLER CHAMBER Orchestra, en une série de concerts et de propositions musicales d’un nouveau genre… Entretien exclusif pour classiquenews.com

 

 

 

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CNC : Beethoven est considĂ©rĂ© comme l’ultime figure du triumvirat classique Ă  Vienne, après Haydn et Mozart. Suite Ă  votre « Beethoven Journey » avec le Mahler Chamber Orchestra, pourquoi aujourd’hui (re)venir Ă  Mozart ?

Leif Ove Andsnes : Cela a beaucoup à voir avec ma collaboration avec le Mahler Chamber Orchestra / MCO : notre travail autour du Beethoven Journey, s’est traduit par plusieurs enregistrements et concerts. C’est une sensation unique de travailler exclusivement avec un ensemble pendant des années. Pour les concerts, je dirigeais l’orchestre depuis le piano. J’ai senti pour la première fois de ma vie ce que les grands chefs accomplis doivent ressentir : une sorte d’osmose, de complicité totale avec l’orchestre par rapport aux émotions, aux couleurs, dans la plus grande spontanéité et une liberté totale. En tant qu’artiste en résidence chez MCO, on s’est questionné par rapport aux projets et dans le contexte, il nous a paru tout a fait naturel et logique chez Mozart, voire encore plus que chez Beethoven, de diriger l’orchestre depuis le piano.

A LA CHARNIERE DES ANNEES 1785 – 1786… Ceci est d’autant plus lĂ©gitime qu’il y a ce dialogue entre le piano et l’orchestre chez Mozart, qui est vraiment parfait pour ce contexte, comme une sorte de musique de chambre augmentĂ©e, mĂŞme s’il y a quand mĂŞme un soliste. Donc on a dĂ©cidĂ© Mozart, et j’ai proposĂ© de choisir une pĂ©riode prĂ©cise de la vie de Mozart, les annĂ©es 1785 / 1786, qui sont très particulières. Je crois que quelque chose de remarquable s’est passĂ© en 1785, avec son Concerto pour piano n° 20, qui est, d’abord, son premier dans une tonalitĂ© mineure, très dramatique, aux couleurs sombres, par rapport aux prĂ©cĂ©dents, mais au-delĂ  de ça, encore plus remarquable est le fait que l’orchestre commence avec une musique complètement diffĂ©rente par rapport au piano. L’orchestre dĂ©bute de façon exubĂ©rante et le piano, lui, entre en une voix Ă  la fois intime et solitaire ; c’est la première fois que cela arrive dans le genre. L’usage est que l’orchestre commence le concerto, puis le piano reprend la mĂŞme musique et la dĂ©veloppe ensuite. Cela a dĂ» ĂŞtre très surprenant pour l’audience de Mozart, et je pense il a bien aimĂ© l’effet, parce qu’il a continuĂ© Ă  utiliser ce procĂ©dĂ© dans ses concertos ultĂ©rieurs.

 

 

 

L’intimitĂ©, la solitude…

MOZART invente un nouveau canevas dramatique pour le Concerto pour piano

 

 

 

andsnes-leiv-mozart-concerts-annonces-critique-entretien-mozart-classiquenewsLes compositeurs après lui, de toute Ă©vidence, ont bien aimĂ© cette idĂ©e, comme Beethoven, qui fait des choses de plus en plus radicales par rapport Ă  l’entrĂ©e du piano dans ses concertos. C’est un peu la graine du futur concerto « hĂ©roĂŻque », plutĂ´t romantique, oĂą le soliste s’exhibe « Here I am ! » (Je suis lĂ ), comme chez Schumann. Mozart fait ainsi grandir la narration, l’histoire… le concerto pour piano devient quelque chose de beaucoup plus complexe, avec l’apparition d’un drame psychologique oĂą l’individu (le soliste) parle Ă  la sociĂ©té… Et il a aussi donnĂ© des rĂ´les importants aux instruments, notamment aux vents, ce qui rĂ©vèle davantage, bien sĂ»r, l’influence de l’opĂ©ra. Mozart Ă©tait alors en train d’écrire Les Noces de Figaro.

 

 

 

CN : Mozart est l’icône par excellence du Classicisme musical ; pourtant les années 1780 dévoilent une grande diversité et complexité dans sa création. En particulier les pièces écrites entre 1784 et 1786. A ce titre, certains musicologues estiment que Mozart est le premier compositeur romantique. Qu’en pensez-vous ?

LOA : Oui, d’une certaine façon cela se voit dĂ©jĂ  dans les inventions de Mozart Ă  cette Ă©poque, par exemple dans le Concerto n° 20, l’entrĂ©e du piano avec une voix très individuelle, c’est un peu le germe du romanticisme musical. Et cette voix est vraiment très particulière, très personnelle, très touchante. Il y a plein des moments dans les concertos de Mozart oĂą l’on peut entendre cette voix sensible, sentimentale, mais Mozart ne tombe jamais dans une dĂ©marche d’exploitation romantique pleine de douleur et de souffrance exacerbĂ©e comme chez… Schumann ou Wagner. Ces derniers le font de façon dĂ©libĂ©rĂ©e ; chez eux, c’est formellement fantastique, mais parfois un peu trop Ă©cĹ“urant. On peut ĂŞtre touchĂ© au plus profond de soi avec Mozart, par exemple dans le mouvement lent du Concerto en La, sans que cela ne soit jamais indigeste. C’est un de morceaux les plus poignants dans la vie, et pourtant il y a une puretĂ© dans l’harmonie, tout Ă  fait classique. Au final qu’est-ce que c’est le romanticisme ? Il y a des gens qui trouvent Mozart romantique grâce Ă  toutes les Ă©motions prĂ©sentes dans sa musique… Il y a quelque de cet ordre. Son dĂ©veloppement est impressionnant. J’aime bien quand on se sĂ©pare un peu de l’image du gĂ©nie prĂ©coce et immaculĂ© ; ce qu’il Ă©tait bien Ă©videmment, mais il y a une progression et une maturation Ă©vidente chez Mozart tout au long de sa vie. C’est tout autant impressionnant l’assurance qu’il a dans ces gestes crĂ©ateurs, le dĂ©but de la Symphonie Prague par exemple, est inattendu, d’un formidable impact, et sans le moindre doute. Quelle maĂ®trise ! Par rapport Ă  la question Ă©motionnelle, une chose m’a toujours interpellĂ©e : la capacitĂ© qu’a Mozart Ă  bouleverser de façon soudaine ; on croirait que tout est lisse, que tout va bien, et lĂ  il y a une surprise, souvent courte, oĂą quelque chose d’inattendu se prĂ©sente ; tu ressens alors ton cĹ“ur se serrer sans avertissement. Tous ces bouleversements font partie de la richesse de sa musique, et plus il y a des voix, plus il est capable d’exprimer les contrastes, comme d’Ă©clairer la complexitĂ©.

 

 

 

CN : Liszt est souvent considéré comme la première rockstar de la musique classique, voire de la musique tout court. Mozart, quant à lui, serait-il alors le premier auto-entrepreneur de la musique populaire ?

LOA : (rires) Peut-ĂŞtre ! J’aurais tout fait pour assister Ă  l’un de ses concerts de son vivant. Parfois il nous est difficile Ă  notre Ă©poque de mesurer Ă  quel point ses pièces sont virtuoses… comparĂ©es Ă  Rachmaninov ou Bartok qui ont Ă©crit des pièces extrĂŞmement difficiles. On peut s’imaginer le moment juste avant le dĂ©but d’un Concerto de Mozart, disons le 21ème par exemple, … comment il a du se faire plaisir, page après page ; dans la partition se voit clairement la volontĂ© de plaire Ă  son auditoire, une claire ambition d’affirmer ses compĂ©tences. Comment il a fait avancer le piano, c’est impressionnant, notamment en comparaison avec Haydn. Il y a une grande joie chez Mozart, y compris dans sa virtuositĂ©. Je dois aussi dire qu’il y a une joie physique pour le pianiste Ă  interprĂ©ter ces concertos. Un vrai plaisir pour les mains de les jouer. Je pense qu’il Ă©tait un pianiste tout Ă  fait spectaculaire !

 

 

 

ENTRETIEN 2… suite de notre entretien avec Leif Ove ANDSNES, entretien 2/2

 

 

 

LIRE AUSSI notre annonce du cycle de concerts MOZART MOMENTUM par Leif Ove Andsnes

Propos recueillis en avril 2019 par notre envoyé spécial Sabino PENA ARCIA

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Compte-rendu, ballet. Paris. Opéra National de Paris, le 18 avril 2019. Leon, Lightfoot, Van Manen. Sol Leon, Paul Lightfoot, Hans Van Manen, chorégraphes

Compte-rendu, ballet. Paris. OpĂ©ra National de Paris, le 18 avril 2019. Leon, Lightfoot, Van Manen. Sol Leon, Paul Lightfoot, Hans Van Manen, chorĂ©graphes. LĂ©onore Baulac, Germain Louvet, Hugo Marchand, Ludmila Pagliero, Etoiles. Ballet de l’opĂ©ra. Elena Bonnay, pianiste. Fabuleux programme contemporain nĂ©oclassique au Ballet de l’OpĂ©ra de Paris, nĂ©erlandais Ă  souhait, mĂ©langeant intensitĂ© stylisĂ©e et lĂ©gèretĂ© printanière. Le chorĂ©graphe nĂ©erlandais Hans Van Manen revient Ă  l’OpĂ©ra pour la reprise heureuse de son court ballet Trois Gnossiennes. Deux de ses hĂ©ritiers artistiques, Sol Leon et Paul Lightfoot, chorĂ©graphes en rĂ©sidence au Nederlands Dans Theater, la compagnie nationale de danse contemporaine aux Pays-Bas, transmettent deux de leurs oeuvres pour la première fois Ă  Paris. DĂ©couverte extraordinaire !

Triptyque Made in the Netherlands
Audace néerlandaise, flair français

Agathe_Poupeney_Opera_national_de_Paris-Sleight-of-hand-Leon-Lightfoot-Leonore-Baulac-Germain-Louvet-Photo-Agathe-Poupeney-onp-1600px-362x543 critique danse critique ballet classiquenewsDeux ballets du duo Leon Lightfoot orbitent autour des Trois Gnosiennes de Van Manen. La soirée commence dans le noir avec Sleight of Hand (2007), pièce pour 8 danseurs sur une musique de Philippe Glass. Il semblerait que les chorégraphes invités ont une volonté, Cunninghamienne presque, anti-narrative affirmée. Or, le ballet qui ouvre le programme (comme celui qui le termine) sont chargés de symboles et d’éléments extra-chorégraphiques. Dès la levée du rideau, nous voyons sur scène, au fond, deux géants immobiles tout de noir vêtus, à la mine expressive insolente (Hannah O’Neill et Stéphane Bullion). Les Etoiles Germain Louvet et Léonore Baulac forment une sorte de couple. Si nous respectons l’envie des maîtres d’éviter toute lecture ou analyse narrative, on peut croire que ce « couple » se trouve plus ou moins perdu dans la scène, et qu’il cherche quelque chose, quelque part, au milieu de l’atmosphère étrange ambiante. Si lui rayonne toujours par la perfection absolue des mouvements, et assure les portés complexes de sa partenaire, elle brille par l’intensité de l’expression.

Le trio des danseurs Chun Wing Lam, Pablo Legasa er Adrien Couvez est une révélation ! Leur performance est chic choc au niveau de la danse, avec Lam particulièrement tonique, et théâtralement superbe; leurs mouvements néoclassiques sont très souvent accompagnés d’expressions et de grimaces concordantes avec l’ambiance. Ils rentrent et sortent sur scène avec une présence magnétique qui mélange décontraction et mystère. Mickaël Lafon, lui, est comme une sorte d’être quelque peu sauvage qui entre et sort de la scène avec un rythme vertigineux et une présence qui a tout pour plaire à une partie de l’auditoire.

Après un précipité vient le ballet Trois Gnossiennes de Van Manen, dont le répertoire est méconnu en France, sauf pour les amateurs de la danse et les disciples, artistiques ou humains, de Rudolf Nouréev, ancien Directeur du Ballet de l’Opéra. Le court ballet, musique éponyme d’Erik Satie est un bijoux d’abstraction néoclassique, de sensualité subtile et de musicalité ! Le couple d’Etoiles qui l’interprète est constitué de Ludmila Pagliero et Hugo Marchand. Ils excellent à tout niveau. Leurs lignes sont vraiment fantastiques, et le va et vient entre danse néoclassique, mathématique, millimétrique et attitude/expression tout modernement tendue, est délicieux à regarder. Le partenariat est réussi comme d’habitude ; lui, assurant sans faille les portés compliqués, et elle avec une aisance frappante dans le langage chorégraphique. Remarquons également l’excellente interprétation en direct sur scène des Trois Gnossiennes de Satie par la pianniste Elena Bonnay.

Agathe_Poupeney___Opera_national_de_Paris-Speak-for-yourself-Leon-Lightfoot-2018-19-050-St-Martin-c-A.Poupeney-1600px-362x543 critique danse ballet classiquenewsAprès l’entracte vient la pièce Speak for yourself (1999) pour 9 danseurs, sous des musiques -enregistrées- de Bach et de Reich. Elle commence avec le Premier Danseur François Alu, dansant avec un dispositif mobile qui produit de la fumée. Il restera collé à sa machine qui fait des beaux effets. Sa danse a un côté volontairement projecteur, qu’il gardera tout au long du ballet, à côté des autres. Ces derniers forment des couples quelque peu idiosyncratiques, et ils sont tous éventuellement contraints de… danser sous la pluie ! En effet, un dispositif inonde la scène d’une fine pluie. L’effet est impressionnant, comme l’est l’audace et le courage des danseurs sur scène.
Le couple de Simon Le Borgne et Sylvia Saint-Martin captive dès leur entrée, par une aisance élégante et insolente dans les mouvements. Le jeune Pablo Legasa se distingue comme dans la première pièce au programme, ainsi que les Etoiles Valentine Colasante, Hugo Marchand et Ludmila Pagliero. Le style renvoie bien sûr à Van Manen, mais aussi au langage néoclassique d’un autre personnage emblématique de la Nederlands Dans Teater, Jiri Kylian.
Si la durée du programme (1h30) peut paraître courte, ce sentiment s’exacerbe, bien sûr, grâce à la qualité des pièces présentées. Deux superbes entrées au répertoire et une reprise fantastique sont au rendez-vous au Palais Garnier. Réalisations très fortement recommandées. Encore à l’affiche les 26 et 27 avril ainsi que les 5, 11, 12, 14, 17, 18, 20 et 23 mai 2019. Illustrations : © Agathe Poupeney / Opéra national de Paris

COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Bastille, le 7 avril 2019. CHOSTAKOVITCH : Lady Macbeth de Mzensk. Metzmacher / Warlikowski.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, 7 avril 2019. Lady Macbeth de Mzensk, Chostakovitch. Dmitry Ulyanov, Ausrine Stundyte, Pavel Cernoch… Orchestre et choeurs de l’opéra. Ingo Metzmacher, direction. Krzysztof Warlikowski, mise en scène. Chostakovitch, un des derniers compositeurs symphoniques de génie, a créé seulement deux opéras. En cette première printanière, nous assistons à la troisième production parisienne de son chef d’œuvre lyrique, Lady Macbeth de Mzensk, d’après Nikolaï Leskov. L’enfant terrible de la mise en scène actuelle Krzysztof Warlikowski est confié la mise en scène de la nouvelle production, et le chef allemand Ingo Metzmacher assure la direction musicale d’une partition redoutable. Une première d’une grande intensité qui nous rappelle d’un côté la pertinence de l’opus rarement joué, et d’un autre, le fait indéniable que l’opéra est bel et bien un art vivant.

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Balance ton paradigme, mais un seul…

Dans l’opéra, Katerina Ismaïlova est l’épouse du commerçant Zynovi Ismaïlov, lui-même fils du commerçant Boris Ismaïlov. Elle s’ennuie, elle est peu aimée de son mari, souvent humiliée par son beau-père, notamment après le départ temporaire du mari. La cuisinière Aksinia lui fait remarquer le nouvel ouvrier Sergueï, qui avait perdu son travail précédent à cause d’une liaison avec sa patronne. Il et elle / Serguei et Katerina, commencent une relation amoureuse qui est découverte par le beau-père. Elle l’empoisonne, mais celui-ci fait appeler son fils avant son trépas. L’époux arrive : il trouve le couple adultère, qui le tue, puis cache le cadavre dans la cave. Fast-forward aux noces de Katerina et Sergueï où en plein milieu de diverses festivités la police les arrête. Ils sont condamnés aux travaux forcés dans un camp en Sibérie et partent au bagne. Sergueï accuse Katerina d’être la cause de son malheur et la trompe avec Sonietka, une autre condamnée. Katerina n’en peut plus ; elle finit par pousser sa rivale dans l’eau et s’y jeter après. Si le sordide n’assèche pas l’inspiration de Chostakovitch, il lui permet aussi d’écrire une partition orchestralement somptueuse…

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Chostakovitch et son collaborateur, le librettiste Alexandre Preis, s’inspirent d’un conte éponyme du romancier russe Nikolaï Leskov pour l’histoire de l’opéra. Nous sommes en 1934, le compositeur a moins de 30 ans. Si le conte expose la cruauté de la tueuse Katerina Ismaïlova, Chostakovitch, en bon communiste obéissant qu’il était encore à l’époque (protégé du militaire soviétique Toukhatchevski), transforme le drame, et par rapport aux meurtres de son héroïne, et trouve des circonstances atténuantes : il dit qu’ils n’étaient « pas vraiment des crimes, mais une révolte contre ses circonstances, et contre l’atmosphère maladive et sordide dans laquelle vivaient les marchands de classe moyenne au 19e siècle ». Un commentaire destiné à édulcorer un rien la vulgarité ordinaire et cynique du sujet… Cette rationalisation idéologique n’a pas été suffisante pour convaincre les autorités soviétiques qui interdisent l’œuvre. Son adhésion officielle au Parti Communiste en 1961 lui permet de voir l’interdiction levée, et il refait l’œuvre en 1963 dans une version allégée. Son ancien élève, le violoncelliste Rostropovich, dirige et enregistre la version originale pour la première fois en 1978, trois ans après la mort du compositeur.

#MeToo, ok ? OK ???

Sur le plan musical, la fusion du tragique et du cynisme transparaît dans les sonorités polystylistiques et dans le clash violent de l’inconciliable ; des bruits côtoient le contrepoint ; des effets folklorisants et naturalistes couvrent un vaste paysage symphonique, un lyrisme vocal presque vériste coexiste dans un orchestre expressionniste, aux procédés parfois répétitifs, cinématographiques. Les interludes dans l’opus sont les moments les plus beaux et les plus impressionnants dans l’orchestre, même si tout au long des 4 actes, les différents groupes et solistes se distinguent, notamment les bois et les cuivres, ainsi que les percussions que nous félicitons particulièrement. La direction de Metzmacher est claire et limpide, presque belle et émotive, un aspect bienvenu dans une œuvre parfois cacophonique, mais qui ne plaît certainement pas à tous.

La distribution avec des nombreux rôles secondaires est solide dans les performances, même si inégale. Si nous apprécions le chant et le jeu du Pope drolatique de Krzysztof Baczyk, ou l’excellente et intense Sofija Petrovic en Aksinia ; ou encore le jeu d’actrice d’Oksana Volkova en Sonietka, ainsi que les chœurs de l’Opéra (moussogrskiens à souhait, sous la direction du chef des chœurs José Luis Basso), nous retiendrons particulièrement les prestations du couple adultère et du beau-père. Ce dernier, interprété par la basse russe Dmitry Ulyanov se montre maître absolu de la partition difficile, et malgré le grotesque du personnage conquit l’auditoire par un chant parfois d’un lyrisme inattendu.
Inattendue également l’aisance scénique des protagonistes dans la mise en scène très physique de Warlikowski, sur laquelle nous reviendrons. Si le ténor Pavel Cernoch incarne délicieusement l’ouvrier séducteur par son jeu d’acteur et ses tenues révélatrices, il le fait aussi par sa voix solaire au rayonnement sensuel, mais qui n’éclipse jamais rien. La soprano lituanienne Ausrine Stundyte débutant à l’Opéra de Paris captive l’auditoire en permanence, elle dessine un personnage complexe par son jeu d’actrice et campe une prestation monumentale au niveau musical. Le pseudo-air du printemps (ou plutôt air du couchage) à la fin du Ier acte est un moment d’une étrange sensualité musicale, où elle montre déjà toutes le qualités vocales qu’elle exploitera jusqu’à la fin de la représentation. Velours, aisance dans les aigus, projection idéale… Une réussite !

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Et la mise en scène de Warlikowski ? Une immense réussite qui a suscité beaucoup d’émotion à la première. Le Polonais campe une création focalisée sur la question sexuelle, au détriment (ou pas) de l’aspect soviétique / socialiste. Pleinement ancrée dans son temps, la mise en scène a lieu dans un lieu unique, un abattoir de porcs, où l’on a droit a des scènes de viol d’un grand réalisme et intensité, à un grotesque cabaret, et a beaucoup d’attouchements qui ne sont pas gratuits, puisque le parti pris est explicitement en référence à #metoo. Si vous l’ignoriez, la mise en scène en permanence nous le rappelle. On serait tenté de croire que le metteur en scène ait voulu faire une création manichéenne, avec un camp du bien et un camp du mal définis, à l’instar de la réalité médiatique et volonté politique actuelle, mais il nous montre dès le début qu’il ne touchera pas vraiment l’opus du maître (bien lui en fasse), où malgré la sympathie marxiste, tous les camps sont désolants et meurtriers. Lady Macbeth est une machine cynique et lyrique d’un souffle manifeste. A découvrir à l’Opéra Bastille encore les 13, 16, 19, 22 et 25 avril 2019 (retransmission en direct dans certains cinémas le 16 avril 2019). Illustrations : © Bernd Uhlig / Opéra national de Paris)

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NDLR : Le site de l’OpĂ©ra de Paris prend les mesures qui s’imposent : certaines scènes peuvent choquer la sensibilitĂ© des plus jeunes comme les spectateurs non avertis, est-il prĂ©cisĂ© sur la page de prĂ©sentation et de rĂ©servation. Utile prĂ©caution. Après une production des Troyens dont le metteur en scène lui aussi scandaleux (Dmitri Tcherniakov) n’hĂ©sitait pas Ă  rĂ©Ă©crire l’histoire et les relations des personnages, contredisant et dĂ©naturant Berlioz, voici une nouvelle production dont la violence et l’absence de poĂ©sie, certes lĂ©gitimes eu Ă©gard au sujet et au style de Chostakovitch, malmène le confort ordinaire du spectateur bourgeois… CQFD.

COMPTE-RENDU, opéra. MONTPELLIER, Opéra, le 20 février 2019. DONIZETTI : Don Pasquale. Taddia, Muzychenko, Greenhalgh… Spotti / Valentin Schwarz.

L'Elisir d'amor de DONIZETTI Ă  l'OpĂ©ra de TOURSCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. MONTPELLIER, OpĂ©ra, le 20 fĂ©vrier 2019. DONIZETTI : Don Pasquale. Taddia, Muzychenko, Greenhalgh… Spotti / Valentin Schwarz. L’opĂ©ra bouffe parisien de Donizetti, Don Pasquale, tient l’affiche de l’OpĂ©ra de Montpellier dans la production du laurĂ©at du Ring Award 2017, le jeune autrichien Valentin Schwarz et son Ă©quipe artistique. Jeunesse Ă  la baguette Ă©galement avec le chef italien Michele Spotti qui dirige l’orchestre maison avec une fougue impressionnante laquelle s’exprime aussi dans les performances de la distributions des chanteurs-acteurs. Une crĂ©ation riche en surprises !

 

 
 

 

 

Comédie romantique, mais pas trop

 

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Donizetti, grand improvisateur italien Ă  l’Ă©poque romantique, compose Don Pasquale en 1843 pour le Théâtre-Italien de Paris. Un peu moins sincère que son autre comĂ©die : L’Elixir d’amour, l’opus raconte les mĂ©saventures de Don Pasquale. Il a un neveu, Ernesto, qu’il veut marier afin de le faire hĂ©riter, mais ce dernier est hĂ©las amoureux d’une jeune veuve, Norina. Elle se met d’accord avec Malatesta, le mĂ©decin du Don, et simule de se marier avec le vieux riche… stratagème et tromperie… qui finissent heureusement, comme d’habitude, par le mariage des jeunes amoureux contre toute attente, et avec l’ombre pesante de l’humiliation acharnĂ©e, mais bien drĂ´le, de Don Pasquale.

 

 

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La distribution incarne les rôles avec une fraîcheur et une panache confondantes. Le jeu d’acteur est un focus de la production. La Norina de la soprano Julia Muzychenko (prise de rôle) est une belle découverte : elle est décapante par la force de son gosier. Dès son premier air, la jeune diva fait preuve d’une colorature pyrotechnique qui sied bien à l’aspect plutôt physique de ses contraintes scéniques. Elle est piquante, voire méchante, à souhait. L’Ernesto du ténor Edoardo Miletti rayonne d’humanité, bien qu’il soit une sorte de jeune homme autiste dans la transposition de la mise en scène ; au-delà du grotesque « light » théâtral, il brille par la beauté de son instrument. La bellissime sérénade du 3e acte « Com’è gentil la notte a mezzo april ! », l’air résigné du 2e acte « Cerchero lontana terra » avec trompette mélancolique obligée, sont des véritables sommets musicaux.

Le rĂ´le-titre est interprĂ©tĂ© par le doyen de la distribution, le baryton italien Bruno Taddia. Il incarne le rĂ´le avec toutes les qualitĂ©s qui sont les siennes, un style irrĂ©prochable, une prĂ©sence et performance physique presque trop pĂ©tillante et tonique, un vĂ©ritable tour de force comique. S’il a l’air un peu perdu dans la production, – car il doit mĂŞme y voler dans les airs, ceci correspond drĂ´lement Ă  la tragĂ©die lĂ©gère du personnage âgé : il est seul avec ses dĂ©sirs, son passĂ©, son argent, tout en Ă©tant entourĂ© de gens très attentionnĂ©s qui veulent lui prendre quelque chose, quelque part… Le jeune baryton amĂ©ricain Tobias Greenhalgh en très bonne forme vocale interprète un Malatesta dĂ©licieusement sournois. Son duo schizophrène avec Don Pasquale au 3e acte est un bijou comique difficile Ă  oublier. Remarquons Ă©galement la performance courte mais solide du baryton-basse Xin Wang en notaire.
Moins convaincant, le chœur de l’opéra dirigé par Noëlle Gény paraît quelque peu en retrait, mais la performance satisfait.

  

 

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Cette production est unique pour différentes raisons. En dehors de la mise en scène de Valentin Schwarz, dans son décors unique (excellent « cabinet de curiosités » d’Andrea Cozzi, scénographe Lauréat du Ring Award 2017), et jouant beaucoup sur des gags théâtraux plus ou moins typiques, nous avons une première en France avec l’inclusion de deux chant-signeurs à la production. Déjà accessible aux malvoyants (le dimanche 24 février), c’est la première fois en France qu’on adapte un opéra en Langue de Signes Française. Ce sont comme deux spectres sur scène qui ne se contentent pas de juste traduire l’intrigue, mais l’adaptent, l’interprètent. Ceci ajoute une qualité supplémentaire pour le spectacle, qui est globalement bien accueilli par l’auditoire à la première.
La musique instrumentale de Donizetti n’égale pas le naturel de sa musique vocale, mais le chef Michele Spotti réussit à trouver la dynamique correcte avec l’orchestre pour que les voix soient toujours privilégiées, pour que les cordes soient frémissantes à commande, et la performance des percussions et des bois est particulièrement engageante. Une réussite globale et une excellente initiative à inscrire au mérite de la Directrice Générale, Valérie Chevalier. A voir à l’Opéra-Comédie de Montpellier encore jusqu’au 26 février 2019. Illustrations : © Marc Ginot 2019

 

 
 

 

 

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. MONTPELLIER, OpĂ©ra, le 20 fĂ©vrier 2019. DONIZETTI : Don Pasquale. Bruno Taddia, Julia Muzychenko, Tobias Greenhalgh… Orchestre et choeurs de l’opĂ©ra. Michele Spotti, direction. Valentin Schwarz, mise en scène. 

 
 

 

Compte rendu, opĂ©ra. PARIS, le 29 janv 2019. Dvorak : Rusalka. KF Vogt, Mattila,  Nylund…Mälkki / Carsen

dvorak antoninCompte rendu, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Garnier, le 29 janvier 2019. Dvorak : Rusalka. Klaus Florian Vogt, Karita Mattila, Camilla Nylund… Choeurs et Orchestre de l’OpĂ©ra. Susanna Mälkki, direction. Robert Carsen, mise en scène. Le Dvorak lyrique de retour Ă  l’OpĂ©ra avec la reprise de la production de Robert Carsen du conte Rusalka, d’après la mythique crĂ©ature aquatique des cultures grecques et nordiques. La direction musicale du drame moderne et fantastique est assurĂ©e par la cheffe Susanna Mälkki, et une distribution de qualitĂ© mais quelque peu inĂ©gale en cette première d’hiver.

 

 

 

Rusalka : la magie de l’eau glacée

 

L’histoire de la nymphe d’eau douce, immortelle mais sans âme, qui rêve de devenir humaine pour connaître l’amour, souffrir, mourir et… renaître (!) est inspirée principalement de l’Ondine de La Motte-Fouqué et de la Petite Sirène d’Andersen. Créé au début du 20e siècle, l’œuvre peut être considérée comme l’apothéose des talents multiples du compositeur tchèque. Il ajoute à sa fougue rythmique, un lyrisme énergique. Il utilise tous ses moyens stylistiques pour caractériser les deux mondes opposés : celui des créatures fantastiques, dépourvues d’âme, mais non de compassion; celui des êtres doués d’âmes mais aux émotions instables. Un heureux mélange de formes classiques redevables au Mozart lyrique et proches des audaces lisztiennes et wagneriennes. Parfois il utilise des procédés impressionnistes, et parfois il anticipe l’expressionnisme lyrique.

UNE FROIDEUR LYRIQUE QUI PEINE A SE CHAUFFER… Les nymphes de bois qui ouvrent l’œuvre sont un délicieux trio parfois émouvant parfois piquant, interprété par Andrea Soare, Emanuela Pascu et Elodie Méchain. Leur prestation au dernier acte relève et de Mozart et de Wagner sous forme de danse traditionnelle. La Rusalka de la soprano finnoise Camilla Nylund prend un certain temps à prendre ses aises. Son archicélèbre air à la lune du premier acte déchire les coeurs de l’auditoire par une interprétation bouleversante d’humanité et de tendresse. C’est dans le finale de l’opéra surtout, lors du duo d’amour et de mort qui clôt l’ouvrage, qu’elle saisit l’audience par la force de son expression musicale. Son partenaire le ténor Klaus Florian Vogt prend également un certain temps à se chauffer. A la fin du premier acte, il conquit avec son air de chasse, qui est aussi la rencontre avec Rusalka devenue humaine. La prestation est instable et perfectible : il paraît un peu tendu, voire coincé sur scène. Il semble avoir des difficultés avec des notes ; est parfois en décalage, mais il essaie de détendre sa voix dans les limites du possible, et sa performance brille toujours par la beauté lumineuse et incomparable du timbre comme la maîtrise de la ligne de chant. Le duo final est l’apothéose de sa performance.
La Princesse étrangère de Karita Mattila est délicieuse et méprisante au deuxième acte, sans doute l’une des performances les plus intéressantes et équilibrées de la soirée. La sorcière de la mezzo-soprano Michelle DeYoung est un cas non dépourvu d’intérêt. Théâtralement superbe au cours des trois actes, nous trouvons que c’est surtout au dernier qu’elle déploie pleinement ses qualités musicales. Remarquons le duo comique et folklorique chanté avec brio et candeur par Tomasz Kumiega en Garde Forestier et Jeanne Ireland en garçon de cuisine, …peureux, superstitieux, drolatiques à souhait. La performance de Thomas Johannes Mayer en Esprit du Lac a été déchirante, par la beauté du texte et du leitmotiv associé, mais comme beaucoup d’autres interprètes à cette première, son chant s’est souvent vu noyé par l’orchestre.

LES VOIX SONT COUVERTES PAR L’ORCHESTRE… L’orchestre de la maison sous la baguette fiévreuse de Susanna Mälkki est conscient des timbres et des couleurs. L’instrumentation de Dvorak offre de nombreuses occasions aux vents de rayonner, et nous n’avons pas manqué de les entendre et de les apprécier. La précision des cordes également est tout à fait méritoire. Or, la question fondamentale de l’équilibre entre fosse et orchestre, notamment dans l’immensité de l’Opéra Bastille, paraît peu ou mal traitée par la chef. La question s’améliore au cours des actes, et nous pouvons bien entendre et l’orchestre et les chanteurs au dernier. Un bon effort.
Sinon que dire de la mise en scène élégante, raffinée et si musicale de Robert Carsen ? Jeune de 17 ans, elle conserve ses qualités dues à un travail de lumières exquis (signé Peter van Praet et Carsen lui-même), qui captive visuellement l’auditoire. Le dispositif scénique est une boîte où un jeu de symétries opère en permanence, comme le jeu des doublures des chanteurs par des acteurs. D’une grande poésie, la transposition sage du canadien ne choque personne, malgré un numéro de danse sensuelle au deuxième acte qui représente la consommation de l’infidélité du Prince, ou encore l’instabilité et la frivolité violente des hommes. Si le jeu d’acteur est précis, de nombreux décalages sont présents dans l’exécution et la réalisation de la production. Une première d’hiver qui se chauffe progressivement… pour un résultat final qui enchante.

 

 

 

A voir à l’Opéra Bastille encore les 1er, 4, 7, 10 et 13 février 2019. Incontournable.

Compte rendu, opĂ©ra. PARIS. Bastille, le 25 janv 2019. Berlioz : Les Troyens. D’Oustrac, Ekaterina Semenchuk, Degout,… Jordan,Tcherniakov.

troyens berlioz opera bastille janvier 2019 critique opera classiquenews actus infos musique classique operaCompte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 25 janvier 2019. Hector Berlioz : Les Troyens. StĂ©phanie D’Oustrac, Ekaterina Semenchuk, Brandon Jovanovich, StĂ©phane Degout, Christian Van Horn… Choeurs et Orchestre de l’OpĂ©ra. Philippe Jordan, direction. Dmitri Tcherniakov, mise en scène. Retour des Troyens d’Hector Berlioz Ă  l’OpĂ©ra Bastille pour fĂŞter ses 30 ans ! La nouvelle production signĂ©e du russe Dimitri Tcherniakov s’inscrit aussi dans les cĂ©lĂ©brations des 350 ans de l’OpĂ©ra National de Paris. Une Ĺ“uvre monumentale rarement jouĂ©e en France avec une distribution fantastique dirigĂ©e par le chef de la maison, Philippe Jordan. La première est en hommage Ă  son dĂ©funt PrĂ©sident d’Honneur, et principal financeur du bâtiment moderne, le regrettĂ© Pierre BergĂ©. Le metteur en scène quant Ă  lui dĂ©die la production Ă  GĂ©rard Mortier. Une soirĂ©e forte en Ă©motion.

 

 

 

Fin tragique, retour heureux

 

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Les Troyens de Berlioz (livret du compositeur également) est d’après l’épopée latine de Virgile : l’Enéide, avec une inspiration et une volonté dramatique shakespearienne évidente. Probablement l’opus le plus ambitieux, le plus complexe et le plus complet du compositeur, une sorte de Grand Opéra qui ne veut pas dire son nom ; c’est une Tragédie Lyrique, romantique à souhait qui rêve d’un classicisme passé et qui se dresse volontairement contre la frivolité supposée de son temps (l’œuvre est achevée en 1858). L’histoire se situe à Troie et à Carthage à l’époque de la guerre de Troie. Après des années de siège, les Grecs disparaissent et laissent le célèbre cheval. Cassandre, prophète troyenne et fille de Priam, le Roi de Troie, met en garde contre la joie prématurée des Troyens. Ils consacrent le cheval comme une divinité malgré le mauvais présage de la mort du prêtre Laocoon. Les Grecs cachés dans le cheval tuent tous les habitants, mais Vénus sauve Enée, le héros troyen… et il est sommé de fonder une nouvelle patrie en Italie. La fin de Troie est marquée par le suicide de Cassandre et des femmes troyennes.

Le voyage mène Enée chez les Carthaginois au nord de l’Afrique où il tombe amoureux de Didon, Reine de Carthage. Le héros y vit son bonheur jusqu’au moment où les spectres de ses ancêtres le poussent à poursuivre sa route. Didon, abandonnée, met fin à ses jours.

Formellement, l’inspiration gluckiste est une évidence, avec l’ajout bien personnel d’une instrumentation élargie et novatrice pour son temps, et de longs développements passionnés et passionnants. Riche en pages émouvantes, avec beaucoup de véracité et des cris de passion bouleversants, l’œuvre est avant tout une réussite instrumentale, l’inventivité orchestrale du français est à son sommet. Berlioz parachève la tradition lyrique tout en déclarant la guerre ouverte aux conventions de l’époque.
Nous avons droit à une succession de grands moments musicaux, pourtant sans apparentes prétentions virtuoses. Dans la première moitié, à Troie, le personnage de Cassandre est le chef de file. Brillamment interprété par le mezzo-soprano Stéphanie d’Oustrac. Convaincante, la maîtrise impressionnante du souffle, et une expression incarnée, d’une dignité troublante, bouleversante de beauté. Son duo du 1er acte « Quand Troie éclat » avec le baryton Stéphane Degout est tout simplement magnifique, voire sublime. Il est le digne compagnon de la mezzo-soprano à tous niveaux, par sa diction impeccable et la force sombre et résolue de son expression musicale. Le finale du 2e acte est tout simplement époustouflant. Nous avons encore des frissons de frayeur. Inoubliable dans tous les sens.
La deuxième partie en apparence plus heureuse est l’occasion pour le ténor Brandon Jovanovich dans le rôle d’Enée de briller davantage. Il est capable de tenir les cinq actes ; le chanteur interprète le rôle avec la puissance vocale et le lyrisme expressif nécessaire. La Didon de la mezzo-soprano Ekaterina Semenchuk a une voix qui remplit l’immensité de l’auditorium, tâche pourtant peu évidente. Son style également est surprenant et très à propos, tellement qu’on lui pardonnera les défauts ponctuels dans l’articulation. Le nocturne qui clôt l’acte 4, « Nuit d’ivresse et d’extase infinie » est un duo d’une ensorcelante beauté, avec des lignes mélodiques interminables saisissantes, comme l’est l’espoir de leur amour condamné. La mort de Didon au dernier acte est également un sommet. Nous remarquons également les performances d’Aude Extrémo en Anne, sœur de Didon, celle de Cyrille Dubois en Iopas avec son chant sublime et archaïsant du 4e avec harpe obligée, ou encore celle de Christian Van Horn en Narbal, à la voix veloutée et large comme sa présence sur scène.
Le protagoniste est l’orchestre, pourtant, magistralement dirigé par Philippe Jordan. Les cuivres sont expressifs à souhait et les cordes dramatiques ponctuelles. L’intermède qui ouvre le 4e acte « Chasse royale et orage » est le moment symphonique de la plus grande prestance et d’un grand intérêt. Les vents à l’occasion nous transportent dans les merveilleuses contrées du talent musical du compositeur. Si l’orchestre est protagoniste, le chœur dirigé par José Luis Basso pourrait l’être également. Le dynamisme est évident, mais surtout la maîtrise des couleurs et la force de l’expression.

Que dire de la transposition de l’argument proposé par Dmitri Tcherniakov ? Un coup de génie pour beaucoup, une chose affreuse incompréhensible pour certains. L’action est située dans une période contemporaine imaginée, on ne saurait pas où ni quand exactement, mais le drame Troyen devient drame de famille politique quelque part, et le séjour carthaginois a lieu dans un « Centre des soins en psycho-traumatologie pour les victimes de guerre », où les victimes sont les protagonistes de l’opus, et où l’on fait du théâtre (dans le théâtre), du ping-pong, du yoga ; où certains figurants sont des véritables mutilés… Chose insupportable pour une partie de l’auditoire qui, en forte contradiction avec leur désir supposé d’élégance antique et formelle, décide d’offrir le cadeau empoisonné de ses violentes huées à l’équipe artistique embauchée. Mais un tel poison en cette première fait l’effet contraire à celui souhaité, puisque la majorité de l’auditoire contre-attaque et se lève pour faire une standing ovation, à notre avis, méritée. Berlioz enfin s’adresse sans doute à ces derniers. De son vivant, il avait conscience de l’implacable adversité parisienne, voilée de frivolité, et de sa résistance à l’innovation. On pourrait dire qu’il fait néanmoins un clin d’œil aux premiers dans une lettre dont nous aimerions partager un extrait « Étant classique, je vis souvent avec les dieux, quelquefois avec les brigands et les démons, jamais avec les singes ». Une production de choc à vivre absolument.

 

 

 

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Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 25 janvier 2019. Hector Berlioz : Les Troyens. StĂ©phanie D’Oustrac, Ekaterina Semenchuk, Brandon Jovanovich, StĂ©phane Degout, Christian Van Horn… Choeurs et Orchestre de l’OpĂ©ra. Philippe Jordan, direction. Dmitri Tcherniakov, mise en scène. Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Bastille le 28 et 31 janvier, ainsi que les 3, 6, 9 et 12 fĂ©vrier 2019.

 

 

 

 

 

 

Compte-rendu, ballet. Strasbourg. Opéra Nat du Rhin, le 17 nov 2018. Spectres d’Europe.Bouché, Jooss, Georges, Souppaya.

rhin ballet national du rhin opera classiquenewsCompte-rendu, ballet. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 17 novembre 2018. Spectres d’Europe. Bruno BouchĂ©, Kurt Jooss, chorĂ©graphes. Ballet de l’opĂ©ra. Maxime Georges, Stella Souppaya, pianistes. Automne kalĂ©idoscopique au Ballet de l’OpĂ©ra National du Rhin avec le programme très attendu Spectres d’Europe. Il comprend la toute première crĂ©ation du nouveau directeur du ballet, le jeune Bruno BouchĂ©, intitulĂ©e Fireflies, et une rĂ©surrection toujours bienvenue de l’iconique et atemporelle Table Verte de Kurt Jooss, père du Tanztheater.

 
 
 

Un diptyque incandescent, Ă  la pertinence bouleversante…

 
 
 

Le programme commence bien avant le début officiel de la représentation, avec Les Spectres, une sorte d’installation vivante aux espaces publiques de l’opéra imaginée et réalisée par Daniel Conrod et Pasquale Nocera. Un avant-goût quelque peu décoratif mais agréable du programme chorégraphique qui suit. La pièce qui ouvre la soirée est la première création du Directeur pour la compagnie. Fireflies est aussi une œuvre conçue avec Daniel Conrod, journaliste-écrivain, artiste associé au CCN / Ballet de l’Opéra National du Rhin. Il fourni un texte plus ou moins explicatif dans le programme, « Le Chant des Lucioles », qui, au-delà de dévoiler l’inspiration philosophique derrière l’oeuvre, suscite des réflexions pertinentes qui perdurent. Le texte est d’une valeur qui cautionne tout à fait l’acquisition du programme, bien qu’il ne soit pas nécessaire pour apprécier le diptyque.

Fireflies de Bruno Bouché, parle par il même. Si l’intention originale est aussi de faire un contrepoint lumineux à La Table Verte, d’apparence sombre, nous avons l’impression que beaucoup se cache derrière l’aspect un peu limpide voire austère de l’oeuvre, et ce malgré des éléments très flashy comme les costumes métalliques de Thibaut Welchin et les lumières sophistiquées de Tom Klefstad. Aucun rideau ne se lève en cette première. La fine narration est déjà en train de vivre pendant que le public s’installe dans la salle ; des danseurs traversent la scène. Comme une sorte de nonchalance bienvenue qui se dégage aussi parfois lors des ensembles. Ils sont parfois timides, comme une lumière qui n’oserait pas trop briller par peur de faire mal aux yeux… Mais des figures géométriques intéressantes se distinguent, des bribes de personnalité parfois se démarquent ; un curieux mélange d’exigence classique et d’angoisse contemporaine, jamais choquant, toujours alléchant. Un ballet qui représente pour nous une aspiration heureuse, une graine nouvelle dont nous ignorons l’espèce mais que nous voulons voir fleurir sans le moindre doute.

Après l’entracte nous passons à la résurrection de la Table Verte de Kurt Jooss. L’oeuvre créée en 1932 est un ballet carrément anti-guerre. Kurt Jooss, figure de l’expressionnisme allemand, collaborateur de Laban et prof de Pina Bausch, signe une œuvre quelque peu hétéroclite comme son parcours, mais surtout d’une grande puissance dramatique. Deux pianistes à la fosse, Maxime Georges et Stella Souppaya, interprètent délicieusement la musique du compositeur allemand et collaborateur fétiche de Jooss, Fritz Cohen. Ici, des messieurs en noir assis autour d’une table verte décident la sorte des milliers d’humains contraints de partir en guerre pour y périr. La mort tient la baguette invisible cachée derrière chaque tableau, et elle se montre et s’exhibe souvent maîtresse, notamment grâce à l’interprétation saisissante du danseur Marwick Schmitt, implacable de ténacité, à la présence effrayante et captivante. Une série de personnages dansent leur vécu, leurs peurs et leurs espoirs avec une force expressive tout à fait impressionnante. Les soldats sont rangés et enthousiastes, même si parfois sots, parfois pompiers. Le porte-drapeau de Pierre-Emile Lemieux-Venne, par son attitude et sa cadence, chaque fois qu’il passe conquit l’auditoire avec sa danse. La mère de Susie Buisson est d’une expressivité perçante, comme la Jeune Fille de Monica Barbotte est attendrissante. Et après ces tableaux parfois déchirants, parfois pompeux, toujours militaires ; après la fabuleuse danse macabre de la mort, revient le tango délicieux du début et les hommes en noir autour d’une table verte. Où la guerre en forme sonata. Un diptyque de qualité qui demeurera longtemps dans les consciences.

 
 
 
 
  
 
 

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Compte rendu, ballet. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 17 novembre 2018. Spectres d’Europe. Bruno BouchĂ©, Kurt Jooss, chorĂ©graphes. Ballet de l’opĂ©ra. Maxime Georges, Stella Souppaya, pianistes.

Compte-rendu, ballet. Paris. Opéra Garnier, le 29 oct 2018. Hommage à Jerome Robbins. Heymann, Albisson, Marchand / Ovsyanikov.

Compte-rendu, ballet. Paris. OpĂ©ra Garnier, le 29 octobre 2018. Hommage Ă  Jerome Robbins. Mathias Heymann, Amandine Albisson, Hugo Marchand… Ballet de l’opĂ©ra. Sonia Wider-Atherton, Violoncelle solo. Orchestre de l’opĂ©ra, Valery Ovsyanikov, direction.

L’Opéra National de Paris participe à la célébration du centenaire de la naissance du chorégraphe néoclassique Jerome Robbins, avec une soirée d’hommage où quatre de ses œuvres sont interprétées, dont le Fancy Free à qui il doit sa notoriété initiale (en 1944!), qui fait aujourd’hui entrée au répertoire du ballet de la Grande Boutique. Le programme commence exceptionnellement avec le Défilé du Ballet pour cette première automnale. La direction musicale de l’orchestre maison est assurée par le chef Valery Ovsyanikov.

 

 

 

Musicalité, modernité, humour, amour… Robbins !

 

 

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Le Défilé a comme d’habitude la capacité d’attendrir grâce aux petits rats de l’Ecole de danse de l’Opéra et d’impressionner … par l’élégance et prestance caractéristiques des Étoiles. Ce soir, qui est l’avant dernier défilé pour l’Etoile Karl Paquette partant à la retraite le 31 décembre de cette année, le public est quelque peu froid, voire enrhumé. Cependant, le défilé, sur la musique extraite des Troyens de Berlioz, fut beau. Un amuse-bouche certes un peu particulier compte tenu du programme néoclassique, mais toujours délicieux.

Après le Défilé, voici l’entrée au répertoire de « Fancy Free », l’oeuvre qui a catapulté les carrières de Jerome Robbins et Leonard Bernstein au siècle dernier. François Alu en chef de file a été tout particulièrement remarquable dans le peps, avec un entrain, un dynamisme à la fois comique et particulier qui sied bien à l’oeuvre. Carrément inspirée des comédies musicales, la danse est tonique et acrobatique. Si tous les danseurs sur scène ont été techniquement parfaits, certains cependant, avec leurs lignes si belles et leur maîtrise absolue des émotions, ont du mal à incarner la liberté et l’humour. Nous gardons l’heureux souvenir d’Alice Renavand, d’Eleonora Abbagnato ou encore de Stéphane Bullion pour l’effort.

Après cette entrée au répertoire délicieuse mais mitigée, est venu le moment de grâce baroque ma non troppo, en musicalité, et en beauté tout simplement. Il s’agit du ballet « A suit of dances » (musique de Bach pour violoncelle solo, magistralement interprétée par la violoncelliste sur scène Sonia Wider-Atherton). Le danseur Etoile Mathias Heymann s’abandonne sur scène et nous offre toute sa musicalité et sa virtuosité pour notre plus grand bonheur.

Après l’entracte place à la modernité et la sensualité du Afternoon of a faun, sous la fantastique musique de Debussy Prélude à l’après-midi d’un faune jouée par l’orchestre de façon envoûtante à souhait. Le duo est interprété par les Etoiles Amandine Albisson et Hugo Marchand, le couple absolu pour ce ballet où il est question de séduction du partenaire, mais avant-tout de séduction de son propre ego. Si Marchand est toujours alléchant avec un mélange de force et de raffinement, l’Albisson captive par ses pointes et par l’incarnation ; même en tenue de cours de danse, elle sait  transmettre un je ne sais quoi de femme fatale troublante à souhait.

Le programme se termine avec l’attendu « Glass Pieces » , musique répétitive de Philip Glass. Les Etoiles Stéphane Bullion et Ludmila Pagliero se démarquent lors du très beau duo central, tandis que le corps du Ballet tient le bateau du début à la fin. Un ballet fort sympathique présentant une autre façade de Robbins, plus géométrique et plus intellectuelle, certains croient plus moderne, mais surtout plus New-Yorkaise et tonique. Le programme se termine donc en couleurs pétillantes après 25 minutes de danse.

  

 

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Illustrations : © S Mathé / Opéra national de Paris 2018

 

  

 

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Compte-rendu, ballet. Paris. Opéra Garnier, le 29 oct 2018. Hommage à Jerome Robbins. Programme fortement recommandé aux amateurs de danse néoclassique et pas que… Encore à l’affiche les 2, 3, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 13 et 14 novembre 2018.

https://www.operadeparis.fr/saison-18-19/ballet/hommage-a-jerome-robbins

Compte-rendu, opéra. Strasbourg. ONR, le 19 oct 2018. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Lapointe, Gillet, Imbrailo… Ollu / Kosky.

Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 19 octobre 2018. Pelléas et Mélisande. Debussy. Jean-François Lapointe, Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Franck Ollu, direction. Barrie Kosky, mise en scène. Hommage à Debussy à Strasbourg pour cette année du centenaire de sa mort (NDLR : LIRE notre dossier CENTENAIRE DEBUSSY 2018) ; ainsi la production inattendue de Pelléas et Mélisande de Barrie Kosky avec une superbe distribution plutôt engagée ; Anne-Catherine Gillet et Jacques Imbrailo dans les rôles-titres, sous la direction du chef Franck Ollu, pilotant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, en pleine forme.

 
 
 

Pelléas de Debussy à Strasbourg : production choc !

Récit d’une tragédie de la vie de tous les jours…

 
 
 

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Le chef d’oeuvre de Debussy et Maeterlinck revient Ă  Strasbourg avec cette formidable production grâce Ă  un concert des circonstances brumeuses … comme l’oeuvre elle mĂŞme. La production programmĂ©e au dĂ©part Ă  Ă©tĂ© annulĂ©e abruptement apparemment pour des raisons techniques qui nous Ă©chappent. Heureux mystère qui a permis Ă  la directrice de la maison Eva Kleinitz de faire appel Ă  Barrie Kosky, le metteur en scène australien, Ă  la direction de l’OpĂ©ra Comique de Berlin (que nous avons dĂ©couvert Ă  Lille en 2014 : lire notre compte rendu de CASTOR et POLLUX de Rameau : ” De chair et de sang”, sept 2014)

Pas de levée de rideau dans une production qui peut paraître minimaliste au premier abord grâce à l’absence notoire d’éléments de décors. La pièce éponyme de Maeterlinck est en soi le bijou du mouvement symboliste à la fin du 19e siècle. Le théâtre de l’indicible où l’atmosphère raconte en sourdine ce qui se cache derrière le texte. Un théâtre de l’allusion subtile qui ose parler des tragédies quotidiennes tout en déployant un imaginaire poétique souvent fantastique. Le parti pris fait fi des didascalies et références textuelles. Pour notre plus grand bonheur ! L’histoire de Golaud, prince d’Allemonde qui retrouve Mélisande perdue dans une forêt et qu’il épouse par la suite. Une fois installée dans le sombre royaume, elle tombe amoureuse de Pelléas, demi-frère cadet de Golaud… Un demi-frère qu’il aime plus qu’un frère, bien qu’ils ne soient pas nés du même père. L’opéra du divorce quelque part, se termine par le meurtre de Pelléas, la violence physique contre Mélisande enceinte, et sa propre mort ultime.

Puisqu’il s’agĂ®t d’une sorte de théâtre très spĂ©cifique, – peu d’action, beaucoup de descriptions-, l’opus se prĂŞte Ă  plusieurs lectures et interprĂ©tations. Celle de Barrie Kosky est rare dans sa simplicitĂ© apparente et dans la profondeur qui en dĂ©coule. Nous sommes devant un plateau tournant, oĂą les personnages ne peuvent pas faire de vĂ©ritables entrĂ©es ou sorties de scènes, mais sont comme poussĂ©s malgrĂ© eux par la machine. Grâce Ă  ce procĂ©dĂ©, le travail d’acteur devient protagoniste.

Quelle fortune d’avoir une distribution dont l’investissement scénique est palpable, époustouflant. Le grand baryton Jean-François Lapointe interprète le rôle de Golaud avec les qualités qui sont les siennes, un art de la langue impeccable, un chant sein et habité, et sa prestance sans égale sur scène. S’il est d’une fragilité bouleversante dans les scènes avec son fils Yniold (parfaitement chanté par un enfant du Tölzer Knabenchor, Cajetan DeBloch) en cause l’aspect meurtri, blessé du personnage, le baryton canadien se montre tout autant effrayant et surpuissant, et théâtralement et musicalement, notamment dans ses « Absalon ! Absalon ! » au 4e acte, le moment le plus fort et forte de l’ouvrage.

 
 
 

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La Mélisande d’Anne-Catherine Gillet est aérienne dans le chant mais très incarnée et captivante dans son jeu d’actrice, tout aussi frappant. Le trouble du personnage mystérieux se révèle davantage dans cette production. Le Pelléas de Jacques Imbrailo, bien qu’un peu caricatural parfois, est une découverte géniale. Encore le jeu d’acteur fait des merveilles progressivement, mais il y a aussi une gradation au niveau du chant, avec une pureté presque enfantine dans les premier, second et troisième actes, il devient presque héroïque au quatrième.

Des compliments pour l’excellente Geneviève de Marie-Ange Todorovitch, redoutable actrice, et aussi pour l’Arkel de Vincent Le Texier, dont les quelques imprécisions vocales marchent en l’occurrence. L’autre rôle, principal, si ce n’est LE rôle principal, vient à l’orchestre, en pleine forme, presque trop. Si les chanteurs doivent souvent s’élever au dessus de la phalange, nous avons eu la sensation parfois pendant cette première qu’il s’agissait d’un véritable combat, sans réels gagnants. Parce que l’exécution des instrumentistes a été très souvent …incroyable, notamment lors des interludes sublimes, nous soupçonnons que la direction de Franck Ollu a impliqué des choix qui ne font pas l’unanimité. Le chef a été néanmoins largement ovationné aux saluts comme tous les artistes collectivement impliqués.

 
 
 

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A voir et revoir sans modération pour le plaisir musical pour l’année du centenaire DEBUSSY 2018, mais aussi et surtout pour découvrir l’art de Barrie Kosky et son équipe (impeccables costumes de Dinah Ehm, décors et lumières hyper efficaces de Klaus Grünberg notamment), que nous voyons trop rarement en France. A l’affiche à Strasbourg les 21, 23, 25 et 27 octobre, ainsi que les 9 et 11 novembre 2018 à Mulhouse.

 
 
 

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Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 19 octobre 2018. Pelléas et Mélisande. Debussy. Jean-François Lapointe, Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Franck Ollu, direction. Barrie Kosky, mise en scène. Illustrations : © Klara Beck / Opéra national du Rhin 2018

 
 
  
 
  
 
 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra-Comique, le 12 oct 2018. GLUCK : Orphée et Eurydice. Crebassa, Guilmette, Desandre… Pichon / Bory.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Comique, le 12 octobre 2018. Orphée et Eurydice. Gluck / Berlios. Marianne Crebassa, Hélène Guilmette, Lea Desandre… Choeur et Orchestre Ensemble Pygmalion. Raphaël Pichon, direction. Aurélien Bory, mise en scène.

Résurrection de l’Orphée et Eurydice de Gluck remanié par Berlioz à l’Opéra Comique. Marianne Crebassa interpèrete le rôle travesti d’Orphée avec Hélène Guilmette annoncée souffrante dans le rôle d’Eurydice, et une pétillante Lea Desandre dans le rôle d’Amour. Le Choeur et Orchestre Ensemble Pygmalion sous la direction du jeune chef Raphaël Pichon assure l’exécution de la partition. Le metteur en scène Aurélien Bory propose une conception spatiale pleine de mirages parfois efficaces parfois confondants, mais très souvent référentiels.

 
 

Cadeau aux musicologues et curieux confondus

 

 

 

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Massimo Mila a fait un hommage à Gluck en parlant d’Orphée dans ces termes « C’est la première fois que l’opera seria du XVIIIe siècle montre une participation aussi intime du musicien aux sentiments exprimés dans le drame, une traduction musicale aussi forte des caractères, un sens aussi sobre et solennel de l’hellénisme dans l’interprétation de la mythologie antique ». Il parlait de la version italienne d’origine (1762), dont le principal péché semble être l’ouverture pompeuse, quelque peu à côté du drame. Bien sûr, la rencontre de Gluck avec l’homme de lettres italien Ranieri de’ Calzabigi, qui signe le livret d’Orfeo ed Euridice, donnera naissance à la « réforme » de l’art lyrique démontrée 5 ans après, avec la concrétisation de son drame lyrique tout aussi célèbre, Alceste.
L’histoire tragique d’OrphĂ©e, musicien-poète lĂ©gendaire plaisait sans doute aux sensibilitĂ©s romantiques de Berlioz, et il semblerait qu’il s’estimait hĂ©ritier spirituel et musical du viennois. Pour son remaniement il a dĂ©cidĂ© d’utiliser les parties de la version italienne qu’il estimait supĂ©rieures par rapport Ă  la version française du compositeur datant de 1774, tout en refusant, ma non troppo, de faire des concessions Ă  la Viardot (NDLR : – mezzo française aux possibilitĂ©s qui semblaient illimitĂ©es) qui crĂ©a sa version en 1859, ou encore au directeur du Théâtre-Lyrique oĂą elle eĂ»t lieu. En vĂ©ritĂ©, ce fut l’assistant de Berlioz, le jeune Camille Saint-SaĂ«ns qui a Ă©crit certaines modifications accommodantes.

 
 

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Si dès la levée du rideau, nous sommes frappés par les nombreuses réminiscences stylistiques de la célèbre mise en scène de Robert Carsen, qu’on a pu voir à Paris le printemps dernier, nous focalisons notre attention très rapidement sur la performance de Marianne Crebassa, pleine d’émotion et au chant toujours envoûtant malgré la prosodie parfois malheureuse de la partition. Hélène Guilmette dans le rôle d’Eurydice décide d’assurer la première malgré sa souffrance, elle réussit malgré tout à captiver les ouïes lors des duos avec Orphée notamment. L’Amour de Lea Desandre est pétillant à souhait. L’œuvre étant très fortement chorale, nous regrettons les choix stylistiques et partis pris de cette résurrection les concernant ; sans doute M. Berlioz a trouvé meilleure la langueur et l’absence de contrastes par exemple dans le choeur qui suit le célèbre morceau « Quel nouveau ciel ». « Vieni al regni dei riposo » spirituel et exaltant et dynamique dans la version d’origine, devient un « Viens dans ce séjour paisible » un peu trop … somnolent.

 
 

En dépit de ses bémols, l’orchestre dirigé par Raphaël Pichon exécute dignement la partition. Félicitons particulièrement les vents délicieux, les percussions ponctuelles réussies et un groupe des cordes très réactif, qui fait preuve d’une grande complicité. Si nous préférons la version italienne d’origine, malgré son ouverture, nous recommandons cette nouvelle production de l’Opéra Comique surtout pour des raisons musicologiques, et bien sûr pour l’investissement artistique des excellents musiciens engagés. A l’affiche de la Salle Favart encore les 14, 16, 18, 20, 22 et 24 octobre 2018. Illustrations : S BRION / Opéra Comique 2018

 
 

 
 

Compte rendu, opéra. Saint-Etienne, Opéra, le 4 mai 2018. Benoît Menut : Fando et Lis. Vidal, Villanueva, Kawka / Frédéric

opera-fando-et-lis-arragal-benoit-menut-opera-par-classiquenews-creation-saint-etienneCompte rendu, opĂ©ra. Saint-Etienne. OpĂ©ra de Saint-Etienne, le 4 mai 2018. BenoĂ®t Menut : Fando et Lis. Mathias Vidal, Maya Villanueva, Mark van Arsdale… Choeurs lyrique Saint-Etienne Loire. Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire. Daniel Kawka, direction. Kristian FrĂ©dĂ©ric, mise en scène et livret d’après l’œuvre Ă©ponyme de Fernando Arrabal. CrĂ©ation mondiale contemporaine Ă  Saint-Etienne ! Fruit du vĹ“u du directeur Eric Blanc de la Naulte de proposer des crĂ©ations contemporaines bisannuelles, nous sommes dans la maison StĂ©phanoise pour la dĂ©couverte de Fando et Lis du compositeur BenoĂ®t Menut, prix Sacem 2016, livret de Kristian FrĂ©dĂ©ric d’après la pièce de théâtre de Fernando Arrabal. Pour cette première commande de la nouvelle direction, le chef Daniel Kawka dirige un orchestre symphonique en pleine forme et une distribution d’acteurs-chanteurs rayonnants d’investissement.

En route pour Tar… Ou pas

Fernando Arrabal, essayiste dramaturge et cinéaste exilé du franquisme au siècle dernier, écrit la pièce de théâtre : Fando et Lis en 1958. L’histoire deviendra encore plus célèbre avec le film du camarade Alejandro Jodorowsky de 1968. Avec Roland Topor, les trois constitueront un mouvement artistique, Panique (1962 – 1973), en réaction à la popularisation massive et institutionnelle du surréalisme. Si un mot clé du mouvement est la violence, réelle ou imaginaire, comme facteur à purger dans toute quête de paix, la cruauté et la désolation désaffectée touchent toujours et davantage les sensibilités actuelles. Kristian Frédéric adapte une histoire d’amour post-apocalyptique, si l’on veut bien accorder à l’amour, anxiété et insignifiance ambiantes, où Fando pousse sa copine paralysée Lis, dans une petite voiture qui fait office de lit, dans leur voyage d’allure initiatique vers la ville de Tar ; c’est un endroit où paraît-il, « tout va bien ». Ils rencontrent trois personnages dans leur aventure qui participent aux joies absurdes du livret. Ils arrivent à destination, mais nulle nouveau commencement pour le couple, seulement la mort. Lis, des mains de son bien-aimé Fando, et lui par le tir de son compagnon de route, Toso.

L’opéra en trois actes a un prologue et 6 tableaux, où nous voyons passer souvent les chœurs… et des corbeaux ! La conception scénographique et les décors de Fabien Teigné, avec les sombres lumières épileptiques de Nicolas Descoteaux, instaurent une atmosphère tout à fait apocalyptique et désolante. Les costumes sales de Marilène Bastien s’y accordent magistralement. Ce désir de haute qualité évoqué par le directeur de l’opéra dans le programme s’y démontre même dans les perruques et maquillages de Corinne Tasso et Christèle Phillard.
L’orchestre symphonique Saint-Etienne Loire sous la direction du chef Daniel Kawka se présente en très bonne forme, et la direction musicale est suffisamment claire, articulée, parfaitement structurée que l’on peut discerner les caractéristiques et qualités de la composition, décidément tonale, avec un pluralisme stylistique affirmé qui trahit un esprit savant peut-être un brin trop sage et référentiel. Les promenades (on ne pourra pas vraiment dire explorations) harmoniques sont intéressantes, comme le rôle des percussions qui fait penser à la génération des opéras des années 70 qui a la vedette en ce moment ; ou encore la conjonction des timbres ou les essais d’écriture contrapuntique, remarquables notamment chez le choeur.
Le bijoux d’une telle parure de désolation se trouve dans les performances heureuses et réussies des chanteurs engagés. Le Fando de Mathias Vidal est superlatif. A la fois touchant et perché comme son ambitus, il livre une performance tonique, haute en mouvement et en dérision quelque peu bouleversante. L’étendue de la voix impressionne autant que la diction. Si l’articulation des lignes de Maya Villanueva en Lis semble plus complexe, son interprétation n’est pas moins impressionnante. Elle a un magnétisme indéniable sur scène et son chant reste le plus lyrique (et vocalisant même!) de toute la production. Le trio de Mark van Arsdale, Nicolas Certenais et Pierre-Yvess Pruvot en Toso, Namur et Mitaro respectivement, fait penser aux Juifs de la Salomé de Richard Strauss. Leur interprétation est comique, bien joué et bien chanté, mais pas assez dérangeante, ni pas assez drôle. Presque trop « parfaite » dans une œuvre où la raison cède à l’idiotie et où le beau cède au moche. Enfin, remarquons le choeur de la maison qui fait vibrer l’auditoire par son dynamisme, malgré les quelques bémols au niveau de la prosodie.
Heureuse démarche que celle de la nouvelle direction de l’Opéra Saint-Etienne, soucieuse d’élargir l’art lyrique hors des sentiers battus, désireuse de nouveau, protagoniste active à la création musicale. Le public quitte l’auditoire après presque deux heures où malgré quelques longueurs et la violence très graphique de la réalisation scènique, le mot maître est… émotion ! Pari réussi.

OPERA NATIONAL DU RHIN, saison 2018 – 2019

opera national du rhin nouvelle saison lyrique 2018 2019 par classiquenewsSAISON LYRIQUE 2018 – 2019 / OPERA DU RHIN. Paris, Maison de l’Alsace, le 25 avril 2018. PrĂ©sentation de la saison 2018-2019 de l’OpĂ©ra National du Rhin. Eva Kleinitz, directrice gĂ©nĂ©rale. Bruno BouchĂ©, directeur artistique du Ballet de l’OpĂ©ra National du Rhin.

7 nouvelles productions dont une création française, un opéra dansé et un opéra argentin au centre de la deuxième édition du Festival Arsmondo, ouverture, interdisciplinarité, transversalité comme fondements, partage d’émotions et propagation des arts comme origine et aspiration… La nouvelle saison 2018-2019 de l’Opéra National du Rhin se révèle riche en idées et en créations, et ce à tous les niveaux. Voici un aperçu suite à la conférence de presse à laquelle nous avons assisté en avril dernier.
« Je tiens à ouvrir plus encore l’Opéra à de nouveaux publics afin que notre communauté d’art et d’esprit soit plus large et diversifiée », souligne avec raisons, Eva Kleinitz.
L’ambition qui fait mouche ! Deuxième saison officielle et première saison véritable pour la nouvelle directrice de l’Opéra National du Rhin, Eva Kleinitz. Nous sommes accueillis au rooftop de la Maison de l’Alsace aux Champs Élysées pour une conférence de présentation de la nouvelle saison. Le cadre contemporain et design du rooftop, à l’endroit iconique et historique où il se situe, s’accorde à merveille aux intentions et décisions de la nouvelle direction pour la saison prochaine.
2018-2019 réserve au public deux opéras pour les jeunes, dont une d’après les musiques de Juan Crisostomo de Arriaga, aussi connu comme le Mozart Espagnol. Intitulé La Princesse Arabe, c’est une occasion unique de découvrir davantage l’œuvre joyeuse du compositeur méconnu. L’autre, d’après les Frères Grimm s’intitule Le Garçon et le Poisson Magique (du jeune compositeur contemporain hollandais Leonard Evers). De quoi rafraîchir l’été pour la première, et sublimer l’hiver pour la deuxième.

UnknownA ces productions s’ajoutent le retour des Talens Lyriques et Christophe Rousset pour La Divisione del Mondo, opéra baroque italien du XVIIe siècle de Giovanni Legrenzi, et le retour du Festival Arsmondo édition Argentine, avec la pièce phare : Beatrix Cenci, opéra en deux actes d’Alberto Ginastera (1971) dont le chef Marko Lentonja assure la création française en mars/avril 2019. Autour de l’œuvre orbite une série de manifestations pluridisciplinaires : des expositions, des récitals, des rencontres et encore plus. Le baryton argentin Armando Noguera en recital « argentino » à la guitare, les choeurs de l’opéra sous la direction fabuleuse de Sandrine Abello pour la « Misatango » ou Messe à Buenos Aires, l’exploration de la harpe dans la musique symphonique argentine avec l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sont l’occasion de découvrir davantage la culture du pays sud-américain.

Si la saison lyrique commence avec la nouvelle production du Barbier de Séville mise en scène par Pierre-Emmanuel Rousseau, elle continue avec un événement choc, Pelléas et Mélisande avec mise en scène, chorégraphies et conception signées Sidi Larbi Cherkaoui, Damien Jalet et Marina Abramovic, avec les débuts à l’Opéra du Rhin du baryton Jacques Imbrailo dans le rôle-titre, et les fabuleux Anne-Catherine Gillet et Jean-François Lapointe en Mélisande et Golaud. Dans l’année centenaire après la mort de Debussy, nous nous réjouissons déjà pour la programmation de cette coproduction européenne.

L’année lyrique 2018 se termine avec le retour de Mariame Clément, metteur en scène, pour une nouvelle production d’un opéra rare d’Offenbach, Barkouf ou un chien au pouvoir.
La saison, elle, se termine avec deux retours heureux à l’Opéra du Rhin. D’abord le délicieux Freischütz de Carl Maria von Weber en avril/mai 2019 et surtout le retour de Mozart avec une nouvelle production de Don Giovanni juin/juillet, dont la mise en scène est confiée à Marie-Eve Signeyrole.

Au niveau de la danse, la saison commence avec un ballet légendaire du répertoire moderne du théâtre dansé La Table Verte de Kurt Joos et une création du directeur Bruno Bouché intitulée Fireflies. Elle continue avec Le Lac des Cygnes revisité, transfiguré par le danseur chorégraphe tunisien Radhouane El Meddeb et un programme accueillant différentes compagnies de danse intitulé Ballets Européens au XXIe siècle. Après l’opéra-tango Maria de Buenos Aires d’Astor Piazzolla et Horacio Ferrer pendant le festival printanier Arsmondo, la saison se termine avec deux créations sur les musiques de Mahler ; Harris Gkekas et Shahar Binyamini, chorégraphes invités.

Maintes surprises encore à découvrir et redécouvrir au cours de la prochaine saison… Dîners sur scène, midis lyriques, Singing Garden, récitals de Julie Fuchs, Véronique Gens, Simon Keenlyside, des efforts efficaces et ingénieux d’action culturelle… Une saison qui brille déjà par la valeur de sa pensée large et inclusive rendue manifeste dans la programmation, et l’émotion édifiante qu’implique la propagation des arts, origine et objectif explicite de la nouvelle direction. A suivre, à soutenir, à déguster !

TOUTES LES INFOS sur le site de l’OpĂ©ra national du RHIN, saisn 2018 – 2019.

Compte-rendu, opéra. Paris. Bouffes du Nord, le 20 avril 2018. John Gay : L’opéra des gueux, Christie / Carson.

Robert CarsenCompte rendu, opéra. Paris. Bouffes du Nord, le 20 avril 2018. John Gay : L’opéra des gueux. Beverly Klien, Kate Batter, Benjamin Purkiss, musiciens des Arts Florissants. William Christie, direction musicale et clavecin. Robert Carsen, co-adaptation du livret et mise en scène.Résurrection insolente et heureuse du Beggar’s Opera (« Lopéra des gueux ») de Gay/Pepusch grâce aux talents concertés de Robert Carsen et des Arts Florissants, en co-production au Théâtre des Bouffes du Nord. L’ancêtre de la comédie musicale par excellence est une pièce controversée voire scandaleuse dès sa création en 1728. Elle est ici accueillie dans une nouvelle production/adaptation 100% anglophone (fort heureusement!) et 100% pertinente !

 

Comédie musicale ou pastiche ?

L’oeuvre de John Gay est une « ballad opera » propre Ă  l’Angleterre du dĂ©but du XVIIIe siècle. Gay n’est pas musicien mais auteur et dramaturge. Il « compose » l’opĂ©ra des gueux en se servant des mĂ©lodies du folklore Ă©cossais, anglais, irlandais et mĂŞme français, plus des nombreuses citations voire reprises des opus des compositeurs tels que Purcell, Haendel, Frescobaldi, Buononcini et… Pepusch. Ce dernier est considĂ©rĂ© comme le responsable de l’arrangement musical des pièces hĂ©tĂ©roclites. Il s’agit lĂ  d’une anecdote dont la vĂ©racitĂ© n’a jamais pu ĂŞtre Ă©tablie, par contre nous savons qu’il Ă©tait le chef d’orchestre de la crĂ©ation en 1728.

Il n’y a pas de version ou édition définitive de l’oeuvre, en partie à cause de sa nature. Remarquons notamment l’adaptation de Benjamin Britten, ou encore l’opéra des quat’ sous de Weill également. Puisque nous nous trouvons au Bouffes du Nord, le souvenir du film de Peter Brook, ancien directeur du théâtre, datant de 1953 est fort présent.

L’histoire, une critique acerbe du temps, explore des sujets tabous, sans réserve et sans pudeur. L’ordre social et économique est le terrain sur lequel les excellents acteurs-chanteurs engagés crachent et forniquent, et les conventions sociales se portent, se salissent et se jettent comme des vieilles fringues que nous gardons au placard par habitude et conditionnement.

Humour scandaleux pour tous !

Robert Carsen avec son dramaturge fétiche Ian Burton, signe une adaptation où la question capitaliste et sexuelle s’exposent avec franchise, et la troupe brille en cohésion et investissement, et ce sans avoir forcément les fous-rires encourageants d’un public non-anglophone. L’intégration de la danse (excellente chorégraphie de Rebecca Howell) et de la musique (William Christie et ses musiciens des Arts Florissants habillés en gueux jouant les mendiants hystérisés à côté) est une réussite qui sert et magnifie davantage le propos et l’expérience théâtrale, musicale et esthétique.

Le casting est très large et 100 % anglophone, ce qui assure rythme et punch. Beverley Klein en Mrs. Peachum est un tour de force comique. Le couple principal de Polly Peachum et Macheath, interprétés par Kate Batter et Benjamin Purkiss respectivement,  est fantastique. Elle, rayonnante de naïveté et lui, séducteur blasé assumé. Si la musique a une place peut-être moins importante que le théâtre, la performance vocale et instrumentale est digne. Les nombreux chœurs sont notamment d’un grand impact.

Une résurrection heureuse, intéressante et pertinente. Un spectacle unique dont la beauté plastique typique de l’oeuvre de Carsen s’accorde mystérieusement à l’aspect acerbe, scandaleux et choquant de l’oeuvre. A consommer sans modération aux Bouffes du Nord jusqu’au 3 mai 2018 puis en tournée internationale, repassant par la France jusqu’en 2019.

Sabino Pena Arcia.

Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra du Rhin, le 21 mars 2018. Mayuzumi : Le Pavillon d’or. Daniel / Miyamoto.

header-1Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra du Rhin, le 21 mars 2018. Mayuzumi : Le Pavillon d’or. Daniel / Miyamoto. RĂ©ussite du Festival Arsmondo – dĂ©diĂ© aux arts japonais-, avec son spectacle phare, la crĂ©ation française du Pavillon d’or du compositeur contemporain japonais, mĂ©connu en France, Toshiro Mayuzumi. D’après un roman du cĂ©lèbre auteur japonais du XXe siècle, Yukio Mishima, l’opĂ©ra raconte l’histoire troublante d’un moine japonais handicapĂ© qui dĂ©cide de mettre feu Ă  son temple Ă  Kyoto au moment de l’après-guerre. Le chef Paul Daniel dirige l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg en pleine forme, et une distribution des chanteurs au bel investissement. Une pĂ©pite lyrique de notre temps, troublante d’intensitĂ©, qui mĂ©rite dĂ©couverte et vulgarisation ainsi dĂ©fendues, malgrĂ© le sujet …dĂ©licat pour certains.

 

 

 

 

Création contemporaine, festival pluridisciplinaire

 

 

Eva Kleinitz, nouvelle directrice de la maison nationale du Rhin, a conçu un premier festival Arsmondo avec panache ! Pour cette première édition du festival pluridisciplinaire dédiée au Japon, l’Opéra du Rhin et ses partenaires proposent une série de manifestations diverses autour du spectacle principal. Ainsi, le public de la région peut nourrir encore davantage sa soif de culture avec des conférences, colloques, récitals et expositions, en lien direct avec le pays et l’opus lyrique mis en valeur. En l’occurrence, c’est l’occasion de redécouvrir et revisiter les auteurs : Yukio Mishima (la plus célèbre plume nippone du XXe siècle) et Haruki Murakami (la plus lue au XXIe) entre autres manifestations au cœur du riche programme de cette année (voir http://www.festival-arsmondo.eu/)

 

 

Si tu vois tes chaînes, coupe-les

 

 

Nous venons à Strasbourg surtout pour découvrir l’opéra de Mayuzumi, et nous sommes loin d’être déçus. Méconnu en France mais très célèbre au pays du soleil levant, notamment grâce à une émission de télévision de vulgarisation de la musique classique ; le compositeur a créé le Pavillon d’Or en 1976 à Berlin. Il y a donc déjà 42 ans… L’opéra est donc un « classique lyrique » du XXè. Très attiré par la musique occidentale et l’avant-garde dans sa jeunesse (il sera élève au conservatoire national à Paris), au début des années 60, il s’intéresse davantage à la musique japonaise et d’Asie en général. Cette période voit la naissance d’œuvres complexes, faisant preuve d’un mélange parfois savant mais surtout sensé et sensible d’influences diverses. La découverte du Pavillon d’Or nous révèle un travail de recherche pointu sur des questions de fibre musicale comme le rythme (il fait penser parfois à La Petite Danseuse de Degas de Levaillant), un penchant pour des choeurs hautement dramatiques, un orchestre symphonique occidental agrémenté de procédés crypto-japonisants ainsi qu’une efficacité et cohérence qui renvoie à la musique de film (Mayuzumi s’étant aussi particulièrement distingué en tant que compositeurs de bandes originales).

L’exĂ©cution sous la baguette de Paul Daniel est tout autant distinguĂ©e. Si les voix solistes parfois se replient entre une sorte d’expressionnisme contenu et une ferveur tout Ă  fait psalmodique -version bouddhiste-, les chanteurs-acteurs engagĂ©s dĂ©montrent une tĂ©nacitĂ© et un brio théâtral sur scène qui ne laisse pas insensible. Les choeurs de l’opĂ©ra dirigĂ©s par Sandrine Abello sont de grand impact. La performance brille d’intensitĂ© et les nombreux morceaux sont interprĂ©tĂ©s avec personnalitĂ© et dramatisme, ceci est davantage surprenant puisqu’il s’agĂ®t souvent d’une rĂ©citation plus ou moins stylisĂ©e des mantras et sutras bouddhiques. Le choeur dans cet opĂ©ra est presque grec, dans le sens oĂą il commente l’action, mais en l’occurrence il l’incite et l’inspire aussi. Une rĂ©ussite Ă  la fois musicale et dramaturgique.

 

 

Ardente solitude

 

 

pavillon or la critique opéra par classiquenews compte rendu opéra du rhin strasbourg

 

 

 

 
Les solistes privilégiés sont les voix masculines. Le baryton Simon Bailey interprète le rôle du protagoniste, Mizoguchi. Très sollicité et accompagné d’un double dansant (l’excellent Pavel Danko), Bailey incarne tout ce que l’œuvre l’exhorte à incarner avec une incandescence bouleversante de folie sincère, que nulle condescendance culturelle ou incompréhension cultuelle ne saura cacher. La voix se projette aisément ; il se montre aussi maître du style avec des effets vocaux remarquables, dont nous ignorons l’origine. Prestation tout aussi intéressante, celle de son camarade moine Tsurukawa, interprété par Dominic Grosse. Il cache derrière sa délicatesse et retenue, exprimées au travers d’un chant parfois affecté, un amour qui n’ose pas dire son nom (comme l’amour de Mishima aussi). Mais les notions de « honne » et « tatemae » (de façon approximative, la pensée intérieure et les conventions sociales respectivement), pèsent toujours plus lourd que les bons sentiments qui ne réussissent pas à s’affirmer. Si son rôle est poétique à souhait par le manque, celui du ténor Paul Kauffmann en Kashiwagi, camarade de la fac, aisé et handicapé, l’est aussi par son brio comique rustique, non-chalant, désaffecté.

Si les voix féminines sont beaucoup moins présentes, remarquons particulièrement l’excellente performance de la soprano japonaise Makiko Yoshime en Jeune Fille, qui prouve avec son jeu et son chant qu’il n’y a pas vraiment de petits rôles, mais des petits artistes. Nous la félicitons et lui souhaitons une grande carrière !

Le travail profond au niveau de la direction musicale et chorale s’intègre heureusement au travail complexe du célèbre metteur en scène japonais Amon Miyamoto. Le dispositif scénique unique avec recours aux projections vidéos, dans les décors polyvalents, pragmatiques et souvent austères de Boris Kudlicka, est aussi une réussite. Mais si visuellement le spectacle est beau malgré l’ombre, le bijou est dans les profondeurs qui se révèlent dans l’interprétation globalement harmonieuse entre les équipes, d’un grand impact intellectuel et émotionnel chez l’auditeur. Il s’agît après tout de mettre en scène la folie d’un jeune moine handicapé, obsédé (dévoré) par la beauté. Le spectacle captive par sa cohérence et sa véracité, et les efforts concertés d’Amon Miyamoto et de Paul Daniel rendent l’opus accessible et lisible (1/5 de l’œuvre a été coupé pour la création française cette année). Spectacle et festival à consommer sans modération, encore à l’affiche les 24, 27 et 29 mars 2018 à Strasbourg (ainsi que le 3 avril), et les 13 et 15 avril 2018 à Mulhouse. Le Festival s’achève ce 15 avril 2018..

 

 

 

 

Pavillon d'Or

 

 

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Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 21 mars 2018. Mayuzumi : Le Pavillon d’or (crĂ©ation française). Simon Bailey, Dominic Grosse, Paul Kaufmann… Choeurs de l’opĂ©ra. Sandrine Abello, direction. Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Paul Daniel, direction. Amon Miyamoto, mise en scène.

 

 

 

 

Compte-rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 17 mars 2018. Bartok / Poulenc : Le Château de Barbe-Bleue / La Voix Humaine. Metzmacher / Warlikowski

poulenc cocteau bartok opera critique par classiquenews la critique opera concert par classiquenewsCompte-rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 17 mars 2018. Bartok / Poulenc : Le Château de Barbe-Bleue / La Voix Humaine. Metzmacher / Warlikowski. Le diptyque de Krzysztof Warlikowski mettant en scène Le Château de Barbe-Bleue de Bartok ainsi que le monodrame ou « concerto pour soprano et orchestre » qu’est la Voix Humaine de Francis Poulenc, revient au Palais Garnier après sa création en 2015. Le trio d’interprètes réunit la basse John Relyea, la mezzo-soprano Ekaterina Gubanova et la soprano Barbara Hannigan. L’Orchestre de l’Opéra est dirigé par le chef Ingo Metzmacher pendant presque 2 heures de représentation, sans interruption !

 

 

Diptyque limpide et indéchiffrable comme la Vie

bartokbela bartok USA classiquenewsLe seul opĂ©ra du compositeur hongrois Belá BartĂłk (1881 – 1945) est aussi le premier opĂ©ra en langue hongroise dans l’histoire de la musique. Le livret de BĂ©la Balázs est inspirĂ© du conte de Charles Perrault « La Barbe Bleue », paru dans Les Contes de Ma Mère l’Oye, mais aussi de l’Ariane et Barbe-Bleue de Maeterlinck et du théâtre symboliste en gĂ©nĂ©ral. Ici sont mis en musique Barbe-Bleue et Judith, sa nouvelle Ă©pouse, pour une durĂ©e approximative d’une heure et quart. Ils viennent d’arriver au Château de Barbe-Bleue et Judith dĂ©sire ouvrir toutes les portes du bâtiment « pour faire rentrer la lumière », dit-elle. Le duc cède par amour mais contre son grĂ© ; la septième porte reste dĂ©fendue mais Judith manipule Barbe-Bleue pour qu’il l’ouvre et dĂ©couvre ainsi ses femmes disparues mais toujours en vie. Elle sera la dernière Ă  rentrer dans cette porte interdite, sans sortie. Riche en strates, l’opĂ©ra se prĂŞte Ă  plusieurs lectures ; la musique, très dramatique, toujours accompagne, augmente, colore et sublime la prosodie très expressive du chant.

La Voix Humaine est une Ĺ“uvre courte d’une rare intensitĂ© et d’un lyrisme puissant ; c’est Ă©galement une continuation et un dĂ©veloppement de la musique de la peur et du dĂ©pouillement des Dialogues des CarmĂ©lites du mĂŞme compositeur. Il s’agĂ®t d’une tragĂ©die lyrique en un acte, livret de Jean Cocteau, oĂą une jeune femme (« Elle ») abandonnĂ©e par son amant, lui parle très longuement au tĂ©lĂ©phone jusqu’à la coupure finale.

 
 

L’angoisse humaine sur scène, variations sur la solitude

 

 

Le spectacle commence avec du Bartok. Mais nous ne saurons pas trop comprendre en première vue le propos. Sur scène sont une sorte de magicien avec son assistante gémissante (accessoirement la soprano dans Poulenc). La mezzo est dans la salle assise au parterre. Le magicien est la basse. L’assistante se retire quand la musique commence. Judith, le rôle interprété par la mezzo Ekaterina Gubanova, monte alors sur scène. Nous voici dans le Château de Barbe-Bleue. La Gubanova a un timbre velouté et charnu qui sied bien au personnage. Elle pimente son chant expressif avec un excellent jeu d’actrice. Si elle saisit par le côté inquiet, suspect, agité de son incarnation, son binôme John Relyea frappe par une intensité musicale et expressive qui veut se retenir, se contenir, mais qui se déverse immanquablement à la fin de l’opéra… dans le pseudo-duo final. C’est un Barbe-Bleue au physique alléchant et à la voix large, mais nous sommes avant tout impressionnés par la caractérisation, complexe et profonde comme le livret de Bela Balazs et la partition. Une réussite lyrique dont les lumières froides des néons sur le plateau illuminent l’aspect indéchiffrable et mystérieux.

POULENC_francis_francis-poulenc_c_jpg_681x349_crop_upscale_q95-1Après quelques surprises plus ou moins attendues pour assurer la « transition » vers La Voix Humaine de Poulenc, voilà sur scène à nouveau la soprano canadienne Barbara Hannigan, vedette et championne de l’opéra contemporain (remarquons entre autres sa création de l’opéra de Benjamin George, Written on Skin). La mise en scène de Warlikowski se clarifie dans cette deuxième partie, française. Il y a un dédoublement de la scène par le biais d’une rétro-vidéo-projection sur scène… de la scène. Le public a donc droit à plusieurs angles et perspectives d’Elle, protagoniste de la Voix. Hanningan réussit un tour de force dramatique dans ce rôle. Si la prosodie de Cocteau/Poulenc semble parfois peu évidente, le tout est d’une véracité dramaturgique saisissante. Nous ne savons pas si elle va mourir après l’appel téléphonique fatidique, mais une chose est claire, il s’agît d’une femme qui se bat seule contre elle même, par le biais du fantôme de l’amour sur lequel elle se reposait. Les cris, les larmes, le sang, sont autant d’objets musicaux vécus comme des éléments expressifs créant une cohérence tout à fait… désolante.

Si les chanteurs se donnent à fond sur le plateau, le diamant est dans la fosse. Ingo Metzmacher dirige un orchestre en bonne forme et surtout particulièrement équilibré (pas évident avec les orchestrations des opéras représentés). La polytonalité et le chromatisme dans Bartok se traduit par la performance extraordinaire des bois, très nombreux. L’ambiguïté tonale dans Poulenc se traduit en une sensualité et un coloris orchestral maîtrisé, surtout plein de sens. Le personnage principal est au final l’orchestre parisien,… car c’est lui qui tient le fil sur lequel les chanteurs marchent au-dessus du vide, de l’ardente solitude sous-jacente dans ces opéras du XXe siècle. Catharsis probable après consommation ! Spectacle recommandé à nos lecteurs, encore à l’affiche du Palais Garnier les 21, 25, et 29 mars ainsi que les 4, 7 et 11 avril 2018.

 

 

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Compte-rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 17 mars 2018. Bartok / Poulenc : Le Château de Barbe-Bleue / La Voix Humaine. John Relyea, Ekaterina Gubanova, Barbara Hannigan. Orchestre de l’Opéra. Ingo Metzmacher, direction. Krzysztof Warlikowski, conception et mise en scène.